SigPhi · Jean-Martin Charcot

Leçons sur les maladies du système nerveux faites à la Salpêtrière

French

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1° Dans le cas du docteur Laing, de Fochaber, cité par Robert Willis (1), l'anurie dura dix jours, et il y eut gué" rison.

2° Chez un malade de"W. Roberts (de Manchester) la som- nolence ne survint que le huitième jour, quatre jours avant la mort (2).

3° Le plus remarquable exemple de prolongation de la vie, en semblable occurrence, est, à ma connaissance, celui qui a été publié récemment par M. Paget dans les Bulletins de la Société clinique de Londres (3). Bien que l'anurie fût absolue, les symptômes comateux ne se montrèrent que le quatorzième jour. Le quinzième, le malade évacua une certaine quantité d'urine. Les accidents s'aggravèrent néan- moins et la terminaison fatale eut lieu le vingt-troisième jour.

Quoi qu'il en soit, de même lorsqu'il s'est agi de l'expé- rimentation chez les animaux, ici encore, le contraste est frappant entre Yischurie calculeuse, qui tue d'une manière à peu près certaine et Yischurie hystérique, qui laisse vivre, sans troubles notables de la santé générale, pendant de longs mois. Il y a là une difficulté sérieuse. Est-elle vraiment insurmontable? C'est ce que nous nous proposons de rechercher plus tard.

III.

Mais il est temps, Messieurs, d'aborder l'étude du fait clinique qui sert de fondement à notre entretien. En premier lieu, il faut bien établir sur quel terrain ont porté nos ob- servations. Et, dans ce but, ce que j'ai de mieux à faire, c'est de vous montrer la malade et de faire ressortir d'abord (2) Voy.Thistoire de ce malade in: Bourneville. — Eludes clin, et therm.etc., p. 175, et la traduction du travail de M. Roberts in. Mouvement médical, 1871.

(3) J. Paget. — Case of suppression of urine very slomy fatal. In Tran- sac. of tlxe clinical Society in London. t. II. 1869.

OBSERVATION. 285 devant vous les symptômes qui existent actuellement et parmi lesquels vous reconnaîtrez les traits de l'hystérie in- tense, invétérée, marquée par une réunion caractéristique de symptômes permanents.

Etch..., Justine, née dans les Basses-Pyrénées, est âgée de 40 ans. Elle a exercé la profession d'infirmière. Elle est entrée à la Salpétrière en 1869; nous suivons donc la marche de sa maladie depuis quatre ans.

Quelle est sa situation actuelle? Ce qui frappe tout d'a- bord chez elle, c'est la contracture énorme qui affecte les membres supérieur et inférieur gauches. Cette contracture, qui ne cesse ni pendant le sommeil naturel, ni pendant le sommeil chloroformique, à moins qu'il ne soit poussé en quelque sorte à ses dernières limites, s'est développée su- bitement le 20 mars 1870, à la suite d'une grande attaque. Disons toutefois que, antérieurement, le membre supérieur était tout à fait paralysé, mais flasque, et déjà le membre inférieur correspondant était rigide. Cette dernière circons- tance, jointe à la rapidité avec laquelle s'est produite la contracture autorisa à déclarer, dans ce temps-là, qu'on n'avait pas affaire à une lésion cérébrale en foyer.

Un autre trait distinctif qui existe chez cette malade, c'est une hémianesthésie complète, occupant les deux membres contractures, le tronc et la face du même côté. Non-seulement l'anesthésie intéresse le tégument externe, mais elle s'étend encore à la portion des membranes mu- queuses et aux organes des sens situés dans la moitié gauche du corps. Ainsi pour ce qui concerne la vision, on note, chez cette f emme, de Y hé7niopie et de Y acïwomatopsie, phénomène signalé dans de semblables circonstances, par M. Galezowski et sur lequel nous reviendrons.

