SigPhi · Joseph de Maistre

Considérations sur la France

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Oh! qu'ils sont coupables ces écrivains trom- peurs ou pusillanimes, qui se permettent d'ef- frayer le peuple de ce vain épouvantail qu'on appelle contre-révolution! qui, tout en conve- nant que la révolution fut un fléau épouvanta- ble, soutiennent cependant qu'il estimpossible de revenir en arrière. Ne dirait-on pas que les maux de la révolution sont terminés, et que les Français sont arrivés au port? Le règne de Ro- bespierre a tellement écrasé ce peuple, a telle- ment frappé son imagination, qu'il tient pour supportable et presque pour heureux tout état de choses où l'on n'égorge pas sans inter- ruption. Durant la ferveur du terrorisme, les étrangers remarquaient que toutes les lettres de France qui racontaient les scènes affreuses de cette cruelle époque, finissaient par ces mots: A présent on est tranquille, c'est-à-dire les bourreaux se reposent; ils reprennent des for- ces; en attendant tout va bien. Ce sentiment a survécu au régime infernal qui l'a produit. L° Français pétrifié par la terreur, et décourage' par les erreurs de la politique étrangère, s'eci i5o CONSIDÉRATIONS i5o CONSIDÉRATIONS renfermé dans un égoïsme qui ne lui permet plus de voir que lui-même, et le lieu et le mo- ment où il existe: on assassine en cent endroits delà France; n'importe, car ce n'est pas lui qu'on a pillé ou massacré: si c'est dans sa rue, à côté de chez lui qu'on ait commis quelqu'un de ces attentats; qu'importe encore? Le mo- ment est passé; maintenant tout est tranquille: il doublera ses verroux, et n'y pensera plus: en un mot, tout Français est suffisamment heu- reux le jour où on ne le tue pas.

Cependant les lois sont sans vigueur, le gou- vernement reconnaît son impuissance pour les faire exécuter; les crimes les plus infâmes se nultiplient de toutes parts; ïe démon révo- lutionnaire relève fièrement la tête; la consti- tution n'est qu'une toile d'araignée, et le pou- voir se permet d'horribles attentats. Le mariage n'est qu'une prostitution légale; il n'y a plus d'autorité paternelle, plus d'effroi pour le crime, plus d'asile pour l'indigence. Le hideux .suicide dénonce au gouvernement le désespoir des malheureux qui l'accusent. Le peuple se dé- moralise de la manière la plus effrayante; et l'abolition du culte, jointe à l'absence totale d'éducation publique, prépare à la France une génération dont l'idée seule fait frissonner.

Lâches optimistes! voilà donc l'ordre de cho- ses que vous craignez de voir changer! Sortez, SUR LA FRANCE. 13 T sortez de votre malheureuse léthargie! au lieu de montrer au peuple les maux imaginaires qui doivent résulter d'un changement, employez vostalentsà lui fairedésirer la commotion douce et rassainissante, qui ramènera le roi sur son trône, et l'ordre dans la France.

Montrez-nous, hommes trop préoccupés, montrez-nous ces maux si terribles, dont on vous menace pour vous dégoûter de la monar- chie; ne voyez-vous pas que vos institutions républicaines n'ont point de racines, et qu'elles ne sont que posées sur votre sol, au lieu que les précédentes y étaient plantées. Il a fallu îa hache pour renverser celles-ci; les autres cé- deront à un souffle et ne laisseront point de traces. Ce n'est pas tout à fait la même chose, sans doute, d'ôter à un président à mortier sa dignité héréditaire qui était une propriété, ou de faire descendre de son siège un juge tempo- raire qui n'a point de dignité. La révolution a beaucoup fait souffrir, parce qu'elle a beaucoup détruit; parce qu'elle a violé brusquement et durement toutes les propriétés, tous les pré- jugés et toutes les coutumes; parce que toute tyrannie plébéienne étant, de sa nature, fou- gueuse, insultante impitoyable, celle qui a opéré la révolution française a dû pousser ce caractère à l'excès, l'univers n'ayant jamais vu de tyrannie plus basse et plus absolue.

