SigPhi · Jean-Martin Charcot

Leçons sur les maladies du système nerveux faites à la Salpêtrière

French

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Il faut ajouter enfin que les affections périphériques qui relèvent de l'irritation des nerfs surviennent le plus sou- vent spontanément, sans l'intervention d'une cause exté- rieure quelconque, telle que la pression par exemple (2).

Mais ce ne sont là encore que des conditions très-géné- rales; il faudrait pouvoir pénétrer plus avant et recher- (1) Médical Times and Gazette. London, March 20, 1864.

(2) Gunshot Wounds, etc., loc. cit., pp. 71, 77, et Archives générales de médecine, t. I, 1865, pp. 188, 191, 194.

26 INFLUENCE DE L 'IRRITATION DES NERFS.

cher s'il n'existe pas dans les nerfs affectés une lésion ana- tomique constante en rapport avec la manifestation des lé- sions périphériques. Malheureusement, nous devons nous borner à signaler ici une lacune que les études ultérieures ne tarderont pas, sans doute, à combler. Toutefois, l'en- semble des symptômes plaide déjà en faveur de l'existence d'une névrite. On peut invoquer, en outre, les résultats nécroscopiques obtenus dans certains cas de lésions orga- niques des nerfs, où l'on peut voir apparaître toute la série des affections périphériques que nous avons appris à con- naître comme conséquence des lésions traumatiques. Dans ces cas, en effet, sur lesquels nous nous arrêterons dans un instant, les nerfs affectés ont été quelquefois trouvés tu- méfiés, infiltrés d'exsudats, vivement congestionnés; de plus, le microscope y a fait reconnaître une multiplication plus ou moins accentuée des noyaux des gaines de Schwann ou de ceux du névrilème, et parfois, de plus, tous les ca- ractères de la dégénération granuleuse des cylindres de myéline. Rien ne prouve cependant, quant à présent, qu'une irritation capable de déterminer à distance la production de troubles trophiques ne puisse exister dans le nerf sans se révéler par cet ensemble de lésions relativement grossières. C'est ici le lieu de faire ressortir que toute névrite n'entraîne pas, tant s'en faut, nécessairement la manifes- tation des troubles trophiques; il faut, pour que ceux-ci se produisent, l'intervention de circonstances que l'analyse n'a pas encore permis de dégager. Cela contraste avec ce que nous savons des lésions qui surviennent, dans les par- ties éloignées, à la suite de la section complète des nerfs; ces dernières, en effet, peuvent être considérées comme une conséquence obligée, inévitable de toute lésion de nerfs qui soustrait absolument les parties à l'influence du sys- tème nerveux.

Quoi qu'il en soit, l'influence de l'irritation d'un nerf sur le développement des troubles trophiques qui nous occu- pent, est bien mise en lumière, et pour ainsi dire rendue LESIONS SPONTANEES DES NERFS. 27 évidente, par les observations où Ton voit ces accidents, après s'être un moment dissipés, se reproduire après cha- que réapparition nouvelle de la cause d'irritation. Je men- tionnerai, à titre d'exemple, un fait bien connu et souvent cité, que rapporte Paget, d'après le docteur Hilton.

Chez un homme traité à Guy'' s Hospital, une fracture de l'extrémité inférieure du radius avait produit un cal volu- mineux, lequel comprimait le nerf médian. En consé- quence, il s'était formé sur la peau du pouce et des deux premiers doigts de la main, des ulcères qui résistaient à tous les traitements. La flexion du poignet, faite de ma- nière à relâcher les parties molles de la face palmaire et à faire cesser, par suite, la compression du nerf, avait tou- jours pour effet, au bout de quelques jours, d'amener la guérison des ulcères. Mais aussitôt que la malade voulait se servir de sa main, le nerf était de nouveau com- primé, et bientôt l'on voyait les ulcérations reparaître (1).

B. Il me reste à vous entretenir des troubles trophiques qui s'observent en conséquence de lésions des nerfs déve- loppées spontanément, et non plus, cette fois, à la suite d'une cause traumatique. Ainsi que je vous l'ai laissé pres- sentir, nous allons voir se reproduire ici toute la série des affections que nous venons à l'instant de passer en revue. Cette circonstance m'autorisera à être bref: il me suffira de citer quelques exemples empruntés, pour la plupart,à la riche collection de faits rassemblés dans le travail de Mougeot(2).

