9 et le 16 septembre, c'est-à-dire pendant huit jours pleins, les urines sont complètement supprimées durant les six premiers jours et leur quantité est très- faible durant les deux derniers; or, dans ce laps de temps, la malade, soumise au régime lacté, rejette par le vomissement la quantité de matières liquides équivalente d'abord à la moitié ou aux trois quarts des liquides in- gérés pendant les quatre premiers jours, puis sensiblement égale à la quan- tité de lait qu'elle prend pmdant les quatre derniers jours.
» Dans une seconde périodecomprenant neuf jours (du18au 26 septembre), la quantité des matières vomies semble avoir diminué; mais il n'en est rien si on compare cette quantité à celle des aliments ingérés: en fait, le ré- gime ayant été modifié et se composant maintenant de bouillon froid, de viande crue et de limonade, les vomissements représentent encore la pres- que totalité des aliments ingérés; or, pendant ce temps, il y a un peu d'urine dans les deux premiers jours (15 gr et 250 gr.), mais leur émission est de nouveau suspendue dans les sept jours qui suivent.
» Enfin, dans une troisième période qui dure 4 jours (du 27 au 30 sept.), nous voyons la fonction urinaire se rétablir et le chiffre de l'urine atteindre le taux normal (1,000 gr., 500 gr., 1,100 gr., les deux derniers jours), en même NOUVEAU CAS D ISCHURIE HYSTÉRIQUE. 299 temps, les vomissements diminuent le second jour et cessent le 3° et le 4°. » » Voulant s'assurer, comme l'a indiqué M. Charcot, si les vomissements ne pourraient pas être imputés à l'élimination supplémentaire de l'urée par l'es- tomac, M. Cb. Fernet a fait analyser par M. E. Hardy l'urine et les ma- tières vomies. Du tableau récapitulatif de ces analyses, il ressort que l'urée s'est toujoursprésentée en quantité notable deO gr. 55 àl gr. 87, dans cesma- tières vomies; en outre, que, quand la sécrétion urinaire a été supprimée, la quantité d'urée contenue dans les matières vomies a été graduellement crois- sante durant ce laps de temps (du 19 sept, au 27, le chifFre s'est élevé de 0 gr. 62 à 1 gr. 08); enûn, que du jour où l'urine rendue par la vessie a at- teint un cbilfre qu'on peut considérer comme normal, l'urée a diminué dans la sécrétion gastrique pour disparaître sans doute en même temps que les vo- missements. > Une action morale, — la prescription de pilules dites fulminantes {mica partis) a occasionné un changement brusque dans l'état de Marie L...à partir du 27 septembre. Les vomissements se sont arrêtés, la sécrétion uri- naire a repris son cours. Enfin, la malade est sortie en assez bon état de l'hôpital dans le courant de novembre. Vf. Ch. Fernet a fait ressortir, en terminant sa note, les nombreux points de contact qui existent entre la ma- lade de M. Charcot et la sienne.
— Nous citerons encore une thèse de M. Secouet: Des vomissements uré- iniqucs chez les femmes hystériques (Paris, avril 1873). On y trouvera une observation qui, toute insuffisante qu'elle soit, à certains égards, parait de- voir être rattachée à l'ischurie hystérique.
— L'observation de la malade qui fait l'objet de la précé.lente leçon a été publiée in-extenso dans nos Recherches cliniques et thérapeutiques sur l'cpilepsie et l'hystérie, p. 151 (B.).
DIXIEME LEÇON De lhémianesthésie hystérique.
Sommaire. — Hémianesthésie et hyperesthésie ovarienne dans l'hystérie.
— Association fréquente de ces deux symptômes. — Fréquence de l'hé- mianesthésie des hystériques; — Ses variétés: elle est complète ou incomplète. — Caractères de l'hémianesthésie hystérique. — L'ischémie et lesconvulsionnaires. — Lésion des sens spéciaux. — Achromatopsie.
— Relation entre l'hémianesthésie, l'hyperesthésie ovarienne, la parésie et la contracture. — Variabilité des symptômes dans l'hystérie. — Va- leur diagnostique de l'hémianesthésie hystérique. — Restriction qu'il con- vient d'y apporter.
