SigPhi · Joseph de Maistre

Considérations sur la France

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déchiré: l'ambition le couvre de sang, et le nom des Francs disparaît à la bataille de Fon- tenay. L'Italie entière est saccagée par les Sarra- sins, tandis que les Normands, les Danois et les Hongrois ravageaient la France, la Hollande, l'Angleterre, l'Allemagne et la Grèce. Les na- tions barbares s'établissent enfin et s'apprivoi- sent. Celte veine ne donne plus de sang; une autre s'ouvre à l'instant: les croisades com- mencent. L'Europe entière se précipite sur l'Asie; on ne compte plus que par myriades le nombre des victimes. Gengis-Kan et ses fils subjuguent et ravagent le globe depuis la Chine jusqu'à la Bohême. Les Français qui s'étaient croisés contre les musulmans se croisent contre les hérétiques: guerre cruelle des Albigeois. Bataille de Bouvines, où trente mille hommes perdent la vie. Cinq ans après quatre-vingt mille Sarrasins périssent au siège de Damielte. Les Guelphes et les Gibelins commencent cette lutte qui devait ensanglanter si longtemps l'Ita- lie. Le flambeau des guerres civiles s'allume en Angleterre. Vêpres siciliennes. Sous les règnes d'Edouard st de Philippe-de- Valois, la France et l'Angleterre se heurtent plus violemment que jamais, et créent une nouvelle ère de carnage. Massacre des Juifs; bataille de Poitiers; bataille de Nicopolis: le vainqueur tombe sous les coups de Tamerlan qui répète Gengis-Kan. Le duc de SUR LA FRANCE. 3g Bourgogne fait assassiner le duc d'Orléans, et commence la sanglante rivalité des deux fa- milles. Bataille d'Azincourt. Les Hussites met- tent à feu et à sang une grande partie de l'Alle- magne. Mahomet II règne et combat trente ans. L'Angleterre, repoussée dans ses limites, se déchire de ses propres mains. Les maisons d'Yorck et de Lancastre la baignent dans le sang. L'héritière de Bourgogne porte ses états dans la maison d'Autriche; et dans ce contrat de mariage, il est écrit que les hommes s'égor- geront pendant trois siècles, de la Baltique à la 3Iédiierranée. Découverte du Nouveau-Monde: c'est l'arrêt de mort de trois millions d'Indiens. Charles V et François Ier paraissent sur le théâ- tre du monde: chaque page de leur histoire est rouge de sang humain. Règne de Soliman; bataille de Mohatz; siège de Vienne; siège de Malte, etc. Mais c'est de l'ombre d'un cloître que sort un des plus grands fléaux du genre hu- main. Luther parait; Calvin le suit. Guerre des paysans; guerre de trente ans; guerre civile de France; massacre des Pays-Bas; massacre d ''Ir- lande; massacre des Cévennes; journée de la St.-Barlhélemi; meurtre de Henri III, de Hen- ri IV, de Marie-Stuart, de Charles Ier; et de nos jours enfin la révolution française, qui part de la même source.

Je ne pousserai pas plus loin cet épouvantaf{0 COBSIDÉRA-TIOWS ble tableau: notre siècle et celui qui l'a précédé sont trop connus. Qu'on remonte jusqu'au ber- ceau des nations; qu'on descende jusqu'à nos jours; qu'on examine les peuples dans toutes les positions possibles, depuis l'état de barba- rie jusqu'à celui de civilisation la plus raffinée; toujours on trouvera la guerre. Par cette cause, qui est la principale, et par toutes celles qui s'y joignent, l'effusion du sang humain n'est jamais suspendue dans l'univers: tantôt elle est moins forte sur une plus grande surface, et tantôt plus abondante sur une surface moins étendue; en sorte qu'elle est à peu près constante. Mais de temps en temps il arrive des événements extraordinaires qui l'augmentent prodigieuse- ment, comme les guerres puniques, les trium- virats, les victoires de César, l'irruption des barbares, les croisades, les guerres de religion, la succession d'Espagne, la révolution fran- çaise, etc. Si l'on avait des tables de massacres comme on a des tables météorologiques, qui sait si l'on n'en découvrirait point la loi au bout de quelques siècles d'observation (i)?

