SUR LA. FilAXCr. 17 l'épouvantable supplice de Damiens (1). Qu'au- raient donc fait les magistrats français de trois ou quatre cents Damiens, et de tous les mons- tres qui couvraient la France? Le glaive sacré de la justice serait-il donc tombé sans relâche comme la guillotine de Robespierre? Aurait-on convoqué à Paris tous les bourreaux du royau- me et tous les chevaux de l'artillerie, pour écar- teler des hommes? Aurait-on fait dissoudre dans de vastes chaudières le plomb et la poix, pour en arroser des membres déchirés par des tenailles rougies? D'ailleurs, comment caracté- riser les différents crimes? comment graduer les supplices? et surtout comment punir sans lois? On aurait choisi, dira-t-on, quelques grands coupables, et tout le reste aurait obtenu grâce. C'est précisément ce que la Providence ne voulait pas. Comme elle peut tout ce qu'elle veut, elle ignore ces grâces produites par l'im- puissance de punir. Il fallait que la grande épu- ration s'accomplit, et que les yeux fussent frap- pés; il fallait que le métal français, dégagé de ses scories aigres et impures, parvint plus net et plus malléable entre les mains du roi futur. Sans doute, la Providence n'a pas besoin de (1) Avertere ormes à tant A fœiitate sptctacuïi oculos. Primum ulti- tnumque illud suppliciwn apud Romanos exempli param memorit legun kumanarum fuit. TU. Iiv. I. 28. de suppl. MeUii.
ih ^ONSIDEliAXIOyS punir dans le.temps pour justifier ses voies; mais, à cette époque, elle se met à notre portée, et punit comme un tribunal humain.
Il y a eu des nations condamnées à mort au pied de la lettre comme des individus coupa- bles, et nous savons pourquoi (i). S'il entrait dans les desseins de Dieu de nous révéler ses plans à l'égard de la révolution française, nous lirions le châtiment des Français comme l'arrêt d'un parlement. — Mais que saurions-nous de plus? Ce châtiment n'est-il pas visible? N'a- vons-nous pas vu la France déshonorée par plus de cent mille meurtres? le sol entier de ce beau royaume couvert d'échafauds? et celte malheu- reuse terre abreuvée du sang de ses enfants par les massacres judiciaires, tandis que des tyrans inhumains le prodiguaient au dehors pour le soutien d'une guerre cruelle, soutenue pour leur propre intérêt? Jamais le despote le plus sanguinaire ne s'est joué de la vie des hommes avec tant d'insolence, et jamais peuple passif ne se présenta à la boucherie avec plus de com- plaisance. Le fer et le feu, le froid et la faim, les privations, les souffrances de toute espèce, rien ne le dégoûte de son supplice; tout ce qui (i) Levit. XVIII. H et seq. XX. 23. — Deutcr. XVIII. 9 et seq. ^— I. Reg. XV. 24. — IV. Reg. XVII. 7 et seq. et XXI. 2. — Ile vodot. lib. II. § 46, et la note de M. Larcher sur cet endroit.
SUR LA rilAXCE. 19 est dévoué doit accomplir son sort: on ne verra point de désobéissance, jusqu'à ce que le juge- ment soit accompli.