Hémianesthésie dépendant de certaines lésions encéphaliques. — Ana- logies qu'elle présente avec l'hémianesthésie des hystériques. — Cas dans lesquels l'hémianesthésie de cause encéphalique ressemble à l'hémianes- thésie des hystériques. — Siège des lésions encéphaliques capables de produire l'hémianesthésie. — Fonctions de la couche optique: théorie anglaise et théorie française. — Critique. — Nomenclature allemande des diverses parties de l'encéphale. — Ses avantages au point de vue de la circonscription des lésions. — Casd'hémianesthésie observés par Turck: siège spécial des lésions encéphaliques dans ces cas. — Observation de M. Magnan. — Altération des sens spéciaux.
Messieurs, Messieurs, Il est deux points de l'histoire de l'hystérie, sur lesquels je veux insister particulièrement dans cette leçon et dans la suivante. Ce sont, d'une part, l'hémianesthésie hysté- rique, et d'autre part Y hyperesthésie ovarienne. Si je rapproche ces deux phénomènes l'un de l'autre, c'est que, en général, on les trouve tous les deux associés chez les mêmes malades. A propos de l'hyperesthésie ovarienne, j'espère vous rendre évidente l'influence déjà signalée au- trefois et, plus tard, mise en doute, de la pression de la région ovarienne sur la production des phénomènes de l'accès hystérique; je vous ferai voir que cette manœuvre HYSTÉRIE OVARIENNE. 301 détermine, soit seulement les prodromes de l'attaque hysté- rique, soit l'attaque complète dans un certain nombre de cas. Il en ressortira pour vous l'exactitude de l'assertion émise naguère par le professeur Schutzenberger, à propos de ce phénomène, malgré les dénégations opposées par quelques observateurs.
Je vous indiquerai aussi un procédé que j'ai trouvé, ou plutôt retrouvé, et qui permet d'arrêter, chez quelques malades, les accès hystériques même les plus intenses. Il s'agit de la compression méthodique de la région ova- rienne. M. Briquet nie la réalité des effets de cette com- pression. Je ne puis être de son avis, et ceci me conduit à vous présenter une remarque générale concernant le livre de M. Briquet (1). Ce livre est excellent; c'est le fruit d'une observation minutieuse, d'un labeur patient, mais il a peut- être un côté faible: tout ce qui touche à l'ovaire et à l'u- térus y est traité avec une disposition d'esprit singulière de la part d'un médecin. C'est une sorte de pruderie, un sentimentalisme inexplicable. Il semble qu'à l'égard de ces questions, l'auteur soit toujours dominé par une seule préoccupation. « En voulant tout rapporter à l'ovaire et à l'utérus, dit-il, par exemple, quelque part, on fait de l'hys- térie une maladie de lubricité, une affection honteuse, pro- pre à rendre les hystériques des objets de dégoût et de pitié.» En vérité, Messieurs, ce n'est pas là la question. Pour mon compte, je suis loin de croire que la lubricité soit toujours enjeu dans l'hystérie; je suis même convaincu du contraire. Je ne suis pas non plus partisan exclusif de la doctrine ancienne, qui place le point de départ de la ma- ladie hystérique tout entière dans les organes génitaux; mais avec Schutzenberger, je crois quïl est péremptoire- ment démontré que, dans une forme spéciale de l'hystérie — que j'appellerai, si vous voulez, ovarienne ou ovarique (l) Briquet (P.). — Traité clinique et thérapeutique de l'hystérie. Paris, 302 HÉMIANESTHÉSIE DES HYSTÉRIQUES.
— l!Qvairejoue un rôle important. Cinq malades, que je ferai passer tout à l'heure devant vous, sont, si je ne me trompe, des exemples évidents de cette forme de l'hysté- rie; vous pourrez, en les examinant, vous assurer de la vé- racité de la description que je vais entreprendre.
I.
