6° Plus on écrit, et plus l'institution est fai- ble, la raison en est claire. Les lois ne sont que des déclarations de droits, et les droits ne sont déclarés que lorsquHls sont attaqués; en sorte que la multiplicité des lois constitutionnelles (1) Le sage Hume a souvent fait celte remarque. Je ne citerai que le passage suivant: Cest ce point de la constitution anglaise ( le droit de remontrance) qu'il est très-difficile, ou, pour mieux dire, impos- able de régler par des lois: il doit être dirigé par certaines idées dé- licates d'a-propos et de décence, plutôt que par l'exactitude des lois et des ordonnances. Hume, Ilist. d'Angl., Charles I, cliap. Lin, note B. Thomas Payne est d'un autre avis, comme on sait. Il prétend qu'une constitution n'existe pas lorsqu'on ne peut la mettre dans a poche.
SUR LA FR.VXCE. 83 écrites ne prouve que la multiplicité des chocs et le danger d'une destruction.
Voilà pourquoi l'institution la plus vigou- reuse de l'antiquité profane fut celle de Lacédé- mone, où l'on n'écrivit rien.
70 Nulle nation ne peut se donner la liberté si elle ne l'a pas (i). Lorsqu'elle commence à réfléchir sur elle-même, ses lois sont faites. L'influence humaine ne s'étend pas au delà du développement des droits existants, mais qui étaient méconnus ou contestés. Si des impru- dents franchissent ces limites par des réformes téméraires, la nation perd ce qu'elle avait,- sans atteindre ce qu'elle veut. De là résulte la néces- sité de n'innover que très-rarement, et toujours avec mesure et tremblement.
8° Lorsque la Providence a décrété la forma- tion plus rapide d'une constitution politique, il parait un homme revêtu d'une puissance in- définissable: il parle, et il se fait obéir; mais ces hommes merveilleux n'appartiennent peut- être qu'au monde antique et à la jeunesse des nations. Quoi qu'il en soit, voici le caractère distinctif de ces législateurs par excellence. Ils sont rois, ou éminemment nobles: à cet égard, (1) Un populo uso a vivere soîto m principe, u per qtialcht «m- dente divenla libero, cou dijjicultà manlicne la Ubcrlà, SJadiaTci, Discorsi sopra Tito Iivio, lib. I, cap. XVI. _^ 84 CONSIDÉRATIONS il n'y a, et il ne peut y avoir aucune exception. Ce fut par ce côté que pécha l'institution de Solon, la plus fragile de l'antiquité (i). Les beaux jours d'Athènes, qui ne firent que pas- ser (2), furent encore interrompus par des con- quêtes et par des tyrannies; et Solon même vit les Pisistratides.
90 Ces législateurs même avec leur puissance extraordinaire ne font jamais que rassembler des éléments préexistants dans les coutumes et le caractère des peuples; mais ce rassemble- ment, cette formation rapide, qui tiennent de la création, ne s'exécutent qu'au nom de la Di- vinité. La politique et la religion se fondent en- semble: on distingue à peine le législateur du prêtre; et ses institutions publiques consistent principalement en cérémonies et vacations reli- gieuses (3).
(1) Piutarque a fort bien vu cette vérité. Solon, dit-il, ne peut parvenir à maintenir longuement une cité en union et concorde...pour ce qu'il était né de race populaire, et n'était pas des plus riches de sa ville, ains des moyens bourgeois seulement. Vie de Solon, trad. d'Amyot.
(2) Hœc extrema fuit œlas imperatorum Atheniensium, IphicratU, Chabriœ, Timothei: neque posl illorum obitum quisquam dux in illâ urbe fuit dignus memoriâ. Corn. Nep. Vit. Timolh., cap. IV. De la bataille de Marathon à celle de Leucade, gagnée par Timothée, fl s'écoula 114 ans. C'est le diapason de la gloire d'Atliène»,; fô Hutarcjue, vie de Is'uma, srn la fra.vœ. 85 io* La liberté, dans un sens, fut toujours un don des rois; car toutes les nations libres furent constituées par des rois. C'est la règle générale, et les exceptions qu'on pourrait indiquer, ren- treraient dans la règle, si elles étaient discu- tées (i).
ii° Jamais il n'exista de nation libre, qui n'eût dans sa constitution naturelle des germes de liberté aussi anciens qu'elle; et jamais os. tion ne tenta efficacement de développer, par ses lois fondamentales écrites, d'autres droits que ceux qui existaient dans sa constitution naturelle.
i2° Une assemblée quelconque d'hommes ne peut constituer une nation; et même celte en- treprise excède en folie ce que tous les Bedlams de l'univers peuvent enfanter de plus absurde et de plus extravagant (2).
