SigPhi · Jean-Martin Charcot

Leçons sur les maladies du système nerveux faites à la Salpêtrière

French

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En somme, Messieurs, nous venons de circonscrire le foyer initial de l'aura, et du même coup, nous avons pro- voqué des irradiations douloureuses vers l'épigastre {pre- mier nœud de l'aura, dans le langage de M. Piorry), com- pliquées parfois de nausées et de vomissements; puis, si la pression est continuée, surviennent bientôt des palpitations de cœur avec fréquence extrême du pouls, et enfin se dé- veloppe au cou la sensation du globe hystérique {deuxième nœud.)

En ce point, s'arrête dans les auteurs la description des irradiations ascendantes qui constituent l'aura hystérique. Mais, d'après ce que j'ai observé, rémunération ainsi limi- tée serait incomplète, car une analyse attentive permet de reconnaître, le plus souvent, certains troubles céphaliques 326 AURA HYSTÉRIQUE: PHÉNOMÈNES CÉPHALIQUES.

qui ne sont évidemment que la continuation de la môme série de phénomènes. Tels sont, s'il s'agit, par exemple, de la compression de l'ovaire gauche, des sifflements intenses qui occupent l'oreille gauche et que les malades comparent au hruit strident que produit le sifflet d'un chemin de fer; une sensation de coups de marteau frappés sur la région temporale gauche; puis, en dernier lieu, une obnubilation de la vue marquée surtout dans l'œil gauche.

Les mêmes phénomènes se montreraient sur les parties correspondantes du côté droit, dans les cas où l'exploration porterait, au contraire, sur l'ovaire droit.

L'analyse ne peut être poussée plus loin; car, lorsque les choses en sont à ce point, la conscience s'affecte pro- fondément, et, dans leur trouble, les malades n'ont plus la faculté de décrire ce qu'elles éprouvent. L'attaque con- vulsive éclate d'ailleurs bientôt, pour peu qu'on insiste.

A part les phénomènes qui ont trait à la dernière phase de l'aura hystérique {phénomènes céphaliques), je viens de vous rappeler, Messieurs, toute la série de phénomènes obtenus dans l'expérience de Schutzenberger, et nous som- mes ainsi conduit à reconnaître, avec cet éminent observa- teur, que la pression du flanc dans la région ovarienne ne fait que reproduire artificiellement la série des symptômes qui se développent spontanément chez les malades dans le cours naturel des choses.

Je n'ignore pas que, suivant M. Briquet, l'aura hystéri- que débuterait, dans l'immense majorité des cas, par le nœud épigastrique; je n'ignore pas non plus que, à l'appui de son assertion, cet auteur cite des chiffres imposants. Mais il ne faut par toujours courber la tête devant les chif- fres, et l'on est en droit de se demander si M. Briquet, qui s'est montré quelque peu sévère à l'égard des ovaristes, ne s'est pas laissé à son tour entraîner par quelque préoc- cupation qui lui aura fait négliger d'inscrire dans la série des phénomènes de l'aura la douleur iliaque initiale..

SIEGE DE L'OVAIRE. 327 Si j'en juge d'après mes propres observations, toujours le point iliaque précède en date, de si peu que ce soit, dans le développement de l'aura, le point épigastrique, et constitue par conséquent le premier anneau de la chaîne.

Y.

Il me reste, Messieurs, à établir que ce point particulier où réside la douleur iliaque des hystériques correspond au siège même de l'ovaire, et j'aurai par là rendu très-vrai- semblable, sinon démontré d'une façon absolue, que le corps ovalaire, douloureux, d'où partent les irradiations de l'aura hystérique spontanée ou provoquée, est bien l'ovaire lui- même.