Vous connaissez tous Yhémianesthèsie des hystériques. Il y aurait quelque ingratitude à ne pas savoir en quoi con- siste ce symptôme, car il a été révélé par des études toutes françaises. Piorry, Macario, Gendrin, l'ont décrit tour à tour et ont insisté sur ses caractères. Ce n'est que long- temps après eux que Szokalsky l'a fait connaître en Alle- magne, et il n'a eu qu'à confirmer, par des observations, d'ailleurs très-recommandables, les faits énoncés par nos compatriotes, Afin de me restreindre, j'envisagerai seulement, — et cela suffira pour le but que je me propose, — Yliémianes- thèsie complète, telle qu'elle se présente dans les cas in- tenses. A ce degré même, c'est encore un symptôme fré- quent puisque, suivant M. Briquet, il se rencontre 93 fois sur 400. Relativement au siège qu'il occupe, on trouve, tou- jours d'après cet auteur, 70 cas pour le côté gauche et 20 pour le droit.
Vous savez de quoi il s'agit en pareille circonstance. Les deux moitiés du corps étant supposées séparées par un plan antéro-postérieur, tout un côté, — face, cou, tronc, etc. — a perdu la sensibilité et, si très-souvent cette perte de la sensibilité porte seulement sur les parties superficielles (tégument externe), elle envahit quelquefois aussi les régions profondes (muscles, os, articulations.)
Uhémianesthésie hystérique se montre, vous le savez, sous deux aspects principaux: elle est complète ou incom- plèle. \1 analgésie, avec ou sans insensibilité à la chaleur HÉMIANESTHÉSIE HYSTÉRIQUE! ISCHURIE. 303 et au froid ou thermo-anesihésie, est, dans l'espèce, une des variétés les plus communes. La netteté avec laquelle les parties anesthésiées sont séparées des parties saines est encore un caractère importaut de l'hémianesthésie hystérique. Sur la tête, la face, le cou, sur le tronc, la délimitation est souvent parfaite et correspond, je le ré- pète, à peu de chose près, à la ligne médiane. Un autre trait qui mérite bien d'être mentionné, c'est la pâleur et le refroidissement relatifs du côté anesthésié. Ces phénomènes, liés à une ischémie plus ou moins permanente, ont été observés maintes fois. Brown-Séquard et Liégeois (1) en ont cité des exemples. Cette ischémie peut être caractérisée dans les cas intenses par la difficulté qu'il y a à tirer du sang des parties anesthésiées à l'aide d'une piqûre d'épingle.
J'ai noté cette particularité dans le temps. Yoici dans quelles circonstances: des sangsues ayant été appliquées sur une malade atteinte d'hémianesthésie hystérique, je remarquai que les piqûres fournissaient très-diHicilement du sang du côté anesthésié, tandis qu'elles en donnaient comme d'habitude du côté sain. Grisolle qui était, vous le savez, un observateur très-sage et très-sévère, avait cons- taté la même chose. Cette ischémie, qui, d'ailleurs, poussée à ce degré est assez rare, peut expliquer certains faits ré- putés miraculeux. Dans l'épidémie de Saint-Médard, par exemple, les coups cïépée que l'on portait aux convulsion- naires ne produisaient pas, dit-on, d'hémorrhagie. La réalité du fait ne peut être repoussée sans examen; s'il est exact que beaucoup de ces convulsionnaires se soient rendues coupables de jonglerie, on est obligé de reconnaître cepen- dant, après une étude attentive de la question, que la plupart des phénomènes qu'elles ont présentés et dont l'histoire nous a transmis la description naïve (2), étaient, non pas (1) Liégeois. — Mémoires de la Société' de Biologie, 3° série, t, I, p. 274.
(2) Carré de Montgeron. — La Vérité des miracles opérés à V intercession de M. de Paris et autres Appelants, etc., 1737.
304 HÉMIANESTHÉSIE ET HYPERESTHÉSIE OVARIENNE.
simulés de toutes pièces, mais seulement amplifiés, exa- gérés. Il s'agissait là, presque toujours, la critique l'a dé- montré, de l'hystérie poussée au plus haut point; et pour que, sur ces femmes frappées d'anesthésie, une blessure par instrument piquant, tel qu'une épée, ne fût pas survie d'écoulement de sang, il suffisait, vous le comprenez d'après ce qui précède, que l'instrument ne fût pas poussé trop profondément.