Parvenue à ce degré, l'hémianesthésie nous fournit, dans l'espèce, un ensemble de symptômes presque spécifiques; je dis presque et non pas absolumeyit spécifiques parce que nous verrons bientôt que des lésions cérébrales gros- 286 OBSERVATION.

sières, circonscrites à certains départements de l'encéphale, les reproduisent, au moins en partie.

Un symptôme très-important que nous offre encore Etcli..., c'est une douleur siégeant au-dessus de Vaine gauche. M. Briquet a donné à cette douleur le nom de cœlialgie, et il en place l'origine dans les muscles. Pour moi, d'accord en cela avec Négrier, Sclmtzenberger et Piorry, je pense que c'est Y ovaire qui est en jeu. Quoi qu'il en soit de son siège exact, cette douleur, que j'appellerai hyperesthésie ovarienne, est jusqu'à un certain point pathognomonique. La pression, en l'exaspérant, détermine des sensations irradiées, toutes spéciales. Ces sensations partent de la région ovarienne et gagnent successivement: Wépigastre; 2° le cou, en se traduisant dans ces régions par une op- pression plus ou moins considérable, la sensation bien connue de boule ou de globe; 3° la tête, où l 'irradiation est caractérisée par des bourdonnements, des sifflements dans l'oreille gauche, delà céphalalgie avec battements, que la malade compare à des coups de marteau, occupant la tempe gauche, et enfin une obnubilation de la vue dans l'œil correspondant. Je me contente, pour le moment, d'énumérer ces phénomènes qui méritent une description plus minutieuse.

Parmi les autres symptômes, je ne dois pas oublier la rétention des urines et le ballonnement du ventre qui, eux aussi, sont dans ce cas des phénomènes permanents. Enfin, cette femme est sujette à des attaques spéciales, tantôt tétaniformes, tantôt épileptiformes, d'autres fois se rapprochant du type vulgaire de l'hystérie. Ainsi, ce ma- tin, vous pouvez reconnaître un accident datant d'une attaque survenue il y a deux jours: c'est le trismus, convulsion qui empêche l'alimentation naturelle depuis ce jour-là, IV.

La malade peut actuellement se retirer. Nous serons OBSERVATION. 287 plus libres, en son absence, pour vous raconter les autres particularités de son histoire. C'est une véritable odyssée. Aussi, serai-je souvent obligé d'abréger, en ayant soin, néanmoins, d'indiquer la filiation des accidents.

La première attaque convulsive a éclaté en 1855. Dans quelles circonstances, nous ne savons. Il y a là tout un ro- man, une affaire de viol(?), dans laquelle il est difficile de se débrouiller. Ce qui est plus sûr, c'est que cette attaque parait avoir été d'une violence extrême: la malade est tombée dans le l'eu; elle s'est brûlé la face, et vous avez pu voir les stigmates indélébiles qui sont résultés de cet accident. A partir de cette date, les attaques ont continué à se reproduire de temps à autre, avec le même caractère, mais assez rarement, deux ou trois ibis par an environ.

Dix ans plus tard, la rétention d'urine apparaît. La ma- lade est prise d'une hémiplégie avec flaccidité du côté gauche à la suite d'une attaque, et entre dans le service de M. Lasègue.

Admise la même année (1869) à la Salpétrière, nous constatons: 1° une hémiplégie gauche, avec flaccidité du membre supérieur et contracture du membre inférieur; 2° une hémianesthésie et de l'achromatopsie du même côté. Les symptômes offerts alors par Etch...sont consignés dans les thèses de MM. Hélot et Berger.

En lS^OJes choses restent à peu près dans le même état, ce n'est qu'une nouvelle attaque est suivie d'une contrac- ture du membre supérieur gauche; et, lors de mes leçons, en 1810, je vous ai présenté cette malade comme un spécimen la l'orme hémiplégique de la contracture hystérique (1).

Dans le mois de mars 1811, une attaque donne lieu aune némiplégie flasque du côté droit. Au bout d'un mois, la contracture remplace la flaccidité. En avril, nous avions (l) Cette leçon, que Ton trouvera plus loin, a été d'abord publiée dans la Revue photographique des hôpitaux de Paris. 1871, p. 103. La Planche XXV de la Revue représente cette malade.