On se fait, en général, je le crois du moins, une idée im- parfaite du lieu exact qu'occupe l'ovaire pendant la vie. Lorsque l'abdomen étant ouvert, les intestins relevés, on trouve clans le petit bassin, derrière l'utérus, en avant du rectum, les annexes de l'utérus flasques, flétries, comme ratatinées, il ne s'agit pas là évidemment d'un état répon- dant aux conditions vitales; et il est clair qu'après la mort les plexus artériels des trompes et des ovaires, dont la richesse et les propriétés érectiles ont été si bien mises en lumière par mon ami le professeur Rouget (de Mont- pellier), ont depuis longtemps cessé leur rôle. Une faut pas oublier, d'un autre côté, que l'ouverture du corps change très-certainement les rapports réels des annexes de l'utérus. Cela est si vrai que, sur les cadavres congelés (1), l'ovaire occupe une situation moins inférieure, et qui rappelle dans une certaine mesure celle qu'on lui reconnaît chez le nou- veau-né. Sur cette coupe, empruntée à l'Atlas de M. Le- gendre, coupe pratiquée perpendiculairement au grand axe d'un cadavre d'une femme de 20 ans, supposé couché, et (l) E. Q. Legendre. — Anatomie chirurgicale homolo graphique, etc.

328 O VARIE HYSTÉRIQUE.

qui passe à 2 centimètres au-dessus du pubis, vous voyez un des ovaires coupé en deux, tandis que l'autre est resté au-dessus de la surface de section; d'après cela, chez la femme adulte, l'ovaire serait situé à la hauteur et même un peu au-dessus du détroit supérieur, débordant avec la trompe vers les fosses iliaques. Ce résultat concorde de tous points avec celui que donne la palpation pratiquée pen- dant la vie. J'ajouterai que si, sur un cadavre reposant sur la table d'autopsie, au niveau du point correspondant à celui où nos hystériques accusent la douleur iliaque, on enfonce, d'avant en arrière et de haut en bas, une longue aiguille, on a grand'chance, — je m'en suis assuré plusieurs fois, — de transfixer l'ovaire.

Cette situation de l'ovaire paraît d'ailleurs avoir été im- plicitement reconnue par M. le Dr Chéreau dans ses excel- lentes 'Eludes sur les maladies de V ovaire (1), lorsqu'il dit que chez les femmes, dont les parois abdominales ne sont pas trop résistantes, on peut reconnaître la tuméfaction ou même seulement la sensibilité de l'ovaire. L'introduction du doigt par le rectum ne serait, d'après notre auteur, un moyen d'exploration supérieur que dans les cas où la paroi abdominale oppose des obstacles insurmontables.

Messieurs, après toutes les explications dans lesquelles je viens d'entrer, je crois pouvoir conclure que c'est bien à Y ovaire, à X ovaire seul, qu'il faut rapporter la douleur iliaque fixe des hystériques. À la vérité, à de certaines époques, et dans les cas intenses, la douleur, par un méca- nisme que je n'ai pas à indiquer pour le moment, s'étend jusqu'aux muscles, à la peau elle-même, de manière à sa- tisfaire à la description de M. Briquet; mais je ne saurais trop le répéter, ainsi limitée aux phénomènes extérieurs, la description serait incomplète, et le véritable foyer de la douleur resterait méconnu.

OVARIE HYSTÉRIQUE. 329 VI.

Il conviendrait de rechercher maintenant quel est L'état anatomique de l'ovaire dans le cas où il devient le siège de la douleur iliaque des hystériques. Sur ce point, dans l'é- tat actuel des choses, nous ne pouvons malheureusement vous donner que des renseignements assez vagues. Il existe parfois une tuméfaction plus ou moins prononcée de l'or- gane, ainsi que cela avait eu lieu dans le fait d'ovarite blen- norrhagique rapporté dans le mémoire de M. Sclnrîzenber- ger. Mais c'est là une circonstance plutôt exceptionnelle, et il importe de remarquer que l'inflammation commune de l'ovaire peut exister avec tous ses caractères, sans que les irradiations décrites plus haut surviennent, soit sponta- nément, soit sous l'influence des provocations. M. Briquet n'a pas failli à faire ressortir cette circonstance, et, cette fois, il était parfaitement dans son droit. Il faut donc re- connaître hautement que toute inflammation ovarienne n'est pas indistinctement propre à provoquer le développe- ment de l'aura hystérique. Le gonflement ovarien chez les hystériques fait parfois complètement défaut; d'autres fois, il est peu prononcé, et il parait assez vraisemblable que la tuméfaction dont l'ovaire est le siège, en pareil cas, résulte d'une turgescence vasculaire analogue à celle qui se montre à la suite de certaines névralgies. L'anatomie patholo- gique ne nous a fourni, jusqu'ici, aucune donnée positive à cet égard: on pourra donc, quant à présent, désigner in- différemment l'état de l'ovaire dont il s'agit, sous les noms d'hyperkinésie (Swediaur), cVovaralgie (Schutzenberger), tfovarie (Négrier), car peu importe le nom, en définitive, lorsque le fait est bien constaté.