Il est encore d'autres caractères de l'hémianesthésie hys- térique qui méritent tout notre intérêt, tant au point de vue clinique qu'au point de vue de la théorie. Les membranes muqueuses sont atteintes d'un côté du corps comme le té- gument externe. Les organes des sens eux-mêmes sont af- fectés à un certain degré du côté anesthésié. Le goût peut avoir disparu sur la moitié correspondante de la langue, depuis la pointe jusqu'à la hase. L'odorat est émoussé. La vue est affaiblie d'une manière très-notable et si l'amblyo- pie occupe le côté gauche, il peut se présenter un phéno- mène très-remarquable, sur lequel M. Galezowski a appelé l'attention et qu'il a désigné sous le nom d'achromatopsie. Nous reviendrons ailleurs sur ce point.
L'hémianesthésie hystérique ne semble pas toucher les viscères. Ainsi, pour ne parler que de l'ovaire, au lieu d'une anesthésié, c'est une hyperesthésie que l'on constate. Cet organe peut être très-douloureux à la pression, alors que la paroi abdominale correspondante est absolument insen- sible. Or, il existe, Messieurs, entre le siège de l'hémianes- thésie et celui de l'hyperesthésie ovarienne, une relation très-remarquable. Si celle-ci occupe le côté gauche, l'hé- mianesthésie siège à gauche et inversement. Quand l'hyper- esthésie ovarienne est double, il est de règle que l'anes- thésie se montre généralisée et occupe par conséquent la presque totalité ou la totalité du corps.
Ce n'est pas seulement entre le siège de l'hémianesthésie HÉMIANESTHÉSIE HYSTÉRIQUE. 305 et celui de l'hyperesthésie ovarienne qu'une semblable re- lation existe; elle est aussi très-évidente en ce qui con- cerne la parésie ou la contracture des membres. Ainsi, lorsque la parésie ou la contracture doivent survenir, c'est toujours du côté de riiémianesthésie qu'elle se manifeste.
L'hémianesthésie, telle qu'elle vient d'être décrite, est, dans la clinique de l'hystérie, un symptôme d'autant plus important qu'il est à peu près permanent. Les seules varia- tions qu'il présente sont relatives au degré, à l'intensité des phénomènes qui le composent et quelquefois aussi, nous devons le dire, à la fluctuation de quelques-uns d'entre eux.
L'achromatopsie est de ce nombre: constatée très-net- tement, il y a quelques semaines, et à différentes reprises, chez une de nos malades, ella a disparu aujourd'hui.
11 importe de ne pas oublier, à ce propos, que l'hémia- nestliésie est un symptôme qu'il faut chercher, ainsi que M. Lasègue l'a fait remarquer très-judicieusement (1). Il est, en effet, beaucoup de malades qui se montrent toutes surprises quand on leur en révèle l'existence.
IL IL Je veux rechercher maintenant jusqu'à quel point riié- mianesthésie, telle qu'elle vient d'être décrite, est un symp- tôme propre à l'hystérie. En réalité, il est très-rare qu'elle puisse être reproduite avec l'ensemble de tous ses caractères par une autre maladie. Son existence bien constatée est donc un indice précieux et qui fera reconnaitre maintes ibis la nature de bon nombre de symptômes qui, sans cela, seraient restés douteux. C'est là un point sur lequel M. Bri- quet a eu raison d'insister avec force: pour montrer l'in- térêt de cette notion, il a rappelé le cas où une femme, à la suite d'une émotion morale vive, serait tombée rapide- Charcot, t. i, ôe éd. 20 306 HÉMIANESTHÉSIE DE CAUSE ENCÉPHALIQUE.