l52 CONSIDERATIONS l52 CONSIDERATIONS L'opinion est la fibre sensible de l'homme: on lut fait pousser les hauts cris quand on le blesse dans cet endroit; c'est ce qui a rendu la révolution si douloureuse, parce qu'elle a foulé aux pieds toutes les grandeurs d'opinion. Or, quand le rétablissement de la monarchie causerait à un aussi grand nombre d'hommes les mêmes privations réelles, il y aurait tou- jours une différence immense, en ce qu'elle ne détruirait aucune dignité; car il n'y a point de dignité en France, par la raison qu'il n'y a point de souveraineté.

Mais, à ne considérer même que les priva- tions physiques, la différence ne serait pas moins frappante. La puissance usurpatrice im- molait les innocents; le roi pardonnera aux coupables: l'une abolissait les propriétés légi- times; l'autre réfléchira sur les propriétés illé- gitimes. L'une a pris pour devise: Dirait, œdi- ficat, mutât quadrata rotundis. Après sept ans d'efforts elle n'a pu encore organiser une école primaire ou une fête champêtre: il n'est pas jusqu'à ses partisans qui ne se moquent de ses lois, de ses emplois, de ses institutions, de ses fêtes, et même de ses habits: l'autre, bâtissant sur une base vraie, ne tâtonnera point: une force inconnue présidera à ses actes; il n'agira que pour restaurer: or, toute action régulière ne tourmente que le mal.

SUR 1A FRANCE. l53 C'est encore une grande erreur d'imaginer que le peuple ait quelque chose à perdre au ré- tablissement de la monarchie; car le peuple n'a gagné qu'en idée au bouleversement gé- néral: // a droit à toutes les places, dit-on; qu'importe? Il s'agit de savoir ce qu'elles valent. Ces places, dont on fait tant de bruit et qu'on offre au peuple comme une grande conquête, ne sont rien dans le fait au tribunal de l'opinion; l'état militaire même, honorable en France par- dessus tous les autres, a perdu son éclat: il n'a plus de grandeur d'opinion, et la paix ra- baissera encore. On menace les militaires du rétablissement de la monarchie, et personne n'y a plus d'intérêt qu'eux. 11 n'y a rien de si évident que la nécessité où sera le roi de les maintenir à leur poste; et il dépendra d'eux, pins tôt ou plus tard, de changer celte né- cessité de politique en nécessité d'affection, de devoir et de reconnaissance. Par une com- binaison extraordinaire de circonstances, il n'y a rien dans eux qui puisse choquer l'opi- nion la plus royaliste. Personne n'a droit de les mépriser, puisqu'ils ne combattent que pour la France: il n'y a entre eux et le roi aucune barrière de préjugés capable de gêner ses de- voirs: il est Français avant tout. Qu'ils se souviennent de Jacques II, durant le combat de la Hogue, applaudissant, du bord de la mer, à la valeur de ces Anglais qui achevaient de le dé- Irôner: pourraient-ils douter que le roi ne soit fier de leur valeur, et ne les regarde dans son cœur comme les défenseurs de l'intégrité de son royaume? N'a-t-il pas applaudi publiquement à cette valeur, en regrettant ( il le fallait bien ) qu'elle ne se déployât pas pour une meilleure cause? N'a-t-il pas félicité les braves de l'armée de Condé d'avoir vaincu des haines que l'artifice le plus profond travaillait depuis si longtemps à nourrir (i)? Les militaires français, après leurs victoires, n'ont plus qu'un besoin: c'est que la souveraineté légitime vienne légitime*1 leur caractère; maintenant on les craint et on les méprise. La plus profonde insouciance e.-.t le prix de leurs travaux, et leurs concitoyens sont les hommes de l'univers les plus indiffé- rents aux triomphes de l'armée: ils vont souvent jusqu'à détester ces victoires qui nourrissent l'humeur guerrière de urs maîtres. Le réta- blissementdela monarchie donnera subitement aux militaires une haute place dans l'opinion; les talents recueilleront sur leur route une di- gnité réelle, une illustration toujours crois- sante, qui sera la propriété des guerriers, et qu'ils transmettront à leurs enfants; cette (I) Lettre du roi au prince de Condé, du 3 janvier 1797, ina- nimée dans tous les papiers publics.

srn LA. FRANCE. 1 JJ gloire pure, cet éclat tranquille, vaudront bien les mentions honorables, et l'ostracisme de l'oubli qui a succédé à l'échafaud.

