Préface.
――― LIVRE PREMIER.
OÙ L’ON TRAITE DE L’ESPRIT D’OPPOSITION NOURRI EN FRANCE CONTRE LE SAINT-SIÈGE, ET DE SES CAUSES.
Chapitre I. Observation préliminaire.
Chap. II. Du calvinisme et des parlements.
Chap. III. Du jansénisme. Portrait de cette secte.
Chap. IV. Analogies de Hobbes et de Jansénius.
Chap. VI. Cause de la réputation usurpée dont a joui Port-Royal.
Chap. VII. Perpétuité de la foi. Logique et grammaire de Port-Royal.
Chap. VIII. Passage de la Harpe et digression sur le mérite comparé des jésuites.
Chap. IX. Pascal considéré sous le triple rapport de la science, du mérite littéraire et de la Religion.
Chap. X. Religieuses de Port-Royal.
Chap. XI. De la vertu hors de l’Église.
Chap. XII. Conclusion.
――― LIVRE SECOND.
SYSTÈME GALLICAN. DÉCLARATION DE 1682.
Chapitre I. Réflexions préliminaires sur le caractère de Louis XIV.
Chap. II. Affaire de la régale. Histoire et explication de ce droit.
Chap. III. Suite de la régale. Assemblée et déclaration de 1682. Esprit et composition de l’assemblée.
Chap. IV. Réflexions sur la déclaration de 1682.
Chap. V. Effets et suites de la déclaration.
Chap. VI. Révocation de la déclaration prononcée par le roi.
Chap. VII. Double condamnation de la déclaration de 1682, prononcée par ses auteurs mêmes.
Chap. VIII. Ce qu’il faut penser de l’autorité de Bossuet, invoquée en faveur des quatre articles.
Chap. IX. Continuation du même sujet. Défense des quatre articles, publiée sous le nom de Bossuet, après sa mort.
Chap. X. Sur un préjugé français, relatif à la défense de la déclaration.
Chap. XI. Séparation inopinée de l’assemblée de 1682. causes de cette séparation digression de l’assemblée de 1700.
Chap. XII. Influence du caractère de Bossuet sur le succès des quatre propositions. Réflexions sur le caractère de Fénelon.
Chap. XIII. Des libertes de l’eglise gallicane.
Chap. XIV. À quoi se réduisent les libertés de léglise gallicane.
Chap. XV. Sur l’espèce de scission opérée par les prétendues libertes.
Chap. XVI. Raisons qui ont retenu l’église gallicane dans la dépendance du saint-siége.
Chap. XVII. Adresse au clergé français, et déclaration de l’auteur.
PRÉFACE.
――― L’ouvrage qui suit formait primitivement le V livre d’un autre ouvrage intitulé Du Pape. L’Auteur a cru devoir détacher cette dernière partie des quatre livres précédents, pour en former un opuscule à part. Il n’ignore point au reste le danger d’une publication qui choquera infailliblement de grands préjugés; mais c’est de quoi il avoue s’inquiéter assez peu. On en pensera, on en dira ce qu’on voudra: sûr de ses intentions, il ne s’occupe que de l’avenir. Celui-là serait bien aveugle et bien ridicule qui se flatterait d’échapper aux contradictions en attaquant de front des préjugés de corps ou de nation.
L’Auteur a dit au clergé de France: « On a besoin de vous pour ce qui se prépare. » Jamais on ne lui adressa de compliment plus flatteur: c’est à lui d’y réfléchir.
Mais, comme c’est une loi générale que l’homme n’arrive à rien de grand sans peines et sans sacrifices, et comme cette loi se déploie surtout dans le cercle religieux avec une magnifique sévérité, le sacerdoce français ne doit pas se flatter d’être mis à la tête de l’œuvre qui s’avance, sans qu’il lui en coûte rien. Le sacrifice de certains préjugés favoris, sucés avec le lait et devenus nature, est difficile sans doute et même douloureux; cependant il n’y a pas à balancer: une grande récompense appelle un grand courage.