288 OBSERVATION.

donc sous les yeux une contracture aussi intense que pos- sible des quatre membres, contracture absolue, persistant nuit et jour, pendant le sommeil et laveille, résistant même au sommeil chloroformique, ou, tout au moins, ne se ré- solvant qu'à la dernière limite.

Ainsi, cette femme, vous le voyez, était condamnée à un repos absolu au lit; elle était dans l'impossibilité de se ser- vir de ses membres, conditions excellentes pour faciliter la surveillance. J'eus soin, en outre, de placer auprès d'elle deux infirmes dévouées, comme elle confinées au lit, et prêtes à tout me révéler si elles découvraient quelque su- percherie. J'avais là la meilleure police, celle des femmes par les femmes; car vous savez que si les femmes font des complots entre elles, il est bien rare qu'ils réussissent. Ces renseignements suffisent, je crois, pour vous convaincre. Messieurs, que, dans cette première période, la simulation a été impossible. Mes amis, MM. les professeurs Brov^n- Séquard et Rouget, qui virent la malade à cette épo- que, se déclarèrent, d'ailleurs, satisfaits de toutes les pré- cautions prises.

Il nous reste à vous montrer maintenant comment, au milieu de ces conditions favorables à une observation régu- lière, s'est produit le phénomène de l'ischurie.

1/ischurie a commencé dès le mois d'avril 1811. Anté- rieurement déjà, une femme, emploie au service, qui son- dait la malade plusieurs fois par jour, s'aperçut que par- fois la quantité d'urine extraite par le cathétérisme était très-minime; que. d'autres fois, elle était nulle pendant deux ou trois jours et même davantage, sans que jamais les draps du lit fussent mouillés.

A ces symptômes, qui persistèrent en mai et en juin, s'ad- joignirent bientôt des vomissements s'effectuant, d'ailleurs, sans effort. Je fis mine tout d'abord de n'être point surpris de tous ces accidents. Je me bornai à recommander d'obser- ver discrètement nuit et jour la malade: à aucun moment, elle ne fut prise en défaut.

OBSERVATION. 289 Je vous prie de jeter les yeux sur les tableaux (Pl. Y, VI et VII) que je vous présente, et où vous pourrez suivre dans les diverses phases de leur évolution les accidents qui se sont offerts à notre observation. Le tableau com- mence au 16 juillet 1871, époque à partir de laquelle, je fis recueillir jour par jour, séparément, et les urines et les vomissements. Il s'arrête en octobre 1871. (Pl. V,VI.)

Du 16 au 31 juillet, la quantité des matières vomies a varié de 500 à 1,750 centilitres, la moyenne quotidienne étant de 1 litre. La quantité des urines a varié entre 0 et 5 grammes: moyenne, 2 grammes 50 en 24 heures. Pendant cette période, l'ischurie a été absolue de deux jours En août, la moyenne des urines a été de 3 grammes; celle des vomissements de 1 litre dans les 24 heures. Pen- dant ce mois, l'anurie s'est, à plusieurs reprises, montrée complète pendant plusieurs jours. Mais remarquez que ja- mais l'absence totale d'urine n'a persisté pendant plus de onze jours.

Du 1er au 30 septembre, la moyenne des vomissements a été de 1 litre 1/2 par jour, celle des urines ne s'élevant pas au-dessus de 2 grammes 50. (Pl. VI.)

Un fait mis en relief par l'examen et la comparaison des courbes consignées sur le tableau, c'est que la ligne des vomissements s'élève, d'une manière générale, quand celle des urines s'abaisse et inversement. Il y a donc eu un balancement assez régulier entre les deux phéno- mènes.

Quel a été l'état général pendant cette longue période de quatre mois qu'a duré l'observation? A aucune époque nous n'avons remarqué de troubles dignes d'être notés. L'alimentation, vous le comprenez sans peine, était très- restreinte; l'estomac rejetait presque aussitôt, sans fa- tigue, — caractère relevé avec raison par M. H.Salter (1) (l) The Lancet, nos 1 et 2, t. II, 1868.