Si l'on envisage la question sous un point de vue plus général, on trouvera que la mo- narchie est, sans contredit, le gouvernement qui donne le plus de distinction à un pins grand nombre de personnes. La souveraineté, dans cette espèce de gouvernement, possède assez d'éclat pour en communiquer une partie, avec les gradations nécessaires, à une fouie d'agents qu'elle dislingue plus ou moins. Dans la république, la souveraineté n'est point pal- pable comme dans la monarchie; c'est un être purement moral, et sa grandeur est incommu- nicable: aussi les emplois ne sont rien dans les républiques hors de la ville où réside le gou- vernement; et ils ne sont rien encore qu'en tant qu'ils sont occupés par des membres du gouvernement; alors c'est l'homme qui honore l'emploi, ce n'est point l'emploi qui honore l'homme: celui-ci ne brille point comme agent, mais comme portion du souverain.

On peut voir dans les provinces qui obéis- sent à des républiques, que les emplois ( si l'on excepte ceux qui sont réservés aux membres dn souverain ) élèvent très-peu les hommes aux yeux de leurs semblables, et ne signifient pres- que rien dans l'opinion; car la république, par 10b CONSIDERATIONS sa nature, est le gouvernement qui donne le plus de droits au plus petit nombre d'hommes qu'on appelle le souverain, et qui en ôte le plus à tous les autres qu'on appelle les sujets.

Plus la république approchera de la démo- cratie pure, et plus l'observation sera frap- pante.

Qu'on se rappelle cette foule innombrable d'emplois ( en faisant même abstraction de toutes les places abusives) que l'ancien gouver- nement de France présentait à l'ambition uni- verselle. Le clergé séculier et régulier, l'épée, la robe, les finances, l'administration, etc., que de portes ouvertes à tous les talents et à tous les genres d'ambition! Quelles gradations incalculables de distinctions personnelles! De ce nombre infini de places, aucune n'était mise par le droit au-dessus des prétentions du simple citoyen (i): il y en avait même une quantité énorme qui étaient des propriétés précieuses, qui faisaient réellement du pro- priétaire un notable, et qui n'appartenaient ex- clusivement qu'au tiers-état.

Que les premières places fussent de plus dif- ficile abord au simple citoyen, c'était une chose (1) La fameuse loi qui excluait le tiers-état du service militaire, ne pouvait être exécutée; c'était simplement une gaucherie ministé» rielle. clout la passion a parlé comme d'une loi fondamentale.

SUR LA FRANCE. l57 très-raisonnable. Il y a trop de mouvement dans l'état, et pas assez de subordination, lors- que tous peuvent prétendre à fou/. L'ordre exige qu'en général les emplois soient gradués comme l'état des citoyens, et que les talents, etquelque- fois même la simple protection, abaissent les barrières qui séparent les différentes classes De celte manière, il y a émulation sans humi- liation, et mouvement sans destruction; la distinction attachée à un emploi n'est même produite, comme le mot le dit, que par la dif- ficulté plus ou moins grande d'y parvenir.

Si l'on objecte que ces distinctions sont mau- vaises, on change l'état de la question; mais je dis: Si vos emplois n'élèvent point ceux qui les possèdent, ne vous vantez pas de les don- ner à tout îe monde; car vous ne donnerez rien. Si, au contraire, les emplois sont et doi- vent être des distinctions, je répète ce qu'aucun homme de bonne foi ne pourra me nier, que la monarchie est le gouvernement qui, par les seules charges, et indépendamment de la no- blesse, distingue un plus grand nombre d'hom- mes du reste de leurs concitoyens.

