SigPhi · Jean-Martin Charcot

Leçons sur les maladies du système nerveux faites à la Salpêtrière

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Vous voyez par ce qui précède que, dans mon opinion, l'abolition rapide de l'excitabilité électrique observée à la suite de la lésion d'un nerf, ne saurait être rattachée tout entière à l'altération granulo-graisseuse de la gaine médul- laire et à la perte d'excitabilité des fibres nerveuses qui seque sur leur contractilité; ainsi une luxation de l'épaule ayant occasionné la lésion des nerfs qui animent le bras, l'avant-bras et la main, j'ai vu le malade accuser une sensation musculaire assez notable, alors même que ses mus- cles ne se contractaient pas le moins du monde par l'excitation électrique la plus intense. La sensibilité cutanée est encore moins affectée que la sensi- bilité musculaire, dans ces mêmes lésions nerveuses. [Duchenne (de Boulo- (1) Mitchell, etc., loc. cit., p. 97.

ALTERATIONS DE LA FIBRE CONTRACTILE. 51 raient la conséquence de cette altération. S'il en est ainsi, il devient très-vraisemblable que le phénomène dont il s'agit est, au moins en partie, le résultat d'un changement quel- conque survenu dans la constitution de la substance con- tractile, sous l'influence de l'irritation transmise jusqu'au faisceau musculaire primitif, par la voie des dernières ramifications nerveuses. La rapidité avec laquelle se pro- duirait ce trouble trophique n'est pas un argument à invo- quer contre notre hypothèse. L'expérience démontre, en effet, que sous l'influence de certaines causes, telles, par exemple, que l'interruption brusque du cours du sang arté- riel, la fibre musculaire peut éprouver plus rapidement en- core, — après quelques heures seulement, — une modifica- tion fort analogue, sans aucun doute, puisqu'elle se traduit également par l'abolition de la contractilité spécifique du muscle (1).

A en juger par l'enchaînement habituel des phénomènes révélés par l'observation clinique, cette altération de la fibre contractile, manifestée par les modifications de la contrac- tilité électrique, serait le précurseur et comme le premier terme d'une série de lésions plus profondes qui amènent graduellement l'atrophie du muscle et entraînent quelque- fois l'abolition complète et définitive de ses fonctions. Des observations, auxquelles nous avons fait allusion déjà et sur (l) « J'ai coupé le nerf sciatique d'un côté sur deux lapius et deux cochons dinde. Dix jours après je me suis aperçu que le sciatique coupé ne cau- sait plus de mouvements quand je le galvanisais. Les muscles se contractaient vivement quand j'appliquais sur eux les deux pôles delà pile. Cela reconnu, j'ai lié l'aorte derrière l'origine des rénales, et trois heures après j'ai essayé de nouveau l'application de la pile. Il n'y a eu de contractions dans les muscles de la jambe ni quand j'excitais le nerf, ni quand j'excitais direc- tement les muscles. J'ai lâché alors la ligature; au bout de très-peu de temps, les muscles sont redevenus irritables. Le nerf sciatique n'a rien re- trouvé de sa propriété perdue. Dans cette expérience, les muscles de la jambe, après avoir complètement perdu leur irritabilité, ne l'ont recouvrée que par la nutrition, puisque ni les centres nerveux ni le nerf sciatique ne pouvaient la leur donner. (Brown-Séquard. — Journal de Physiologie, t. II, 52 EXPERIENCES DE MM. ERB, ZIEMSSEN, ETC.

lesquelles nous reviendrons par la suite, semblent montrer que les lésions dont il s'agit sont, pour une bonne partie, de nature irritative. On pourrait être tenté, d'après cela, suivant les errements de la théorie actuellement en vogue, de considérer ces lésions comme la conséquence plus ou moins directe d'une paralysie des nerfs vaso-moteurs con- comitante de la paralysie des nerfs moteurs musculaires. Parmi les arguments qu'on peut fait valoir contre cette ma- nière de voir, nous nous bornerons à faire ressortir que les signes nécessaires de la paralysie vaso-motrice, — la ré- plétion des vaisseaux sanguins et l'élévation de la tempéra- ture locale, — ne s'observent que très-exceptionnellement chez les sujets qui, à la suite de la lésion d'un nerf, présen- tent une paralysie avec diminution rapide de la contractilité électrique.