VII.

L'ovaire étant accepté pour point de départ de l'aura hys- térique — au moins dans un groupe de cas — il n'est pas 330 OVARIE HYSTÉRIQUE.

sans intérêt de montrer actuellement qu'une relation im- portante, en quelque sorte intime, existe entre la douleur ovarienne et les autres accidents de l'hystérie locale.

Vous pouvez reconnaître, en effet, Messieurs, chez les malades que je vous présente, une concordance remarqua- ble du siège de la douleur iliaque et du mode de localisation des symptômes concomitants. Je ne reviendrai pas sur les phénomènes céphaliques de l'aura qui, ainsi que je vous le faisais remarquer tout à l'heure, s'accusent 'du même côté que la douleur ovarienne: je me bornerai à faire ressortir que Yhêmiancsthésie, la parésie et la contracture des membres occupent le côté gauche, lorsque Yovarie siège à gauche, et inversement lorsqu'elle siège à droite. Je vous ferai remarquer aussi que, quand la douleur ovarienne siège à la fois à droite et à gauche, les autres accidents se montrent bilatéraux, prédominant toutefois du côté où la douleur iliaque est le plus intense.

A plusieurs reprises, nous avons assisté chez quelques- unes de nos malades à un brusque changement de siège de la douleur ovarienne, entre autres chez la nommée Ler...Lorsque chez cette femme l'ovarie venait à prédominer du côté gauche, les symptômes céphaliques de l'aura, la con- tracture des membres, etc., offraient temporairement leur maximum de développement de ce même côté, pour prédo- miner ensuite du côté droit, alors que l'ovaire droit se montrait de nouveau le plus douloureux.

Il ne faut pas oublier que l'ovaralgie paraît être un phé- nomène constant permanent par excellence, dans la forme d'hystérie qui nous occupe, de telle sorte que, jointe à quel- que autre indice de la même catégorie, elle pourra vous conduire sur la voie du diagnostic dans les cas difficiles.

VIII.

Il me reste, Messieurs, à entrer dans l'exposition de faits HYSTÉRIE OVARIQUE. 331 qui seront peut-être considérés par vous comme la partie la plus saillante de cette étude. Ces faits, en réalité, sont de nature, si je ne me trompe, à mettre encore davantage en relief le rôle vraiment prédominant de l'ovaralgie dans Yune des formes de V hystérie.

Yous venez devoir comment la compression méthodique de l'ovaire peut déterminer la production de l'aura, ou même parfois de l'accès complet. Je veux essayer de vous dé- montrer maintenant qu'une compression plus énergique est capable d'enrayer le développement de l'accès lorsqu'il en est à son début ou môme d'y couper court, lorsque déjà l'évolution des accidents convulsifs est plus ou moins avan- cée. C'est du moins ce que vous pourrez observer très-net- tement chez deux des malades que j'ai mises sous vos yeux. — Chez elles, l'arrêt déterminé par la compression, lorsque celle-ci a été convenablement pratiquée, est total, définitif. Chez deux autres, cette manœuvre modifie seulement les phénomènes de l'accès, à un degré variable, sans en amener toutefois la cessation. Et veuillez bien remarquer qu'il ne s'agit pas, chez elles toutes, de l'hystérie convulsive com- mune, vulgaire, si je puis m'exprimer ainsi, mais bien de l'hystérie convulsive considérée dans son type unanimement reconnu comme le plus grave, je veux parler de YHystéro- âpilepsie.