(1) Il eonsle, par exemple, du rapport fait par le chirurgien en chef des armées de S. M. I., que sur deux cent cinquante mille hommes employés par l'empereur Joseph II contre les Turcs, depuis le 1er juin 1788 jusqu'au i*r mai 'l 789, il en était péri trente-trois saille cinq cent quarante -trois par les maladies, et quatre -ving« SUR LA FRANCE. Zjl Buffon a fort bien prouvé qu'une grande partie des animaux est destinée à mourir de mort vio- lente. 11 aurait pu, suivant les apparences, étendre sa démonstration à l'homme; mais on peut s'en rapporter aux faits.

Il y a lieu de douter, au reste, que cette des- truction violente soit, en général, un aussi grand mal qu'on le croit: du moins, c'est un de ces maux qui entrent dans un ordre de choses où tout est violent et contre nature, et qui produisent des compensations. D'abord lorsque l'âme humaine a perdu son ressort par la mollesse, l'incrédulité et les vices gangreneux qui suivent l'excès de la civilisation, elle ne peut être retrempée que dans le sang. Il n'est pas aisé, à beaucoup près, d'expliquer pour- quoi la guerre produit des effets différents, sui- vant les différentes circonstances. Ce qu'on voit assez clairement, c'est que le genre humain peut être considéré comme un arbre qu'une main invisible taille sans relâche, et qui gagne souvent à cette opération. A la vérité, si l'on mille par le fer. (Gazette nationale et étrangère dt 1790, n° 34.) Et l'on voit, par un calcul approximatif fait en Allemagne, que la guerre actuelle avait déjà coûté, au mois d'octobre 1795, un milliéo d'hommes à la France, et cinq cent mille aux puissances coalisée*. ( Extrait d'un ouvrage périodique allemand, datis le Courrier de Franc ■ 42 C0NSIDÉRA.TION3 42 C0NSIDÉRA.TION3 touche le tronc, ou si Ton coupe en téta de saule, l'arbre peut périr; mais qui connaît les limites pour l'arbre humain? Ce que nous sa- vons, c'est que l'extrême carnage s'allie souvent avec l'extrême population, comme on l'a vu surtout dans les anciennes républiques grec- ques, et en Espagne sous la domination des Arabes (i). Les lieux communs sur la guerre ne signifient rien: il ne faut pas être fort habile pour savoir que plus on tue d'hommes, et moins il en reste dans le moment; comme il est vrai que plus on coupe de branches, et moins il en reste sur l'arbre; mais ce sont les suites de l'opération qu'il faut considérer. Or, en suivant toujours la même comparaison, on peut obser- ver que le jardinier habile dirige moins la taille à la végétation absolue qu'à la fructification de l'arbre: ce sont des fruits, et non du bois et des feuilles, qu'il demande à la plante. Or les véritables fruits de la nature humaine, les arts, (es sciences, les grandes entreprises, les hautes conceptions, les vertus mâles, tiennent surtout (1) L'Espagne, à cette époque, a contenu jusqu'à quarante millions d'habitants; aujourd'hui elle n'en a que dix. — Autrejois la Grèce ftorissait au sein des plus cruelles guerres; le sang y coulait à flots, et tout le pays était couvert d'hommes. Il semblait, dit Machiavel, qu'au milieu des meurtres, des proscriptions, des guerres civiles, notre répu- blique en devint plus puissante, etc. Rousseau, Contrat social, liv. III, cliap. X.