Des faits assez nombreux montrent, au contraire, qu'en pareil cas, la peau est, le plus souvent, pâle, anémiée, en même temps que, dès l'origine, la température locale s'a- baisse manifestement (1).

IL Telle était, Messieurs, la solution de la question en litige que je m'étais donnée, lorsque vinrent à ma connaissance des recherches nouvelles faites en Allemagne; les résultats de ces recherches où de nombreuses expériences, instituées chez les animaux, sont mises en parallèle avec les faits pa- thologiques, me parurent, au premier abord, devoir ruiner tout l'édifice. En effet, à en juger d'après les conclusions formulées par les auteurs, l'opposition entre les lésions pas- sives et les lésions irritatives des nerfs, au point de vue de (l) Duchenne (de Boulogne), loc cit., p. 234. — Mitchell, loc. cit., p. 134. — Folet. Etude sur la température des parties paralysées. Paris, 18G7, EXPÉRIENCES DE MM. ERB. ZIEMSSE.V ETC. 53 leurs effets sur la contractilité et sur la nutrition des mus- cles, ne serait rien moins que fondée. Je commencerai par déclarer que les expériences auxquelles je fais allusion, instituées par M. Erb (1868), et dans le même temps, bien que d'une manière indépendante, par MM. Ziemssen et 0. Weiss, paraissent avoir été conduites avec le plus grand soin. Nous aurons à voir si elles ont bien la signification qui leur a été attribuée.

Des lésions de nerfs, variées — écrasement, ligature, section dans un très-petit nombre de cas — étant produites sur des lapins, il s'agissait d'observer quotidiennement les modifications de la contractilité électrique qui apparaissent du côté des nerfs et du coté des muscles, sous l'influence des courants continus et de la faradisation, interrogés tour à tour. L'électrisation était pratiquée tantôt à tra- vers la peau, comme on le fait en médecine, tantôt di- rectement, ainsi qu'on procède en physiologie. M. Erb s'était, en outre, donné pour tâche de suivre, autant que possible, jour par jour, les altérations histologiques qui correspondent aux changements de l'excitabilité électrique.

Examinons en premier lieu les phénomènes observés dans ces expériences sur les nerfs lésés. Supposons qu'on ait blessé, en l'écrasant à l'aide d'une pince, le nerf sciati- que d'un lapin. La lésion peut être très-prononcée ou lé- gère. Est-elle très-prononcée, on constate une perte pres- que immédiate de l'excitation électrique, que l'on ait recours à la faradisation ou au galvanisme. Lors de la régénéra- tion du nerf, le retour de l'excitabilité est lent pour le bout central; il est rapide, au contraire, pour le bout périphéri- que. La lésion est-elle légère, l'excitabilité électrique revient promptement vers le bout central, jamais elle n'a cessé d'exister d'une façon complète sur le bout périphérique.

Vous voyez que ces premiers résultats ne s'éloignent pas sensiblement de ceux obtenus dans les expériences ancien- nes, puisqu'il était également établi par ces expériences que le nerf coupé perd son excitabilité dès les premiers jours.

54 EXPÉRIENCES DE MM. ERB, ZIEMSSEN, ETC.

Etudions maintenant les phénomènes qui, dans les nou- velles expériences, sont mis en évidence par l'exploration électrique des muscles. Ici, Messieurs, les résultats s'éloi- gnent notablement de ceux fournis par les expériences an- ciennes et se rapprochent au contraire beaucoup des faits pathologiques.