Supposons que, chez l'une de ces femmes, l'accès vienne d'éclater. La malade est tombée à terre tout-à-coup, en poussant un cri: la perte de connaissance est complète. La rigidité tétanique de tous les membres qui, en général, inau- gure la scène, est poussée à un haut degré; le tronc est fortement recourbé en arrière, l'abdomen proéminent, très- distendu et très-résistant.

La meilleure condition, pour une démonstration parfaite des effets de la compression ovarienne, en pareil cas, est que la malade soit étendue horizontalement sur le sol, ou, si cela est possible, sur un matelas, dans le décubitus dorsal. Le médecin, alors, ayant un genou en terre, plonge le poing 332 EFFETS DE LA COMPRESSION DE I/OVAIRE.

fermé dans celle des fosses iliaques que l'observation anté- rieure lui aura démontré être le siège habituel de la douleur ovarienne.

Tout d'abord, il lui faut faire appel à toute sa force, afin de vaincre la rigidité des muscles de l'abdomen. Mais, dès que celle-ci une fois vaincue, la main perçoit la résistance offerte par le détroit supérieur du bassin, la scène change, et la résolution des phénomènes convulsifs commence à se produire.

Des mouvements de déglutition plus ou moins nombreux, et parfois très-bruyants, ne tardent guère à se manifester; la conscience alors presque aussitôt se réveille, et à cet instant, tantôt la malade gémit et pleure, criant qu'on lui fait mal, — tel est le cas de Marc..; — tantôt, au con- traire, elle accuse un soulagement, dont elle témoigne sa reconnaissance: — « Ah! c'est bien! cela fait du bien! » s'écrie toujours, en pareille circonstance, la nommée Geneviève.

Le résultat, quoi qu'il en soit, est en somme toujours le même, et pour peu que vous insistiez sur la compression, pendant deux, trois ou quatre minutes, vous êtes à peu près assurés que tous les phénomènes de l'accès vont se dissiper comme par enchantement. Vous pourriez, d'ailleurs, va- rier l'expérience, et, à votre gré, en suspendant un moment la compression pour la reprendre, arrêter l'accès ou le laisser se reproduire, en quelque sorte, autant de fois que vous le voudriez.

Une fois que l'on a définitivement triomphé de la résis- tance, très-sérieuse du reste, qu'offrent toujours, à l'ori- gine, les parois abdominales, il n'est pas nécessaire d'user de toutes ses forces et l'application des deux premiers doigts de la main sur le siège présumé de l'ovaire suffît pour ob- tenir l'effet désiré. Toutefois, la manœuvre, surtout si elle doit être prolongée durant quelques minutes, est toujours assez fatigante pour l'opérateur. J'ai songé à la modifier. Peut-être pourrait-on avoir recours au sac rempli de grains COMPRESSION DE L'OVAIRE: HISTORIQUE. 333 de plomb que M. Lannelongue a mis en usage dans un tout autre Lut, ou encore à l'application d'un bandage approprié: c'est une question à étudier. Quant à présent, les personnes du service, au courant du procédé, le mettent journelle- ment en pratique chez les malades auxquelles il est réelle- ment utile.

IX.

IX.

Il est assez singulier, Messieurs, qu'un procédé dont l'exécution est aussi simple, et qui, incontestablement, peut rendre des services réels, soit tombé, comme il l'est de nos jours, en désuétude complète. Ainsi que je vous l'ai laissé pressentir, l'invention de ce procédé, tant s'en faut, ne m'appartient pas; peut-être remonte-t-elle aux temps les plus antiques; toujours est-il qu'elle est certainement anté- rieure au xvie siècle. Voici d'ailleurs ce que quelques re- cherches, faites un peu à la hâte parmi les livres les plus poudreux, et par conséquent les moins fréquentés de ma bibliothèque, m'ont appris à ce sujet.