ment dans un coma plus ou moins profond, précédé ou non de convulsions (forme comateuse de l'hystérie) et chez laquelle on aurait observé, au réveil, une hémiplégie du mouvement plus ou moins complète. C'est là un ensemble de circonstances qu'il n'est pas très-rare de rencontrer dans la pratique. Or, en pareille occurrence, il peut arriver que la situation soit très-embarrassante pour le médecin. Eh bien! la présence de l'hémianesthésie, revêtue de tous ses caractères qui, alors, ne ferait vraisemblablement pas dé- faut, pourrait, dit M. Briquet, mettre sur la voie. Cette as- sertion est parfaitement exacte, je n'ai rien à y reprendre, si ce n'est cependant sur un point S'il est vrai que l'hémianesthésie soit un symptôme pres- que spécifique, en ce sens qu'on ne le retrouve pas avec les mêmes caractères dans l'immense majorité des cas de lésions matérielles de l'encéphale (hémorrhagïe, ramollis- sement, tumeurs), on ne saurait admettre que ce caractère est absolu. Il est inexact, surtout, de dire que l'hémianes- thésie développée sous V influence des lésions encéphaliques diffère toujours de l'hémianesthésie hystérique en ce que dans celle-là la peau de la face ne participe pas à Vinsen- sibilité, ou que, quand elle existe, elle ne siège jamais du même côté que celle des membres. C'est là une inexactitude qu'on voit reproduite, à peu près avec les mêmes termes, dans la" thèse d'ailleurs très-intéressante de M. Lebreton(l).
J'éprouve quelque répugnance à m'attaquer encore à l'œuvre si remarquable de M. Briquet, mais plus cette œuvre est estimable, et justement estimée, plus les inexactitudes qui ont pu s'y glisser acquièrent de gravité. Cette considé- ration justifiera, je l'espère, ma critique.
Messieurs, dans des cas à la vérité exceptionnels, mais parfaitement authentiques, certaines lésions cérébrales en foyer peuvent reproduire l'hémianesthésie avec tous les (l) Lebreton. — Des différentes variétés de la paralysie hystérique. Thèse de Paris, 1868.
LÉSIONS DES CORPS OPTO-STRIÉS. 307 caractères qu'on lui connaît dans l'hystérie, ou peu s'en faut. Permettez-moi d'entrer à ce sujet dans quelques dé- veloppements.
La doctrine classique, du moins parmi nous, doctrine qui invoque d'ailleurs à la ibis les données de l'observation cliniques et celles fournies par l'expérimentation chez les animaux, veut que les lésions cérébrales en foyer qui affec- tent si profondément la inutilité — en particulier quand elles occupent la région de la couche optique et du corps strié — restent à pou prés sans eiiét sur la sensibilité. A ce point de vue, Messieurs, le résultat est, dit-on, tou- jours le même, qu'il s'agisse de lésions intéressant spécia- lement le corps strié, la couche optique, ou encore l'avant- mur.
Tout d'abord, lorsqu'il s'agit de lésions à développement brusque, déterminant une attaque apoplectique et portant sur l'un quelconque des points qui viennent d'être énu- mérés, le symptôme qui frappe, c'est une hémiplégie, plus accusée au membre supérieur qu'à l'inférieur et s'accom- pagnant de flaccidité. A la face, la paralysie affecte d'or- dinaire le buccinateur et l'orbiculaire des lèvres; le plus souvent aussi la langue est tirée du côté paralysé. A la paralysie du mouvement se surajoute une paralysie des nerfs vaso-moteurs qui se traduit par une élévation de la température du membre paralysé. Quelquefois cette para- lysie vaso-motrice apparaît dès l'origine.
Quant à la sensibilité, elle n'est pas modifiée d'une ma- nière appréciable ou, au moins, d'une manière durable. Les sens spéciaux n'offrent aucun changement sérieux, à moins de complication, par exemple X embolie de V artère cen- trale de la rétine, s'il s'agit d'un ramollissement consé- cutif à la migration d'une végétation valvulaire, ou encore la compression, par voisinage, d'une des bandelettes opti- ques, dans le cas d'un foyer hémorrhagique quelque peu volumineux. Tel est, en résumé, l'ensemble symptomatique 308 HEMIANESTHESIE DE CAUSE ENCEPHALIQUE.
que l'on rencontre dans l'immense majorité des faits d'hémorrhagie on de ramollissement affectant les points de l'encéphale que nous avons indiqués.