Il ne faut pas être la dupe, d'ailleurs, de cette égalité idéale qui n'est que clans les mots. Le soldat qui a le privilège de parler à son officier avec un ton grossièrement familier, n'est pas pour cela son égal. L'aristocratie des places, 1 58 CONSIDÉRATIONS 1 58 CONSIDÉRATIONS qu'on ne pouvait apercevoir d'abord dans | bouleversement général, commence à se for- mer; la noblesse même reprend son indestruc- tible influence. Les troupes de terre et de mer sont déjà commandées en partie par des gentils- hommes, ou par des élèves que l'ancien régime avait ennoblis en les agrégeant à une profession noble. La république a même obtenu par eux ses plus grands succès. Si la délicatesse, peut- être malheureuse, de la noblesse française ne l'avait pas écartée de la France, elle comman- derait déjà partout; et c'est une chose assez commune d'y entendre dire: Que si la noblesse, arailvoulu, on lui aurait donné tous les emplois. Certes, au moment où j'écris (4 janvier 1797) la république voudrait bien avoir sur ses vaisseaux ies nobles qu'elle a fait massacrer à Quiberon.

Le peuple, ou la masse des citoyens, n'a donc rien à perdre; et, au contraire, il a tout à gagner au rétablissement de la monarchie, qui ramènera une foule de distinctions réelles, lucratives et même héréditaires, à la place des emplois passagers et sans dignité que donne la république.

Je n'ai point insisté sur les émoluments at- tachés aux places, puisqu'il est notoire que la république ne paye point ou paye mal.Elle n'a produit que des fortunes scandaleuses: le vice seul s'est enrichi à son service.

SUR LA FRAKCE. 1 JO, Je terminerai cet article par des observa- tions qui prouvent clairement ( ce me semble) que le danger qu'on voit dans la contre-révo- lution, se trouve précisément dans le retard de ce grand changement.

La famille des Bourbons ne peut être atteinte par les chefs de la république: elle existe; ses droits sont visibles, et son silence parle plus haut, peut-être, que tous les manifestes possi- bles.

C'est une vérité qui saute aux yeux, que la république française, même depuis qu'elle semble avoir adouci ses maximes, ne peut avoir de véritables alliés. Par sa nature, elle est ennemie de tous les gouvernements: elle tend à les détruire tous; en sorte que tous ont un intérêt à la détruire. La politique peut sans doute donner des alliés à la république (i); mais ces alliances sont contre nature, ou, si l'on veut, la France a des allies, mais la répu- blique française n'en a point.

Amis et ennemis s'accorderont toujours pour donner un roi à la France. On cite souvent le (1) Scimus, et fwic ve»iam petimutqite damusque vicissim, Sed non ut placidis coeant immitia, non ut Serpentes avibus gcminentur, tigribtts agni. C'est ce que certains cabinets peuvent dire Je mieux à l'Europe qui es internet*.

i6o CONSIDÉRATIONS i6o CONSIDÉRATIONS succès de la révolution anglaise dans le dernïev siècle; mais quelle différence! La monarchie n'était pas renversée en Angleterre. Le monar- que seul avait disparu pour faire place à un autre. Le sang même des Stuarts était sur le trône; et c'était de lui que le nouveau roi te- nait son droit. Ce roi était de son chef un prince fort de toute la puissance de sa maison et de ses relations de famille. Le gouvernement d'Angleterre n'avait d'ailleurs rien de dangereux pour les autres, c'était une monarchie comme avant la révolution: cependant, il s'en fallut de bien peu que Jacques II ne retînt le sceptre; et s'il avait eu un peu plus de bonheur ou seu- lement un peu plus d'adresse, il ne lui aurait point échappé; et quoique l'Angleterre eût un roi, quoique les préjugés religieux se réunis- sent aux préjugés politiques pour exclure le prétendant, quoique la situation seule de ce royaume le défendît contre une invasion; néanmoins, jusqu'au milieu decesiècle,le dan- ger d'une seconde révolution a pesé sur l'An- gleterre. Tout a tenu, comme on sait, à la ba- taille de Culloden.