Willis, dès le xvn° siècle, clans son Traité des maladies convulsives (1), s'exprimait ainsi qu'il suit: «Il est certain, dit-il, que le spasme convulsifqui vient du ventre est arrêté et qu'on l'empêche de monter au cou et à la tête, par une compression de V abdomen, faite à l'aide des bras enlacés autour du corps, ou à l'aide de draps bien serrés. » Il ra- conte ailleurs être parvenu lui-même à arrêter un accès, par une pression énergique exécutée avec les deux mains réunies sur le bas-ventre. Mais déjà Mercado (1513) avait depuis longtemps conseillé les frictions sur le ventre, dans le but de réduire la matrice, qu'il supposait se déplacer, suivant la doctrine ancienne (2). Un de ses compatriotes, Mo- (1) Willis. — De morbis convuhivis, t. II, p. 34.

(2) D. L. Mercatus. — Opéra, tit. III. — De virginum et viduarum af- fectionibus, p. 546. Francof. 1620.

, 334 ÉPIDÉMIES HYSTÉRIQUES: SECOURS.

nardès, procédait, paraît-il, plus résolument (1); il plaçait, pendant l'accès, sur le ventre des malades, une grosse pierre.

Une paraît pas, toutefois, que cette pratique se soit beau- coup répandue; je ne la vois, en effet, mentionnée ni dans Laz. Rivière, ni dans F. Hoffmann. Boerhaave, seul, au commencement du xvin0 siècle, insiste de nouveau sur la compression de l'abdomen dans l'attaque hystérique; elle doit être produite, suivant lui, à l'aide d'un coussin, forte- ment serré par des draps placés entre les fausses côtes et la crête iliaque. On soulage ainsi, dit-il, presque à coup sûr les malades, pourvu que la sensation du globe n'ait pas en- core dépassé le diaphragme (2).

Dans les temps modernes, Récamier, remettant en hon- neur cette méthode, comme vous le voyez déjà fort ancienne, plaçait sur le ventre des malades un coussin sur lequel un aide venait s'asseoir. Son exemple n'a guère été suivi, que je sache, que par Négrier, directeur de l'Ecole de médecine d'Angers, dont le Recueil de faits pour servir àV histoire des ovaires et des affections hystériques chez la femme, pu- blié en 1858, ne paraît pas avoir eu d'ailleurs un bien grand retentissement. Le procédé de Négrier est plus méthodique que celui mis en œuvre par ses prédécesseurs; c'est l'ovaire qui, dans la compression, devient pour lui le point de mire. « Une forte et large pression, exercée par l'intermé- diaire cle la main sur la région ovarienne, suffît, dit Né- grier, dans plusieurs cas pour enrayer et supprimer com- plètement l'attaque convulsive. » Mais laissons pour un instant de côté la pratique régu- lière, et recherchons quels ont été les procédés à l'aide des- quels, dans certaines épidémies hystériques célèbres, les (1) Négrier. — Recueil de faits pour servir à V histoire des ovaires et des affections hystériques de la femme. Angers 1858, p. 168, 109.

ÉPIDÉMIES HYSTÉRIQUES: SECOUES. 3313 assistants portaient secours aux convulsionnaires. Parmi ces moyens de secours mis en œuvre, nous trouvons si- gnalée une pratique fort curieuse à étudier, et dont l'idée première, selon toute vraisemblance, aura dû être suggé- rée par quelque convulsionnaire. Je veux parler de la corn- pression du ventre. Il est, en effet, des hystériques qui, en proie aux premiers tourments de l'aura, mettent instinc- tivement d'elles-mêmes en action la compression ovarienne. Tel est le cas, par exemple, d'une de nos malades, la nom- mée Gen...dont je vous ai entretenu déjà. Cette femme a pris depuis longtemps l'habitude d'arrêter le développement de ses accès par la compression de l'ovaire gauche; elle y réussit le plus souvent lorsque l'invasion du mal n'a pas été par trop rapide. Dans le cas contraire, elle fait appel aux assistants et les prie de l'aider dans cette manœuvre.