Prouver en détail cette proposition, après ce que j'ai dit, serait, cerne semble, manquer de respect à ceux qui savent, et faire trop d'hon- neur à ceux qui ne savent pas.
(1) Neque ambigitur qiùn Erutus idem, qui tanthm glorice, tu- perbo exacto rege, mentit, pessimo publico id facturusfucrit, si liber- talis immatures cupidine priorum rcgvm alicui regnum cxtorsisscl, etc. Tit. Liv. IT, 1. Le passage entier al très-digne d'être médité.
(2) E necessario cfiè uno solo sia quello che dia il modo, e dclla cui mente dipenda qualunque simile ordinazione. Machiavel, Disc iopr. Tit. Liv., lib. I, cap. IX.
86 CONSIDERATIONS i3* J'ai parlé d'un caractère principal des véritables législateurs; en voici un autre qui est très-remarquable, et sur lequel il serait aisé de faire un livre. C'est qu'ils ne sont jamais ce qu'on appelle des savants, qu'ils n'écrivent point, qu'ils agissent par instinct et par impul- sion, plus que par raisonnement, et qu'ils n'ont d'autre instrument pour agir, qu'une cer- taine force morale qui plie les volonté comme le vent courbe une moisson.
En montrant que cette observation n'est que le corollaire d'une vérité générale de la plus haute importance, je pourrais dire des choses intéressantes, mais je crains de m'égarer: j'aime mieux supprimer les intermédiaires, et courir aux résultats.
Il y a entre la politique théorique et la légis- lation constituante la même différence qui existe entre la poétique et la poésie. L'illustre Montesquieu est à Lycurgue, dans l'échelle gé- nérale des esprits, ce que Balteux est à Homère ou à Racine.
Il y a plus: ces deux talents s'excluent posi- tivement, comme on l'a vu par l'exemple de Locke, qui broncha lourdement lorsqu'il s'a- visa de vouloir donner des lois aux Améri- cains.
J'ai vu un grand amateur de la république se lamenter sérieusement de ce que les Frau- SUR LA JFHASCE. è"] çais n'avaient pas aperçu dans les œuvres de Hume la pièce intitulée: Plan d'une république parfaite. — O cœcas hominum mentes! Si vous voyez un homme ordinaire qui ait du bou sens, mais qui n'ait jamais donné, dans aucun genre, aucun signe extérieur de supériorité, cependant vous ne pouvez pas assurer qu'il ne peut être législateur. Il n'y a aucune raison de dire oui ou non; mais s'agit-il de Bacon, de Locke, de Montesquieu, etc., dites non, sans balancer; car le talent qu'il a prouve qu'il n'a pas l'autre (1).
L'application des principes que je viens d'ex- poser à la constitution française, se présente naturellement; mais il est bon de l'envisager sous un point de vue particulier.
Les plus grands ennemis de la révolution française doivent convenir, avec franchise, que la commission des onze qui a produit la der- nière constitution, a, suivant toutes les appa- rences, plus d'esprit que son ouvrage, et qu'elle a fait peut-être tout ce qu'elle pouvait faire. Elle disposait de matériaux rebelles, qui ne lui permettaient pas de suivre les principes; et la (1) Plutarque, Zenon, Chrysippe, ont fait des livres; mais Ly- eargue fit des actes. (Pixtauqce, Vie de Lycurgue. ) Il n'y a pas unt seule idée saine en morale et en politique qui ait échappé au boa •eus i!o PIu:ai\jue.
88 COJYSIDKIlATIÛtfS division seule des pouvoirs, quoiqu'ils ne soient divisés que par une muraille (i), est cependant une belle victoire remportée sur les préjugés du moment.
