toujours ici d'une reproduction servile; en général même, les troubles trophiques de cause cérébrale ou spinale, ainsi que nous aurons plusieurs fois l'occasion de le cons- tater, portent avec elles le cachet de leur origine. Mais il est des circonstances où la ressemblance entre les affections de cause centrale et celles qui dépendent d'une lésion des nerfs périphériques est tellement frappante, que la dis- tinction peut en être des plus difficiles. Nous citerons comme exemple de ce genre certaines éruptions cutanées qui surviennent parfois dans le cours de l'ataxie.
I.
Les affections cutanées auxquelles nous venons de faire allusion peuvent être groupées ainsi qu'il suit: a) érup- tions papuleuses ou lichénoïdes; b) urticaire-, c) zona; d) éruptions pustuleuses, ayant de l'analogie avec l'ec- thyma.
Voici en quelques mots le résultat de mes observations à ce sujet. Il n'est pas rare de voir la peau des jambes et des cuisses se couvrir temporairement d'une éruption papu- leuse ou lichénoïde, plus ou moins confluente à la suite des accès de douleurs fulgurantes spéciales à l'ataxie loco- motrice. Chez une femme actuellement en traitement à la Salpétrière, d'énormes plaques d'urticaire se produisent à chaque accès au niveau des points où siègent les douleurs les plus vives. Chez une autre, la peau de la région fes- sière droite s'est couverte d'une éruption de zona limitée au trajet des filets nerveux occupés par les fulgurations douloureuses. Une troisième malade, enfin, a présenté, dans des circonstances analogues, des phénomènes encore plus remarquables. Cette femme, âgée de 61 ans, admise, il y a huit ans, à l'hospice comme aveugle (atrophie sclé- reuse des nerfs optiques), est aujourd'hui atteinte d'ataxie locomotrice bien caractérisée. Chez elle, la maladie a évo- LEUR RELATION AVEC LES DOULEURS FULGURANTES. 77 lue d'une manière très-rapide, car les premiers accès de douleurs fulgurantes datent du mois de mars 1865, et déjà, en juillet 1866, l'incoordination était assez prononcée pour rendre la marche difficile. Un de ces accès, qui eut lieu en juin 1867, présenta une intensité exceptionnelle. Les dou- leurs, qui étaient vraiment atroces, parurent fixées pen- dant plusieurs jours sur le trajet des rameaux cutanés des nerfs petit sciatique et releveur de l'anus du côté droit. Pendant ce temps, les parties correspondantes de la peau se couvrirent de très-nombreuses pustules, analogues à l'ecthyma, dont quelques-unes devinrent le point de départ d'ulcérations profondes. De plus, une eschare arrondie, ayant environ 5 centimètres de diamètre, et qui intéressait le derme dans la presque totalité de son épaisseur, se pro- duisit sur la région sacrée du côté droit, à quelques centi- mètres de la ligne médiane, immédiatement au-dessous de l'extrémité du coccyx. La cicatrisation de la plaie, qui per- sista après l'élimination des parties sphacélées, ne fut com- plète qu'au bout de deux mois. Dans un autre accès, les douleurs fulgurantes suivirent la direction de la branche verticale du nerf saphène interne gauche, et une éruption pustuleuse se produisit bientôt sur la peau des régions où se distribue ce nerf.
Un caractère commun à toutes ces éruptions. — et ce ca- ractère est bien propre à faire voir qu'il ne s'agit pas, en pareil cas, d'éruptions banales, — c'est qu'elles se montrent de concert avec certaines exacerbations, exceptionnelle- ment intenses et tenaces, des douleurs spéciales, en quelque sorte pathognomoniques de la sclérose fasciculée des cor- dons postérieurs, et que l'on a coutume de désigner sous le nom de douleurs fulgurantes.
Je relèverai cet autre ' caractère que les éruptions en question siègent d'habitude sur le trajet même des nerfs envahis par la fulguration douloureuse.
Vous voyez par ce qui précède que l'existence de ces éruptions cutanées parait intimement liée à celle des dou- 78 IRRITATION DES FAISCEAUX RADIGULAIRES.
leurs fulgurantes, et il devient ainsi au moins très-vraisem- blable qu'une même cause organique préside au développe- ment de celles-ci et de celles-là.