Pour établir la transition, je mentionnerai, en premier lieu, les cas dans lesquels une influence, non pas à propre- ment parler traumatique, mais encore, cependant, d'ordre mécanique, a déterminé l'affection du nerf. — C'est, évi- demment, d'après ce dernier mode que se produisent quel- quefois les troubles trophiques de l'œil consécutifs aux lé- (2) Mougeot, loc. cit., chap. u. Des Usions organiques des nerfs et des troubles de nutrition consécutifs.

28 INFLAMMATION DES NERFS SPINAUX.

' sions du trijumeau: il s'agit communément, dans ces cas, de tumeurs intra-crâniennes développées au voisinage du nerf, et y déterminant, par compression, sans interrompre la continuité des tubes nerveux, une irritation plus ou moins vive. — Le cancer de la colonne vertébrale peut amener, comme on sait, un ramollissement des vertèbres poussé à un tel point qu'il s'en suive un affaissement des lames vertébrales, et conséquemment, un rétrécissement des canaux de conjugaison. Les nerfs dans leur parcours à travers ces canaux devenus trop étroits sont comprimés, irrités et quelquefois s'enflamment. J'ai vu, en pareil cas, une éruption de zona occuper, à droite, toutes les régions de la peau où se distribuent les branches du plexus cervi- cal, en conséquence de la.compression que subissaient, dans les trous de conjugaison qui leur donnent passage, les troncs nerveux d'où émane ce plexus. La moelle cervicale et les racines des nerfs cervicaux, ainsi que l'autopsie l'a démontré, étaient saines; mais en ouvrant les trous de conjugaison du côté droit, on trouva les ganglions spinaux et les troncs nerveux eux-mêmes, tuméfiés et vivement colorés en rouge. De plus, dans les ganglions, comme dans les nerfs, l'examen microscopique fit reconnaître une multiplication très-accentuée des éléments nucléaires. Les gan- glions et les nerfs correspondants du côté gauche ne pré- sentaient, au contraire, aucune trace d'altération (1). — 11 est très-remarquable de voir l'inflammation, encore exac- tement limitée aux ganglions et aux nerfs spinaux, se pro- duire spontanément, sans l'intervention d'une cause méca- nique quelconque, et provoquer, cependant, ainsi que l'a montré M. Von Baerensprung, l'apparition d'une éruption de zona, sur les parties de la peau correspondant à la dis- tribution des nerfs irrités (2). Il y a quelques raisons de (1) Charcot et Cotard. — Sur un cas de zona du cote avec altération des nerfs du plexus cervical et des ganglions correspondants des racines spinales postérieures. In Mémoires de la Société de Biologie. Année 1865, p. 41.

(2) V. Baerensprung. — Beitraege zur Kenntniss des Zoster. In Arch. f.

TROUBLES TROPHIQUES LIÉS A LA NÉVRITE. 29 croire qu'un bon nombre des cas de zona spontané se dé- veloppent à la suite d'une névrite de ce genre (1). — Les ganglions spinaux ont été trouvés aussi fortement altérés, sans participation de la moelle, des racines spinales tant antérieures que postérieures, et môme, cette fois, des nerfs intercostaux, dans le fait suivant rapporté tout récemment par M. E. Wagner (2).

Un individu, âgé de 23 ans, atteint de phthisie pulmonaire, présenta, dans les derniers temps de sa vie, une éruption de zona qui siégeait sur les parties correspondantes aux neuvième et dixième nerfs intercostaux du côté gauche. On reconnut, à l'autopsie, que les corps des six der- nières vertèbres dorsales et des deux premières lombaires étaient cariés. La dure -mère, dans les points corres- pondant aux vertèbres malades, était enveloppée à l'exté- rieur par une couche épaisse de pus caséeux, laquelle se prolongeait jusque sur les gaines des nerfs et des ganglions spinaux. La dure-mère, elle-même, était épaissie et dédou- blée en deux lamelles, surtout dans la région des 9°, 10° et 11° racines dorsales. Bien que les lésions de la dure-mère parussent aussi prononcées à droite qu'à gauche, cependant les 9e, 10e et 11e ganglions dorsaux du côté gauche étaient seuls tuméfiés et présentaient seuls des altérations appré- ciables au microscope. Dans ces trois ganglions, les cellules nerveuses avaient disparu, et, au voisinage immédiat des alvéoles où elles se logent, on reconnaissait tous les carac- tères de la prolifération conjonctive anormale poussée à un haut degré.