Mais, il ne s'agit que du mérite intrinsèque de la constitution. 11 n'entre pas dans mon plan de rechercher les défauts particuliers qui nous assurent qu'elle peut durer; d'ailleurs, tout a été dit sur ce point. J'indiquerai seule- ment l'erreur de théorie qui a servi de base à cette constitution, et qui a égaré les Français depuis le premier instant de leur révolution.
La constitution de 1795, tout comme ses aînées, est faite pour V homme. Or, il n'y a point d'homme dans le monde. J'ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes, etc.; je sais même, grâces à Montesquieu, qu on peut être Persan: mais quant à Xhommey je déclare ne Tavoir rencontré de ma vie; s'il existe, c'est bien à mon insu.
Y a-t-il une seule contrée de l'univers où Ton ne puisse trouver un conseil des Cinq-Cents, un conseil des Anciens et cinq Directeurs? Cette constitution peut être présentée à toutes les associations humaines, depuis la Chine jusqu'à (1) En aucun cas, les deux Conseils ne périrent se réunir dam «ne même salle. Constit. de 170Ô, lit. V, art. 60.
SUR LA. FRAJNCE. 89 Genève. Mais une constitution qui est faite pour toutes les nations, n'est faitepouraucune: c'est une pure abstraction, une œuvre scolas- tique faite pour exercer l'esprit d'après une hypothèse idéale, et qu'il faut adresser à Y hom- me, dans les espaces imaginaires où il habite.
Qu'est-ce qu'une constitution? n'est-ce pas la solution du problème suivant?
Etant données la population, les mœurs, la religion, la situation géographique, les relations politiques, les richesses, les bonnes et les mau- vaises qualités d'une certaine nation, t/vuver les lois qui lui conviennent.
Or, ce problème n'est pas seulement ahordê* dans la constitution de 1795, qui n'a pensé qu'à Yhomme.
Toutes les raisons imaginables se réunissent donc pour établir que le sceau divin n'est pas sur cet ouvrage.- — Ce n'est qu'un thème.
Aussi, déjà dans ce moment, combien de si- gnes de destruction!
90 CONSIDÉRATIONS CHAPITRE VII.
Signe* de nullité dans le Gouvernement françau.
Le législateur ressemble au Créateur; il ne travaille pas toujours; il enfante, et puis il se repose. Toute législation vraie a son sabbat, et l'intermittence est son caractère distinctif; en sorte qu'Ovide a énoncé une vérité du premier ordre, lorsqu'il a dit; Quod caret alterna requie durcMe non est} Si la perfection était l'apanage de la nature humaine, chaque législateur ne parlerait qu'une fois: mais, quoique toutes nos œuvres soient imparfaites, et qu'à mesure que les in- stitutions politiques se vicient, le souverain soit obligé de venir à leur secours par de nou- velles lois, cependant la législation humaine se rapproche de son modèle par cette intermit- tence dont je parlais tout à l'heure. Son repos l'honore autant que son action primitive: plus SCR LA FRANCE. QI elle agit, et plus son œuvre est humaine, c'est- à-dire, fragile.
Voyez les travaux des trois assemblées na- tionales de France; quel nombre prodigieux de lois! Depuis le Ier juillet 1789 jusqu'au mois d'octobre 1791, l'assemblée nationale en L'assemblée législative en a fait, en onze mois et demi. 1*712 La Convention nal'onale, depuis lepremier jour de la république jus- qu'au 4 brumaire an 4e (26 octo- bre 1795), en a fait en 57 mois.. 11,210 Je doute que les trois races des rois de France aient enfanté une collection de cette force. Lorsqu'on réfléchit sur ce nombre in- fini de lois, on éprouve successivement deux sentiments bien différents: le premier est ce- lui de l'admiration, ou du moins de l'étonne- ment; on s'étonne, avec M. Burke, que cette (1) Ce calcul, qui a été fait en France, est rappelé dans une ga- «ette étrangère du mois de février 1796. Ce nombre de 15,479 en moins de six ans me paraissait déjà fort honnête, lorsque j'ai retrouvé dans mes tablettes l'assertion d'un très-aimable journaliste qui veut ab- solument, dans une de ses feuilles scintillantes (Quotidienne du 50 no- vembre 1796, n° 218^, que la république française possède deux ■Billions et quelques centaines de mille loù imprimées, et dix-huit eentmille qui nelesont pas. — Pour moi, j'v consens.