SUR LA FRANCE. 43 à l'état de guerre. On sait que les nations ne parviennent jamais au plus haut point de gran- deur dont elles sont susceptibles, qu'après de longues et sanglantes guerres. Ainsi le point rayonnant pour les Grecs fut l'époque terrible de la guerre du Péloponèse; le siècle d'Auguste suivit immédiatement la guerre civile et les proscriptions; le génie français fut dégrossi par la Ligue et poli par la Fronde: tous les grands hommes du siècle de la reine Anne naquirent au milieu des commotions politiques. En un mot, on dirait que le sang est l'engrais de cette plante qu'on appelle génie.

Je ne sais si l'on se comprend bien, lors- qu'on dit que les arts sont amis de la paix, li faudrait au moins s'expliquer, et circonscrire la proposition; car je ne vois rien de moins paci- fique que les siècles d'Alexandre et de Périclès, d'Auguste, de Léon X et de François 1er, de Louis XIV et de la reine Anne.

Serait-il possible que l'effusion du sang hu- main n'eût pas une grande cause et de grands e Jets? Qu'on y réfléchisse: l'histoire et la fable, les découvertes de la physiologie moderne, et les traditions antiques, se réunissent pour fournir des matériaux à ces méditations. Il ne serait pas plus honteux de tâtonner sur ce point que sur mille autres plus étrangers à l'homme.

44 CONSIDÉRATIONS Tonnons cependant contre la guerre, et lâ- chons d'en dégoûter les souverains; mais ne donnons pas dans les rêves de Condorcet, de ce philosophe si cher à la révolution, qui employa sa vie à préparer le malheur de la génération présente, léguant bénignement la perfection à nos neveux. Il n'y a qu'un moyen de comprimer le fléau de la guerre, c'est de comprimer les dé- sordres qui amènent cette terrible purification.

Dans la tragédie grecque d'Oreste, Hélène, Fun des personnages de la pièce, est soustraite par les dieux au juste ressentiment des Grecs, et placée dans le ciel à côté de ses deux frères, pour être avec eux un signe de salut aux navi- gateurs. Apollon paraît pour justifier cette étran- ge apothéose (i). La beauté d'Hélène, dit-il, ne fut qu'un instrument dont les dieux se servirent pour mettre aux prises les Grecs et les Troyens, et faire couler leur sang, afin ^fétancher (2) sur la terre l'iniquité des hommes devenus trop nom- breux (3).

Apollon parlait fort bien. Ce sont les hommes qui assemblent les nuages, et ils se plaignent ensuite des tempêtes.

(i) Digmts vindice nodus. Hor. A. P. 191, SUR LA FRANCE. l\ 5 Ce* le courroux des rois qui fait armer la terre, Cest le courroux des cieux qui fait anaer les rois.

Je sens bien que, dans toutes ces considéra- tions, nous sommes continuellement assaillis parle tableau si fatigant des innocents qui pé- rissent avec les coupables. Mais, sans nous en- foncer dans cette question qui tient à tout ce qu'il y a de plus profond, on peut la considérer seulement dans son rapport avec le dogme uni- versel, et aussi ancien que le monde, de la ré- versibilité des douleurs de l'innocence au pro/U des coupables.

Ce fut de ce dogme, ce me semble, que les anciens dérivèrent l'usage des sacrifices qu'ils pratiquèrent dans tout l'univers, et qu'ils ju- geaient utiles non-seulement aux vivants, mais encore aux morts (1): usage typique que l'habi- tude nous fait envisager sans étonnement, mais dont il n'est pas moins difficile d'atteindre la racine.

Les dévouements, si fameux dans l'antiquité, tenaient encore au même dogme. Decius avait (1) Ils sacrifiaient, au pied de la lettre, pour le repot des âmes; et tes sacrifices, dit Platon, sont d'une grande efficace, à ce que disent des villes entières, et les poètes enfants des dieux, et les prophètes inspires par les dieux. Plato, de RejxibUca, lib. U, 46 CONSIDÉRATIONS la/o* que Je sacrifice de sa vie serait accepte par la Divinité., et qu'il pouvait faire équilibre à tous les maux qui menaçaient sa patrie (1).

Le christianisme est venu consacrer ce dog- me, qui est infiniment naturel à l'homme, quoi- qu'il paraisse difficile d'y arriver par le raison- nement.