Ainsi, l'exploration faradique fait découvrir, dès les pre- miers jours, une diminution, et, quelques jours plus tard — cinq à quatorze jours dans les cas intenses — la perte de la contractilité.

Ce n'est pas tout. L'exploration galvanique dénote, elle aussi, dans les premiers jours, un affaiblissement des con- tractions musculaires; mais, à partir delà fin de la seconde semaine, à cet affaiblissement succède une exaltation qui persiste pendant tout le temps que se maintient la dépres- sion faradique, et qui disparaît à son tour quand la faradi- sation redevient puissante.

Les lésions musculaires qui correspondent à ces modifi- cations de la contractilité électrique ont été étudiées avec grand soin par M. Erb; elles méritent à beaucoup d'égards de porter la dénomination de cirrhose des muscles proposée par M. Mantegazza (1).. Elles rappellent absolument celles qu'a signalées M. Erb dans les cas de paralysie faciale qu'il a observés chez l'homme.

C'est dans le tissu conjonctif interstitiel que se montrent les premiers changements; dès la première semaine, il s'y accumule de nombreux éléments cellulaires, arrondis, rap- pelant le tissu de granulation, lesquels, plus tard, prennent une forme allongée, disparaissent et font place à du tissu conjonctif ondulé. Les faisceaux musculaires ne commen- cent à présenter d'altérations que vers la deuxième se- maine. A cette époque, on peut constater déjà que le dia- mètre de ces faisceaux s'est amoindri; cette atrophie va (l) Voir la note, p. 'il.

EXPÉRIENCES DE MM. ERB, ZIEMSSEN, ETC. 55 rapidement en progressant. Cependant, la striation trans- versale persiste et jamais les fibres n'offrent de traces des altérations de la dégénération granulo-graisseuse. Par contre, de très-bonne heure, les noyaux du sarcolemme se multiplient et se groupent sous forme de petits agré- gats, en même temps que la substance contractile offre à divers degrés les modifications connues sous le nom de dé- génération cireuse1.

Tels sont les phénomènes signalés à la suite de lésions de nerf, qui, suivant nos auteurs, équivaudraient à des sections complètes. Eh bien! je n'hésite pas à le dire, cette assimilation est loin d'être à l'abri de la critique. Les ré- sultats obtenus par M. Erb et par M. Ziemssen sont relatifs à des conditions comparables, sans aucun doute, à celle que la pathologie nous offre, mais nullement à celles que l'on déterminait dans les anciennes expériences. Rappelons, en effet, comment ces observateurs ont procédé dans la grande majorité des cas. Presque toujours, ils appliquaient sur le nerf une ligature plus ou moins serrée, ou encore ils pro- duisaient, à l'aide d'une pince, un écrasement plus ou moins prononcé du nerf. Or, ne sont-ce pas là des circons- tances suffisantes déjà pour faire présumer que l'irritation des filets nerveux a pu intervenir ici comme elle intervient, suivant nous, dans les cas pathologiques?

Mais il ne s'agit pas là d'une simple présomption: l'exis- tence d'une inflammation occupant non seulement le voi- sinage des points soumis à l'écrasement, mais bien toute la longueur de la partie périphérique du neri' lésé, est mise hors de doute par les descriptions même du docteur Erb. C'est le névrilemme surtout qui porte les caractères du pro- cessus inflammatoire; dès la première semaine, des élé- ments cellulaires arrondis, présentant un seul noyau, s'y montrent accumulés en grand nombre. A une période plus avancée, une couche plus ou moins épaisse de tissu fibreux se trouve interposée aux libres nerveuses qui ont subi les. diverses phases de la dégénération granulo-graisseuse, et.

56 ÉCRASEMENT ET LIGATURE DES NERFS.

en conséquence, le cordon nerveux a acquis une consis- tance qui lui permet de résister, bien plus qu'à l'état nor- mal, à la dilacération.