En France, au contraire, le gouvernement n'est pas monarchique; il est même l'ennemi de toutes les monarchies environnantes; ce n'est point un prince qui commande; et si ja- mais l'état est attaque, il n'y a pas d'apparence SUR LA. FRANCE. i6l que les parents étrangers des pentarques lèvent des troupes pour les défendre. La France sera donc dans un danger habituel de guerre civile: et ce danger aura deux causes constantes; cai aile aura sans cesse à redouter les justes droi:;s des Bourbons, ou la politique astucieuse des autres puissances qui pourraient essayer de mettre à profit les circonstances. Tant que le troue de France sera occupé par le souverain légitime, nul prince dans l'univers ne peut son- ger à s'en emparer; mais, tant qu'il est vacant, toutes les ambitions royales peuvent le convoi- ter et se heurter. D'ailleurs, le pouvoir est à la portée de tout le monde, depuis qu'il est placé dans la poussière. Le gouvernement régulier ex- clut une infinité de projets; mais, sous l'empire d'une souveraineté fausse, il n'y a point de pro- jets chimériques; touteslespassionssont déchaî- nées, et toutes ont des espérances fondées. Les poltrons qui repoussent le roi, de peur de la guerre civile, en préparent justement les maté- riaux. C'est parce qu'ils veulent follement le re- pos et la constitution, qu'ils n'auront ni le repos ni la constitution. Il n'y a point de sécurité parfaite pour la France dans l'état où elle est. Le roi seul, et le roi légitime, en élevant du hautdeson trône lesceptredeCharlemagne, peut éteindre ou désarmer toutes les haines, tromper tous les projets sinistres, classer les ambitions IÔ2 CONSIDÉRATIONS en classant les hommes, calmer les esprits agi tés, et créer subitement autour du pouvoir celte en- ceinte magique qui en est la véritablegardienne. Il est encore une réflexion qui doit être sans cesse devant les yeux des Français qui font portion des autorités actuelles, et que leur po- sition met à même d'influer sur le rétablisse- ment de la monarchie. Les plus estimables de ces hommes ne doivent point oublier qu'ils se- ront entraînés, plus tôt ou plus tard, par la force des choses; que le temps fuit, et que la gloire leur échappe. Celle dont ils peuvent jouir est une gloire de comparaison: ils ont fait cesser les massacres; ils ont tâché de sécher les larmes de la nation: ils brillent, parce qu'ils ont suc- cédé aux plus grands scélérats qui aient souillé ce globe; mais lorsque cent causes réunies au- ront relevé le trône, Yamnïstie, dans la force du terme, sera pour eux; et leurs noms, à ja- mais obscurs, demeureront ensevelis dans l'ou- bli. Qu'ils ne perdent donc jamais de vue l'au- réole immortelle qui doit environner les noms des restaurateurs de la monarchie. Toute insur- rection du peuple contre les nobles n'aboutis- sant jamais qu'à une création de nouveaux no- bles, on voit déjà comment se formeront ces nouvelles races, dont les circonstances hâteront l'illustration, et qui, dès leur berceau, pour- ront prétendre à tout.

SUR LA IRJlZCE.

§ H. — Des Biens nationaux.

