SigPhi · Jean-Martin Charcot

Leçons sur les maladies du système nerveux faites à la Salpêtrière

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HÉMIPARAPLÉGIE TRAU VIATIQUE. 103 L'observation recueillie par MIL Joiïrov et Salmon, dans le service do M. Cusco, et communiquée récemment à la Société de biologie (1), reproduit pour ainsi dire jusque dans ses moindres détails le fait, cité plus haut, de M. Vi- guès. Dans pelle-là comme dans celui-ci. on voit à la suite d'une lésion traumatique portant sur une moitié latérale de la moelle épinière à la région dorsale, la paralysie du mou- vement survenir dans le membre inférieur correspondant au cûté lésé-; ce membre présente une élévation notable de la température — fait non mentionné dans l'observation de Vignes, bien qu'il y existât vraisemblablement — et. de plus, une hyperestliésie manifeste, tandis que celui du côté opposé, indemne quant au mouvement, est le siège d'une diminution notable de tous les modes de sensibilité et a conservé la température normale. En outre — et c'est là le point que nous voulons faire ressortir surtout — peu de temps après l'accident, sans cause appréciable, une arthro- patliie se développe dans le genou du membre paraly> ■'*. tandis que. au voisinage de la région sacrée, la fesse du membre, privé de sensibilité, mais non paralysé du mouve- ment, devient le siège d'une eschare -2.

(1) Gazette médicale de Paris, nos 6, 7, S, 1872.

(2) En raison de l'intérêt qui s'y rattache, nous rappellerons les princi- paux détails de cette observation: Le nommé Martin, âgé de -iO ans environ, a été frappé d'un coup de poi- gnard, dans la nuit du 15 au 16 février 1871. L'arme a pénétré au niveau de la 3e vertèbre dorsale. Le trajet de la plaie est dirigé de haut en bas, d'arrière en avant et de gauche à droite. Le malade ayant été apporté im- médiatement après l'accident, on put constater qu'à ce moment déjà le mem- bre inférieur gauche était complètement paralysé du mouvement, tandis que le membre correspondant de l'autre côté ne présentait rien de semblable. — Le 16 février, au matin, on note ce qui suit: membre inférieur gauche, para- lysie complète du mouvement. Le membre est dans la flaccidité complète, il n'y a pas trace de contracture, de rigidité; il n'est pas le siège de mou- vements spasmodiques, de soubresauts. — Au contraire, la sensibilité pa- raît, sur ce même membre, exagérée dans la plupart de ses modes; le moindre contact de la peau, surtout au voisinage du pied, provoque de la dou- leur: il en est de même de la pression. Un pincement léger, le chatouille- ment, sont suivis de sensations douloureuses très-sensibles. Enfin le contact d'un corps froid produit aussi des sensations douloureuses que le malade 104 HÉMIPARAPLÉGIE TRAUMATIQUE.

J'emprunte le fait qui va suivre à un intéressant travail de M. W. Mùller (1); dans ce cas, l'artliropathie n'est pas si- gnalée, mais on y trouve notée, par contre, une atrophie ra- pide des muscles du membre paralysé, précédée, de plusieurs jours, par une diminution très-marquée de la contractilité faradique. Sous tous les autres rapports, l'observation de M. Mùller est en conformité avec celles de M. Viguès et de M. Joffroy. Il s'agit d'une femme de vingt-un ans qui reçut dans le dos, au niveau de la quatrième dorsale un coup de couteau; l'instrument, ainsi que le démontra plus tard l'autopsie, avait divisé complètement la moitié latérale compare à celles qu'occasionnerait une série de piqûres. — Memlre infé- rieur droit. Tous les mouvements volontaires sont parfaitement normaux; mais, par contre, la sensibilité est à peu près complètement éteinte. Anal- gésie complète; sensibilité au contact presque nulle. Le contact d'un corps froid s'accuse par une sensation obscure de picotement. L'insensibilité n'est pas bornée, à droite, au membre inférieur, elle remonte jusqu'au niveau du mamelon.- — Les urines et les matières fécales sont rendues involontairement.