9* CONSIDÉRATIONS nation, dont la légèreté est un proverbe, ait produit des travailleurs aussi obstinés. L'édi- fice de ces lois est une œuvre atlantique dont l'aspect étourdit. Mais l'étonnement se change tout à coup en pitié, lorsqu'on songe à la nul- lité de ces lois; et l'on ne voit plus que des en- fants qui se font tuer pour élever un grand édifice de cartes. ' Pourquoi tant de lois? C'est parce qu'il n'y a point de législateur.
Qu'ont fait les prétendus législateurs depuis six ans? Rien; car détruire n'est \>as faire.
On ne peut se lasser de contempler le spec- tacle incroyable d'une nation qui se donne trois constitutions en cinq ans. Nul législateur n'a tâtonné; il dit fiai à sa manière, et la machine va. Malgré les différents efforts que les trois as- semblées ont faits dans ce genre, tout est allé de mal en pis, puisque l'assentiment de la na- tion a constamment manqué de plus en plus à l'ouvrage des législateurs.
Certainement, la constitution de 1791 fut un beau monument de folie; cependant, il faut l'avouer, il avait passionné les Français; et c'est de bon cœur, quoique très-follement, que la majorité de la nation prêta serment à la na- tion, à la loi et au roi. Les Français s'engouè- rent même de cette constitution au point que, longtemps après qu'il n'en fut plus question, SUR LA FRANCE. 93 c'était un discours assez commun parmi eux, que pour revenir à la véritable monarchie, // fallait passer par la constitution de 1791. C'é- tait dire, au fond, que pour revenir d'Asie en Europe, il fallait passer par la lune; mais je ne parle que du fait (1).
La constitution de Condorcet n'a jamais été mise à l'épreuve, et n'en valait pas la peine; celle qui lui fut préférée, ouvrage de quelques coupe-jarrets, plaisait cependant à leurs sem- blables; et celte phalange, grâce à la révolu- tion, n'est pas peu nombreuse en France; en sorte qu'à tout prendre, celle des trois consti- tutions qui a compté le moins de fauteurs, est celle d'aujourd'hui. Dans les assemblées pri- maires qui l'ont acceptée ( à ce que disent les gouvernants) plusieurs membres ont écrit (1) Un homme d'esprit qui avait ses raisons pour louer celte con- stitution, et qui -veut absolument qu'elle soit un monument àe la raison écrite, convient cependant que, sans parler de l'horreur pour les deux Chambres et de la restriction du veto, elle renferme encore plusieurs autres principes d'anarchie (20 ou 50 par exemple). Voyez Coup (Toril sur la Dévolution française, par un ami de Tordre et des lois, par 31. J7 \ Hambourg, 1794, pages -2Set 77.
Mais ce qui suit est plus curieux. Cette constitution, dit l'auteur, ne pèche pas par ce qu'elle contient, mais par ce qui lui manque. Ibid. f page -27. Cela s'entend: la constitution de 4791 serait parfaite, si clic était faite: c'est l'Apollon du Belvédère, moins la statue et le pié- destal.
$4 COWSIDiRÀTIOffS naïvement: accepté, faute de mieux. C'est en effet la disposition générale de la nation: elle s'est soumise par lassitude, par désespoir de trouver mieux: dans l'excès des maux qui l'ac- cablaient, elle a cru respirer sous ce frêle abri; elle a préféré un mauvais port à une mer cour- roucée; mais nulle part on n'a vu la conviction et le consentement du cœur. Si cette constitu- tion était faite pour les Français, la force in- vincible de l'expérience lui gagnerait tous les jours de nouveaux partisans: or, il arrive préci- sément le contraire; chaque minute voit un nouveau déserteur de la démocratie: c'est l'a- pathie, c'est la crainte seule qui gardent le trône des pentarques; et les voyageurs les plus clairvoyants et les plus désintéressés, qui ont parcouru la France, disent d'une commune voix: C'est une république sans républicains.