Incontestablement, Messieurs, c'est bien ainsi que se passent les choses dans la grande majorité des cas. Mais, à côté de la règle, il y a le chapitre des exceptions. Il est des cas, et pour mon compte j'en ai observé plusieurs de ce genre, dans lesquels la sensibilité est affectée d'une façon prédominante et dans lesquels l'anesthésie persiste, même après la restauration du mouvement.
Ces altérations de la sensibilité peuvent se présenter avec les caractères suivants: L'anesthésie affecte toute une moitié du corps et s'arrête juste à la ligne médiane. La moi- tié correspondante de la face, la peau aussi bien que les membranes muqueuses (1), se montrent insensibles, abso- lument comme dans l'hémianesthésie hystérique. Il est pos- sible d'observer alors Y analgésie et la ïhermo-anesthêsie, avec conservation de la sensibilité tactile, ainsi que l'ont constaté MM. Landois et Mosler (2). Enfin, il est encore des cas, plus rares à la vérité et jusqu'ici imparfaitement ob- servés, mais qui, malgré tout, ont bien leur valeur, cas qui rendent probables les altérations, en pareille circons- tance, des sens spéciaux du côté opposé à la lésion encé- phalique, c'est-à-dire du même côté que l'hémianesthésie.
Les médecins du siècle dernier avaient déjà remarqué ces faits exceptionnels. Borsieri, entre autres, raconte l'his- toire d'un malade qui, trois mois auparavant, avait été frappé d'apoplexie et chez lequel l'anesthésie existait en- core quoique la motilité fût revenue. Il cite quelques au- tres observations du même genre, empruntées à divers auteurs (3).
Des faits analogues ont été rapportés par Abercrombie, (2) Landois et Mosler. — Berliner Min. Wochens., 1808, p. 401, (3) Borsieri. — List, pract., vol. III, p. 76.
THEORIE ANGLAISE. 309 Amiral, plus récemment par Kirsch. Leubuscher, Broadbent, IL Jackson (1) et surtout par L. Tùrck. Seul, ce der- nier a su donner, relativement au siège que les lésions encéphaliques occupent dans ces cas-là, des notions déci- sives.
Presque toujours, lorsque rhémianesthésie se présente avec ces caractères, la couche optique est lésée d'une ma- nière sinon exclusive du moins prédominante (Broadhent, H. Jackson). En ce qui me concerne, j'ai vu rhémianes- thésie se surajouter à l'hémiplégie chez plusieurs sujets atteints dTiémorrhagie cérébrale et toujours alors j'ai ren- contré à l'autopsie la lésion do la couche optique dont, pon- dant la vie, j'avais cru pouvoir annoncer l'existence.
Faut-il. Messieurs, induire de ce qui précède que la lé- sion de la couche optique est la véritable cause organique de l'hémianesthésie observée dans tous ces cas? C'est là une question qui mérite de nous arrêter.
Je suis ainsi amené à vous parler de la théorie physio- logique qu'on pourrait appeler théorie anglaise, puisque ce sont deux auteurs anglais. Todd et Carpenter, qui l'ont, les premiers, je crois, émise et soutenue. D'après cette théorie, la couche optique serait le centre de perception des impressions tactiles: elle répondrait, en quelque sorte, aux cornes postérieures de la substance grise de la moelle. Le corps strié, lui. serait l'aboutissant du tractus moteur et en rapport avec l'exécution des mouvements volon- taires: il serait l'analogue des cornes antérieures de la moelle.
Cette théorie, dont Schœder Van der Kolk (-2) s'est mon- tré partisan déclaré, est. si l'on peut ainsi dire, l'antipode (\) H. Jackson. — Note on tke Fendions ofthe optic Taiamut. In Zondon Hospital Reports, 1806, t. III. p. 373.
. Schœder vau der Kolk. — Palhol. und Thérapie der G-eistoihrankheiten. Braunschweig, 1863, p. 20.