Le 24 février (8e jour), on note les mêmes phénomènes que ci-dessus; mais, de plus, on constate que la jambe gauche (paralysée du mouvement) est plus chaude que la droite. Le malade accuse une sensation de constriction ou plutôt de compression à la base du thorax.

5 mars (17e jour). Le malade accuse quelques troubles de la vision; la pupille gauche est plus contractée que la droite; de plus, les vaisseaux de l'oeil gauche sont plus volumineux, plus nombreux que ceux de l'œil droit. Les évacuations sont redevenues volontaires depuis deux jours. L'état des membres inférieurs n'est en rien modifié.

13 mars (25e jour). La fesse droite est devenue depuis hier le siège d'une rougeur vive, et déjà, en un point de la plaque érythémateuse, l'épiderme s'est détaché.

14 mars. Le derme est dénudé sur la fesse droite au voisinage du sacrum dans l'étendue d'une pièce de cinq francs; il est en outre ecchymose (decu- bitus acutus). — Déjà, le 24 février, on avait remarqué que les mouvements imprimés au genou gauche (côté de la paralysie motrice) étaient un peu dou- loureux; aujourd'hui, on note que cette articulation est tuméfiée, rouge, que de plus elle est le siège de douleurs spontanées s'exagéraut par les mouve- ments [arthropathie spinale).

24 mars. Une ulcération, aujourd'hui recouverte de bourgeons charnus, s'est produite sur la fesse droite au niveau de la plaque ecchymosée. — Le gon- llement, la rougeur et la douleur ont à peu près complètement disparu au genou gauche.

(l) "W. Miiller. — Beitrœge zur pathologisch. Anatomie und Physiologie des menschlichen Ruckenmarkes. Leipzig, 1871. Obs. I.

HÉMIPARAPLÉGIE TRAUMATIQUE. 105 gauche de la moelle épinière à 2 millimètres au-dessus de la troisième paire dorsale. Le jour même de l'accident on constate une paralysie complète et une hyperesthésie du membre inférieur gauche; le membre du côté opposé était anesthésié mais non paralysé. Le second jour, on note que les muscles du membre paralysé et ceux de la partie infé- rieure de l'abdomen du côté correspondant ne réagissent pas sous l'action dos excitations faradiques, tandis que sur les parties homologues du côté opposé, la contractilité élec- trique est restée normale. Le onzième jour, il s'est produit une eschare qui occupe la région sacrée et s'étend sur la fesse du côté droit. Ce jour même, on remarque que le membre paralysé est notablement atrophié et mesure, en circon- férence, de 4 à 5 centimètres de moins que le membre anesthésié. La mort survint le treizième jour. À l'autopsie, les bords de la plaie spinale parurent tuméfiés, d'une colo- ration rouge-brun; elle était recouverte d'une mince couche purulente. Au-dessous de la plaie, le cordon latéral gauche, dans toute sa hauteur, offrait les caractères anatomiques de la myélite descendante.

L'apparition simultanée des divers troubles trophiques, signalés dans ces observations et dans quelques autres du même genre, semble accuser une cause commune. Cette cause, suivant toute apparence, n'est autre que l'extension, à certaines régions du segment inférieur de la moelle, du travail phlegmasique originairement développé au voisinage immédiat de la plaie (1).

Cela étant admis, il paraîtra légitime, en se fondant sur les faits exposés dans la leçon précédente, de rapporter (l) Dans un travail publié récemment, j'ai cherché à établir que, à la suite des hlessures de la moelle épinière, des lésions irritatives, telles que: hypertrophie des cylindres axiles, prolifération des myélocytes, etc., peuvent être reconnues à une certaine distance de la plaie spinale, au-des- sus et au-dessous d'elle, 24 heures à peine après l'accident. (Charcot. Sur la tuméfaction des cellules nerveuses motrices et des cylindres d'axe des tubes nerveux dans certains cas de myélite. — In Archiv. de physiologie, n° 1, 1872, 106 MYELITES SPONTANEES.