iG3 On effraye les Français de la restitution dej biens nationaux; on accuse le roi de n'avoir osé toucher, dans sa déclaration, à cet article délicat. On pourrait dire à une très-grande par< lie de la nation: Que vous importe? et ce ne se- rait peut-être pas tant mal répondre. Mais pour n'avoir pas l'air d'éviter les difficultés, il vaut mieux observer que l'intérêt visible de la France, eu général, à l'égard des biens na- tionaux, et même l'intérêt bien entendu des acquéreurs de ces biens, en particulier, s'ac- corde avec le rétablissement de la monarchie. Le brigandage exercé à l'égard de ces biens frappe la conscience la plus insensible. Per- sonne croit à la légitimité de ces acquisitions; et celui même qui déclame le plus éloquem- ment sur ce sujet, dans le sens de la législation actuelle, s'empresse de revendre pour assurer son gain. On n'ose pas jouir pleinement; et plus les esprits se refroidiront, moins on osera dépenser sur ces fonds. Les bâtiments dépéri- ront, et l'on n'osera de longtemps en élever de nouveaux: les avances seront faibles; le ca- pital de la France dépérira considérablement. Il y a déjà beaucoup de mal dans ce genre, et ceux qui ont pu réfléchir sur les abus de» del64 CONSIDÉRATIONS l64 CONSIDÉRATIONS crets, doivent comprendre ce que c'est qu'un décret jeté sur le tiers, peut-être, du plus puis- sant royaume de l'Europe.

Très-souvent, dans le sein du corps légis- latif, on a tracé des tableaux frappants de l'état déplorable de ces biens. Le mal ira toujours en augmentant, jusqu'à ce que la conscience pu- blique n'ait plus de doute sur la solidité de ces acquisitions; mais quel œil peut apercevoir cette époque?

A. ne considérer que les possesseurs, le pre- mier danger pour eux vient du gouvernement. Qu'on ne s'y trompe pas, il ne lui est point égal deprendre ici ou là:1e plus injuste qu'on puisse imaginer, ne demandera pas mieux que de remplir ses coffres en se faisant le moins d'en- nemis possible. Or, on sait à quelles conditions les acheteurs ont acquis; on sait de quelles manœuvres infâmes, de quel agio scandaleux ces biens ont été l'objet. Le vice primitif et continué de l'acquisition est indélébile à tous les yeux; ainsi le gouvernement français ne peut ignorer qu'en pressurant ces acquéreurs, il aura l'opinion publique pour lui, et qu'il ne sera injuste que pour eux; d'ailleurs, dans les gouvernements populaires, même légitimes, l'injustice n'a point de pudeur; on peut ju- ger de ce qu'elle sera en France, où le gouver- nement, variable comme les personnes, et SUR LA FRANCE. i65 manquant d'identité, ne croit jamais revenir sur son propre ouvrage en renversant ce qui est fait.

11 tombera donc sur les biens nationaux dès qu'il pourra. Fort de la conscience, et ( ce qu'il ne faut pas oublier) de la jalousie de tous ceux qui n'en possèdent pas, il tourmentera les possesseurs, ou par de nouvelles ventes modi- fiées d'une certaine manière, ou par des appels généraux en supplément de prix, ou par des impôts extraordinaires; eu uu mot, ils ne seront jamais tranquilles.

Mais tout est stable sous un gouvernement stable; en sorte qu'il importe même aux acqué- reurs des biens nationaux que la monarchie soit rétablie, pour savoir à quoi s'en tenir. C'est bien mal à propos qu'on a reproché au roi de n'avoir pas parlé clair sur ce point dans sa déclaration: il ne pouvait le faire sans une extrême imprudence. Une loi sur ce point ne sera peut-être pas, quand il en sera temps, le tour de force de la législation.

Mais il faut se rappeler ici ce que j'ai dit dans le chapitre précédent; les convenances de telle ou telle classe d'individus n'arrêteront point la contre-révolution. Tout ce que je prétends prouver, c'est qu'il leur importe que le petit nombre d'hommes qui peut influer sur ce grand événement, n'attende pas que les abus accuï66 CONSIDÉRATIONS mules de l'anarchie le rendent inévitafele, et l'amènent brusquement; car plus le roi sera nécessaire, et plus le sort de tous ceux qui ont gagné à la révolution doit être dur.

Un autre épouvantail, dont on se sert pour faire redouter aux Français le retour de leur roi, ce sont les vengeances dont ce retour doit être accompagné.

Cette objection, comme les autres, est sur- tout faite par des hommes d'esprit qui n'y croient point; il est cependant bon de la discu- ter en faveur des honnêtes gens qui la croient fondée.

