LVII. Il y a donc deux règles infaillibles pour juger toutes les créations humaines, de quelque genre qu'elles soient, la base et | le nom; et ces deux règles, bien entendues, | dispensent de toute application odieuse. Si la base est purement humaine, l'édifice ne peut tenir; et plus il y aura d'hommes qui s'en seront mêlés, plus ils y auront mis de délibération, de science et à' écriture surtout, enfin, de moyens humains de tous les genres, et plus l'institution sera fragile. C'est princi- palement par cette règle qu'il faut juger tout ce qui a été entrepris par des souverains ou par des assemblées d'hommes, pour la civi- lisation, l'institution ou la régénération des peuples.
LVIII. Par la raison contraire, plus l'in- stitution est divine dans ses bases, et plus elle ^ est durable. Il est bon même d'observer, pour fi) Connétable n'est qu'une contraction gauloise de Comes stabvli, le compagnon ou le minisire du prince au département des écuries.
80 PRINCIPE 80 PRINCIPE plus de clarté, que le principe religieux est, par essence, créateur et conservateur, de deux manières. En premier lieu, comme il agit plus fortement que tout autre sur l'esprit humain, il en obtient des eiïbrts prodigieux. Ainsi, par exemple, l'homme persuadé par ses dogmes religieux que c'est un grand avan- tage pour lui, qu'après sa mort son corps soit conservé dans toute l'intégrité possible, sans qu'aucune main indiscrète ou profanatrice puisse en approcher; cet homme, dis-je, après avoir épuisé l'art des embaumements, finira par construire les pyramides d'Egypte. En second lieu, le principe religieux déjà si fort par ce qu'il opère, Test encore infiniment par ce qu'il empêche, à raison du respect dont il entoure tout ce qu'il prend sous sa protec- tion. Si un simple caillou est consacré, il y a tout de suite une raison pour qu'il échappe aux mains qui pourraient l'égarer ou le déna- turer. La terre est couverte des preuves de cette vérité. Les vases étrusques, par exemple, conservés par la religion des tombeaux, sont parvenus jusqu'à nous, malgré leur fragilité, en plus grand nombre que les monuments de marbre et de bronze des mêmes époques (1).
GÉSÉRATEUÛ. 81, Voulez-vous donc conserver tout, dédiez tout. V \ LIX. La seconde règle, qui est celle des noms, nest, je crois, ni moins claire ni moins décisive que la précédente. Si le nom est im- posé par une assemblée; s'il est établi par une délibération antécédente, en sorte qu'il pré- cède la chose; si le nom est pompeux (1), s'il aune proportion grammaticale avec l'objet qu'il doit représenter; enfin, s'il est tiré d'une langue étrangère, et surtout d'une langue antique, tous les caractères de nullité se trou- vent réunis, et l'on peu'; être sûr que le nom et la chose disparaîtront en très peu de temps. Les suppositions contraires annoncent la légi- timité, et par conséquent la durée de l'insti- tution. Il faut bien se garder de passer légè- rement sur cet objet. Jamais un véritable philosophe ne doit perdre de vue la langue, véritable baromètre dont les variations annon- cent infailliblement le bon et le mauvais temps. Pour m'en tenir au sujet que je traite dans (1) Ainsi, par exemple, si un homme autre qu'un sou- verain se nomme lui-môme législateur, c'est une preuve...certaine qu'il ne l'est pas; et si une assemblée ose se nommer législatrice, non-seulement c'est une preuve qu'elle ne Pest pas, mais c'est une preuve qu'elle a perdu l'esprit, et que dans peu elle sera livrée aux ris 'es de l'univers 82 PRINCIPE ce moment, il est certain que l'introduction démesurée des mots étrangers, appliqués sur- tout aux institutions nationales de tout genre, est un des signes les plus infaillibles de la dé- gradation d'un peuple.