J'ai vu, pour mon compte, dans plusieurs cas de ménin- gite spinale chronique, avec épaississement de la dure- (2) R. Th. Bahrdt. — Beitraege zur jEtiologie des herpès Zoster. Diss. Leipzig, 1869, etE- Wagner. — Patholog. analomische und Hinische Bei- traege zur Kenntniss des Gefaenerven. In Archiv. der Eeilkunde. 4e heft.

30 PÉRINÉVRITE LÉPREUSE.

mère, l'inflammation concomitante des nerfs rachidiens, dans leur trajet à travers les méninges, provoquer dans les parties périphériques, outre une atrophie plus ou moins prononcée des masses musculaires, des éruptions cutanées diverses, mais se rapprochant, en général, guant à la forme, tantôt du zona et tantôt du pemphigus. — Dans une leçon faite à Dublin (1), M. Brown-Séquard avait déjà signalé l'existence d'éruptions cutanées spéciales, aux bras, dans les cas de méningo-névrite spinale localisée à la partie in- férieure de la région cervicale.

L'éry thème, le zona, l'atrophie musculaire, certaines arthropathies enfin, ont pu être rattachés, par M. Duménil, à la névrite chronique progressive (2), et, par M. Leu- det (3), à la névrite périphérique consécutive à l'asphyxie par la vapeur du charbon.

Mais c'est surtout dans la lèpre anesthésique que l'on retrouve dans tout leur développement, les lésions trophi- ques que nous avons étudiées à propos des lésions trau- matiques des nerfs. Le processus morbide initial consiste, dans ce cas, comme on le sait d'après les importantes recherches de M. Virchow (4), en une périnévrite lépreuse caractérisée par une prolifération cellulaire spéciale, sié- geant dans l'intervalle des tubes nerveux dont elle déter- mine la destruction lente. Les nerfs présentent alors fré- quemment, sur leurs parcours, une tuméfaction fusiforme qui peut être quelquefois aisément reconnue, pendant la vie, dans les régions où ils sont superficiels, au coude, par exemple, lorsqu'il s'agit du cubital et contribuer ainsi au diagnostic. Ces altérations produisent, au début, des (1) Quaterlt/ Jovrnal of Médiane, may 1865 (p. 11, 12 du tirage à part).

(2) Duménil. — Contributions pour servir à ï l histoire des paralysies péri- phériques, spécialement de la névrite. In Gaz. hebdomadaire, 1866, nos4, 5,6.

(3) Leudet. — Recherches sur les troubles des nerfs périphériques, et sur- tout des vaso-moteurs, consécutifs à l'asphyxie par la vapeur du charbon. In Archives générales de médecine. Mai 1865.

PÉRIXÉVRITE LÉPREUSE. 31 symptômes d'hyperesthésie, et. plus tard, de l'anesthésie. A l'exception du zona, que je ne trouve nulle part men- tionné, nous rencontrons dans ces circonstances, à peu de chose près, toute la série des lésions trophiques que nous avons déjà décrites: a) le pemphigus, pemphigus lepro- sus; b) l'état lisse de la peau (Glossy Skin); c) l'atrophie des muscles; d) la périostite et enfin la nécrose. Lorsque ces dernières lésions acquièrent un haut degré d'intensité, on peut, vous le savez, observer quelquefois la perte d'une partie d'un membre. Celle-ci survient souvent sans dou- leur, parce que, à l'époque où elle a lieu, l'anesthésie existe le plus souvent {lepra mutilans) (1). On a attribué ces accidents divers et ces mutilations aux effets de l'anes- thésie. Cependant, elle ne doit certainement pas être mise seule en cause; il est non-seulement prouvé qu'elle ne fait que faciliter l'intervention des influences extérieures, mais encore qu'elle peut être parfois reléguée au second plan, éliminée même, si l'on s'en rapporte aux cas cités par le docteur Thomson, et dans lesquels l'anesthésie faisait abso- lument défaut (2).