l'atrophie rapide et générale des muscles paralysés, notés dans le cas de M. Mùller, à l'envahissement de la corne an- térieure de la substance grise du côté correspondant à la blessure, dans toute l'étendue la moelle d'où émanent les nerfs se rendant aux muscles paralysés; l'envahissement en question ayant pu se faire, d'ailleurs, soit de proche en proche, par propagation descendante, soit par la voie indi- recte des cordons latéraux. Cette lésion de la corne anté- rieure, nous l'invoquerons encore, dans un instant, pour expliquer le développement de l'arthropathie décrite dans les observations de Viguès et de Joffroy. Pour ce qui con- cerne, maintenant, les eschares, leur apparition du côté opposé à la lésion spinale tend à établir que les fibres ner- veuses dont l'altération provoque, en pareil cas, la morti- fication du tégument externe, ne suivent pas le même trajet que celles qui influencent la nutrition des muscles et des jointures, et qu'elles s'entrecroisent, au contraire, dans la moelle, de la même manière que les fibres préposées à la transmission des impressions tactiles.

Un autre enseignement nous est fourni par les observa- tions d'hémiparaplégie consécutive à une lésion unilatérale de la moelle épinière: c'est que le décubitus aigu peut se montrer indépendant de toute hypérémie neuroparalytique, puisque nous le voyons se former là, sur le côté du corps où les nerfs vaso-moteurs ne sont point affectés.

c) Je mentionnerai actuellement le cas où la myélite ré- sulte, non pas, comme dans les faits qui précèdent, de la blessure ou de l'attrition de la moelle épinière, mais bien d'une influence traumatique indirecte, telle par exemple qu'un effort dans l'action de soulever un poids; le décubitus aigu peut, dans les cas de ce genre, se produire aussi ra- pidement que s'il s'agissait d'une fracture de la colonne vertébrale; c'est ce dont témoigne le fait suivant rapporté par M. Gull.

Un homme de 25 ans, employé dans les docks de Lon- MYÉLITES SPONTANÉES. 107 dres ressentit dans le dos, au moment où il soulevait un fardeau, une douleur subite. Il put se rendre à pied à son domicile distant d'un mille. Le surlendemain matin, au ré- veil, les membres inférieurs étaient complètement para- lysés; deux jours plus tard, c'est-à-dire quatre jours après l'accident, une eschare avait commencé à se former à la région sacrée, et l'urine qui s'écoulait de la vessie était ammoniacale. Le malade succomba dix jours après le début de la paralysie. A l'autopsie, on reconnut après un examen attentif que les os et les ligaments de la colonne vertébrale ne présentaient aucune lésion; au voisinage des 5e et 6° ver- tèbres dorsales, la moelle épinière était transformée dans toute son épaisseur en un liquide épais, d'apparence muco- purulente et de couleur à la fois brune et verdâtre (1).

A l'exemple des myélites traumatiques, la myélite aiguë spontanée détermine, elle aussi, très-fréquemment, la for- mation précoce d'eschares sacrées, principalement lorsque le début s'accuse brusquement et que l'évolution est ra- pide. Pour ne pas entrer à ce propos dans de trop longs développements, je me bornerai à indiquer quelques exem- ples relatifs à cet ordre de faits. L'eschare a été signalée dès le 5e jour après le début de la paralysie dans un cas rapporté par M. Duckworth (2), le 6e jour clans un cas ob- servé dans le service de M. "Woillez, qui m'a été communi- qué par M. Joffroy; le 9e jour clans une observation de M. Engelken; le 12e jour dans un autre fait du même au- teur (3); enfin, dans un cas de méningo-myélite cervico-dor- sale, publié par MM. Voisin et Cornil, l'eschare était cons- tituée dès le 6e jour (4). On pourrait aisément multiplier ces exemples. Le décubitus aigu accompagne fréquemment aussi l'hématomyélie qui, d'ailleurs, dans un certain nom- (1) W. Gull. — Cases of Paraplegia, in Gin/s Hospital Reports, 18o8, p. 189, case XXII.