LX. Si la formation de tous les empires, les progrès de la civilisation et le concert una- nime de toutes les histoires et de toutes les traditions ne suffisaient point encore pour nous convaincre, la mort des empires achèverait la démonstration commencée par leur nais- sance. Comme c'est le principe religieux qui a tout créé, c'est l'absence de ce même prin- cipe qui a tout détruit. La secte d'Epicure, qu'on pourrait appeler Y incrédulité antique, dégrada d'abord, et détruisit bientôt tous les gouvernements qui eurent le malheur de lui donner entrée. Partout Lucrèce annonça César.
Mais toutes les expériences passées dispa- raissent devant l'exemple épouvantable donné par le dernier siècle. Encore enivrés de ses vapeurs, il s'en faut de beaucoup que les hommes, du moins en général, soient assez de sang-froid pour contempler cet exemple dans son vrai jour, et surtout pour en tirer les conséquences nécessaires; il est donc bien GENERATEUR. G 3 essentiel de diriger tous les regards sur cette scène terrible.
LXI. Toujours il y a eu des religions sur la terre, et toujours il y a eu des impies qui les ont combattues: toujours aussi l'impiété fut un crime; car, comme il ne peut y avoir de religion fausse sans aucun mélange de vrai, u ne peut y avoir d'impiété qui ne combatte quelque vérité divine plus ou moins défigurée; mais Une peut y avoir de véritable impiétéquau sein de la véritable religion; et, par une conséquence nécessaire, jamais l'impiété n'a pu produire dans les temps passés les maux quelle a produits de nos jours; car elle est toujours coupable en raison des lumières qui l'environnent. C'est sur cette règle qu'il faut juger le XYIIIS siècle; car c'est sous ce point de vue qu'il ne ressemble à aucun autre. On entend dire assez communément que tous les siècles se ressemblent, et que tous les hom- mes ont toujours été les mêmes; mais il faut bien se garder de croire à ces maximes gé- nérales que la paresse ou la légèreté inventent pour se dispenser de réfléchir. Tous les siè- cles, au contraire, et toutes les nations, ma- nifestent un caractère particulier et distinclif qu'il faut considérer soigneusement. Sans 84 PRINCIPE 84 PRINCIPE doute il y a toujours eu des vices dans le monde, mais ces vices peuvent différer en quantité, en nature, en qualité dominante et en intensité (1). Or, quoiqu'il y ait tou- jours eu des impies > jamais il n'y avait eu, avant le XVIIIe siècle, et au sein du chris- tianisme, une insurrection contre Dieu; ja- mais surtout on avait vu une conjuration sa- J erilége de tous les talents contre leur auteur; or, c'est ce que nous avons vu de nos jours. Le vaudeville a blasphémé comme la tragé- die; et le roman, comme l'histoire et la physique. Les hommes de ce siècle ont prostitué le génie à l'irréligion, et, suivant l'expression admirable de saint Louis mou- rant, ILS ONT GUERROYÉ DlEU ET SES DONS (2).
L'impiété antique ne se fâche jamais; quel- quefois elle raisonne; ordinairement elle plaisante, mais toujours sans aigreur. Lu- crèce même ne va guère jusqu'à l'insulte; et (1)11 faut encore avoir égard' au mélange des vertus dont la proportion varie infiniment. Lorsqu'on a montré les mêmes genres d'excès en temps et lieux différents, on se croit en droit de conclure magistralement que les hommes ont toujours été les mêmes. Il n'y a pas de sophisme plus grossier ni plus commun.
(2) Joinville, dans la collection des Mémoires relatifs a l'histoire de France. In-8°, tom. H, p. 1G0.
CÉ.NÊHATEL'n. S 6 quoique son tempérament sombre et mé- lancolique le portât à voir les choses en noir, et même lorsqu'il accuse la religion d'avoir produit de grands maux, il est de sang-froid. Les religions antiques ne valaient pas la peine que l'incrédulité contemporaine se fâ- chât contre elles.