'310 THÉORIE ANGLAISE de la doctrine française que tous trouverez exposée d'une manière très-complète dans les Leçons de M. Vulpian. D'après celle-ci, le centre où les impressions sensitives se transforment en sensations ne serait pas clans le cerveau proprement dit, puisqu'un animal auquel le cerveau, y com- pris la couche optique et le corps strié, a été enlevé, conti- nue à voir, à entendre, à ressentir la douleur, etc. Ce se- rait donc plus bas, dans la protubérance et peut-être aussi dans les pédoncules cérébraux, que résiderait le centre des impressions sensitives.
Suivant cette hypothèse, on apprécie comme il suit, dans le domaine pathologique, les faits bien avérés où une lé- sion de la couche optique coïncide avec la diminution ou l'abolition de la sensibilité sur le côté du corps, frappé d'hémiplégie. Souvent il s'agit là, dit-on, et cet argument est parfaitement fondé, de lésions récentes telles que Yhé- morrhagie intra-encéphaliqne ou le ramollissement, ou bien encore des tumeurs, lésions par suite desquelles la couche optique se trouve distendue à l'extrême et qui peuvent, en conséquence, avoir pour effet de déterminer la compression des parties' voisines, des pédoncules cérébraux, par exemple. Il est bien établi, d'un autre côté, que, dans nombre de cas, la couche optique peut être lésée, même profondément et dans une grande partie de son étendue, sans qu'il s'en suive aucun trouble spécial, dans la trans- mission des impressions sensitives.
Au dernier argument, les auteurs anglais, M. Broaclbent, entre autres (1), opposent que la couche optique, centre présumé des impressions sensitives, doit sans doute être assimilée à l'axe gris de la moelle épinière; celui-ci, comme on le sait, continue à transmettre ces impressions, alors même qu'il a subi les désordres les plus graves, pour peu qu'un petit lambeau de substance grise subsiste, ca- (t) Broadbent. — Médical Society. London, 1865, et Med. chirurg. Re- victv.
CONDITIONS QUE DOIVENT REMPLIR LES OBSERVATIONS. 311 pable de rattacher le bout inférieur au bout supérieur. J'avoue que la comparaison me parait forcée, du moment surtout où l'on pose en principe que la couche optique doit être considérée comme un centre; car, en ce qui concerne la transmission des impressions sensitives, Taxe gris de la moelle n'est évidemment qu'un conduc- teur.
Quoiqu'il en soit, voilà. Messieurs, où en sont les choses. A mon sens, la question en litige ne pourra être résolue d'une manière définitive qu'à l'aide de bonnes observations cliniques auxquelles viendra s'adjoindre le contrôle d'études anatomiques très-soignées, dirigées principalement dans le but d'établir, avec une grande précision, le siège des lésions encéphaliques auxquelles pourraient être rattachées les symptômes constatés pendant la vie. De plus, les circons- tances de l'observation devront se montrer telles que l'in- fluence de la compression ou de tout autre phénomène de voisinage puisse être complètement écartée. Or. Messieurs, dans l'état actuel de la science, les faits réunissant toutes ces conditions-là sont, autant que je sache du moins, ex sivement rares. On peut citer toutefois, comme se rappro- chant de cet idéal, les cas qui ont été présentés par L. Tùrck, à l'Académie des sciences de Vienne (1) et auxquels j'ai déjà lait allusion. Ils sont au nombre de quatre.
Dans les faits relatés par L. Tùrck, il s'agit. Messieurs, soit d'anciens foyers hémorrhagiques représentés par des cicatrices ochreuses, soit de foyers de ramolli ment parvenus à l'état d'infiltration celluleuse. Dans tous les cas. l'hémiplégie, liée à la présence des foyers, avait disparu depuis longtemps lors de l'autopsie; mais l'hémia- nesthésie avait persisté jusqu'à la terminaison] fatale. Les (l) Sitznnçsier. der hais. Akademie dcr]Wisseuschafte<i eu Wien. Ï839. Voyez l'analyse de ces faits à la page 315 et aux pages suivantes.
312 TOPOGRAPHIE DES LÉSIONS ENCÉPHALIQUES.
parties de l'encéphale intéressées par l'altération sont indi- quées avec soin.