290 OBSERVATION.

dans le vomissement hystérique, — la plus grande partie des aliments qui s'y introduisaient. Eh bien, malgré Ges fâcheuses conditions, la nutrition ne souffrit guère. C'est là, du reste, un fait connu depuis longtemps, en dehors de l'anurie, clans les cas de vomissements incoercibles des hys- tériques.

J'avais pensé, dès l'origine, que les vomissements de no- tre malade devaient contenir de l'urée. Les premières re- cherches entreprises à cet effet demeurèrent infructueuses. Le proc.Mé employé était insuffisant. J'invoquai alors le concou.s de M. Gréhant, dont la compétence en ces ma- tières est indiscutable. Il nous le prêta avec la plus grande obligeance.

22 centilitres cubes d'urine recueillis le 10 octobre, et re- présentant la totalité des urines rendues ce jour-là, don- nèrent à l'analyse Ogr. 179 d'urée. Le 11 octobre, la tota- lité des vomissements, s'élevant à 1,460 centimètres cubes, donna 3 gr. 699 d'urée.

Afin de déterminer si le sang de notre malade renfermait une plus forte portion d'urée qu'à l'état physiologique, nous nous décidâmes à pratiquer une petite saignée. Pour ce faire, et en raison des obstacles que la contracture op- posait à l'opération, il fut indispensable d'endormir la ma- lade. M. Gréhant retira 0 gr. 036 d'urée pour 100 grammes de sang obtenu chez Etchew..., et 0 gr. 034 pour 100 grammes de sang d'une personne saine, examinée compa- rativement. On voit que le résultat des deux analyses a été identique.

Par malheur pour nos investigations, l'emploi du chloro- forme eut pour conséquence de modifier profondément les symptômes que nous observions avec tant d'intérêt; il y eut à la suite, pendant plusieurs jours, une incontinence d'u- rine. La contracture disparut à droite: il ne fallait plus son- ger aux observations exactes. Les vomissements, d'ailleurs, se suspendirent bientôt, et les urines revinrent progressi- vement au taux normal.

VARIATIONS DE LISCHURIE HYSTÉRIQUE. 20 1 V.

Tels sont, MessieuFs, les résultats de la première série d'études qui nous ont déGidé à entreprendre la réhabilita- tion de Tischurie hystérique comme lait clinique réel. Les mêmes accidents, du reste, devaient reparaître bientôt, sous un aspect moins saisissant peut-être, mais tout aussi digne d'intérêt. Dans cette seconde phase, il n'y a pas eu d'anurie complète, même temporaire. Nous avons observé une sim- ple oligune. L'abondance des vomissements a été moindre. En un mot, si les accidents avaient été un peu moins ac- cusés, et si nous n'avions pas été éclairé par l'observation antérieure, il eût pu se l'aire incontestablement que l'éva- cuation supplémentaire d'urée eût échappé.

Voyons succinctement ce qui s'est passé dans cette deuxième période. Après une rémission plus ou moins complète des symptômes, nous avons vu reparaître d'abord la rétention d'urine; c'était en janvier. Le mois suivant, à la suite d'une attaque, nous notons des alternatives de po- lyurie (2 litres d'urine par jour) et d'oligurie. En mars, la sécrétion urinaire diminue décidément, et, le 18 du même mois, les vomissements apparaissent de nouveau. Jusqu'au 31 mars, la moyenne quotidienne des matières vomies fut de 500 grammes. En avril, cette moyenne fut de 800 gram- mes pour les vomissements et de 100 grammes pour les urines. (Pl. VII.)