Ainsi, il peut y avoir eu dans le cœur de Louis XVI, dans celui de la céleste Elisabeth, tel mouvement, telle acceptation capable de sau- ver la France.

On demande quelquefois à quoi servent ces austérités terribles, pratiquées par certains or- dres religieux, et qui sont aussi des dévoue- ments; autant vaudrait précisément demander à quoi sert le christianisme, puisqu'il repose tout entier sur ce même dogme agrandi, de l'innocence payant pour le crime.

L'autorité qui approuve ces ordres, choisit quelques hommes, et les isole du monde pour en faire des conducteurs.

Il n'y a que violence dans l'univers; mais nous sommes gâtés par la philosophie moderne, qui a dit que tout est bien, tandis que le mal a tout souillé, et que, dans un sens très-vrai, tout est (1) Piacalum omnis deonim ira». — Omnes minas pcriculaquc ab dits, superis infcrhque in se union vertiU Tit. l*T. VIII. 9 et 10.

SrR LA FRANCE. 4?

mal, puisque rien n'est à sa place. La note to- nique du système de notre création ayant baissé, toutes les autres ont baissé proportionnelle- ment, suivant les règles de l'harmonie. Tous les êtres gémissent (1) et tendent, avec effort et dou- leur, vers un autre ordre de choses.

Les spectateurs des grandes calamités humai- nes sont conduits surtout à ces tristes médita- tions; mais gardons-nous de perdre courage: il n'y a point de châtiment qui ne purifie; il n'y a point de désordre que I'amour éternel ne tourne contre le principe du mal. Il est doux, au milieu du renversement général, de pres- sentir les plans de la Divinité. Jamais nous ne verrons tout pendant notre voyage, et souvent nous nous tromperons; mais dans toutes les sciences possibles, excepté les sciences exactes, ne sommes-nous pas réduits à conjecturer? Et si nos conjectures sont plausibles, si elles ont pour elles l'analogie, si elles s'appuient sur des idées universelles, si surtout elles sont conso- lantes et propres à nous rendre meilleurs, que leur manque-t-il? Si elles ne sont pas vraies, (I) Saint Paul aux Romains, Vm. 22 et suiv.

Le système de la Pnlingéuéie de Charles Bonnet a quelques poiaU de contact avec ce texte de saint Paul; mais cette idée ne l'a pas con- duit à celle d'une dégrade *-on antérieure: elles s'accordent cependant fort bien.

43 CONSIDÉRATIONS elles sont bonnes; ou plutôt, puisqu'elles sont bonnes, ne sont-elles pas vraies?

Après avoir envisagé la révolution française sous un point de vue purement moral, je tour- nerai mes conjectures sur la politique, sans ou- blier cependant l'objet principal de mon ou- vrage.

6UR LA. FRANCE. 49 CHAPITRE IV, la république française peul-elle durer f Il vaudrait mieux faire cette autre question; La république peut- elle exister? On le suppose, mais c'est aller trop vite, et la question préalable semble très-fondée; car la nature et l'histoire se réunissent pour établir qu'une grande ré- publique indivisible est une chose impossible. Un petit nombre de républicains renfermés dans les murs d'une ville, peuvent sans doute avoir des millions de sujets: ce fut le cas de Rome; mais il ne peut exister une grande na- tion libre sous un gouvernement républicain. La chose est si claire d'elle-même, que la théo- rie pourrait se passer de l'expérience; mais l'ex- périence, qui décide toutes les questions en politique comme en physique, est ici parfaite- ment d'accord avec la théorie.

Qu'a-t-on pu dire aux Français pour les en- gager à croire à la république de vingt-quatre millions d'hommes? Deux choses seulement j 3 SO CONSIDÉRATIONS 'i° Rien n'empêche qu'on ne voie ce qu'on n'a jamais vu; i° la découverte du système repré-^ sentatif rend possible pour nous ce qui ne l'était pas pour nos devanciers. Examinons la force de ces deux arguments.