Mais si, comme on Ta tant prêché aux rois, la force des gouvernements réside tout entière dans l'amour des sujets; si la crainte seule est un moyen insuffisant de maintenir les souve- rainetés, que devons-nous penser de la répu^ blique française?
Ouvrez les yeux, et vous verrez qu'elle ne vit pas. Quel appareil immense! quelle multi- plicité de ressorts et de rouages! quel fracas de pièces qui se heurtent! quelle énorme quantité d'hommes employés à réparer les dommages?
SUR LA FnAÎÎCE. Ç)5 Tout annonce que la nature n'est pour rien dans ces mouvements; car le premier caractère de ses créations, c'est la puissance jointe à l'é- conomie des moyens: tout étant à sa place, il n'y a point de secousses, point d'ondulations: tous les frottements étant doux, il n'y a point de bruit, et ce silence est auguste. C'est ainsi que, dans la mécanique physique, la pondéra- tion parfaite, l'équilibre et la symétrie exacte des parties, font que de la célérité même du mouvement résultent pour l'œil satisfait les ap- parences du repos.
Il n'y a donc point de souveraineté en France; tout est factice, tout est violent, tout annonce qu'un tel ordre de choses ne peut durer, La philosophie moderne est tout à la fois trop matérielle et trop présomptueuse pour apercevoir les véritables ressorts du monde po- litique. Une de ses folies est de croire qu'une assemblée peut constituer une nation; qu'une constitution, c'est-à-dire, l'ensemble des lois fondamentales qui conviennent à une nation, et qui doivent lui donner telle ou telle forme de gouvernement, est un ouvrage comme un autre, qui n'exige que de l'esprit, des connais- sances et de l'exercice; qu'on peut apprendre son métier de constituant, et que des hommes, le jour qu'ils y pensent, peuvent dire à d'autres 9^ CONSIDERATIONS hommes: Faites-nous un gouvernement, comme on dit à un ouvrier: Faites-nous une pompe à feu ou un métier à bas.
Cependant il est une vérité aussi certaine, dans son genre, qu'une proposition de mathé- matiques, c'est que nulle grande institution ne résulte d une délibération, et que les ouvrages humains sont fragiles en proportion du nombre d'hommes qui s'en mêlent, et de l'appareil de science et de raisonnement qu'on y emploie à priori.
Une constitution écrite telle que celle qui régit aujourd'hui les Français, n'est qu'un au- tomate, qui ne possède que les formes exté- rieures de la vie. L'homme, par ses propres forces, est tout au plus un Vaucanson; pour être Prométhée, il faut monter au ciel; car le législateur ne peut se faire obéir, ni par la force, ni par le raisonnement (i).
On peut dire que, dans ce moment, l'expé- rience est faite; car on manque d'attention, lorsqu'on dit que la constitution française marche: on prend la constitution pour le gou- vernement. Celui-ci, qui est un despotisme fort avancé, ne marche que trop; mais la con^ (i) Rousseau, Contrat social, liv. II, chap. VII. Il faut veiller cet homme sans relâche, et ie surprendre lorsiju'3 laisse échapper la vérité par distraction.
SUR LA FRANCE. 97 stitution n'existe que sur le papier. On l'ob- serve, on la viole, suivant les intérêts des gouvernants: le peuple est compté pour rien; et les outrages que ses maîtres lui adressent sous les formes du respect, sont bien propres à le guérir de ses erreurs.
La vie d'un gouvernement est quelque chose d'aussi réel que la vie d'un homme; on la sent, ou, pour mieux dire, on la voit, et personne ne peut se tromper sur ce point. J'adjure tous les Français qui ont une conscience, de se de- mander à eux-mêmes s'ils n'ont pas besoin de se faire une certaine violence pour donner à leurs représentants le titre de législateurs; si ce titre d'éliquelte et de courtoisie ne leur cause pas un léger effort, à peu près semblable à ce- lui qu'ils éprouvaient, lorsque, sous l'ancien régime, ils voulaient bien appeler comte ou marquis le fils d'un secrétaire du roi?