Durant cette nouvelle phase d'expérimentation, nous n'étions pas dans des conditions aussi favorables que la première fois. Le membre supérieur droit était redevenu à peu près libre. Partant, il était urgent que nous nous missions à l'abri de toute cause d'erreur. Outre la surveil- lance ordinaire, dont on ne se départit pas un seul instant, nous eûmes recours aux précautions suivantes: de temps en temps, on visitait avec soin le lit de la malade; on ne laissait à sa disposition ni vases, ni sondes, etc. Enfin, je 292 NOUVELLE ANALYSE CHIMIQUE.

parvins à lui persuader qu'il serait peut-être avantageux, pour remédier à sa contracture qui persistait à gauche, qu'on lui maintînt les bras à l'aide de la camisole; elle y consentit. Le camisolement, toutefois, ne fut pas absolu- ment continuel; on le suspendait à l'heure des repas pen- dant lesquels la malade était surveillée par la personne qui la faisait manger.

M. Gréhant a analysé, à diverses époques du mois, les urines et les vomissements de douze jours. Durant ce laps de temps, la moyenne quotidienne des urines a été de 206 grammes, contenant 5 gr.09 d'urée. La moyenne quotidienne des vomissements, c'est-à-dire 362 grammes, renfermait 2 gr. 138 d'urée. En réunissant les deux quantités d'urée, nous avons un chiffre bien minime, 5 gr. 233. Je puis vous présenter un échantillon d'oxalate d'urée qui a été extrait par M. Gréhant, des vomissements rendus pendant vingt- quatre heures. Nous utiliserons ce résultat dans un instant.

Pas plus que précédemment, nous n'avons constaté d'éva- cuation supplémentaire par l'intestin ou la peau. La ma- lade est d'habitude constipée, et cette fois encore nous n'avons rien remarqué de particulier vers le tégument ex- terne. La santé générale n'a pas éprouvé de changements notables, et la température ne s'est jamais élevée au-dessus de 37° et quelques dixièmes (1).

(l) Etch a offert cette année même (1875), une nouvelle période d'ischurie hystérique. En examinant le tracé (PI. X), qui représente la quantité d'urine rendue chaque jour et celui qui résulte des 112 analyses chimiques faites par M. P. Regnard, ou remarque que, pendant trois mois, la malade rendait quotidiennement de 15 à 20 grammes d'urine, contenant de 3 à 4 décigrammes d'urée. Certains jours, pourtant, au milieu de crises dou- loureuses, la malade émettait en quelques heures jusqu'à quatre litres d'u- rine, renfermant 27 grammes d'urée. — Pendant cette période, Etch...n'a pas présentéde vomissements par où l'urée ait pu s'évacuer, comme cela avait eu lieu dans les périodes dont il est question dans la leçon. (Voir, à ce propos, une communication que nous avons faite avec M. P. Regnard à la Société de biologie, 3 juillet 1875). — Nous aurons l'occasion de dire plus loin dans quelles circonstances cette ischurie a cessé tout àcoup. (Voirp.356).

GRAVITÉ DE L'ANURIE ORDINAIRE. 293 Ainsi, Messieurs, cette nouvelle épreuve ne fait que con- firmer la première, et tout concourt, comme vous le voyez, à faire reconnaître! 'existence de ïischurie hystérique avec parurie erratique, à titre de phénomène pathologique avéré, en dehors de toute simulation. Si cette conclusion est légitime, il est clair que les observations anciennes re- prennent quelque valeur. Il est nécessaire seulement d'y dégager le faux du vrai; d'en éliminer, par exemple, cer- tains symptômes extraordinaires, tels que l'écoulement de l'urine par le nez, les yeux, etc., et les vomissements de matière fécale. Quelques-uns de ces cas se présentent d'ail- leurs dans tous leurs détails avec les caractères d'un fait véridique. Dans cette catégorie, nous rangerons, par exem- ple, le fait du docteur Girldstone (de Yarmouth) et quelques autres encore.

VI.

Je voudrais maintenant rechercher avec vous, Messieurs, si la contradiction que nous avons reconnue entre Yanurie ordinaire qui s'observe chez l'homme ou Yanurie expé- rimentalement produite chez les animaux d'une part, et Yischurie des hystériques, de l'autre, est aussi absolue qu'elle semble l'être au premier abord.