Nous n'avons pu que passer rapidement en revue les troubles de la nutrition qui résultent des lésions irritatives des nerfs périphériques. Dans les prochaines leçons, nous y reviendrons encore, mais nous insisterons principale- ment sur les troubles trophiques qui se rattachent à des lésions du cerveau et de la moelle épinière.

(l) F. Steudener. — Beitraege zur Pathologie der Lepra Mutilans. Mit. 3, Taf Erlangen, 1867.

(2 A. S. Thomson. — Brit. and. for. Med. Chir. Beview. 185-1, April, p. 496, cité par M. Yirchow.

DEUXIÈME LEÇON Troubles trophiques consécutifs aux lésions des nerfs. (Suite). — Affections des muscles.

Troubles trophiques consécutifs aux lésions de la moelle épinière.

Sommaire. — Modifications anatomiques et fonctionnelles que subissent les muscles sous l'influence de la lésion des nerfs qui les animent. — Impor- tance de l'électrisation comme moyen de diagnostic et de pronostic. Re- cherches de M. Duchenne (de Boulogne). — Expérimentation: Longue persistance de la contractilité électrique et de la nutrition normale des muscles à la suite de la section ou de l'excision des nerfs moteurs et mixtes chez les animaux. — Faits pathologiques: Diminution ou aboli- tion hâtives de la contractilité électrique, suivies d'atrophie rapide des muscles dans les cas de paralysie rhumatismale du nerf facial et de lé- sions irritatives, soit traumatiques, soit spontanées des nerfs mixtes. — Raison de la contradiction apparente entre les résultats expérimentaux et les faits pathologiques. Application des recherches de M. Brown-Séquard: Seules, les lésions irritatives des nerfs déterminent l'abolition hâtive de la contractilité électrique, suivie d'atrophie rapide des muscles.

Expériences de MM. Erb. Ziemssen et 0. Weiss. — Ecrasement, ligature des nerfs: ce sont des lésions irritatives. — Différence des résultats obte- nus dans l'exploration des muscles suivant qu'on fait usage de la faradi- sation ou de la galvanisation. — Les résultats de ces nouvelles recher- ches sont comparables aux faits pathologiques observés chez l'homme; ils n'infirment en rien la proposition de Brown-Séquard.

Troubles trophiques consécutifs aux lésions de la moelle épinière. — En ce qui concerne leur influence sur la nutrition des muscles, ces lésions for- ment deux groupes bien distincts; — 1er groupe: Lésions de la moelle qui n'ont pas d'influence directe sur la nutrition des muscles: a. Lésions en foyer très-circonscrites n'intéressant la substance grise que dans une très-petite étendue en hauteur: Myélite partielle, tumeurs, mal de Pott. b. Lésions fasciculées même très-étendues des cordons blancs postérieurs ou antéro-latéraux, mais sans participation de la substance grise: sclérose primitive ou consécutive des cordons postérieurs, antéro-latéraux, etc. — 2e groupe: Lésions de la moelle qui influencent plus ou moins vite la nutrition des muscles: a. Lésions fasciculées ou circonscrites qui intéres- AFFECTIONS DES MUSCLES. 33 sent les cornes antérieures de la substance grise dans une certaine éten- due en hauteur: Myélite centrale, hématomyélie, etc. b. Lésions irrita- tives des grandes cellules nerveuses des cornes antérieures de la substance grise avec ou sans participation des faisceaux blancs: paralysie infantile spinale, paralysie spinale de l'adulte, paralysie générale spinale (Du- chenne, de Boulogne), atrophie musculaire progressive, etc. — Rôle pré- dominant des lésions de la substance grise dans la production des troubles trophiques musculaires. — La proposition de M. Brown-Séquard s'ap- plique encore à l'interprétation de ces faits.