Et cependant dans cette guerre si cruelle, si désastreuse, que de points de vue intéressants! et comme on passe tour à tour de la tristesse à l'admiration! Transportons -nous à l'époque la plus terrible de la révolution; supposons que, sous le gouvernement de l'infernal comité, l'ar- mée, par une métamorphose subite, devienne tout à coup royaliste; supposons qu'elle con- voque de son côté ses assemblées primaires, et qu'elle nomme librement les hommes les plus éclairés et les plus estimables, pour lui tracer la route qu'elle doit tenir dans cette occasion dif- ficile; supposons, enfin, qu'un de ces élus de l'armée se lève, et dise: « Braves et fidèles guerriers, il est des cir- « constances où toute la sagesse humaine se « réduit à choisir entre différents maux. Il est « dur, sans doute, de combattre pour le comité « de salut public; mais il y aurait quelque chose « de plus fatal encore, ce serait de tourner nos « armes contre lui. A l'instant où l'armée se « mêlera delà politique, l'état sera dissous; et « les ennemis de la France, profitant de ce nio- « ment de dissolution, la pénétreront et la di- « viseront. Ce n'est point pour ce moment que « nous devons agir, mais pour la suite de: 3UJ CONSIDÉRATIONS a temps: il s'agit surtout de maintenir l'inlé- c grité de la France, et nous ne le pouvons « qu'en combattant pour le gouvernement, quel « qu'il soit; car de cette manière la France, « malgré ses déchirements intérieurs, conser- « vera sa force militaire et son influence exté- « rieure. A le bien prendre, ce n'est point pour « le gouvernement que nous combattons, mais « pour la Fiance et pour le roi futur, qui nous « devra un empire plus grand peut-être que ne « le trouva la révolution. C'est donc un devoir « pour nous de vaincre la répugnance qui nous « fait balancer. Nos contemporains peut-être « calomnieront notre conduite; mais la posté- « rite lui rendra justice. » Cet homme aurait parlé en grand philosophe. Eh bien, cette hypothèse chimérique, l'armée l'a réalisée, sans savoir ce qu'elle faisait; et la terreur d'un côté, l'immoralité et l'extravagance de l'autre, ont fait précisément ce qu'une sa- gesse consommée et presque prophétique aurait dicté à l'armée.
Qu'on y réfléchisse bien, on verra que le mouvement révolutionnaire une fois établi, la France etla monarchie ne pouvaient être sauvées que par le jacobinisme.
Le roi n'a jamais eu d'allié; et c'est un fait assez évident, pour qu'il n'y ait aucune im- prudence à l'énoncer, que la coalition en vou- SUR LA FRANCE. 2 1 lait à l'intégrité de la France. Or, comment ré- sister à la coalition? Par quel moyen surnaturel briser l'effort de l'Europe conjurée? Le génie infernal de Robespierre pouvait seul opérer ce prodige. Le gouvernement révolutionnaire en- durcissait l'âme des Français, en la trempant dans le sang: il exaspérait l'esprit des soldats, et doublait leurs forces par un désespoir féroce et un mépris de la vie, qui tenaient de la rage. L'horreur des échafauds poussant le citoyen aux frontières, alimentait la force extérieure, à mesure qu'elle anéantissait jusqu'à la moindre résistance dans l'intérieur. Toutes les vies, toutes les richesses, tous les pouvoirs étaient dans les mains du pouvoir révolutionnaire; et ce mons- tre de puissance, ivre de sang et de succès, phénomène épouvantable qu'on n'avait jamais vu, et que sans doute on ne reverra jamais, était tout à la fois un châtiment épouvantable pour les Français et le seul moyen de sauver la France.
Que demandaient les royalistes, lorsqu'ils demandaient une contre-révolution telle qu'ils l'imaginaient, c'est-à-dire, faite brusquement et par la force? Ils demandaient la conquête de la France; ils demandaient donc sa division, l'anéantissement de son influence et l'avilisse» ment de son roi, c'est-à-dire, des massacres de trois siècles, peut-être > suite infaillible d'une 22 CONSIDÉRATIONS telle rupture d'équilibre. Mais nos neveux, qui s'embarrasseront très-peu de nos souffrances, et qui danseront sur nos tombeaux, riront de notre ignorance actuelle; ils se consoleront ai- sément des excès que nous avons vus, et qui auront conservé l'intégrité du plus beau royau- me après celui du ciel (r).
Tous les monstres que la révolution a enfan- tés, n'ont travaillé, suivant les apparences, que pour la royauté. Par eux, l'éclat des victoires a forcé l'admiration de l'univers, et environné le nom français d'une gloire dont les crimes de la révolution n'ont pu le dépouiller entièrement; par eux; le roi remontera sur le trône avec tout son éclat et toute sa puissance, peut-être même avec un surcroît de puissance. Et qui sait si, au lieu d'offrir misérablement quelques-unes de ses provinces pour obtenir le droit de régner sur les autres, il n'en rendra peut-être pas, avec la fierté du pouvoir qui donne ce qu'il peut re- tenir? Certainement on a vu arriver des choses moins probables.