(3) Loc. cit. — Pathologie der acuten Myelitis. Zurich, 1867.

108 PATHOGÉNIE DU DÉCUBITUS DE CAUSE SPINALE.

bre de cas au moins, paraît n'être qu'un accident de la myélite centrale, témoin le cas cité plus haut, de Duriau où la mor- tification de la région sacrée était déjà prononcée quatre jours seulement après l'apparition des premiers symptômes (1).

On peut voir survenir encore la mortification rapide du derme de la région sacrée, même dans les maladies spinales à évolution lente, lorsqu'une cause nouvelle d'irritation vive intervient tout à coup ou lorsqu'un processus d'inflam- mation aiguë se surajoute brusquement à la lésion initiale. Ainsi que les exacerbations de la myélite scléreuse partielle, l'irruption soudaine dans la cavité rachidienne du pus pro- venant d'un abcès, chez un sujet atteint de mal vertébral, ont pu, à ma connaissance, déterminer la formation rapide d'eschares. Le même résultat se produirait également dans le cas où une tumeur siégeant dans les parties centrales de la moelle provoquerait, par sa présence, le développement d'une myélite aiguë. Il existe dans la science plusieurs exemples de ce genre (2).

Si les documents que nous venons de rassembler ne per- mettent pas de construire encore une théorie pathogénique du décubitus aigu de cause spinale, ils suffisent cependant, si je ne me trompe, à faire reconnaître tout au moins les principales conditions du phénomène; évidemment, il faut rejeter au second plan l'influence de la pression, celle aussi de la paralysie vaso-motrice, qui peut faire complètement défaut ainsi qu'on l'a vu à propos de l'hémiparaplégie résul- tant de la lésion traumatique d'une moitié latérale de la moelle. En somme, le fait dominant, toujours présent, c'est l'irritation vive d'une région plus ou moins étendue de la moelle épinière, se traduisant le plus souvent, anatomique- ment, par les caractères de la myélite aiguë ou suraiguë, et cliniquement par l'ensemble des symptômes qui se rap- (2) Voir entre autres, Mac Dowel's. — Case of Paraplegia in Dublin quatcrly Journ., 1862.

ROLE DE LA SUBSTANCE GRISE. 109 portent à ce genre de lésion. Pour expliquer la production des troubles trophiques qui aboutissent à la mortification sacrée, ce n'est donc pas, cette fois encore, l'absence d'ac- tion, mais bien l'irritation de la moelle épinière qu'il faut invoquer; et cette conclusion se trouve en conformité avec les résultats expérimentaux qui montrent que, chez les ani- maux, le développement d'ulcérations gangreneuses au sa- crum ne survient pas à la suite des sections de moelle ordinaires, mais seulement dans le cas où l'inflammation est venue s'établir au voisinage de la lésion spinale.

Il n'est guère vraisemblable que toutes les parties cons- tituantes de la moelle épinière soient aptes, indistinctement, à provoquer sous l'influence des irritations le développe- ment du décubitus aigu. La grande fréquence de cet acci- dent dans les cas d'hématomyélie, de nryélite aiguë cen- trale, où la lésion occupe surtout les régions centrales de la moelle épinière, semble désigner tout particulièrement la substance grise comme jouant, à cet égard, un rôle prédo- minant, et ce rôle est partagé sans doute par les faisceaux blancs postérieurs, car nous savons que les irritations de certaines parties de ces faisceaux ont pour effet de déter- miner la production non-seulement de diverses éruptions cutanées, mais encore, à la vérité, dans des cas rares, celle de la nécrose dermique (1).

D'un autre côté, il est parfaitement établi que toutes les parties de la substance grise ne doivent pas être ici incrimi- nées indifféremment; certaines d'entre elles, en effet, peu- vent, nous l'avons fait pressentir déjà, subir les lésions ir- ritatives les plus graves, sans que le décubitus aigu s'en suive jamais. Telles sont les cornes antérieures, dont les lésions, par contre, ont, vous le savez, l'influence la plus décisive sur la nutrition des muscles, et probablement aussi — nous allons le voir bientôt, — sur celle des jointures.