Quelle est donc la raison de la présence des douleurs ful- gurantes parmi les symptômes de la sclérose des cordons postérieurs? Je ne veux pas entrer aujourd'hui dans de longs développements à propos de cette question que nous retrouverons par la suite; il me suffira, pour le moment, de vous dire, que suivant toutes les probabilités, ces dou- leurs dépendent de l'irritation que subissent, dans leur tra- jet intra-spinal, ceux des tubes nerveux émanant des ra- cines postérieures, qui, sous le nom de faisceaux radiculaires internes (masses fibreuses internes des racines posté- rieures) dans la nomenclature de Kôlliker (1), traversent dans une certaine étendue l'aire des cordons postérieurs, avant de pénétrer dans les cornes postérieures de la subs- tance grise.
Il ne paraît guère possible de rattacher la production des douleurs fulgurantes à l'une quelconque des lésions sui- vantes: 1° atrophie des racines postérieures avant leur en- trée dans la moelle épinière; 2° méningite spinale posté- rieure; 3° sclérose des cornes postérieures de la substance grise; 4° lésions irritatives des ganglions spinaux ou des nerfs périphériques; car ces douleurs ont été rencontrées dans un certain nombre de cas d'ataxie où l'on a pu s'as- surer, après la mort, de l'absence de toute lésion du genre de celles qui viennent d'être énumérées.
A l'appui de cette proposition, permettez-moi, Messieurs, de vous rappeler les résultats de l'autopsie que nous avons faite, M. Bouchard et moi, d'une femme morte, dans cet hospice, pendant le cours de la première période de l'ataxie locomotrice progressive (2). Chez cette femme, les douleurs (1) Kôlliker. — Histologie humaine, première partie, p. 345, 340.
(2) Douleurs fulgurantes de Vataxie, sans incoordination des mouvements, sclérose commençante des cordons postérieurs de la moelle épinière. In Comptes rendus des séances et mémoires de la Société de biologie, année 1866.
PATHOGEXIE DES DOULEURS FULGURANTES. 79 paroxystiques spéciales avaient existé, à un haut degré, pendant près de quinze ans, à l'époque de la terminaison fatale causée par une maladie accidentelle. Jamais il ne s'était présenté aucun signe d'incoordination motrice. La malade marchait sans embarras, sans mouvement de pro- jection des jambes, sans frapper le sol du talon, sans que l'occlusion des paupières modifiât son assurance. A l'au- topsie, on constata que les racines postérieures avaient conservé les caractères de l'état normal, et à part quel- ques traces assez équivoques de méningite, les seules lé- sions appréciables qui furent rencontrées occupaient les cordons postérieurs et consistaient en une multiplication des noyaux de la névroglie avec épaississement des mailles du réticulum, mais sans altération concomitante des tubes nerveux. Pour compléter la démonstration, je pourrais ci- ter plusieurs faits du même genre dans lesquels les dou- leurs fulgurantes avaient été également très-intenses, et où, lors de l'autopsie, je n'ai pu reconnaître l'existence d'alté- rations quelconques, soit dans les cornes grises postérieu- res, soit dans les nerfs périphériques, soit enfin sur les mé- ninges spinales.
D'après cela, ce serait dans l'altération irritative des faisceaux postérieurs de la moelle épinière qu'il faudrait chercher le point de départ des douleurs fulgurantes des ataxiques. Mais il est peu vraisemblable que toutes les par- ties de ces faisceaux puissent à cet égard être mises en cause indistinctement; tout porte à croire, au contraire, que les fibres sensitives, issues des racines postérieures qui composent, pour une part, les faisceaux radiculaires in- ternes, doivent être seules incriminées. Ces fibres partici- peraient, de temps à autre, d'une façon périodique, à l'irri- tation dont les cordons eux-mêmes sont le siège permanent; et ainsi se produiraient ces crises d'élancements douloureux qui, suivant une loi physiologique bien connue, sont rap- portées à la périphérie, bien qu'ils reconnaissent, en réalité, une cause centrale.