LXII. Lorsque la bonne nouvelle fut pu- bliée dans l'univers, l'attaque devint plus violente: cependant ses ennemis gardèrent toujours une certaine mesure. Ils ne se mon- trent dans l'histoire que de loin en loin et constamment isolés. Jamais on ne voit de réunion ou de ligue formelle: jamais ils ne se livrent à la fureur dont nous avons été les témoins. Bayle même, le père de l'incrédu- lité moderne, ne ressemble point à ses suc- cesseurs. Dans ses écarts les plus condam- nables, on ne lui trouve point une grande envie de persuader, encore moins le ton d'ir- ritation ou de l'esprit de parti: il nie moins qu'il ne doute; il dit le pour et le contre: souvent même il est plus disert pour la bonne cause que pour la mauvaise (1).
(1) Voyez, par exemple, avec quelle puissance de logi- que il a combattu le matérialisme dans l'article LeucipPÉ de son dictionnaire.
86 PRINCIPE LXÏII. Ce ne fut donc que dans la pre- mière moitié du XVIIIe siècle que l'impiété devint réellement une puissance. On la voit d'abord s'étendre de toutes parts avec une ac- tivité inconcevable. Du palais à la cabane, elle se glisse partout, elle infeste tout; elle a des chemins invisibles, une action cachée, mais infaillible, telle que l'observateur le plus attentif, témoin de l'effet, ne sait pas toujours découvrir les moyens. Par un pres- tige inconcevable, elle se fait aimer de ceux mêmes dont elle est la plus mortelle enne- mie; et l'autorité qu'elle est sur le point d'immoler, l'embrasse stupidement avant de recevoir le coup. Bientôt un simple système devient une association formelle qui, par une gradation rapide, se change en complot, et enfin en une grande conjuration qui couvre l'Europe.
LXIV. Alors se montre pour la première fois ce caractère de l'impiété qui n'appartient qu'au XVIIIe siècle. Ce n'est plus le ton froid de l'indifférence, ou tout au plus l'ironie maligne du scepticisme, c'est une haine mortelle; c'est le ton de la colère et souvent de la rage. Les écrivains de cette époque, dq moins les plus marquants, ne traitent plus GÉJŒQATEER. 67 le christianisme comme une erreur humaine sans conséquence, ils le poursuivent comme un ennemi capital, ils le combattent à ou- trance; c'est une guerre à mort: et ce qui paraîtrait incroyable, si nous n'en avions pas les tristes preuves sous les yeux, c'est que plusieurs de ces hommes qui s'appelaient phi- losophes, s'élevèrent de la haine du christia- nisme jusqu'à la haine personnelle contre son divin Auteur. Ils le haïrent réellement comme on peut haïr un ennemi vivant. Deux hommes surtout qui seront à jamais couverts des ana- thèmes de la postérité, se sont distingués par ce genre de scélératesse qui paraissait bien au-dessus des forces de la nature hu- maine la plus dépravée.
LXV. Cependant l'Europe entière ayant été civilisée par le christianisme, et les mi- nistres de cette religion ayant obtenu dans tous les pays une grande existence politique, les institutions civiles et religieuses s'étaient mêlées et comme amalgamées d'une ma- nière surprenante; en sorte qu'on pouvait dire de tous les états de l'Europe, avec plus ou moins de vérité, ce que Gibbon a dit de la France, que ce royaume avait été fait par des èvêques. Il était donc inévitable que 8 8 puraciPE la philosophie du siècle ne tardât pas de haïr les institutions sociales dont il ne lui était pas possible de séparer le principe religieux. C'est ce qui arriva: tous les gouvernements, tous les établissements de l'Europe lui déplurent, parce qu'ils étaient chrétiens; et à mesure qu'ils étaient chrétiens, un malaise d'opinion, un mécontentement universel s'empara de toutes les têtes. En France surtout, la rage philosophique ne connut plus de bornes; et bientôt une seule voix formidable se formant de tant de voix réunies, on l'entendit crier au milieu de la coupable Europe: LXVI. « Laisse-nous (1)! Faudra-t-il donc « éternellement trembler devant des prêtres, ce et recevoir d'eux l'instruction qu'il leur ce plaira de nous donner? La vérité, dans ce toute l'Europe, est cachée par les fumées ce de l'encensoir; il est temps qu'elle sorte de ce ce nuage fatal. Nous ne parlerons plus de ce toi à nos enfants; c'est à eux, lorsqu'ils se- ce ront hommes, à savoir si tu es, et ce que ce tu es, et ce que tu demandes d'eux. Tout ce ce qui ex:ste nous déplaît, parce que ton ce nom est écrit sur tout ce qui existe. Nous (() Dixerunt Deo: Recède a nobis! Scientiam via- rittn tuarum ftolumus. Job XXI, 14.