Examinons d'un peu plus près ces faits empruntés à l'histoire des épidémies convulsives: il y a là matière à une étude rétrospective qui n'est pas sans intérêt.

Le savant Hecker, parlant des individus atteints de la danse de Saint-Jean (1); dit qu'ils se plaignaient fréquem- ment d'une grande anxiété épigastrique, et demandaient qu'on leur comprimât le ventre avec des draps.

Mais, c'est surtout l'épidémie, dite de Saint-Médard, qui nous fournit sur ce sujet les documents les plus intéres- sants. Vous n'ignorez pas comment elle survint, alors que l'exaltation religieuse des jansénistes, persécutés à propos de la bulle Unigenitus, était portée à son comble. L'épi- démie, qui prit naissance sur le tombeau du diacre Paris, mort en 1721, a présenté deux périodes bien distinctes (2).

La première a été remarquable surtout — du moins à (2) Carré de Montgeron, loc. cit.

336 EPIDEMIES HYSTÉRIQUES: SECOURS.

notre point de vue — par la guérison d'un certain nombre de malades, parmi lesquels figurent plusieurs cas bien avérés de contracture permanente des hystériques (1); dans la seconde, ont prédominé des convulsions plus ou moins singulières, mais qui, en somme, ne diffèrent en rien d'essentiel de celles qui appartiennent à l'hystérie lorsqu'elle revêt la forme épidémique. Or, c'est à ce mo- ment-là qu'apparaît, dans l'épidémie de Saint-Médard, la pratique des secours.

En quoi ces secours consistaient-ils? Pour la plupart des cas, ils s'agissait là de manœuvres ayant pour but de dé- terminer une forte compression de l'abdomen ou de le frap- per violemment à l'aide d'un instrument ou d'un objet quel- conque. Ainsi, il y avait: 1° le secours administré à l'aide d'un pesant chenet dont on frappait le ventre à coups re- doublés^0 le secours dit du pilon, qui ne s'éloigne guère du précédent; 3° dans un autre cas, un homme joignait les deux poings et les appuyait de toutes ses forces sur le ventre de la convulsionnaire, et, pour mieux faire encore, il appelait d'autres hommes à son aide; 4° trois, quatre ou même cinq personnes montaient sur le corps de la malade; — une convulsionnaire appelée par ses coreligionnaires sœur Margot, affectionnait plus particulièrement ce mode de secours; 5° il est un cas, enfin, où l'on disposait de lon- gues bandes que l'on tirait fortement- à droite et à gauche, afin décomprimer l'abdomen. — Ces secours, quel que fût d'ailleurs leur mode d'administration, étaient toujours, paraît-il, suivis d'un grand soulagement.

Hecquet, médecin de l'époque, ne voulait voir dans ces convulsions, rapportées par d'autres à une influence divine, qu'un phénomène naturel, — et en cela il avait parfaite- ment raison. Mais je ne puis plus être de son avis, lorsque, dans son livre intitulé « Du Naturalisme des convulsions, » (l) Bourneville et Voulet. — De la contracture hystérique permanente, ÉPIDÉMIES HYSTÉRIQUES ". SECOURS. 337 il prétend que les secours n'étaient autres que des pratiques dictées par la « lubricité. » Je ne vois pas trop, pour mon compte, ce que la lubricité pouvait avoir à faire avec ces coups de chenet et de pilon, administrés avec une extrême violence, bien que je n'ignore pas ce qu'est capable d'en- fanter, dans ce genre, un goût dépravé. Je crois qu'il est beaucoup plus simple et beaucoup plus légitime d'admettre que les secours, — à part les amplifications suggérées par l'amour de la notoriété, — répondaient à une pratique tout empirique, et dont le résultat était de produire un amende- ment réel dans les tourments de l'attaque hystérique.