Si l'on nous disait qu'un dé, jeté cent millions de fois, n'a jamais présenté, en se reposant, oue cinq nombres, 1, i, 3, 4 et 5, pourrions-nous croire que le 6 se trouve sur l'une des faces? Non, sans doute; et il nous serait démontré, comme si nous l'avions vu, qu'une des six faces est blanche, ou que l'un des nombres est répété.

Eh bien, parcourons l'histoire; nous y ver- rons ce qu'on appelle la Fortune, jetant le dé sans relâche depuis quatre mille ans: a-t-elle jamais amené grande république? Non. Donc ce nombre n'était point sur le dé.

Si le monde avait vu successivement de nou- veaux gouvernements, nous n'aurions nul droit d'affirmer que telle ou telle forme est impossi- ble, parce qu'on ne Fa jamais vue; mais il en est tout autrement: on a vu toujours la monar- chie et quelquefois la république. Si l'on veut ensuite se jeter dans les sous-divisions, on peut appeler démocratie le gouvernement où la masse exerce la souveraineté, et aristocratie celui où la souveraineté appartient à un nombre plus ou moins restreint de familles privilégiées.

Et tout est dit, SUR L.\ FRANCE. Ol La comparaison du dé est donc parfaitement exacte: les mêmes nombres étant toujours sor- tis du cornet de la fortune, nous sommes auto- risés, par la théorie des probabilités, à soutenir qu'il n'y en a pas d'autres.

JNe confondons point les essences des choses avec leurs modifications: les premières sont inaltérables et reviennent toujours; les secon- des changent et varient un peu le spectacle, du moins pour la multitude; car tout œil exercé pénètre aisément l'habit variable dont l'éter- nelle nature s'enveloppe suivant les temps et les lieux.

Qu'y a-t-il, par exemple, de particulier et de nouveau dans les trois pouvoirs qui constituent le gouvernement d'Angleterre? les noms de Pairs et celui de Communes, la robe des Lords, etc. Mais les trois pouvoirs considérés d'une manière abstraite, se trouvent partout où se trouve la liberté sage et durable; on les trouve surtout à Sparte, où le gouvernement, avant Lycurgue, estoit toujours en branle, inclinant tantost à tyrannie, quand les roi/s y avoyent trop de puissance, et tantost à. confusion popu- laire, quand le commun peuple venoit à y usur- per trop dauthorité. Mais Lycurgue mit entre deux le sénat, qui fut, ainsi que dit Platon, un contre-poids salutaire...et une forte barrière te- nant les deux extrémités en égale balance, cl 5a CONSIDÉRATIONS donnant pied ferme et asseuré à V estât de la chose publique, pour ce que les sénateurs...se rengeoyent aucune/ois du costédesroys tant que besoing estoit pour résister à la témérité' popu- laire: et au contraire aussi fortifioyenl aucune-* fois la partie du peuple à l encontre 4es roys > pour les garder qu'ils n'usurpassent une puissance tyrannique (i).

Ainsi, il n'y arien de nouveau, et la grande république est impossible, parce qu'il n'y a jamais eu de grande république.

Quant au système représentatif qu'on croit capable de résoudre le problème, je me sens entraîné dans une discrétion qu'on voudra bien me pardonner.

Commençons par remarquer que ce système n'est point du tout une découverte moderne, mais une production, ou, pour mieux dire, une pièce du gouvernement féodal, lorsqu'il fut par- venu à ce point de maturité et d'équilibre qui le rendit, à tout prendre, ce qi^on a vu de plus parfait dans l'univers (a).

L'autorité royale, ayant formé les communes, les appela dans les assemblées nationales; elles ne pouvaient y paraître que par leurs fl) Plutarqne, Vie de Lycurgue, traduct. d'Amjot. (2) Je ne crois pas qu'il y ait eu sur la terre de gouvernement si bien w.m'rç, etç, Montesquieu, Esprit des Iâ»s, ty» XI* cnap. VIII.