Nombre d'écrivains royalistes ont repoussé, comme une insulte, ce désir de vengeance qu'on suppose à leur parti; un seul va parler pour tous: je le cite pour mon plaisir et pour celui de mes lecteurs. On ne m'accusera pas de le choisir parmi les royalistes à la glace.

« Sous l'empire d'un pouvoir illégitime, les k plus horribles vengeances sont à craindre» k car qui aurait le droit de les réprimer? La vic- « time ne peut invoquer à son aide l'autorité « des lois qui n'existent pas, et d'un gouver- « nement qui n'est que l'œuvre du crime et de ? l'usurpation.

SUR LA FRANCE. 167 SUR LA FRANCE. 167 « Il en est tout autrement d'un gouverne- « ment assis sur ses bases sacrées, antiques, « légitimes; il aie droit d'étouffer les plus justes « vengeances, et de punir à l'instant du glaive « des lois quiconque se livre plus au sentiment « de la nature qu'à celui de ses devoirs.

« Un gouvernement légitime a seul le droit « de proclamer l'amnistie et les moyens de la « faire observer.

« Alors, il est démontré que le plus parfait, « le plus pur des royalistes, le plus grièvement t outragé dans ses parents, dans ses propriétés, « doit être puni de mort, sous un gouver- 0 nement légitime, s'il ose venger lui-même « ses propres injures, quand le roi lui en a « commandé le pardon.

« C'est donc sous un gouvernement fondé « sur nos lois que l'amnistie peut être sûrement « accordée, et qu'elle peut être sévèrement « observée.

« Ah! sans doute, il serait facile de discuter « jusqu'à quel point le droit du roi peut éten- « dre une amnistie. Les exceptions que prescrit « le premier de ses devoirs sont bien évidentes. « Tout ce qui fut teint du sang de Louis XVI « n'a de grâce à espérer que de Dieu; mais qui « oserait ensuite tracer d'une main sûre les li- ce mites où doivent s'arrêter l'amnistie et la clé- « mence du roi? Mon cœur et ma plume s'y l68 CONSIDÉRATIONS « refusent également. Si quelqu'un ose jamais « écrire sur un pareil sujet, ce sera, sans doute, « cet homme rare et unique peut-être, s'il « existe, qui lui-même n'a jamais failli dans le « cours de cette horrible révolution, et donl « le cœur, aussi pur que la conduite, n'eut ja- « mais besoin de grâce (i).»

La raison et le sentiment ne sauraient s'ex- primer avec plus de noblesse. Il faudrait plain- dre l'homme qui ne reconnaîtrait pas, dans ce morceau, L'accent de la conviction.

Dix mois après la date de cet écrit, le roi a prononcé dans sa déclaration ce mot si connu et si digne de l'être: Qui oserait se venger quand le roi pardonne?

11 n'a excepté de l'amnistie que ceux qui vo- tèrent la mort de Louis XVI, les coopéraleurs, les instruments directs et immédiats de son sup- plice, et les membres du tribunal révolution- naire qui envoya à l'échafaud la reine et ma- dame Elisabeth. Cherchant même à restreindre l'anathème à l'égard des premiers, autant que la conscience et l'honneur le lui permettaient, il n'a point mis au rang des parricides ceux dont il est permis de croire qu 'ils ne se mêlèrent aux assassins de Louis XVI que dans le dessein de l sauver, (1) Observations sur la conduite des puissances coalisées, par M. le comte d'Antraigues; avaat-propos, pag. xxxiv et suiv.

SUR LA FRANCE. IÔQ A l'égard même de ces monstres, que la pos~ térité ne nommera qu'avec horreur, le roi s'est contenté de dire, avec autant de mesure que de justice, que la France entière appelle sur leurs têtes le glaive de la justice.

Par cette phrase, il n'est point privé du droit de faire grâce en particulier: c'est aux cou- pables à voir ce qu'ils pourraient mettre dans la balance pour faire équilibre à leur for- fait. Monk se servit d'Iugolsby pour arrêter Lambert. On peut faire encore mieux qu'In- golsby.