.110 ROLE DE LA SUBSTANCE GRISE.

C'est ainsi que l'eschare sacrée fait généralement défaut dans la paralysie infantile spinale et dans la paralysie spi- nale de l'adulte, affections qui sont caractérisées anatomi- quement par des lésions inflammatoires aiguës, systémati- quement limitées à l'aire des cornes antérieures, tandis que les autres, ceux qui affectent la peau, relèveraient de lésions irritatives occupant, soit les parties centrales et postérieures de la substance grise, soit encore les faisceaux blancs postérieurs. A ce point de vue particulier, il y a lieu de reconnaître dans la moelle deux régions douées de pro- priétés très-distinctes. Or, comme ces régions peuvent être affectées soit séparément, soit simultanément, il en résulte que, dans la clinique, le décubitus aigu et l'atrophie muscu- laire aiguë, tantôt se montreront isolés, tantôt au contraire coexisteront chez un même individu.

Par tout ce qui précède, l'influence des lésions irritatives de la moelle épinière sur le développement du décubitus aigu nous parait mise hors de doute. M. Samuel cependant a avancé une opinion contraire: il pense que la moelle épi- nière ne joue ici aucun rôle et que les ganglions spinaux ou les nerfs périphériques sont seuls en cause (1). Nous ferons connaître ailleurs les arguments sur lesquels se fonde cette manière de voir; mais, dès à présent, nous pouvons faire remarquer qu'elle est en contradiction for- melle avec les faits nombreux de myélite traumatique oc- cupant un point élevé de la moelle, — la région cervicale, par exemple, ou la partie supérieure de la région dorsale, — ■ faits dans lesquels le décubitus aigu survient à la région sacrée, et assurément sans participation directe des gan- glions spinaux ou des nerfs périphériques. Les cas d'hé- matomyélie ou de myélite spontanée centrale, suivis d'es- chares précoces, sont également contraires aux vues de M. Samuel.

LÉSIONS DES NERFS. I 11 Ce n'est pas à dire cependant que les lésions irritatives des nerfs périphériques, et peut-être aussi celles des gan- glions spinaux, ne puissent avoir quelquefois pour effet de déterminer la formation rapide d'eschares. Sans doute, les exemples publiés de nécrose dermique développée en con- séquence de la piqûre, de la section incomplète, ou encore de la compression d'un nerf, sont assez rares; mais plusieurs d'entre eux sont tout à fait convaincants (1). A ce propos, je mentionnerai le cas d'une femme que j'ai observée ré- cemment à la Salpétrière. Elle portait dans le flanc gauche une énorme tumeur fibreuse qui comprimait, dans le bas- sin, les origines des nerfs sciatique et crural du membre inférieur correspondant. Il en était résulté nn état paré- tique de ce membre, accompagné de douleurs vives suivant le trajet des principaux troncs nerveux. On s'aperçut un matin, peu de temps après l'apparition des symptômes de compression, qu'une eschare s'était développée rapidement sur la partie gauche, au voisinage de la région sacrée; de plus, la face interne du genou gauche, clans un point que le genou droit avait comprimé pendant longtemps en raison de l'attitude que la malade avait gardée durant la nuit, présentait plusieurs bulles pemphigoïdes, remplies d'un liquide brunâtre, qui bientôt firent place à une eschare. Il ne s'était produit absolument rien de semblable au genou droit. C'est peut-être ici le lieu de rappeler que le zona spontané, qui, dans certains cas au moins, se rattache très- vraisemblablement à l'inflammation d'un nerf, peut, sui- vant une remarque de Rayer (2), aboutir quelquefois à la mortification plus ou moins profonde du derme. J'ai été souvent témoin du fait chez les vieillards de cet hospice, et j'ai pu me convaincre plusieurs fois que la pression (1) Voir, parmi les faits récemment publiés, un cas du docteur W. A. Lan- son [The Lancet, 30 déc. 1871, page 913), et deux cas du docteur Vitrac (Union médicale de la Gironde, t. II, p. 127, et Revue phot. des hôjo.,]81\), A\% ARTHROPATHIES SPINALES.