Tout honneur vient de Dieu, dit le vieil Ho- mère (1); il parle comme saint Paul, au pied de la lettre, toutefois sans l'avoir pillé. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il ne dépend pas de l'homme de communiquer ce caractère indéfinissable qu'on appelle dignité', A la souveraineté seule appartient ï honneur par excellence j c'est d'elle, (i)Tlia<Kï, 178.
98 CONSIDERATIONS comme d'un vasle réservoir, qu'il est dérivé avec nombre, poids et mesure, sur les ordres et sur les individus.
J'ai remarqué qu'un membre de la législa- ture, ayant parlé de son rang dans un écrit public, les journaux se moquèrent de lui, parce qu'en effet il n'y a point de rang en France, mais seulement du pouvoir, qui ne tient qu'à la force. Le peuple ne voit dans un député que la sept-cent-cinquantième partie du pouvoir de faire beaucoup de mal. Le député respecté ne l'est point parce qu'il est député, mais parce qu'il est respectable. Tout le monde sans doute voudrait avoir prononcé le discours de M. Si- méon sur le divorce; mais tout le monde vou- drait qu'il l'eût prononcé au sein d'une assem- blée légitime.
C'est peut-être une illusion de ma part; mais ce salaire y qu'un néologisme vaniteux appelle indemnité, me semble un préjugé contre la re- présentation française. L'Anglais, libre par la loi et indépendant par sa fortune, qui vient à Londres représenter la nation à ses frais, a quelque cbose d'imposant. Mais ces législateurs français, qui lèvent cinq ou six millions tour- nois sur la nation pour lui faire des lois; ces fadeurs de décrets, qui exercent la souverain nelé nationale moyennant huit myriagrammes de froment par jour, et cjui vivent de leur puis- SUR LA FRANCE. 9£ sance législatrice; ces hommes-là, en vérité, font bien peu d'impression sur l'esprit; et lors- qu'on vient à se demander ce qu'ils valent, l'i- magination ne peut s'empêcher de les évaluer en froment.
En Angleterre, ces deux lettres magiques M. P., accolées au nom le moins connu, l'exal- tent subitement, et lui donnent des droits à une alliance distinguée. En France, un homme qui briguerait une place de député pour déter- miner en sa faveur un mariage dispropor- tionné, ferait probablement un assez mauvais calcul.
C'est que tout ueprésentant, tout instrument quelconque d'une souveraineté fausse, ne peut exciter que la curiosité ou la terreur.
Telle est l'incroyable faiblesse du pouvoir humain, isolé, qu'il ne dépend pas seulement de lui de consacrer un habit. Combien de-rap- ports a-t-on faits au Corps législatif sur le cos- tume de ses membres? Trois ou quatre au moins, mais toujours en vain. On vend dans les pays étrangers la représentation de ces beaux costumes, tandis qu'à Paris l'opinion les annule.
Un habit ordinaire, contemporain d'un grand événement, peut être consacré par cet événe- ment; alors le caractère dont il est marqué le soustrait à l'empire de la mode: tandis que les I0O CONSIDERATIONS autres changent, il demeure le même, et le res-- pect l'environne à jamais. C'est à peu près de celte manière que se forment les costumes des. grandes dignités.
Pour celui qui examine tout, il peut être in-» téressant d'observer que, de toutes les parures révolutionnaires, les seules qui aient une cer- taine consistance sont l'écharpe elle panache, qui appartiennent à la chevalerie. Elles subsis- tent, quoique flétries, comme ces arbres de qui la sève nourricière s'est retirée, et qui n'ont en- core perdu que leur beauté. Le fonctionnaire public, chargé de ces signes déshonorés, ne ressemble pas mal au voleur qui brille sous les habits de l'homme qu'il vient de dépouil- ler.
Je ne sais si je lis bien, mais je lis partout h. nullité de ce gouvernement.
Qu'on y fasse bien attention; ce sont les con- quêtes des Français qui ont fait illusion sur la durée de leur gouvernement; l'éclat des succès militaires éblouit même de bons esprits, qui n'aperçoivent pas d'abord à quel point ces succès sont étrangers à la stabilité de la répu- blique.