Il nous paraît rationnel d'admettre que, dans ces expé- riences, comme dans les cas relatifs à l'homme, les lésions irritatives dont les nerfs sont le siège retentissent jusque sur les muscles. A la vérité, il peut paraître difficile de concevoir qu'un nerf ayant subi les altérations de la dégénération granulo-graisseuse et# privé de motricité, possède encore un certain degré de vitalité; qu'il soit ca- pable, sous l'influence d'une lésion irrita tive, de réagir sur la fibre musculaire et d'y déterminer des troubles trophiques. Il y a lieu de faire remarquer à ce propos que l'irritation du nerf date vraisemblablement du moment même où il a été soumis à la ligature ou à l'écrasement. Il est certain, d'un autre côté, que la vitalité est loin d'être définitivement éteinte dans les nerfs complètement séparés du centre ner- veux, puisqu'ils peuvent se régénérer sans qu'il y ait réu- nion du bout périphérique au bout central (1). D'ailleurs c'est par hypothèse seulement et sans preuve directe qu'on admet que les tubes nerveux, dépouillés du cylindre de myéline et réduits au. cylindre d'axe, sont dénués de toute espèce de propriété vitale.

Nous ne devons pas oublier, toutefois, que la ligature et l'écrasement du nerf ne sont pas les seuls moyens qui aient été mis en œuvre dans les expériences d'Erb et de Ziems- sen. Ces auteurs ont aussi pratiqué des sections et des exci- sions de nerf, à la vérité dans un nombre de cas relative- ment très-restreint. Us admettent que les résultats sont toujours identiques, qu'il s'agisse de la section complète ou de l'écrasement. Mais si l'on remonte jusqu'aux détails des observations, il n'est pas difficile de reconnaître que cette conclusion ne saurait être admise sans réserve. Nous trou- (l) Vulpian. — Système nerveux, loc. cit., p. 269 SECTION ET EXCISION DES NERFS. oT vons en particulier dans le travail de Ziemssen un chapitre qui, cà cet égard, est tout-à-fait significatif. Il s'y agit de cas dans lesquels on a pratiqué l'excision du nerf sciatique dans l'étendue de quelques millimètres. Or, les résultats obtenus à la suite d'une telle lésion sont bien différents de ceux que cet auteur et M. Erb ont observés à la suite de la ligature et de l'écrasement du nerf; ils se rapprochent, à beaucoup d'égards, des faits signalés dans les expé- riences des physiologistes: ainsi, en premier lieu, la con- tractilité électrique, à la suite de l'excision, diminue d'une manière progressive, mais très-lentement; ce n'est qu'au bout de plusieurs mois qu'elle paraît abolie, et non plus du cinquième au quatorzième jour, comme lorsqu'il s'agissait de l'écrasement. En second lieu, on ne rencontre plus ici cette opposition entre les effets de la faradisation et ceux de la galvanisation qu'on remarquait dans le cas d'écra- sement et qui existe, vous ne l'avez pas oublié, dans la plupart des faits pathologiques observés chez l'homme. Les deux modes d'exploration produisent, au contraire, des effets exactement parallèles: la contractilité faradique et la contractilité galvanique s'affaiblissent ensemble et en- semble se reproduisent avec leur intensité première, lors de la restauration du nerf qui, à la vérité, se fait longtemps attendre (1).