X.

X.

Vous avez certainement saisi, Messieurs, les analogies qui existent entre cet arrêt des convulsions hystériques ou hystéro-épileptiques, déterminé par la compression de l'ab- domen et l'arrêt qu'on obtient quelquefois des convulsions par la compression ou la ligature des membres d'où par- tent, en pareil cas, les phénomènes de l'aura; et c'est ici peut-être le lieu de vous rappeler qu'une brusque flexion du pied fait cesser tout-à-coup, ainsi que l'a montré Brown- Séquard, la trépidation convulsive de Yépilepsie spinale, observée dans certains cas de myélite. Vous n'ignorez pas qu'en pathologie expérimentale ces faits cliniques trouvent jusqu'à un certain point leur interprétation. Je ne puis en- trer dans les détails, pour le moment; qu'il me suffise de vous remettre en mémoire que, chez les animaux, de nom- breuses expériences mettent en évidence la suspension de l'excitabilité réflexe de la moelle épinière par le fait de l'irritation des nerfs périphériques. Ainsi, l'expérience de Herzen nous montre que chez une grenouille décapitée, c'est-à-dire placée dans une condition excellente pour exalter à son maximum l'excitabilité réflexe de la moelle, si cette partie des centres nerveux est irritée dans sa partie ' 338 CONCLUSION.

inférieure, il sera impossible, tant que l'excitation subsis- tera, de mettre en jeu l'excitabilité des membres supérieurs. Et, inversement, si chez une grenouille, préparée de la même façon, vous entourez d'un lien fortement serré les membres supérieurs, tant que la ligature persistera, l'exci- tation des membres inférieurs ne sera pas suivie de mou- vements réflexes. C'est du moins ce que démontre une ex- périence de Lewisson.

Toujours est-il que si ces faits expérimentaux sont d'une analyse plus facile, ils ne sont pas encore, dans l'état actuel de la science, plus aisément explicables que les phénomènes correspondants observés chez l'homme.

XL Je ne puis insister plus longuement, car le temps me presse. J'aurais voulu cependant vous montrer l'intérêt qu'il y a, au point de vue pratique, à supprimer les accès d'hystérie grave ou à en modérer, tout au moins, l'inten- sité. Mais ce côté de la question sera plus convenablement mis en lumière quand j'aurai fait ressortir, dans une des prochaines séances, les conséquences qu'entraîne la répéti- tion des accès, ou autrement dit Vétat de mal hystéro- êpileptiaue. Je me bornerai, quant à présent, à formuler ainsi qu'il suit une des conclusions qui ressortent de la pré- sente étude: La compression énergique de V ovaire douloureux n'a pas d'influence directe sur la plupart des symptômes permanents de Vhystérie, tels qiie contracture, paralysie, hêmianesthésie, etc.; mais elle a une action souvent dé- cisive sur Vattaaue convulsive dont elle peut diminuer Vintensité et, parfois même, déterminer V arrêt.

FAITS CLINIQUES. 339 XII.

Je dois on terminant, Messieurs, faire passer devant vos yeux les malades que j'ai eues surtout en vue dans la des- cription qui précède, et faire ressortir les particularités les plus saillantes qu'elles offrent à l'observation.

Cas I. — Marc..., 23 ans, atteinte d'hystéro-épilepsie depuis l'âge de 16 ans. On ne sait trop à quelle cause il faut, chez elle, rattacher l'affection. Quoi qu'il en soit, au point de vue de l'hystérie locale, elle nous offre: une hémianes- thésie, de Yovarie, de Izparésie, tout cela du côté gauche. Elle est, déplus, sujette à des vomissements fréquents et a présenté de Yachromatopsie de l'œil gauche.