Les nations ont vaincu sous tous les gou- vernements possibles; et les révolutions même, en exaltant les esprits, amènent les victoires, /.es Français réussiront toujours à la guerre SUR LA. FRAffCE. IOÏ sous un gouvernement ferme qui aura l'esprit Je les mépriser en les louant, et de les jelei sur l'ennemi comme des boulets, en leur promet- tant des épitaphes dans les gazettes.
C'est toujours Robespierre qui gagne les ba- tailles dans ce moment; c'est son despotisme de fer qui conduit les Français à la boucherie et h la victoire. C'est en prodiguant l'or et le sang, c'est en forçant tous les moyens, que les maîtres de la France ont obtenu les succès dont nous sommes les témoins. Une nation su- périeurement brave, exaltée par un fana- tisme quelconque, et conduite par d'habiles généraux, vaincra toujours, mais payera cher ses conquêtes. La constitution de 1793 a-t- elle reçu le sceau de la durée par ces trois années de victoires dont elle occupe le centre? Pourquoi en serait-il autrement de celle de 1795? et pourquoi la victoire lui donnerait- elle un caractère qu'elle n'a pu imprimer à l'autre?
D'ailleurs, le caractère des nations est tou- jours le même. Barclay, dans le seizième siècle, a fort bien deviné celui des Français sous le rapport militaire. Cest une nation, dit-il, supé- rieurement brave y et présentant chez elle une masse invincible; mais lorsqu'elle se déborde, elle n'est plus la même. De là vient quelle na jamais pu retenir r empire sur les peuples élran- 102 COKSIDEIIATIOÎTS gers, et qu'elle ri est puissante que pour son malheur (i).
Personne ne sent mieux que moi que les cir- constances actuelles sont extraordinaires, et qu'il est très-possible qu'on ne voie point ce qu'on a toujours vu; mais cette question est indifférenleà l'objet de cet ouvrage. Il me suffît d'indiquer la fausseté de ce raisonnement: La république est victorieuse; donc elle durera. S'il fallait absolument prophétiser, j'aimerais mieux dire: La guerre la fait vivre; donc la paix la fera mourir.
L'auteur d'un système de physique s'applau- dirait sans doute, s'il avait en sa faveur tous les faits de la nature, comme je puis citer à l'appui de mes réflexions tous les faits de l'his- toire. J'examine de bonne foi les monuments qu'elle nous fournit, et je ne vois rien qui favo- rise ce système chimérique de délibération et de construction politique par des raisonne- ments antérieurs. On pourrait tout au plus ci- ter l'Amérique; mais j'ai répondu d'avance, en disant qu'il n'est pas temps de la citer. J'ajou- terai cependant un petit nombre de réflexions.
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(1) Gens ai-mis strenua, indotnitœ intrase molis; atubi in extero* txundat, siaiim impetûs suî oblila: eo modo nec diu extcrnwn imprrium tenait, et sola ett in exitium sutpolens. i. Carclaius, Icoii. animorum, cap. III.
SUR LA FRANCE. Io3 i* L'Amérique anglaise avait un roi, mais ne ne le voyait pas: la spleudeur de la monarchie lui était étrangère, et le souverain était pour elle comme une espèce de puissance surnatu- relle, qui ne tombe passons les sens.
a0 Elle possédait 1 élément démocratique qui existe dans la constitution de la métropole.
3° Elle possédait déplus ceux qui furent por- tés chez elle par une foule de ses premiers co- lons nés au milieu des troubles religieux et politiques, et presque tous les esprits républi- cains.
4° Avec ces éléments, et sur le plan des trois pouvoirs qu'ils tenaient de leurs ancêtres, les Américains ont bâti, et n'ont point fait table rase, comme les Français.
Mais tout ce qu'il y a de véritablement nou- veau dans leur constitution, tout ce qui résulte de la délibération commune, est la chose du monde la plus fragile; on ne saurait réunir plus de symptômes de faiblesse et de caducité.