80 ZONA LIÉ AUX LÉSIONS DE L'ENCÉPHALE.
Comment comprendre, d'un autre côté, l'apparition des éruptions cutanées qui s'observent quelquefois chez les ataxiques, dans le temps même où se manifestent les accès fulgurants d'une intensité anormale? Il est certain que les fibres nerveuses qui constituent les faisceaux radiculaires internes ne sont pas toutes sensitives; il en est, entre au- tres, parmi elles, au moins un certain nombre, qui servent à l'accomplissement des actes réflexes; il en est d'autres, aussi, sans doute, c'est du moins ce que tend à démontrer l'apparition même des éruptions cutanées en question — qui appartiennent au système des nerfs centrifuges et qui ont, sur l'exercice des fonctions nutritives de la peau, une influence plus ou moins directe. L'irritation de ce dernier ordre de fibres — irritation plus difficile à mettre en jeu que ne l'est celle des fibres sensitives — devrait être invo- quée pour expliquer, dans les cas auxquels je faisais allu- sion plus haut, tantôt la production des affections papu- leuses, tantôt celles des affections vésiculeuses, pustuleuses ou enfin gangreneuses.
Les faisceaux postérieurs sont-ils les seuls départements de la moelle épinière, dont l'irritation soit capable de déter- miner la production de semblables affections? Cette ques- tion pour le moment doit rester sans réponse. Tout ce qu'on peut dire, c'est que ces éruptions n'ont pas été signa- lées encore, à moins qu'il n'y eut quelque complication, dans les cas de lésions irritatives limitées soit aux cordons antéro-latéraux, soit aux cornes antérieures de la substance grise; et quant au rôle que pourraient jouer à cet égard les cornes grises postérieures, nous sommes, sur ce sujet, dans l'ignorance la plus complète.
Par contre, quelques faits ont été recueillis, qui ten- draient à établir que le zona se développe quelquefois sous l'influence directe des lésions partielles de l'encéphale. Ainsi, chez une vieille femme atteinte d'hémiplégie, et dont l'histoire a été rapportée par le docteur Duncan, une érup- tion de zona apparut sur la cuisse du côté paralysé; la para- ZONA LIE AUX LESIONS DE L ENCEPHALE. 81 lysie motrice était survenue à peu près en même temps que l'éruption et se dissipa en même temps qu'elle (1). Chez un enfant observé par le docteur Payne, le zona, qui répon- dait au trajet des branches superficielles du nerf crural an- térieur, se manifesta trois jours après le développement d'une hémiplégie occupant le même côté du corps que l'é- ruption (2). Ces faits, qu'on pourrait multiplier, sont, sans aucun doute, fort dignes d'intérêt; malheureusement, ils n'ont été relatés que d'une façon très-sommaire, et il faut se garder, je crois, d'en tirer des déductions qui seraient peut-être prématurées. Je puis citer, en effet, un cas à beaucoup d'égards analogue aux précédents, que j'ai ob- servé récemment à la Salpétrière, et dans lequel le zona reconnaissait très-vraisemblablement pour cause l'irritation d'un nerf périphérique. L'éruption vésiculeuse siégeait, cette fois encore, au membre inférieur du côté paralysé, où elle suivait la distribution des rameaux superficiels de la'branche cutanée péronière.Elle s'était déclarée d'ailleurs en même temps que l'hémiplégie, et celle-ci, dont le début avait été brusque, se rattachait à la formation, dans l'un des hémisphères cérébraux, d'un foyer de ramollissement, déterminé lui-même par l'oblitération embolique d'une artère cérébrale postérieure. Quant au zona, voici, je pense, suivant quel mécanisme il s'était produit: un rameau arté- riel spinal (3), issu, sans doute, d'une des artères sacrées latérales, fut trouvé, à l'autopsie, obstrué par un caillot sanguin, et formant un cordon relativement volumineux, accolé à l'une des racines spinales postérieures de la queue de cheval. Il est probable qu'à son passage à travers le trou sacré, cette artériole, distendue à l'excès par le thrombus, (1) Journal of eut. med., etc., 69, Erasmus Wilson, 1868, octobre.
(2) Britishmed. Journal, August., 1871.