Les attaques sont précédées par une aura caractéristique; les phénomènes prodromiques partent de l'ovaire gauche et les symptômes céphaliques sont très-accusés. Quant aux attaques elles-mêmes, elles se composent de trois périodes: a) convulsions tétaniformes, épileptiformes, écume; — b) grands mouvements du tronc et des membres inférieurs (pé- riode des contorsions); dans ce temps la malade prononce des paroles bizarres, et paraît être en proie à un délire som- bre; — c) pleurs, rires, annonçant la fin de l'accès. Chez elle, on détermine un arrêt prompt et absolu de tous les phénomènes par la compression de l'ovaire gauche.

Cas IL — Cot..., 21 ans, a vu l'hystérie débutera 15 ans. Les mauvais traitements qu'elle subissait de la part de son père, adonné aux excès de boisson, et plus tard la prosti- tution, ont sans doute exercé une certaine action étiologique. L'hystérie locale, ici, est encore plus marquée que dans le premier cas. Nous avons à observer à droite une lièmianes- thésie,\me douleur ovarienne, une contracture permanente avec trépidation du membre inférieur.

L'attaque s'annonce par une aura bien nette, partant de 340 FAITS CLINIQUES.

l'ovaire droit et se terminant par des symptômes cépha- liques très-évidents. Les convulsions, surtout toniques, se compliquent d'accidents épileptifo raies; G...se mord la langue, écume, etc. La période des contorsions vient ensuite et est très-accentuée. Souvent, l'attaque se termine par des mouvements de bassin, 'avec constriction laryngée, pleurs, urines abondantes. Chez elle, aussi, la pression ovarienne modère l'intensité des phénomènes de l'accès sans toutefois l'arrêter. Dans les premiers mois de l'année, cette malade a été atteinte d'un état de mal hystéro-épileptique sur le- quel nous reviendrons dans une prochaine leçon (1).

Cas III. — Legr...Geneviève est née à Loudun; singu- lière coïncidence! C'est, vous le savez, le pays où s'est pas- sé le triste drame dont Urbain Grandier a été la victime.

Geneviève est âgée de 28 ans; l'hystérie date cle l'époque de la puberté. Parmi les symptômes permanents de l'hystérie locale, nous observons chez elle une hémianesthésie gauche, bien accusée, une douleur ovarienne gauche avec une tumeur facile à constater; enfin un état mental bizarre.

L'aura est très-caractérisée, et, ce qui prédomine, ce sont les palpitations cardiaques et les symptômes cépha- liques. En ce qui concerne les attaques elles-mêmes, elles se divisent en trois périodes: 1° convulsions épileptifo rmes, écume et stertor; — 2° puis, grands mouvements des mem- bres et de tout le corps; — 3° enfin, période de délire, pen- dant laquelle elle raconte tous les événements de sa vie, à la fin des grands accès.

Parfois la malade, dans cette dernière phase, a des hallu- cinations: elle voit des corbeaux, des serpents; de plus, elle s'abandonne à une sorte de danse, et alors elle nous offre, à l'état embryonnaire pour ainsi dire et sous la forme sporadique, un spécimen de ces danses du moyen-âge dé- (1) Voir l'observation complète de cette malade dans: Bourneville et Voulet. — De la contracture hystérique permanente. Obs. vin, p. 41.

FAITS CLINIQUES. 341 crites sous le nom OC épidémies saltatolres. A ce propos, je vous ferai remarquer que certains cas d'hystérie, consti- tuant en quelque sorte des variétés dans l'espèce, présen- tent à l'état rudimentaire les diverses formes convulsives qui se montrent à un degré beaucoup plus accentué dans les épidémies. C'est du reste là un point qu'a parfaitement développé Valentiner dans son intéressant travail sur l'hys- térie (1).

Chez Geneviève, la compression de l'ovaire détermine un arrêt, pour ainsi dire soudain, de l'attaque. Elle se rend nettement compte de cette influence, car elle-même essaie de comprimer la région qui donne naissance à l'aura ou, lorsqu'elle n'y peut parvenir, elle réclame, ainsi que nous l'avons déjà dit, le secours des assistants (2).