Cette même idée, que tout se fait pour l'avan- tage de la monarchie française, me persuade que toute révolution royaliste est impossible avant la paix; car le rétablissement de la royauté (1) Grolius, De jure MU m pacte, Epht. ad L«dovicvm XIII.
SUR LA FRANCE. 1 3 détendrait subitement tous les ressorts de l'état. La magie noire qui opère dans ce moment, dis- paraîtrait comme un brouillard devant le soleil. La bonté, la clémence, la justice, toutes les vertus douces et paisibles, reparaîtraient tout à coup, et ramèneraient avec elles une certaine douceur générale dans les caractères, une cer- taine allégresse entièrement opposée à la som- bre rigueur du pouvoir révolutionnaire. Plus de réquisitions, plus de vols palliés, plus de violences. Les généraux, précédés du drapeau blanc, appelleraient-ils révoltés les habitants des pays envahis, qui se défendraient légitime- ment? et leur enjoindraient-ils de ne pas re- muer, sous peine d'être fusillés comme rebelles? Ces horreurs, très-utiles au roi futur, ne pour- raient cependant être employées par lui; il n'au- rait donc que des moyens humains. Il serait au pair avec ses ennemis; et qu'arriverait-il dans ce moment de suspension qui accompagne né- cessairement le passage d'un gouvernement à l'autre? Je n'en sais rien. Je sens bien que les grandes conquêtes des Français semblent met- tre l'intégrité du royaume à l'abri (je crois même toucher ici la raison de ces conquêtes). Cependant il paraît toujours plus avantageux à la Fiance et à la monarchie, que la paix, et une paix glorieuse pour les Français, se fasse par la république; et qu'au moment où le roi remon- ^4 CONSIDÉRATIONS tera sur son trône, une paix profonde écarte de lui toute espèce de danger: D'un autre côté, il est visible qu'une révolu- tion brusque, loin de guérir le peuple, aurait confirmé ses erreurs; qu'il n'aurait jamais par- donné au pouvoir qui lui aurait arraché se,s chi- mères. Comme c'était du peuple proprement dit, ou de la multitude, que les factieux avaient besoin pour bouleverser la France, il est clair qu'en général ils devaient l'épargner, et que les grandes vexations devaient tomber d'abord sur la classe aisée. Il fallait donc que le pouvoir usurpateur pesât longtemps sur le peuple pour l'en dégoûter. 11 n'avait vu que la révolution: il fallait qu'il en sentît, qu'il en savourât, pour ainsi dire, les amères conséquences. Peut-êlre, au moment où j'écris, ce n'est point encore assez.
La réaction, d'ailleurs, devant être égale à l'action, ne vous pressez pas, hommes impa- tients, et songez que la longueur même des maux vous annonce une contre-révolution dont vous n'avez pas d'idée. Calmez vos ressenti- ments, surtout ne vous plaignez pas des rois, et ne demandez pas d'autres miracles que ceux que vous voyez. Quoi! vous prétendez que des puissances étrangères combattent philosophi- quement pour relever le trône de France, et sans aucun espoir d'indemnité? Mais vous vou- SUR LA FRANCE. 1 5 lez donc que l'homme ne soit pas homme: vous demandez l'impossible. Vous consentiriez, di- rez-vous peut-être, au démembrement de la France pour ramener l'ordre: mais savez-vous ce que c'est que Tordre? C'est ce qu'on verra dans dix ans, peut-être plutôt, peut-être plus tard. De qui tenez-vous, d'ailleurs, le droit de stipuler pour le roi, pour la monarchie fran- çaise et pour votre postérité? Lorsque d'aveu- gles factieux décrètent l'indivisibilité de la ré- publique, ne voyez que la Providence qui décrète celle du royaume.
Jetons maintenant un coup d'œil sur la per- sécution inouïe, excitée contre le culte natio- nal et ses ministres: c'est une des faces les plus intéressantes de la révolution.