Messieurs, Dans la dernière séance, j'ai évité à dessein, en faisant l'histoire des troubles de la nutrition consécutifs aux lé- sions des nerfs, de m'appesantir sur les modifications ana- tomiques ou fonctionnelles que subissent les muscles sous l'influence de ces lésions. Je voulais réserver cette ques- tion.pour une étude spéciale. En réalité, c'est là — vous allez bientôt le reconnaître — un sujet hérissé de difficultés de tous genres et qui est encore l'objet de mille controverses.

Vous n'ignorez pas que de grands progrès ont été ac- complis dans l'histoire clinique des paralysies sous l'in- fluence des travaux de M. Duchenne (de Boulogne). Mais vous n'ignorez pas non plus, sans doute, qu'un bon nombre des faits, découverts par cet éminent patholo- giste, semblent être en contradiction flagrante avec les ré- sultats obtenus par les physiologistes dans l'expérimentation chez les animaux.

Quelle est la raison de ce désaccord? Dans quelle voie la conciliation doit-elle être trouvée? Voilà des deside- rata auxquels je ne vous promets pas de répondre en tous points d'une manière satisfaisante. Je ne puis cependant reculer devant la difficulté; je dois tout au moins l'aborder. A la vérité, j'ai quelque répugnance à traiter une ques- tion où les résultats de l'exploration électrique des nerfs et des muscles doivent être invoqués à chaque instant devant des hommes qui ont fait de ce mode d'examen une 34 EXPÉRIENCES SUR LES ANIMAUX.

étude si approfondie; mais s'ils rencontrent la critique, j'espère qu'ils voudront bien m'accorder toute leur indul- gence.

1.

On peut dire que, d'une manière générale, Vélectro- diagnostic, accordez-moi ce néologisme, annonce et dé- montre, dans certains cas pathologiques où il s'est produit, une lésion quelque peu intense d'un nerf moteur ou d'un nerf mixte, l'existence d'une rapide et profonde diminution, voire même la disparition de cette propriété qu'on est con- venu d'appeler du nom de contractilité électrique, tandis que l'expérimentation chez les animaux semble établir, au contraire, que, à la suite des lésions des nerfs qu'elle provoque, les muscles conservent pendant un temps relati- vement fort long, et même suivant quelques auteurs, d'une façon à peu près indéfinie, la propriété de se contracter sous l'influence des excitations électriques.

Vous comprendrez sans peine l'intérêt qui, à notre point de vue, s'attache à la constatation et à l'étude des faits de ce genre. Il suffira de vous rappeler que l'affaiblissement et à plus forte raison la perte de la contractilité électrique survenant rapidement à la suite de la lésion d'un nerf sont, ainsi que l'exploration clinique l'a souvent démontré, le premier terme d'une série de phénomènes qui aboutissent dans certains cas, presque fatalement, si le médecin n'inter- vient pas, à l'atrophie plus ou moins complète du muscle et à la perte quelquefois définitive de ses fonctions.

Pour mieux mettre en lumière le point sur lequel porte la dissidence que je viens de signaler à votre attention, laissez-moi, Messieurs, vous rappeler brièvement les faits expérimentaux auxquels j'ai fait allusion.

A. Il s'agit, dans ces expériences, de rechercher quelles EXPÉRIENXES SUR LES ANIMAUX. 35 sont les modifications qui surviennent dans les propriétés des muscles et dans leur structure anatomique,. après la section ou l'excision des nerfs qui le-s animent. Les expé- riences abondent; elles ont été maintes fois répétées par MM. Longet, Schiff, Brown-Séquard, Yulpian, et il faut ajouter que les résultats qu'elles o»t donnés paraissent, du moins pour les points essentiels, tout à fait concordants. Nous allons vous rappeler les principaux incidents qui nous paraissent mériter d'être relevés dans ces expériences.

Le bout périphérique du nerf sectionné ou excisé, du cinquième au huitième jour après l'opération, commence à subir, jusque dans ses ramifications les plus tenues, une série d'altérations qui ont pour conséquence ultime la dis- parition du cylindre de myéline, tandis que le filament axile paraît, lui, au contraire, persister à peu près indéfiniment (1).

Cependant, dès le quatrième jour, c'est-à-dire avant même que les lésions de la dégénération soient appréciables, le nerf a perdu déjà la faculté d'être excité par les divers agents, et en particulier par les agents électriques (2). Sur ce point tout le monde est parfaitement d'accord.