Dans le premier groupe de faits, la mort est à peu près certaine dans un bref délai; dans le second, la santé gé- nérale se maintient en quelque sorte parfaite pendant un temps indéfini. L'opposition est on ne peut plus tranchée. N'est-il pas possible, néanmoins, par un examen appro- fondi de toutes les circonstances, de saisir la raison de ce désaccord? Je ne suis pas, tant s'en faut, en mesure de ré- soudre le problème d'une manière décisive. Aussi, dois-je me contenter de vous présenter à cet égard une hypothèse qui, peut-être, vous paraîtra plausible, mais que je vous prie, en tout cas, de ne prendre que pour ce qu'elle vaut.

294 GRAVITÉ DE L'ANURIE ORDINAIRE.

Que les animaux succombent constamment à la suite de la néphrotomie ou d'une ligature permanente des uretères, il n'y a là rien que de fort naturel. Toutefois, on est en droit de se demander ce qui arriverait si l'on pouvait instituer une expérience dans laquelle, par exemple, l'obstruction expérimentale des uretères serait intermittente. Prolonge- rait-on l'existence si, dans de pareilles conditions, il s'éta- blissait un balancement régulier entre la fonction rénale et la fonction supplémentaire? Malgré tout l'intérêt qu'il y aurait à résoudre ce problème, je l'abandonne pour revenir à la pathologie de l'homme.

Reprenons donc l'exemple de l'obstruction calculeuse des uretères que nous avons invoquée plus haut.

Une première remarque qui vient à l'esprit est celle-ci: chez notre malade, l'anurie complète n'a jamais dépassé une période de dix jours. Or, d'après les explications qui précèdent, ce n'est pas encore là la limite extrême à la- quelle, dans l'obstruction des uretères, les symptômes d'in- toxication urémique se prononcent nécessairement, puisque, dans l'observation de Paget, l'intégrité des fonctions, le maintien de la santé générale, ont persisté jusqu'au qua- torzième jour. Sans doute, chez Etchev.., la quantité d'urine expulsée dans les jours intercalaires est très-minime; mais, quelque minime qu'elle soit, elle a une véritable impor- tance, car tous les auteurs, depuis Halford, ont reconnu l'amendement, le soulagement considérable qui survien- nent dans l'ischurie urétérique des calculeux lors de l'émis- sion des plus petites quantités d'urine.

Autre particularité: le calculeux est frappé, surpris pour ainsi dire en pleine santé, tandis que, si j'en juge d'après notre observation, l'ischurie hystérique n'atteint son apogée que d'une manière progressive. Peut-être y a-t-il là une question d'accoutumance dont il est juste de tenir compte. Loin de moi, toutefois, la pensée de croire que les hysté- riques jouissent d'une immunité particulière, d'une espèce de mithridatisme à l'égard de l'intoxication urémique.

BÉNIGNITÉ RELATIVE DE L'iSCHURIE HYSTÉRIQUE. 205 Cette résistance qu'elles offrent clans les conditions qui nous occupent, tient vraisemblablement à une autre cause: il y a plutôt là une question de doses. Je m'explique.

Le chiffre presque insignifiant d'urée évacuée dans les vingt-quatre heures par notre malade, soit par l'urine, soit par les vomissements, a sans doute frappé votre at- tention. Durant une période de douze jours, avons-nous dit, elle n'a rendu quotidiennement que 5 grammes d'u- rée. Ce chiffre est bien inférieur, vous le voyez, à celui que Schérer a trouvé chez un aliéné qui jeûnait depuis trois se- maines; 9 à 10 grammes d'urée en vingt-quatre heures, voilà quel était ce chiffre. Nous avons vu, d'ailleurs, qu'il n'y a pas lieu de faire intervenir dans noire cas une éva- cuation supplémentaire par les selles ou les sueurs. Or, dans toute intoxication, et l'urémie n'échappe vraisembla- blement pas à cette règle, il faut tenir compte de l'élément dose.