On ne saurait nier que le sacerdoce, en France, n'eût besoin d'être régénéré; et quoi- que je sois fort loin d'adopter les déclama- tions vulgaires sur le clergé, il ne me paraît pas moins incontestable que les richesses, le luxe et la pente générale des esprits vers le relâche- ment, avaient fait décliner ce grand corps; qu'il était possible souvent de trouver sous le camail un chevalier au lieu d'un apôtre; et qu'enfin, dans les temps qui précédèrent immédiatement la révolution, le clergé était descendu, à peu près autant que l'armée, de la place qu'il avait occupée dans l'opinion générale.
a6 CONSIDERATIONS Le premier coup porté à l'Eglise fut l'en- vahissement de ses propriétés; le second fut le serment constitutionnel: et ces deux opéra- tions tyranniques commencèrent la régénéra- tion. Le serment cribla les prêtres, s'il est per- mis de s'exprimer ainsi. Tout ce qui l'a prêté, à quelques exceptions près, dont il est permis de ne pas s'occuper, s'est vu conduit par degrés dans l'abîme du crime et de l'opprobre: l'opi- nion n'a qu'une voix sur ces apostats.
Les prêtres fidèles, recommandés à celte même opinion par un premier acte de fermeté, s'illustrèrent encore davantage par l'intrépidité avec laquelle ils surent braver les souffrances et la mort même pour la défense de leur foi. Le massacre des Carmes est comparable à tout ce que l'histoire ecclésiastique offre de plus beau dans ce genre.
La tyrannie qui les chassa de leur patrie par milliers, contre toute justice et toute pudeur, fut sans doute ce qu'on peut imaginer de plus révoltant; mais sur ce point, comme sur tous les autres, les crimes des tyrans de la France devenaient les instruments de la Providence. Il fallait probablement que les prêtres français fussent montrés aux nations étrangères; ils ont vécu parmi des nations protestantes, et ce rap- prochement a beaucoup diminué les haines et les préjugés. L'émigration considérable du çler- SUR IA FRANCE. 2"J SUR IA FRANCE. 2"J gé, et particulièrement des évêques français, en Angleterre, me paraît surtout une époque remarquable. Sûrement, on aura prononcé des paroles de paix! sûrement, on aura formé des projets de rapprochements pendant cette réu- nion extraordinaire! Quand on n'aurait fait que désirer ensemble, ce serait beaucoup. Si jamais les chrétiens se rapprochent, comme tout les y invite, il semble que la motion doit partir de l'église d'Angleterre. Le presbytéria- nisme fut une œuvre française, et par consé- quent une œuvre exagérée. Nous sommes trop éloignés des sectateurs d'un culte trop peu substantiel: il n'y a pas moyen de nous entendre. Mais l'église anglicane, qui nous touche d'une main, touche de l'autre ceux que nous ne pou- vons toucher; et quoique, sous un certain point de vue, elle soit en butte aux coups des deux partis, et qu'elle présente le spectacle un peu ridicule d'un révolté qui prêche l'obéissance, cependant elle est très-précieuse sous d'autres aspects, et peut être considérée comme un de ces intermèdes chimiques, capables de rap- procher des éléments inassociables de leur na- ture.
Les biens du clergé étant dissipés, aucun motif méprisable ne peut de longtemps lui donner de nouveaux membres; en sorte que toutes les circonstances concourent à relever 2 8 CONSIDERATIONS ce corps. Il y a lieu de croire, d'ailleurs, que la contemplation de l'œuvre dont il paraît chargé, lui donnera ce degré d'exaltation qui élève l'homme au-dessus de lui-même, et le met en état de produire de grandes choses.
Joignez à ces circonstances la fermentation des esprits en certaines contrées de l'Europe, les idées exaltées de quelques hommes remar- quables, et cette espèce d'inquiétude qui af- fecte les caractères religieux, surtout dans les pays protestants, et les pousse dans des roules extraordinaires.
Voyez en même temps l'orage qui gronde sur l'Italie; Rome menacée en même temps que Genève par la puissance qui ne veut point de culte, et la suprématie nationale de la reli- gion, abolie en Hollande par un décret de la Convention nationale. Si la Providence efface% sans doute c'est pour écrire.