En ce qui concerne le muscle, il n'offre tout d'abord au- cune modification de la contractilité électrique. L'amoin- drissement et, à plus forte raison, l'anéantissement de cette propriété, s'ils se produisent, ne se manifestant jamais qu'à la longue, très-tardivement. C'est là un second point sur lequel il n'y a pas de divergence. Si quelques physiologis- tes disent avoir vu la contractilité électrique s'affaiblir ou même disparaître de six à douze semaines après la section d'un nerf mixte, M. Schiff l'a trouvée, par contre, dans ces (1) M. Schiff a montré que, dans le cas de dégénération des nerfs consé- cutiveà la section, contrairement à ce que M. Waller avait avancé, les fila- ments axiles persistent; il a retrouvé les filaments dans les fibres nerveuses de nerfs coupés depuis cinq mois chez les mammifères. « Nous avons éga- lement reconnu, dit M. Vulpian (Leçons sur la physiologie du système ner- veux, 1866, p. 239), l'existence de ce filament axile au bout déplus de six mois. Il me paraît bien probable qu'il persi&te au-delà de ce temps. » 36 CONTRACTILITÉ ÉLECTRIQUE.

mêmes circonstances, parfaitement conservée encore au bout de quatorze mois.(1); il en est absolument de même lorsque la section porte sur un nerf exclusivement moteur. Déjà M. Longet avait fait voir que, tandis que la motricité des nerfs est, comme on l'a dit, entièrement abolie quatre jours après leur section, l'irritabilité musculaire, lorsqu'il s'agit du nerf facial, persiste dans les muscles correspon- dants, pendant' plus de douze semaines (2). Après l'arrache- ment ou la section du nerf facial, MM. Brown-Séquard et Martin-Magron ont vu, de leur côté, l'irritabilité des mus- cles faciaux survivre, chez les cochons d'Inde et chez les lapins, pendant près de deux ans (3). M. Vulpian a été, lui aussi, témoin de faits absolument semblables (4). Vers 1841, dans le laboratoire de mon excellent maître, Martin- Magron, alors que je m'essayais dans une direction que ma sensibilité à l'égard des animaux devait me faire abandon- ner bientôt, j'ai pu constater moi-même, après l'arrache- ment du facial, la persistance presque indéfinie de la con- tractilité électrique des muscles correspondants.

Le résultat est si palpable, si frappant, si facile à cons- tater, que la plupart des physiologistes en sont, si je ne me trompe, à se demander si l'irritabilité musculaire disparait jamais complètement à la suite de la section ou de l'exci- sion des nerfs; tout au plus concèdent-ils qu'en pareil cas il puisse se produire, à la longue, un affaiblissement plus ou moins prononcé de la propriété contractile des muscles. Presque tous font remarquer que si, quelquefois, les excita- tions électriques deviennent impuissantes à déterminer la (1) Schiff. — Zehrbuch der Physiologie des Jlfenschen, 1858-59, p. 18. — M. SchifF aurait vu deux fois l'excitabilité des muscles persister quatorze mois après la sectiou des nerfs correspondants. Dans un cas, il s'agissait du nerf hypoglosse, dans un autre cas du nerf sciatique.

(3) Brown-Séquard. — Bulletins de la Société philomatiçue, 1847, p. 74 et 88. — Bulletins de la Société de Biologie, t. III, 1851, p. 101.

EXPERIMENTATION. 3/ contraction des muscles, toujours celle-ci se manifeste sous rinfluence des irritations mécaniques.

Il était à présumer que les modifications tropliiques cor- respondant à ces modifications fonctionnelles devraient, elles aussi, se produire très-lentement et se montrer peu accusées. C'est en effet ce qui parait avoir lieu: la plupart des auteurs semblent s'accorder à reconnaître que l'atro- phie du muscle, sa dégénération histologique, ne survien- nent à la suite de la section des nerfs, qu'au bout d'un temps fortlong. C'est à peine, suivant M. Longet(l), si trois •mois après la section du nerf facial, les muscles correspon- dants, examinés après la mort, présentaient de légères traces d'atrophie. Mais.il ne s'agit là, sans doute, que d'un examen fait à l'œil nu. Au rapport de M. SchifF, lorsque la paratysie consécutive à la section du nerf, date de loin, les muscles présentent un certain degré d'amaigrissement. Il est vraisemblable qu'un certain nombre de faisceaux musculaires s'atrophient et disparaissent; dans la plupart des cas, le microscope fait constater qu'un bon nombre de ces faisceaux subissent en outre l'altération graisseuse, en même temps que de la graisse s'accumule dans les inter- valles qui les séparent (2). Les observations de M. Vulpian ont donné des résultats analogues: toutefois, suivant lui, la dégénérescence graisseuse des fibres musculaires ferait souvent défaut d'une manière absolue (3).