exercée sur les parties qu'occupe l'éruption ne joue pas là un rôle essentiel. Pour ce qui est relatif au décubitus aigu du siège, je suis très-porté à croire que, dans un certain nombre de cas, il doit être rattaché à une lésion irritative des nerfs de la queue de cheval. 'Un fait publié récemment par M. Couyba, dans sa dissertation inaugurale, pourrait être cité, entre autres, comme un exemple de ce genre (1).

III.

Des arthropathies de cause cérébrale et spinale. Les troubles de la nutrition consécutifs aux lésions des centres nerveux ont assez fréquemment pour siège les jointures. Les variétés que présentent ces affections articulaires sui- vant la nature des lésions cérébrales ou spinales qui leur donnent naissance, m'ont conduit à établir deux catégories principales.

A. La première comprend les arthropathies à forme aiguë ou subaiguë, accompagnées de tuméfaction, de rougeur et parfois de douleurs plus ou moins vives. Elle a été signalée pour la première fois, si je ne me trompe, par un médecin (l) Un jeune garde mobile reçut une balle aux avant-postes de Glamart. Le projectile avait pénétré près de l'extrémité antérieure de la dixième côte gauche et était sorti sur le côté droit de la colonne vertébrale, à 7 ou 8 cen- timètres de l'épine, au niveau de la deuxième vertèbre lombaire. Il s'en sui- vit une parésie avec hyperesthésie vive des membres inférieurs. Une bulle qui fit bientôt place à une eschare se développa sur la fesse droite, le cin- quième jour après l'accident. L'eschare s'étendit alors progressivement de manière à recouvrir enfin toute la région du siège. La mort survint le dix- neuvième jour. — Autopsie: Une masse purulente couvre les faces antérieure et postérieure de la moelle et s'étend depuis la queue de cheval jusqu'à la région cervicale. La moelle elle-même, examinée d'abord à l'état frais, puis après durcissement, sur des coupes transversales nombreuses, n'a présenté aucune altération; au contraire, un certain nombre de tubes nerveux, dans les filets nerveux qui constituent la queue de cheval, offraient les caractères anatomiques de la dégénération granulo-graisseuse. — Couyha. Thèse de ARTHROPATHIES SPINALES. 413 américain, le professeur Mitchell (1), qui Ta observée dans la paraplégie liée au mal vertébral de Pott, où cependant elle est, je le crois du moins, très-rare (2). Elle se produit plus fréquemment comme conséquence d'une lésion trau- matique de la moelle épinière, c'est ce dont témoignent suf- fisamment les faits mentionnés plus haut de M. Viguès et de M. Joffroy (3). Un cas de commotion de la moelle, relaté par M. Gull, fournit une démonstration analo- L'inflammation aiguë ou subaiguë des jointures des membres paralysés peut survenir encore dans la myélite spontanée; à titre d'exemple de ce genre, je puis citer un cas recueilli par M. Gull (5) et un autre cas qui a été con- signé par M. Moynier dans le Moniteur des Sciences mé- dicales pour 1859. Le second fait est relatif à un jeune homme de 48 ans qui, à la suite d'un séjour prolongé dans un endroit humide, suivi de grandes fatigues, avait pré- senté tous les symptômes de la myélite subaiguë. La para- lysie du mouvement avait commencé à se prononcer dans les membres inférieurs, le 25 janvier; elle y était devenue complète le 9 février. Le 23 du même mois, la peau de la région sacrée présentait une plaque érythémateuse qui, le 5 mars, avait fait place à une eschare. Le 6 mars, une dou- leur vive s'est manifestée au genou droit qui est tuméfié et donne la sensation de fluctuation. Il y a, en outre, tumé- faction douloureuse de l'articulation tibio- tarsienne du môme côté. Le 9 mars, le genou avait déjà diminué de vo- lume; le même jour des eschares se sont manifestées aux (0 Mitchell. — American Journal of the medic. Se, t. VIII, p. 55, 1831.