J'observe de plus, que lorsque de grandes croyances se sont établies dans le monde, elles ont été favorisées par de grandes conquêtes, par la formation de grandes souverainetés; on en voit la raison.
Enfin, que doit-il arriver, à l'époque où nous vivons, de ces combinaisons extraordi- naires qui ont trompé toute la prudence hu- maine? En vérité, on serait tenté de croire que la révolution politique n'est qu'un objet secon- SUR LA FRANCE. 11% daire du grand plan qui se déroule devant nous avec une majesté terrible.
J'ai parlé, en commençant, de cette magis- trature que la France exerce sur le reste de l'Eu- rope. La Providence, qui proportionne toujours les moyens à la fin, et qui donne aux nations, comme aux individus, les organes nécessaires a l'accomplissement de leur destination, a préci- sément donné à la nation française deux instru- ments, et pour ainsi dire, deux bras, avec les- quels elle remue le monde, sa langue et l'esprit de prosélytisme qui forme l'essence de son ca- ractère; en sorte qu'elle a constamment le be- soin et le pouvoir d'influencer les hommes- La puissance, j'ai presque dit la monarchie de la langue française, est visible: on peut, tout au plus, faire semblant d'en douter. Quant à l'esprit de prosélytisme, il est connu comme le soleil; depuis la marchande de modes jus- qu'au philosophe, c'est la partie saillante du caractère national.
Ce prosélytisme passe communément pour un ridicule, et réellement il mérite souvent ce nom, surtout par les formes: dans le fond ce- pendant, c'est une/onction.
Or, c'est une loi éternelle du monde moral, que toute fonction produit un devoir. L'Eglise gallicane était une pierre angulaire de l'édifice catholique, ou, pour mieux dire, chrétien; cai \, 3c coNsib&tATioiys dans le yvai, il n'y a qu'un édifice. Les églises ennemies de l'église universelle ne subsistent cependant que par celle-ci, quoique peut-être elles s'en doutent peu, semblables à ces plantes parasites, à ces guis stériles qui ne vivent que de la substance de l'arbre qui les supporte, et qu'ils appauvrissent.
De là vient que la réaction entre les puissances opposées étant toujours égale à l'action, les plus grands efforts de la déesse Raison contre le christianisme se sont faits en France: l'enne- mi attaquait la citadelle.
Le clergé de France ne doit donc point s'en- dormir; il a mille raisons de croire qu'il est appelé à une grande mission; et les mêmes con- jectures qui lui laissent apercevoir pourquoi il a souffert, lui permettent aussi de se croire des- tiné à une œuvre essentielle.
En un mot, s'il ne se fait pas une révolution morale en Europe, si l'esprit religieux n'est pas renforcé dans cette partie du monde, le lien social est dissous. On ne peut rien deviner, et il faut s'attendre à tout. Mais s'il se fait un chan- gement heureux sur ce point, ou il n'y a plus d'analogie, plus d'induction, plus d'art de con- jecturer, ou c'est la France qui est appelée à le produire.
C'est surtout ce qui me fait penser que la ré- volution française est une grande époque, et SUR LA FRANCE. il que ses suites, dans tous les genres, se feront sentir bien au delà du temps de son explosion et des limites de son foyer.
Si on l'envisage dans ses rapports politiques, on se confirme dans la même opinion. Combien les puissances de l'Europe se sont trompées sur la France! combien elles ont médité de choses vaines! O vous qui vous croyez indépendants, parce que vous n'avez point déjuges sur la terre, ne dites jamais: Cela me convient; discite jus- titiam moniti! Quelle main, tout à la fois sé- vère et paternelle, écrasait la France de tous les fléaux imaginables, et soutenait l'empire par des moyens surnaturels, en tournant tous les efforts de ses ennemis contre eux-mêmes? Qu'on ne vienne point nous parler des assignais, de la force du nombre, etc.; car la possibilité des assignats et de la force du nombre est précisé- ment hors de la nature. D'ailleurs, ce n'est iii par le papier-monnaie, ni par l'avantage du nombre, que les vents conduisent les vaisseaux des Français, et repoussent ceux de leurs enne- mis; que l'hiver leur fait des ponts de glace au moment où ils en ont besoin; que les souve- rains qui les gênent meurent à point nommé; qu'ils envahissent l'Italie sans canons; et que des phalanges, réputées les plus braves de l'uni- vers, jettent les armes à égalité de nombre et passent sous le joug.