G&1ÉRATE0R. u9 ce voulons tout détruire et tout refaire sans « toi. Sors de nos conseils; sors de nos acadé- cc mies; sors de nos maisons: nous saurons « bien agir seu^, la raison nous suffit, ce Laisse-nous. « Comment Dieu a-t-il puni cet exécrable délire? Il l'a puni comme il créa la lumière, par une seule parole. Il a dit: Faites! — Et le monde politique a croulé.
Voilà donc comment les deux genres de démonstrations se réunissent pour frapper les yeux les moins clairvoyants. D'un côté, le principe religieux préside à toutes les créations politiques; et, de l'autre, tout dis- paraît dès qu'il se retire.
LXVII. C'est pour avoir fermé les yeux à ces grandes vérités que i'iiurope est coupa- ble, et c'est parce qu'elle est coupable qu'elle souffre. Cependant elle repousse encore la lumière, et méconnaît le bras qui la frappe. Bien peu d'hommes, parmi cttte génération matérielle, sont en état de connaître la date. la nature et Vtnormité de certains crimes commis par les individus, par les, nations et par les souverainetés; moins encore de comprendre le genre d'expiati on que ces cri- mes nécessitent, et le prodige adorable qui 90 PttlNClPÉ 90 PttlNClPÉ force îc mal à nettoyer de ses propres mains la place que l'éternel architecte a déjà mesu- rée de l'œil pour ses merveilleuses construc- tions. Les hommes de ce siècle ont pris leur parti. Ils se sont juré à eux-mêmes de regar- der toujours à terre (1;. Mais il serait inutile, peut-être même dangereux, d'entrer dans de plus grands détails: il nous est enjoint de professer la vérité avec amour (2). Il faut de plus, en certaines occasions, ne la pro- fesser qu'avec respect; et, malgré toutes les précautions imaginables, le pas serait glissant pour 1 écrivain même le plus calme et le mieux intentionné. Le monde, d'ailleurs, renferme toujours une foule innombrable d'hommes si pervers, si profondément corrompus, que, s'ils pouvaient se douter de certaines choses, ils pourraient aussi redoubler de méchanceté, et se rendre, pour ainsi dire, coupables comme des anges rebelles: ah! plutôt, que leur abrutissement se renforce encore, s'il est possible, afin qu'ils ne puissent pas (i) Oeuios suos Bcatuerunt declinare in terrant.
(2) A).>]0s«ovTeî h kfin-n. Ephes. IV. 15. Expression in- traduisible.. La Vulgate aimant mieux, avec raison, parler juste que parler latin, a dit: Facientes verita- tem m charitatSt GÉSÉBATEUR. 9 1 même devenir coupables autant que des hommes peuvent l'être. L'aveuglement est sans doute un châtiment terrible; quelque- fois cependant il laisse encore apercevoir l'amour: c'est tout ce qu'il peut être utile de dire dans ce moment.
T i <S J i V d> ) # v ^ r Maistre, Joseph Marie Considérations sur France please do not remove cards or slips from this pocket university of toronto library