(l) Comparez dans le mémoire de Ziemssen et Weiss (loc. cit., p. 589) l'observation n° II, fig. 3, qui est relative à un cas de ligature du nerf tibial antérieur chez le lapin, avec l'observation n° II (p. 593) où il s'agit de l'exci- sion du nerf sciatique également chez un lapin. Dans le premier cas, la con- tractilité faradique paraît éteinte, dès le 12e jour après l'opération; par con- tre, la contractilité galvanique s'est exaltée dès le second jour,et elle se main- tient à un niveau très-élevé jusqu'au moment où le taux de la contractilité faradique se rapproche de l'état normal (44e jour). Dans le second cas, au contraire, la contractilité faradique et la contractilité galvanique s'affaiblis- sent parallèlement d'une manière progressive, mais très-lentement. Elles cessent d'être manifestes à peu près simultanément, seulement vers le milieu du 3e mois, et reparaissent ensemble quatre mois et demi environ après leur disparition. Voici d'ailleurs dans quels termes s'expriment MM. Ziems- sen et O. Weiss à propos des effets de l'excision du nerf sciatique: « Chez 58 SECTION ET EXCISION DES NERFS.

Si je ne me trompe, on peut conclure de cet exposé que, quand il s'agit de la section complète ou de l'excision des nerfs, les observations récentes concordent, pour les points essentiels, avec les observations anciennes. D'un autre côté, les résultats obtenus par MM. Erb et Ziemssen, chez les animaux à la suite de l'écrasement ou de la ligature des troncs nerveux, sont comparables aux accidents qui se produisent chez l'homme, en conséquence des lésions irri- tatives des nerfs mixtes ou purement moteurs.

Or, s'il en est ainsi, les dissidences que nous signalions au début de cette étude, se trouvent aplanies, et par suite, il y a lieu de reconnaître, à propos des affections des mus- cles, la distinction fondamentale entre les effets de f ab- sence d'action et ceux de V action morbide du système nerveux, que nous avons fait valoir déjà, à propos des affections cutanées et articulaires (1).

les animaux » « auxquels cette opération avait été pratiquée » « l'excitabilité galvanique s'affaiblissait progressivement, et cet affaiblissement n'était pas précédé par un stade d'accroissement. Il marchait lentement, du même pas que l'affaiblissement de l'excitabilité farado-musculaire. L'excitabilité gal- vanique disparaissait dans la seconde moitié du 3e mois pour reparaître vers le 7e ou le 8e mois. » [Loc. cit., p. 592 et 593.)

(l) Des expériences récentes de M. Vulpian [Archives de physiologie, t. IV, 1871-1872, p. 757, 758), confirmatives sur presque tous les points de celles de MM. Erb et Ziemssen, établissent que les effets de la section des nerfs pé- riphériques sur les propriétés physiologiques et la structure des muscles, ne diffèrent pas essentiellement de ceux que détermine l'application des divers moyens d'irritation — écrasement local, ligature, cautérisation — sur ces mêmes nerfs. D'un autre côté, les observations histologiques de MM. Neu- mann [Arch. f. Beilhmde, Leipsig, 1868), Ranvier (Comptes-rendus de V Académie des sciences, 30 décembre 1872), Eichorst (Virchotv's Archiv, 1874, 12 décembre), ont mis hors de doute que, dans l'extrémité périphérique du nerf sectionné, il se produit constamment des altérations (multiplication des cellules du segment inter-annulaire) qui révèlent un processus irritatif. L'opposition entre les effets de la section et ceux de l'irritation des nerfs ne saurait plus être, d'après cela, maintenue dans les termes rigoureux où elle a été présentée dans cette leçon. (Note de la 2e édition.)

LESIONS DE LA MOELLE EPINIERE.

TROUBLES TROPÏÏIQUES CONSÉCUTIFS AUX LÉSIONS DE LA MOELLE ÉPINIÈRE.

Les lésions irritatives des centres nerveux, comme celles des nerfs, ont le pouvoir de produire à distance des trou- bles trophiques dans diverses parties du corps. Dans l'ex- posé de ces altérations consécutives que nous allons vous présenter, nous retrouverons, à quelques nuances prés, toute la série des affections que nous avons vues se mani- fester à la suite des lésions des nerfs et dont l'histoire, déjà connue, facilitera singulièrement la tâche qu'il nous reste à accomplir.