32 CONSIDÉRATIONS 32 CONSIDÉRATIONS Lisez les belles réflexions de M. Dumas sur la guerre actuelle; vous y verrez parfaitement pourquoi, mais point du tout comment elle a pris le caractère que nous voyons. II faut tou- jours remonter au comité de salut public, qui fut un miracle, et dont l'esprit gagne encore les batailles.
Enfin, le châtiment des Français sort de toutes les règles ordinaires, et la protection accordée à laFrance en sort aussi; mais ces deux prodiges réunis se multiplient l'un par l'autre, et présentent un des spectacles les plus éton- nants que l'œil humain ait jamais contemplé.
A mesure que les événements se déploieront, on verra d'autres raisons et des rapports plus admirables. Je ne vois, d'ailleurs, qu'une partie de ceux qu'une vue plus perçante pourrait dé- couvrir dès ce moment.
L'horrible effusion du sang humain, occa- sionnée par celte grande commotion, est un moyen terrible; cependant c'est un moyen au- tant qu'une punition, et il peut donner lieu à des réflexions intéressantes.
8UII LA FILASft*, CHAPITRE 111, lie la destruction violente de l'espèce humaine.
Il n'avait malheureusement pas si tort ce roi tîe Dahomey, daus l'intérieur de l'Afrique, qui <lisait il n'y a pas longtemps à un Anglais: Dieu a fait ce monde pour la guerre;tous les royaumes, grands et petits, Vont pratiquée dans tqus les temps, quoique sur des principes différents (i).
L'histoire prouve malheureusement que la guerre est l'état habituel du genre humain dans un certain sens; c'est-à-dire, que le sang hu- main doit couler sans interruption sur le globe, ici ou là; et que la paix, pour chaque nation, n'est qu'un répit.
On cite la clôture du temple de Janus, sous Auguste; on cite une année du règne guerrier de Charlemagne (l'année 70/j) où il ne fit pas (1) Thehiitory of Dahomey, hy Arclnbali Dakd, Bihliolli. Bril, 3^ CONSIDÉRATIONS la guerre (1). On cite une courte époque après la paix de Ryswick, en 1697, et une autre tout aussi courte après celle de Carlowitz, en 1699, où il n'y eut point de guerre, non-seulement dans toute l'Europe, mais même dans tout le monde connu.
Mais ces époques ne sont que des monu- ments. D'ailleurs, qui peut savoir ce qui se passe sur le globe entier à telle ou telle époque?
Le siècle qui finit, commença, pour la France, par une guerre cruelle, qui ne fut terminée qu'en 1714 par le traité de Rastadt. En 17 19, la France déclara la guerre à l'Espagne; le traité de Paris y mit fin en 1727. L'élection du roi de Pologne ralluma la guerre eu 1733; la paix se fît en 1736. Quatre ans après, la guerre terrible de la succession autrichienne s'alluma, et dura sans interruption jusqu'en 1748. Huit années de paix commençaient à cicatriser les plaies de huit années de guerre, lorsque l'ambition de 2'Angleterre força la France à prendre les armes. La guerre de sept ans n'est que trop connue. Après quinze ans de repos, la révolution d'A- mérique entraîna de nouveau la France dans une guerre dont toute la sagesse humaine ne pouvait prévoir les conséquences. On signe la (i) Histoire de Charlemagne, par M. Gaillard, tome II, livre I, ebor>. V.
SCR LA FRANCE. 35 paix en 1782: sept ans après, la révolution commence: elle dure encore; et peut-être que dans ce moment elle a coûté trois millions d'hommes à la France.