(3) Un des rami medulla spinales. Voir R. Rudinger. — Arterienverzwei- ffunff, in dent Wirbelkanal, etc., in Verlreitung des sympathicus, p. 2. Mun- 82 ZONA LIÉ AUX LÉSIONS DE L'ENCÉPHALE.
avait comprimé soit le ganglion spinal, soit une branche d'origine du nerf sciatique, de manière à en déterminer l'irritation. — Une ulcération végétante, qui siégeait sur l'une des valvules sigmoïdes de l'aorte, paraît avoir été le point de départ de tous les accidents que nous venons de signaler (1).
(l) Voici d'ailleurs les principaux détails de cette observation, qui offre un bel exemple d'endocardite ulcéreuse, avec embolies multiples et élat typhoïde. — Le nommé Lacq..., âgé de 22 ans, soldat, fut admis le 28 décembre 1870, à l'ambulance de la Salpétrière (service des fiévreux). — Il était en proie, paraît-il, à une fièvre intense depuis deux ou trois jours. — Le jour de l'admission, on nota ce qui suit: céphalalgie vive, douleurs de reins, diar- rhée. Le malade ne peut ingérer la moindre quantité de liquide sans être pris de nausées et de vomissements. Peau chaude, pouls très- fréquent. On crut qu'il s'agissait là d'une fièvre typhoïde. — Pendant la nuit, délire bruyant. — Le lendemain 29, on constata l'existence d'une hémiplégie à peu près complète du côté gauche. Il n'y a pas de rigidité dans les membres pa- ralysés; paralysie faciale incomplète, également du côté gauche. — Les yeux sont constamment dirigés vers la droite, et il y a du nystagmus. Pouls 120, temp. rect. 40°, 5, — Sur la poitrine, les avant-bras, les cuisses, la peau présente un grand nombre de petites ecchymoses assez semblables à des piqûres de puces; — respiration fréquente, râles sibilants dans la poi- trine. Ventre ballonné. — Sur la face antéro-externe de la jambe gauche, paralysée, il existe une éruption de zona qui' répond exactement à la distri- bution des rameaux superficiels de la branche cutanée péronière et du nerf musculo-cutané. Un premier groupe de vésicules se voit au-dessus et au-des- sous de la rotule; un autre groupe plus nombreux est disposé suivant une ligne verticale qui descend jusqu'au niveau du tiers moyen de la jambe. Un troisième groupe siège au cou-de-pied, en avant et en dedans de la malléole externe. — L'éruption est assez développée. On note qu'il en existait déjà quelques légères traces la veille, c'est-à-dire dès avant le début de l'hémi- plégie. — Le 30, l'éruption est en pleine efllorescence. — Le malade suc- combe à quatre heures de l'après-midi.
Autopsie. Une des valvules sigmoïdes de l'aorte est ulcérée et couverte de végétations d'apparence fibrineuse, molles, rougeâtres. Les ganglions du mésentère sont un peu rouges et tuméfiés, mais il n'existe pas trace d'ulcé- rations ou d'éruptions dothiénentériques dans l'intestin grêle non plus que dans le gros intestin. — Ecchymoses nombreuses sur les plèvres viscérale et pariétale, le péricarde, le péritoine. La rate et les reins offrent des in- farctus à divers degrés de développement. — Hémisphère cérébral du côté droit: sur plusieurs points du lobe occipital, la pie-mère, vivement injectée, présente de larges sutfusions sanguines. Le lobe lui-même est ramolli à peu près dans toute son étendue; la substance cérébrale présente là une teinte grisâtre et, en un point, on rencontre au milieu des parties ramollies un épan- chement sanguin du volume d'une amande. — L'artère cérébrale postérieure DÉCUBITUS AIGU. 83 DÉCUBITUS AIGU. 83 On voit que, dans ce cas, la coexistence de l'hémiplégie et de l'éruption vésiculeuse résultait, jusqu'à un certain point, d'une coïncidence ibrfuite. Quoi qu'il en soit, à défaut du zona, il est d'autres troubles trophiques de la peau, dont l'existence peut être rattachée quelquefois à l'influence d'une lésion encéphalique. C'est un fait qui, je l'espère du moins, sera bientôt mis hors de doute.
II.