Avant de comparer les faits pathologiques aux résultats des expériences instituées chez les animaux, il importe de bien préciser les conditions dans lesquelles ces expériences (3) Vulpian, loc. cit., p. 246. — Dans les cas de paralysie consécutive à la section des nerfs, outre l'atrophie des faisceaux primitifs qui se produit à la longue, M. Vulpian a noté depuis longtemps la prolifération des noyaux du sarcolemme et quelques autres indices d'un processus inflammatoire. C'est là un fait très-intéressant signalé plus récemment par d'autres observateurs et sur lequel nous aurons à revenir un peu plus loin. (Voir la note, p. 41).

38 FAITS PATHOLOGIQUES.

sont conduites. En premier lieu, le physiologiste pratique la section ou l'excision des nerfs musculaires; en second lieu, il a recours à l'excitation électrique directe, c'est-à- dire appliquée sur le nerf ou sur le muscle mis à nu; enfin c'est à peu près exclusivement le galvanisme qu'il met en œuvre comme moyen d'exploration et il ne tient pas compte de la différence qui peut exister, au point de vue de leur action sur la fibre nerveuse ou sur le faisceau musculaire, entre l'excitation obtenue à l'aide des courants dHnduction (courants interrompus) et celle que déterminent les cou- rants dits galvaniques (courants continus). Telles sont les circonstances qu'il importe de relever surtout à propos des expériences que j'appellerai anciennes, bien qu'elles ne da- tent pas encore de fort loin. Nous verrons plus tard que des observations toutes récentes, et dans lesquelles l'action des deux ordres de courants a été étudiée comparativement, ont donné des résultats qui semblent différer, à quelques égards, de ceux qu'avaient fournis les premières expériences.

B. Il est temps de revenir maintenant à la pathologie hu- maine. Les faits qu'elle nous présente se rapportent à des lésions de nerfs mixtes ou moteurs, survenues soit sponta- nément, soit à la suite d'un traumatisme.

Nous rappellerons en premier lieu les phénomènes qui ont été observés dans les cas de paralysie périphérique du nerf facial et, en particulier, lorsque cette paralysie résulte de l'impression du froid (paralysie rhumatismale, a frigoré). M. Duchenne (de Boulogne) a fait voir, vous ne l'ignorez pas, qu'en pareille circonstance, dès avant la fin du pre- mier septénaire, la contractilité électrique des muscles de la face est déjà remarquablement amoindrie et paraît même, quelquefois, tout à fait éteinte (1). Tous' remarque- rez qu'entre cette époque, sept jours, qui pe^ut marquer, (l) Duchenne (de Boulogne). — Electrisation localisée, 2e édition, 1861, FAITS PATHOLOGIQUES. 39 d'après M. Duchenne, le début de l'affaiblissement de la contractilité électrique dans la paralysie rhumatismale du nerf facial, et le terme assigné par quelques physiologistes à la persistance de cette môme propriété chez les animaux, après la section des nerfs, la distance est grande. Cepen- dant,des observations répétées maintes et maintes fois ont démontré la parfaite exactitude de l'assertion de M. Du- chenne. Tout récemment encore, dans un cas de paralysie rhumatismale du nerf facial, M. le Dl> Erb, ayant été mis à même de suivre jour par jour, dès le début, la marche des symptômes, a vu, le neuvième jour, la contractilité élec- trique déjà considérablement amoindrie (1). Dans un cas du même genre recueilli par M. Onimus (2), huit jours après l'invasion de la maladie, des courants induits appli- qués sur les muscles paralysés ne donnaient pas lieu à la moindre contraction.