Ainsi, à ne considérer que la France, voilà quarante ans de guerre sur quatre-vingt-seize. Si d'autres nations ont été plus heureuses, d'autres Font été beaucoup moins.
Mais ce n'est point assez de considérer un point du temps et un point du globe; il faut porter un coup d'œil rapide sur cette longue suite de massacres, qui souille toutes les pages de l'histoire. On verra la guerre sévir sans in- terruption, comme une fièvre continue mar- quée par d'effroyables redoublements. Je prie le lecteur de suivre ce tableau depuis le déclin de la république romaine.
Marins extermine, dans une bataille, deux cent mille Cimbres et Teutons. Mithridale fait égorger quatre-vingt mille Romains: Sylla lui tue quatre-vingt-dix mille hommes, dans uo combat livré en Béotie, où il en perd lui-même dix mille. Bientôt on voit les guerres civiles et les proscriptions. César à lui seul fait mourir un million d'hommes sur le champ de bataille (avant lui Alexandre avait eu ce funeste hon- neur): Auguste ferme un instant le temple de Janus; mais il l'ouvre pour des siècles, en éta- blissant un empire électif. Quelques bons prin- 36 CONStDÉRATIOjN'S 36 CONStDÉRATIOjN'S ces laissent respirer l'état; mais la guerre ne cesse jamais, et sous l'empire du bon Titus six cent mille hommes périssent au siège de Jérusalem. La destruction des hommes opérée par les ar- mes des Romains est vraiment effrayante (i). Le Bas-Empire ne présente qu'une suite de massacres. A commencer par Constantin, quelles guerres et quelles batailles! Licinius perd vingt mille hommes à Cibalis, trente- quatre mille à Andrinople, et cent mille à Chry- sopolis. Les nations du nord commencent à s'ébranler. Les Francs, les Goths, les Huns, les Lombards, les Alains, les Vandales, etc., attaquent l'empire et le déchirent successive- ment. Attila met l'Europe à feu et à sang. Les Françaislui tuent plusdedeuxcentmillehommes près de Châlons; et les Goths, l'année suivante, lui font subir une perte encore plus considéra- ble. En moins d'un siècle, Rome est prise et saccagée trois fois; et dans une sédition qui s'é- lève à Constantinople, quarante mille person- nes sont égorgées. Les Goths s'emparent de Milan, et y tuent trois cent mille habitants, ïotila fait massacrer tous les habitants de Tivoli, et quatre-vingt-dix mille hommes au sac de Rome. Mahomet paraît; le glaive et l'alcoran (1) Montesquieu, Esprit des Loi», Ihrre XXIII, chapitre XK.
SUR LA FRANCE. 37 parcourent les deux tiers du globe. Les Sarra- sins courent de FEuphrate au Guadalqui\ir. Ils détruisent de fond en comble l'immense ville de Syracuse; ils perdent trente mille hommes près de Constantinople, dans ud seul combat naval; et Pelage leur en tue vingt mille dans une bataille de terre. Ces pertes n'étaient rien pour les Sarrasins; mais le torrent rencontre le génie des Francs dans les plaines de Tours, où le fils du premier Pépin, au milieu de trois cent mille cadavres, attache à son nom l'épilhète terrible qui le distingue encore. L'islamisme porté en Espagne, y trouve un rival indompta- ble. Jamais peut-être on ne vit plus de gloire, plus de grandeur et plus de carnage. La lutte des chrétiens et des musulmans, en Espagne, est un combat de huit cents ans. Plusieurs expéditions, et même plusieurs batailles y coû- tent vingt, trente, quarante et jusqu'à quatre- vingt mille vies.
Charlemagne monte sur le trône, et combat pendant un demi-siècle. Chaque année il dé- crète sur quelle partie de l'Europe il doit en- voyer la mort. Présent partout et partout vain- queur, il écrase des nations de fer comme César écrasait les hommes-femmes de l'Asie. Les Nor- mands commencent cette longue suite de ra- vages et de cruautés qui nous font encore frémir. L'immense héritage de Charlemagne est 38 CONSIDÉRATIONS