Eschares à développement rapide: DecaMtus acutus. J'abandonne rapidement les éruptions de l'ataxie locomo- trice, qui n'offrent, en somme, qu'un intérêt de second or- dre, pour attirer votre attention d'une façon toute spéciale sur une autre affection de la peau, à laquelle revient un rôle très-important dans l'histoire clinique d'un bon nom- bre de maladies du cerveau et de la moelle épinière.
L'affection cutanée dont je vais vous entretenir, se mon- tre, à l'origine, sous la forme d'une plaque érythémateuse, sur laquelle se développent rapidement des vésicules ou des bulles; elle aboutit fréquemment très-vite à la mortification du derme et des parties sous-jacentes.
Elle occupe le siège, le plus habituellement; mais elle peut se développer aussi à peu près indifféremment sur du même côté est complètement oblitérée par un thrombus. — La moelle épinière durcie par l'acide chromique et examinée à l'aide de coupes minces, dans ses diverses régions, ne présente aucune altération appréciable. — A la queue de cheval, du côté gauche, on trouve accolée à lune des racines spinales postérieures qui donnent origine au plexus sacré, une artériole (ra- meau spinal, branche de l'artère sacrée latérale), distendue par un caillot sanguin. L'artère oblitérée, dont le volume égale celui d'une plume de corbeau, peut être suivie depuis le point où la racine a été coupée, non loin du trou sacré correspondant, jusqu'à la moelle; sur celle-ci, elle peut être suivie encore dans toute l'étendue du rendement lombaire, où elle remonte le long du sillon médian postérieur, contrairement à la disposition que pré- sente habituellement le plexus artériel spinal postérieur.
84 DÉCUBITUS AIGU.
84 DÉCUBITUS AIGU.
toutes les parties du tronc ou des membres soumis dans le décubitus à une pression quelque peu durable. Une pres- sion des plus légères et de très-courte durée suffit même pour la faire apparaître dans certains cas. Enfin, il est d'autres cas encore, à la vérité très-exceptionnels, où elle paraît se produire sans l'intervention de la moindre pression ou de toute autre cause occasionnelle du même genre (1).
C'est là une affection bien différente de toutes les érup- tions, d'ailleurs très-variées, que l'on observe si communé- ment au siège, chez les sujets qui, par le fait des maladies les plus diverses, sont condamnés à séjourner au lit pen- dant un temps très-long. Ces éruptions, tantôt érythéma- teuses, lichénoïdes, tantôt pustuleuses, ulcéreuses, tantôt papuleuses, ressemblant à s'y méprendre à des plaques muqueuses, sont en général occasionnées par le contact répété et prolongé de substances irritantes telles que les urines ou les matières fécales. Elles peuvent, de même que le décubitus aigu, devenir le point de départ de véritables eschares; mais ce dernier se sépare nettement des premiè- res jpdcr des caractères importants qui sont: en premier lieu, l'apparition, peu de temps après le début de la maladie primitive ou à la suite d'une brusque exacerbation, et, en second lieu, une évolution très-rapide.
En raison de l'intérêt tout particulier qui s'y rattache, l'affection dont il s'agit mérite certainement d'être dési- gnée par une dénomination propre. L'un des rares auteurs qui en aient fait une étude spéciale, M. Samuel, a proposé pour la caractériser, le nom de decubitus acutiis, ou autre- ment dit, eschare à formation rapide (2). Il veut la distin- guer ainsi du decabitus chronicas, c'est-à-dire de la nécrose (1) Brown-Séquard. — Lectures on the central nervous System. Philadelp., 1868, p. 248. — Couyba. — Des troubles trophiques, etc. Thèse de Paris, (2) Décubitus...Eschare {AIL Wundliegen] qui se forme au sacrum et ailleurs, etc..,. Littré et Robin, Dictionnaire, Paris, 18G5.