Non-seule nient je ne crois point à la stabilité du gouvernement américain, mais les établis- sements particuliers de l'Amérique anglaise ne m'inspirent aucune confiance. Les villes, par exemple, animées d'une jalousie très-peu res- pectable, n'ont pu convenir du lieu où siége- rait le congrès; aucune n'a voulu céder cet honneur à l'autre. En conséquence, on a décidé Io4 CONSIDÉRATIONS Io4 CONSIDÉRATIONS qu'on bâtirait une ville nouvelle qui serait le çiége du gouvernement. On a choisi l'emplace- ment le plus avantageux sur le bord d'un grand fleuve; on a arrêté que la ville s'appellerait Was- hington; la place de tous les édifices publics est marquée; on amis la main à l'œuvre, et le plan de la cité-reine circule déjà dans toute l'Europe. Essentiellement, il n'y a rien là qui passe les forces du pouvoir humain; on peut bien bâtir une ville: néanmoins, il y a trop de délibéra- tion, trop d'humanité dans cette affaire; et l'on pourrait gager mille contre un que la ville ne se bâtira pas, ou qu'elle ne s'appellera pas /fia,* fiingion, ou que le congrès n'y résidera pas.
- SIR LA FRANCS. toS CHAPITRE VIII.
De l'ancienne constitution française. — Digression rar le roi et sur ta déclaration aux Français, da mois de juillet 1795.
On a soutenu Irois systèmes différents sur l'ancienne constitution française: les uns ont prétendu que la nation n'avait point de consti- tution; d'autres ont soutenu le contraire; d'au- tres enfin ont pris, comme il arrive dans tontes les questions importai! les, un sentiment moyen: ils ont soutenu que les Français avaient vérita- blement une constitution, mais qu'elle n'était point observée.
Le premier sentiment est insoutenable; les deux autres ne se contredisent point réelle- ment.
L'erreur de ceux qui ont prétendu que la France n'avait point de constitution, tenait à la grande erreur sur le pouvoir humain, la déli- bération antérieure et les lois écrites.
Si un homme de bonne foi, n'ayant pour fui que le bon sens et la droiture, se demande ce lo6 CONSIDERATIONS que c'était que l'ancienne constitution fran- çaise, on peut lui répondre hardiment: « C'est « ce que vous sentiez, lorsque vous étiez en « France; c'est ce mélange de liberté et d'auto- « rite de lois et d'opinions, qui faisait croire à « l'étranger, sujet d'une monarchie en voya- « géant en France, qu'il vivait sous un autre « gouvernement que le sien. » Mais si l'on veut approfondir la question, on trouvera, dans les monuments du droit public français, des caractères et des lois qui élèvent la Fiance au-dessus de toutes les monarchies connues.
Un caractère particulier de cette monarchie, c'est qu'elle possède un certain élément théo- cratique qui lui est particulier, et qui lui a donné quatorze cents ans de durée: il n'y a rien de si national que cet élément. Les évèques, successeurs des Druides sous ce rapport, n'ont fait que le perfectionner.
Je ne crois pas qu'aucune autre monarchie européenne ait employé, pour le bien de l'état, un plus grand nombre de pontifes dans le gou- vernement civil. Je remonte par la pensée de- puis le pacifique Fleury jusqu'à ces St-Ouên, ces St-Léger, et tant d'autres si distingués sous le rapport politique dans la nuit de leur siècle; véritables Orphées de la France, qui apprivoi- sèrent les tigres, et se firent suivie par les SVR Li FRA^TT.. ÏG~ chènes: je doute qu'on puisse montrer ailleurs une série pareille- Mais, tandis que le sacerdoce était en France une des trois colonnes qui soutenaient le trône, et qu'il jouait dans les comices de la nation, dans les tribunaux, dans le ministère, dans les ambassades, un rôle si impôt tant, on n'aper- cevait pas ou l'on apercevait peu son influence dans l'administration civile; et lors même qu'un prêtre était premier ministre, on n'avait point en France un gouvernement de pi êtres.
Toutes les influences étaient fort bien balan- cées, et tout le monde était à sa place. Sous ce point de vue, c'est l'Angleterre qui ressemblait le plus à la France. Si jamais elle banuit de sa langue politique ces mots: Church and state, son gouvernement périra comme celui de sa ri- vale.