SUR LA FRANCE. 53 mandataires: de là le système représentatif.

Pour le dire en passant, il en fut de même du jugement parjurés. La hiérarchie des mou- vances appelait les vassaux du même ordre dans la cour de leurs suzerains respectifs; de là na- quit la maxime que tout homme devait être jugé par ses pairs (Pares curlîs) (i): maxime que les Anglais ont retenue dans toute sa latitude, et qu'ils ont fait suivre à sa cause génératrice; au lieu que les Français, moins tenaces, ou cé- dant peut-être à des circonstances invincibles, n'en ont pas tiré le même parti.

Il faudrait être bien incapable de pénétrer ce que Bacon appelait interiora rerum, pour imaginer que les hommes ont pu s'élever par un raisonnement antérieur à de pareilles insti- tutions, et qu'elles peuvent être le fruit d'une délibération.

Au reste, la représentation nationale n'est point particulière à l'Angleterre: elle se trouve dans toutes les monarchies de l'Europe; mais elle est vivante dans la Grande-Bretagne; ail- leurs, elle est morte ou elle dort; et il n'entre point dans le plan de ce petit ouvrage d'exami- ner si c'est pour le malheur de l'humanité qu'elle a été suspendue, et s'il conviendrait de (1) Voyez le litre de* Fiefs, à la suite du Droit Rwnair, $4 considérations se rapprocher des formes anciennes. Il suffit d'observer, d'après l'histoire, i° qu'en Angle- terre, où la représentation nationale a obtenu et retenu plus de force que partout ailleurs, il n'en est pas question avant le milieu du trei- zième siècle (i) j a0 qu'elle ne fut point une in- vention, ni l'effet d'une délibération, ni le ré- sultat de l'action du peuple usant de ses droits antiques; mais qu'un soldat ambitieux, pour satisfaire ses vues particulières, créa réellement la balance des trois pouvoirs après la bataille de Lewes, sans savoir ce qu'il faisait, comme il arrive toujours; 3° que non-seulement la con- vocation des communes dans le conseil natio- nal fut une concession du monarque, mais que, dans le principe, le roi nommait les re- présentants des provinces, cités et bourgs; 4° qu'après même que les communes se furent arrogé le droit de députer au parlement, pen- dant le voyage d'Edouard 1er en Palestine, elles y eurent seulement voix consultative; qu'elles présentaient leurs doléances comme les états- généraux de France, et que la formule des con- (1) Les démocrates d'Angleterre ont tâché de remonter beaucoup plus haut les droits des communes, et ils ont vu le peuple jusque dans les fameux Wittenacemots; mais il a fallu abandonner de bonne grâce une thèse insoutenable. Hlme, tomeï. Append. I,pag. 144. Append. II, pag. 407. Edit. in-4°. London, Millar, 1762.

SUR LA. FRANCE. 5X cessions émanant du trône ensuite de leurs pétitions, était constamment accordé par le roi et les seigneurs spirituels et temporels, aux hum- bles prières des communes; enfin, que la puis- sance co-législative attribuée à la chambre des communes, est encore bien jeune, puisqu'elle remonte à peine au milieu du quinzième siècle.

Si l'on entend donc par ce mot de représen- tation nationale, un certain nombre de repré- sentants envoyés par certains hommes, pris dans certaines villes ou bourgs, en vertu d'une ancienne concession du souverain, il ne faut pas disputer sur les mots, ce gouvernement existe, et c'est celui d'Angleterre.

Mais si l'on veut que tout le peuple soil re- présenté, qu'il ne puisse l'être qu'en vertu d'un mandat (i), et que tout citoyen soit habile à donner ou à recevoir de ces mandats, à quel- ques exceptions près, physiquement et morale ment inévitables; et si l'on prétend encore joindre à un tel ordre de choses l'abolition df (1) On suppose assez souvent, par mauvaise foi ou par inattentk a que le mandataire seul peut être représentant: c'est une erreur. Totu les Jours, dans les tribunaux, l'enfant, le fou et l'absent sont repré- sentés par des hommes qui ne tiennent leur mandat que de la loi: or le peuple réunit éminemment ces trois qualités; car il est toujours en- fant, toujours fou et toujours absent. Pourquoi donc ses tuteurs ne pourraient-ils se passer de ces mandai*?