SES CARACTÈRES. 85 dermique, se produisant longtemps après l'invasion de la maladie qui en a été l'occasion. Nous vous proposons d'ac- cepter cette appellation en vous faisant remarquer, toute- fois, que la mortification de la peau n'est pas tout dans le deciiUtus acaliis. Elle répond, en somme, aux phases les plus avancées du processus morbide. Il peut arriver, en effet, que les vésicules ou les bulles se flétrissent et se des- sèchent sans que la partie du derme sur laquelle elles re- posent ait présenté la moindre trace de nécrose; cela se voit principalement lorsqu'elles se produisent sur des points où la pression n'a pu être que de courte durée, peu intense, et pour ainsi dire accidentelle, comme aux chevilles, à la face interne des genoux, des jambes ou des cuisses. Or, il importe de savoir reconnaître la signification de ces vési- cules et de ces bulles, dès leur entrée en scène, car, même à cette époque, elles permettent dans de certaines circons- tances, de formuler presque à coup sûr le pronostic.
Il m'a été donné, maintes fois, de suivre pour ainsi dire jour par jour, heure par heure, l'évolution du de cubitus acutus, dans les cas d'apoplexie consécutive à rhémorrha- gie ou au ramollissement du cerveau que nous rencontrons si fréquemment dans cet hospice (1). Je puis m'appuyer sur les observations que j'ai faites à cet égard, dans la descrip- tion générale qui va suivre, car j'ai pu constater, d'un autre côté, que le décubitus aigu lié aux maladies du cerveau, ne diffère pas essentiellement de celui qui se développe sous l'influence des lésions spinales.
Quelques jours et parfois même quelques heures seule- ment après le début de l'affection cérébrale ou spinale, ou encore à la suite d'une brusque exacerbation de ces affec- tions, il se manifeste sur certains points de la peau, une ou plusieurs plaques érythémateuses, d'étendue variable et à (l) Charcot. — Note sur la formation rapide d\me eschare à la fesse du côté paralysé dans l'hémiplégie récente de cause cérébrale. In Archio. de phy- siolog. normale et patholog., t. Ier, 1868, p. 308.
86 son mode d'évolution.
contours plus ou moins irréguliers (1). La peau offre là tantôt une teinte rosée, tantôt une coloration d'un rouge sombre, violacée même, mais qui cède toujours, momen- tanément, sous la pression du doigt. Dans des circonstances assez rares et que, jusqu'ici, j'ai rencontrées à peu près uniquement dans les cas de lésions de la moelle épinière, il se produit en outre, aux dépens du derme et des parties sous-jacentes, une tuméfaction d'apparence phlegmo- neuse, qui peut s'accompagner parfois de douleurs vives, si la région n'était pas au préalable frappée d'anesthésie.
Dès le lendemain ou le surlendemain, les vésicules ou les bulles se développent vers la partie centrale de la plaque érj^thémateuse: elles renferment un liquide tantôt incolore et d'une transparence parfaite, tantôt plus ou moins opaque, rougeâtre ou de couleur brune.
Les choses peuvent en rester là, ainsi que nous vous l'avons dit, et alors les bulles ne tardent pas à se flétrir et à se dessécher. Mais, d'autres fois, l'épiderme soulevé se déchire, se détache par lambeaux, et met à nu une surface d'un rouge vif parsemée de points ou de plaques bleuâtres, violacées, répondant à une infiltration sanguine du derme. Déjà, en pareil cas, le tissu cellulaire sous-cutané, et par- fois même les muscles sous-jacents, sont, eux aussi, en- vahis par l'infiltration sanguine; c'est un fait dont je me suis assuré plusieurs fois par l'autopsie.
Les plaques violacées s'étendent rapidement en largeur, et elles ne tardent pas à se confondre par leurs bords. Peu de temps après, il se produit, dans les points qu'elles occu- pent, une mortification du derme, d'abord superficielle, mais qui, bientôt, gagne en profondeur. L'eschare est dès lors constituée.
Plus tard se développe un travail de réaction, d'élimina- tion, suivi, dans les cas heureux, d'une période de répara- (l) J'ai constaté anatomiquement que, en pareil cas, le derme est infiltré de leucocytes, ainsi que cela a lieu dans l'érysipèle.
son mode d'évolution. W tion trop souvent entravée dans son développement. Je n'ai pas besoin, je pense, de m'appesantir sur ce point.