(2) J'ai cependant vu l'un des genoux devenir le siège d'une arthropathie subaiguë chez une femme atteinte de paralysie consécutive au mal de Pott. Ce fait a été consigné dans la thèse de M. Michaud. (Sur la méningite et la myélite dans le mal vertébral. Paris, 1871).

(4) Gull. — Guifs Hospital Reports, 3° série, t. IV, 1853. Obs. XXVII.

(5) Gull. —Idem. Obs. XXVII.

114 ARTÏIROPATHIES DES HÉMIPLÉGIQUES.

talons. La mort survint le 2*7 mars. L'autopsie a montré un foyer de ramollissement siégeant à 4 centimètres environ au-dessus de la queue de cheval.

Enfin, dans un cas de myélite centrale chez un enfant, ayant pris origine au voisinage d'un tubercule solitaire siégeant à la région cervicale de la moelle, M. Gull signale la formation d'un épanchement intra-articulaire, occupant l'un des genoux, au moment où la paralysie commençait à envahir les membres inférieurs (1).

Il est remarquable de voir ces arthropathies, consécutives aux diverses formes aiguës ou subaiguës de la myélite, se développer souvent, alors que les muscles des mem- bres paralysés commencent à s'atrophier ou encore dans le temps même qu'une eschare se forme rapidement au siège.

Varihropathie des hémiplégiques, décrite pour la pre- mière fois, je crois, en 1846, par Scott Alison (2), plus tard (1) Gull, loc. cit. Cas xxxii.

(2) Scott Alison. — Arthrites occurring in the course ofparalysis, note lue à la Société médicale de Londres, le 1G janvier 184G. In The Lancdt, t. I, p. 276, 1847. — C'est bien de l'arthrite des hémiplégiques, telles que nous l'avons décrite [Arch. de physiologie, t. I), qu'il s'agit dans la note du doc- teur Alison; l'affection a pour caractère de rester limitée aux membres pa- ralysés et de ne pas s'étendre aux articulations des membres restés indemnes; les jointures affectées sont chaudes, tuméfiées et dans quelques cas elles sont douloureuses soit spontanément, soit seulement sous L'influence des mouvements. Le genou, le coude, le poignet, la main, le pied, sont les parties les plus fréquemment affectées. Cette forme d'arthrite paraît se mon- trer surtout dans les cas où l'hémiplégie est consécutive à l'encéphalite ou au ramollissement du cerveau. — Deux observations, choisies parmi de nombreux cas du même genre et cités à titre d'exemples, méritent d'être rapportées en quelques mots.

Obs. I. Une femme de 49 ans, qui pendant longtemps avait joui d'une santé parfaite et n'avait jamais souffert d'aucune forme de maladie arthri- tique, fut atteinte tout-à-coup d'hémiplégie: — quelques jours après, tumé- faction et chaleur au niveau du poignet du côté paralysé et un peu plus tard le genou et le pied du même côté se gonflèrent à leur tour et devinrent dou- loureux. Il n'y avait pas d'œdème. Les membres paralysés étaient un peu rigides. A l'autopsie, on trouva un ramollissement partiel du cerveau. Les bassinets étaient remplis de petits calculs d'acide urique.

ARTHROPATHIES DES HÉMIPLÉGIQUES. 115 par Brown-Séquard, et dont j'ai fait connaître les carac- tères anatomiques et cliniques, appartient, si je ne me trompe, à cette même catégorie. Dans cette seconde va- Obs. II. Un homme âgé de 54 ans, peintre en bâtiments, qui, à plusieurs reprises, avait éprouvé des accès de goutte, fut frappé d'hémiplégie à début subit. Peu après, le poignet, la main et le pied du côté paralysé devinrent chauds et tuméfiés. Les membres paralysés étaient rigides. A l'autopsie, le cerveau paraît ramolli et l'on trouve un caillot sanguin volumineux, dans un des ventricules latéraux.