D'une façon générale, Messieurs, on peut dire que la peau, les muscles, les articulations, les os, les viscères, enfin, peuvent devenir le siège de troubles trophiques va- riés, consécutivement aux lésions de la moelle épinière et du cerveau.

Nous traiterons en premier lieu des affections muscu- laires, puisque l'étude que nous venons de terminer nous a mis sur la voie. Les considérations que nous allons déve- lopper relativement à ces affections, concernent seulement les lésions de la moelle et du bulbe, car il est au moins fort douteux que les lésions du cerveau proprement dit aient jamais pour résultat, de produire directement l'altération du tissu musculaire. C'est même là, nous le reconnaîtrons en temps et lieu, un fait de la plus haute importance.

Lésions musculaires consécutives aux affections de la moelle épinière. — Parmi les lésions spinales de nature irritative, il en est qui déterminent très-rapidement tous les modes d'altération musculaire, fonctionnels ou organiques, que nous avons appris à connaître, comme conséquence 60 MYOPATHIES CONSÉCUTIVES.

des lésions des nerfs: il en est d'autres, au contraire, dans lesquelles la contractilité électrique et l'état trophique des muscles, se conservent en parfaite intégrité pendant un laps de temps relativement considérable, des mois, par exemple, ou même parfois des années. Le muscle, dans ce dernier cas, ne s'altère qu'à la longue, sous l'influence de l'inertie fonctionnelle à laquelle les membres, paralysés du mouvement, se trouvent condamnés. A ce point de vue, il y a lieu d'établir, parmi les maladies spinales irritatives, deux groupes bien distincts, que nous passerons successi- vement en revue.

A. Dans le premier groupe, nous rangeons celles des lé- sions irritatives de la moelle qui, dans la règle, ne modi- fient pas directement la nutrition des muscles. Elles ont un caractère commun: toutes tendent à se limiter aux fais- ceaux de substance blanche, et si, parfois, l'axe gris est en- vahi, elles respectent la région des cornes antérieures, ou épargnent tout au moins les grandes cellules nerveuses multipolaires qui siègent dans cette région. Telles sont les diverses formes de la sclérose fasciculée: que celle-ci soit protopathique ou au contraire consécutive à une lésion en foyer du cerveau ou de la moelle épinière; qu'elle occupe exclusivement soit les faisceaux postérieurs, soit les fais- ceaux latéraux, ou, simultanément, ces deux ordres de faisceaux, tant que la condition expresse qui vient d'être signalée, à savoir l'intégrité des grandes cellules nerveu- ses,se trouve remplie, les lésions dont il s'agit peuvent atteindre leur plus haut degré de développement, envahir, par exemple, les faisceaux blancs dans toute leur épais- seur et dans toute leur étendue en hauteur, sans que les muscles, animés par les nerfs issus des points lésés de la moelle, souffrent directement clans leur nutrition (1).

(1) Charcot et Jofïïoy. — Deux cas d'atrophie musculaire progressive avec lésion de la substance grise et des faisceaux antéro-latéraux de la moelle épi- nière, in Archives de Physiologie, t. II, p. 635.

MYOPATHIES CONSECUTIVES.

61 Le tableau changerait nécessairement si, dépassant les limites qui lui sont habituellement assignées, le processus irritatif venait à s'étendre des faisceaux blancs aux cornes antérieures de la substance grise; alors on pourrait voir survenir, en conséquence de la participation des cellules motrices, une atrophie plus ou moins rapide et plus ou moins prononcée des muscles. C'est, ainsi que je l'ai fait voir (1), d'après ce mécanisme, que les symptômes de la paraljrsie générale spinale ou de l'amyotrophie progressive se surajoutent quelquefois aux symptômes classiques de la sclérose des cordons latéraux, etc. Tout récemment encore nous avons observé plusieurs faits de ce genre, où il nous a été donné de reconnaître nécroscopiquement, de la manière la plus nette, l'altération des cellules nerveuses à laquelle doit être rattachée, suivant moi, la lésion trophique des muscles (2).