Je viens de vous entretenir de détails minutieux, mais j'espère vous amener à reconnaître qu'ils ont bien leur intérêt. R. Briglit les croyait assez dignes d'attention et assez peu connus pour qu'il ait cru devoir y insister dans ses Reports of médical Cases et juger utile de l'aire repré- senter, par des modèles en cire qui figurent sans doute encore aujourd'hui au musée de Guy 's Hospital, les bulles du deeubitus acidus observées dans un cas de paraplégie de cause traurnatique (1). Depuis lors, ce sujet n'a guère.
(i) Il ue nous paraît pas hors de propos de rappeler ici les remarques dont R. Bïight fait suivre les observations d'aiTection de la moelle épiuière avec formation rapide de bulles et d'eschares, qu'il a consignées dans ses Reports of médical Cases (t. II, Diseases of tke Brain and nervoe.s System. Loncon, 1831. — Le premier fait concerne un ramollissement de la moelle, survenu sans cause extérieure appréciable, chez une femme de 21 ans, et occupant le renflement lombaire, immédiatement au-dessus de la queue de cheval. ~\ oici les réflexions que le cas en question suggère à l'auteur: « Une cir- constance curieuse, liée à:a paralysie des extrémités inférieures, est bien mise en relief dans cette observation; je veux parler de la tendance à la formation de vésicules ou de bulles, qui se montre dans les affections de ce genre. Ces vésicules, ces bulles apparaissent souvent dans l'espace d'une nuit, sur les parties les plus diverses des membres inférieurs, aux genoux, aux chevilles, au cou-de-pied, partout où il s'est produit une pression acci- dentelle ou une irritation. Elles contiennent un liquiJe d'abord transparent, lequel devient opaque au bout de quelques jours. J'ai souvent pensé que cette connexité entre l'interruption de l'action nerveuse et la formation des bulles pouvait quelque jour éclairer la pathogénie de cette affection singu- lière qu on désigne sous le nom à' Herpès Zoster et qui paraît être liée à quelque condition particulière, peut-être la distension des nerfs sensitifs (loc. cit., p. 383). » — Trois autres cas relatifs, cette fois, à des lésions trau- matiques de la moelle vchute d'un lieu élevé, écrasement par une charrette, etc.), ont donné lieu aux remarques suivantes: « Deux de nos malades sont morts des suites d'une inflammation de la vessie; chez l'un d'eux les pa- rois de l'organe étaient le siège d'ulcérations et il s'était formé des abcès dans le tissu cellulaire circonvoisin. Deux jours après l'accident, des bulles apparurent aux pieds et à la partie interne des genoux, là où existe une pression réciproque. Deux points méritent surtout d être notés dans ces ob- servations. D'abord la lésion de la vessie. Celle-ci résulte de ce que l'or- gane a perdu en partie le pouvoir de résister aux causes d'excitation et aussi des modifications que subit l'urine longtemps retenue dans les parties les plus déclives de son réservoir. C'est là une des causes les plus fréquentes 88 AFFECTIONS CONSÉCUTIVES AU DÉCUBITUS AIGU.
que je sache, à quelques rares exceptions près (1), arrêté les observateurs. Il serait injuste, toutefois, de ne pas re- connaître que, dans la fièvre typhoïde et le typhus, une affection cutanée qui a la plus grande analogie avec celle qui nous occupe et qui, peut-être, dépend en partie de con- ditions analogues, a été, en France, minutieusement décrite par Piorry (2) et en Allemagne par Pfeùfer (3).
Mais revenons, Messieurs, au décitbilus provoqué par les maladies des centres nerveux. Vous connaissez trop bien les accidents que les eschares, quelle qu'en soit d'ailleurs la cause, sont capables d'engendrer pour que je me laisse entraîner à vous présenter ici une description complète. Permettez-moi, cependant, de vous retracer en quelques mots les principaux d'entre eux, car vous devez vous attendre à les voir figurer souvent dans la période ultime d'un grand nombre d'affections du cerveau, et sur- tout de la moelle épinière.
Les eschares, pour peu qu'elles aient acquis une cer- taine étendue, constituent, vous le savez, de redoutables foyers d'infection; et, de fait, Yintoxication putride, mar- quée par une fièvre rémittente plus ou moins accentuée, est une des complications qu'elles provoquent le plus com- munément.