56 C0NS1DÉKATI0JSS toute distinction et fonction héréditaire, cette représentation est une chose qu'on n'a jamais vue, et qui ne réussira jamais.

On nous cite l'Amérique; je ne connais rien de si impatientant que les louanges décernées à cet enfant au maillot: laissez-le grandir.

Mais pour mettre toute la clarté possible dans cette discussion, il faut remarquer que les fau- teurs de la république française ne sont pas te- nus seulement de prouver que la représentation perfectionnée, comme disent les novateurs, est possible et bonne, mais encore que le peuple, par ce moyen, peut retenir sa souveraineté (comme ils disent encore) et former, dans sa totalité, une république. C'est le nœud de la question; car si la république est dans la capi- tale, et que le reste de la France soit sujet de la république, ce n'est pas le compte du peuple souverain.

La commission, chargée en dernier lieu de présenter un mode pour le renouvellement du tiers, porte le nombre des Français à trente mil- lions. Accordons ce nombre, et supposons que la France garde ses conquêtes. Chaque année, aux termes de la constitution, deux cent cin- quante personnes sortant du corps législatif seront remplacées par deux cent cinquante au- tres. Il s'ensuit que si les quinze millions de mâles que suppose cette population étaient SUR LA. FRANCE. 9f SUR LA. FRANCE. 9f immortels, "habiles à la représentation et nom- més par ordre, invariablement, chaque Fran- çais viendrait exercer à son tour la souverai- neté nationale tous les soixante mille ans (i).

Mais comme on ne laisse pas que de mourir de temps en temps dans un tel intervalle; que d'ailleurs on peut répéter les élections sur les mêmes tètes, et qu'une foule d'individus, de par la nature et le bon sens, seront toujours inhabiles à la représentation nationale, l'ima- gination est effrayée du nombre prodigieux de souverains condamnés à mourir sans avoir régné.

Rousseau a soutenu que la volonté nationale ne peut être déléguée; on est libre de dire oui et non, et de disputer mille ans sur ces ques- tions de collège. Mais ce qu'il y a de sûr, c'est que le système représentatif exclut directement l'exercice de la souveraineté, surtout dans le système français, où les droits du peuple se bornent à nommer ceux qui nomment; où non- seulement il ne peut donner de mandats spé- ciaux à ses représentants, mais où la loi prend soin de briser toute relation entre eux et leurs provinces respectives, en les avertissant quils (1) Je ne tiens point compte des cinq places de Directeurs. A cet «gard, la chance est si petite, qu'elle peut être «oasidérée coiuiws •éro.

S* CONSIDÉRATIONS ne sont point envoyés par ceux qui les ont en- voyés, mais parla nation; grand mot infini- ment commode, parce qu'on en fait ce qu'on veut. En un mot, il n'est pas possible d'ima- giner une législation mieux calculée pour anéantir les droits du peuple. Il avait donc bien raison, ce vil conspirateur jacobin, lorsqu'il disait rondement dans un interrogatoire judi- ciaire: Je crois le gouvernement actuel usurpa • teur de l'autorité, violateur de tous les droits du peuple qu'il a réduit au plus déplorable escla- vage. Cest l'affreux système du bonheur dun petit nombre, fondé sur l'oppression de la masse. Le peuple est tellement emmuselé, telle- ment environné de chaînes par ce gouvernement aristocratique, qu'il lui devient plus difficile que jamais de les briser f,").

Eh! qu'importe à la nation le vain honneur de la représentation, dont elle se mêle si indi- rectement, et auquel des milliards d'individus ne parviendront jamais? la souveraineté et le gouvernement lui sont-ils moins étrangers?