Eh bien, n'est-il pas vraisemblable que cette diminution même du chiffre de l'urée, à laquelle correspondait sans doute une diminution corrélative des matières dites extrac- tives, doit rendre compte, chez notre malade, de l'absence de tout symptôme d'intoxication urémiquè?

Nous sommes ainsi amené à admettre que, chezEtchev..., il a existé pendant tout le temps qu'a duré l'ischurie, un ralentissement dans les phénomènes de désassimilation, se traduisant par une diminution absolue du chiffre des ma- tières excrémentiti elles.

Cette condition, d'ailleurs, est peut-être commune à tout un groupe d'hystériques. Il y a longtemps qu'on a remarqué, en effet, que certaines de ces malades résistent admirable- ment, dans le cas de vomissements incoercibles, à une ali- mentation très-restreinte, insuffisante, sans perdre de leur embonpoint et sans qu'il en résulte des troubles notables de la santé. Il serait assurément intéressant, en pareille occur- rence, d'analyser comparativement, jour par jour, le sang et les urines afin d'y déterminer la proportion de l'urée et 296 MÉCANISME DE L'iSGHURIE HYSTÉRIQUE.

des substances extractives. Il serait possible, qu'à l'aide de ce moyen, on obtînt la solution du problème, que je ne puis qu'indiquer aujourd'hui.

VII.

Quel est le mécanisme de l'ischurie hystérique? Où siège l'obstacle qui s'oppose à l'accomplissement de l'excrétion urinaire? L'urèthre et la vessie n'y sont certainement pour rien. L'obstacle est-il dans l'uretère, dans le rein lui-mê- me? Nul indice n'autorise à songer à une phlegmasie de la glande rénale ou des uretères; la composition des urines, de même que les autres symptômes, protesteraient contre une pareille hypothèse. Il est plutôt admissible qu'il faut invoquer une action du système nerveux. L'influence du système nerveux sur l'excrétion urinaire n'est pas dou- teuse: qu'il nous suffise de rappeler à titre d'exemple que, chez les chiens, dont le ventre est ouvert, il peut se pro- duire, par ce fait même, une suppression momentanée des urines, ainsi que l'a vu M. Cl. Bernard; que, dans l'opéra- tion de la fistule vésico-vaginale, il arrive également par- fois que les urines soient supprimées pendant un certain laps de temps, c'est un fait sur lequelJobert (de Lamballe) appelait l'attention.

S'agirait-il, dans notre cas, d'une oblitération spasmodique des uretères? On sait que ces conduits jouissent de proprié- tés contractiles très-accusées; ainsi, Mulder les a vus se contracter énergiquement chez un individu atteint d'exstro- phie de la vessie, et Valentin a dit avoir vu, de son côté, survenir, sous l'influence d'une irritation des centres ner- veux, une contraction très-prononcée de ces mêmes ca- naux (1). L'analogie, à son tour,.paraîtrait étayer cette présomption: chez les hystériques, il est assez fréquent de MÉCANISME DE L'iSCHURIE HYSTÉRIQUE. 297 voir des contractures delà langue, de l'œsophage, etc., de longue durée. L'ischurie hystérique, d'après cela, devrait être rapprochée de l'oblitération calculeuse des uretères. Malheureusement des objections d'une certaine valeur sont contraires à cette vue.

Les recherches expérimentales de M. Max Hermann dé- montrent, vous le savez, que la proportion de l'urée dimi- nue dans l'urine relativement au volume de celle-ci, lors- qu'on établit dans l'uretère une contre-pression. La pression parvient-elle à 0m,060 millimètres de mercure, on ne trouve plus d'urée dans l'urine.

M. Roberts (de Manchester) (1) a confirmé la réalité de ce fait chez l'homme. Dans un cas d'obstruction calculeuse de l'uretère, il s'échappa une petite quantité d'urine claire, contenant seulement 0 gramme, 50 centigrammes d'urée pour 1,000 grammes. Or, chez notre hystérique, les urines renferment 15 grammes d'urée pour 1000 grammes, chiffre qui se rapproche, comme on voit, du chiffre normal.