(1) Charcot et Joffroy, loc. cit., p. 354.

(2) Voir, entre autres, le fait récemment publié par un de mes élèves, M. Pierret. — Sur les altérations de la substance grise de la moelle épinière Fig. 1. — Cette figure est relative au cas publié par M. Pierret et résumé ci-après. Elle représente une coupe transversale de la moelle épinière fiite dans le renfle- ment lombaire. A, Racines postérieures. B, faisceaux radiculaires internes traversant l'aire des cordons postérieurs. On voit la sclérose limitée dans les cordons posté- 62 MYOPATHIES CONSÉCUTIVES.

La sclérose en plaques disséminées (1) les scléroses diffuses, reconnaissent la même règle. On peut en dire autant des myélites partielles primitives ou de celles que détermine la compression exercée par une tumeur, par le mal vertébral de Pott, etc. Ces diverses affections n'ont rieurs au parcours de ces faisceaux. A droite, le processus phlegmasique s'est étendu ensuivant le trajet des faisceaux radiculaires, jusqu'à la corne antérieure droite, C. Cette corne a subi, dans tous ses diamètres, une réduction très-mani- feste; de plus, le groupe externe des cellules motrices a complètement disparu et l'on voit à sa place un tissu dense, opaque, d'apparence rlbroïde et parsemé de nombreux myélocytes.

dans Vataxie locomotrice considérées dans leurs rapports avec l'atrophie mus- culaire qui complique quelquefois cette affection. In Archives de Physiolo- gie, etc., t. III, p. 599. Dans ce cas, le travail phlegmasique s'était étendu des cordons postérieurs à la corne antérieure de substance grise du côté droit en suivant la voie des faisceaux radiculaires internes du côté correspondant. L'atrophie musculaire consécutive était exactement limitée aux membres droits. (Voir la Fig. 1.) — Voici maintenant l'exposé sommaire d'un cas qui montre bien par quel mécanisme la sclérose fasciculée consécutive unilatérale peut, en s'étendant à la substance grise, déterminer l'atrophie musculaire.

Une femme, âgée d'environ 70 ans, avait été frappée d'hémiplégie gauche consécutivement à la formation d'un foyer sanguin dans l'hémisphère céré- bral droit. Les membres du côté paralysé, qui, de très-bonne heure, avaient été pris de contracture, commencèrent à diminuer de volume, deux mois à peine après l'attaque. L'atrophie musculaire était uniformément répandue sur toutes les parties des membres paralysés; elle s'accompagnait d'une di- minution très-notable de la contractilité électrique et progressa rapidement. Dans le temps même où l'atrophie se prononçait, la peau des membres du côté gauche présenta, sur tous les points soumis à la plus légère pression, des bulles qui bientôt firent place à des eschares. A l'autopsie, nous re- connûmes, sur des coupes durcies de la moelle, que la sclérose fasciculée descendante du cordon latéral gauche, s'était propagée à la corne antérieure de la substance grise du côté correspondant et y avait déterminé l'atrophie d'un certain nombre de cellules motrices.

(l) Chez une femme atteinte de sclérose multiloculaire cérébro-spinale, que nous avons observée il y a quelques années, l'une des plaques sclé- reuses avait envahi, vers le milieu de la région cervicale, la presque totalité de la substance grise de la moelle, dans une certaine étendue en hauteur, et plus particulièrement, les cornes antérieures. Les cellules nerveuses pré- sentaient à ce niveau, pour la plupart, des lésions atrophiques profondes; bon nombre d'entre elles avaient même disparu sans laisser de traces. Chez cette femme, les mains avaient offert la déformation connue sous le nom de griffe; les muscles des éminences thénar et hypothénar, les interosseux étaient atrophiés: les avant-bras présentaient également une atrophie très- marquée, limitée à certains groupes de muscles.

MYOPATHIES CONSÉCUTIVES. 63