D'après cela, Messieurs, ce ne serait pas dans l'uretère que siégerait l'obstacle dans l'ischurie hystérique. Où ré- side-t-il? Faut-il invoquer ici une influence du système nerveux, analogue à celle que Luclwig a découverte à pro- pos de la glande salivaire? En l'absence de tout renseigne- ment à cet égard, nous ne pouvons que laisser la question en suspens (2).

(1) The Pathology of Suppression of Urine. In The Lancet 1868, may 23 et 30; — 1870, june 18 et Mouvement méd., 1871, p. 22, 23 et 128.

(2) Depuis que cette leçon a été faite par M. Charcot (juin 1872), M. Ch. Fernet a communiqué à la Société' médicale des hôpitaux une note intitulée: De Voliç/urie et de Vanurie hystériques et des vomissements qui les accompa- gnent. {Union médicale, 17 avril 1873, p. 566.) Après avoir résumé les opi- nions de M. Charcot, M. Ch. Fernet rapporte une observation intéressante dont voici l'analyse.

Marie L...,19 ans,chloro-anémique,aété réglée à 16 ans. La menstruation a toujours été irrégulière. Une sœur de la malade est sujette à de fréquentes attaques d'hystérie. En janvier 1871, Marie L...eut une frayeur qui occa- sionna une attaque d'hystérie. En mai, faiblesse extrême, malaise, douleurs dans les membres, (Régime fortifiant; quinquina, fer, bains de mer). — 298 NOUVEAU CAS D'iSCHURIE HYSTÉRIQUE.

A la fin du mois d'août, à la suite d'un bain de mer, Marie L...fut prise, pour la première fois, de vomissements. « Elle commença par rendre les aliments solides; puis, au bout de quelques jours, elle arriva à vomir tout ce qu'elle prenait...Ces vomissements se répétèrent sans interrup- tion jusqu'au mois d'octobre, puis se calmèrent pendant une quinzaine de jours pour reparaître avec leur intensité première et persister sans répit...En mars 1872, L...entre à l'Hôtel-Dieu {service de M. Moisseuet). Trai- tement: lotions froides; glace et Champagne; vésicatoire morphine à 1 epi- gastre. Les vomissements diminuèrent peu à peu, ne reparurent plus que par intervalles, et la malade sortit de l'hôpital le 15 avril ne vomissant plus. — Durant les mois de mai et de juin, vomissements rares. Ils revinrent en juillet, après des contrariétés, et s'arrêtèrent de nouveau peut-être grâce au bromure de potassium. A la fin de juillet, une nouvelle émotion morale les fait reparaître avec leur fréquence et leur persistance antérieuies.

Marie L...entre une seconde fois à l'Hôtel-Dieu, le 18 août 1872. C'est alors que M. Ch. Fernet put l'observer. Elle présentait les symptômes sui- vants -. faiblesse excessive, anémie très-marquée et caractérisée surtout par la décoloration de la peau et des muqueuses; névralgie intercostale; sensi- bilité ovarienne développée du côté gauche, douleur à la pression; anes- thésie en divers points de la peau; anesthésie plantaire complète: analgésie profonde des membres supérieurs; achromatopsie de l'œil gauche qui ne distingue pas la couleur jaune; vomissements. La malade assure que depuis leur apparition, elle ne rend qu'une minime quantité d'urine, que souvent elle reste plusieurs jours sans en rendre une seule goutte. — & Sept. Ré- gime lacté exclusif. — Du 4 au 9 sept., il n'y eut qu'une émission d'urine (150 gr. environ). A partir de cette époque, M. Ch. Fernet fit mesurer exac- tement, d'une part, les quantités des aliments ingérés, d'autre part; la quan- tité de matières vomies et d'urine rendue et, après avoir indiqué dans un ta- bleau ces quantités jour par jour, il ajoute: « L'examen du tableau qui pré- cède permet d'établir une relation étroite entre l'état de la fonction urinaire et les vomissements. Dans une première période de temps comprise entre le