Quand même il arriverait à l’Auteur de traiter sans gêne, dans le cours de son ouvrage, des autorités qu’on respecte ailleurs à l’égal des oracles, il est persuadé qu’on lui pardonnerait sa franchise, l’innocente logique ne devant offenser personne.
Il n’y a d’ailleurs rien de si reconnaissable, pour toute oreille juste, que la voix amie; et tout porte à croire que, dans cette occasion, personne ne s’y méprendra: s’il en arrivait autrement, la justice qu’on doit rendre à l’Auteur ne serait cependant qu’ajournée, et dans cette ferme persuasion il se croirait à peine obligé d’ajourner sa reconnaissance.
Quelques raisons, relatives à sa situation actuelle, l’engagent à faire remarquer que cet ouvrage, comme celui dont il est détaché, fut écrit en 1817, à cinq cents lieues de Paris et de Turin. Il est possible cependant, à ce qu’il croit, qu’on y rencontre quelques citations ajoutées postérieurement, mais qui commencent elles-mêmes à vieillir. Puisse le sujet du livre vieillir aussi à sa manière, et ne rappeler incessamment qu’une de ces misères humaines qui n’appartiennent plus qu’à l’Histoire ancienne.
Août 1820.
LIVRE PREMIER.
OÙ L’ON TRAITE DE L’ESPRIT D’OPPOSITION NOURRI EN FRANCE CONTRE LE SAINT SIÈGE, ET DE SES CAUSES.
CHAPITRE PREMIER.
OBSERVATION PRÉLIMINAIRE.
Pourquoi dit-on l’Église gallicane, comme on dit l’Église anglicane? et pourquoi ne dit-on pas l’Église espagnole, l’Église italienne, l’Église polonaise, etc., etc.?
Quelquefois on serait tenté de croire qu’il y avait dans cette Église quelque chose de particulier qui lui donnait je ne sais quelle saillie hors de la grande superficie catholique, et que ce quelque chose devait être nommé comme tout ce qui existe.
Gibbon l’entendait ainsi lorsqu’il disait, en parlant de l’Église gallicane: Placée entre les ultramontains et les protestants, elle reçoit les coups des deux partis.
Je suis fort éloigné de prendre cette phrase au pied de la lettre: j’ai souvent fait une profession de foi contraire, et dans cet ouvrage même on lira bientôt « que s’il y a quelque chose de généralement connu, c’est que l’Église gallicane, si l’on excepte quelques oppositions accidentelles et passagères, a toujours marché dans le sens du Saint-Siège. » Mais si l’observation de Gibbon ne doit point être prise à la lettre, elle n’est pas non plus tout à fait à négliger. Il importe au contraire grandement d’observer comment un homme profondément instruit, et d’ailleurs indifférent à toutes les religions, envisageait l’Église gallicane, qui ne lui semblait plus, à raison de son caractère particulier, appartenir entièrement à l’Église romaine.
Si nous examinons nous-mêmes avec attention cette belle portion de l’Église universelle, nous trouverons peut-être qu’il lui est arrivé ce qui arrive à tous les hommes, même aux plus sages, divisés ou réunis, d’oublier ce qu’il leur importe le plus de n’oublier jamais, c’est-à-dire, ce qu’ils sont.
Honorablement éblouie par l’éclat d’un mérite transcendant, l’Église gallicane a pu quelquefois avoir l’air, en se contemplant trop, de ne pas se rappeler ou de ne pas se rappeler assez qu’elle n’était qu’une province de l’empire catholique.
De là ces expressions si connues en France: Nous croyons, nous ne croyons pas, nous tenons en France, etc., comme si le reste de l’Église était tenu de se tenir à ce qu’on tenait en France! Ce mot de nous n’a point de sens dans l’association catholique, à moins qu’il ne se rapporte à tous. C’est là notre gloire, c’est là notre caractère distinctif, et c’est manifestement celui de la vérité.
L’opposition française a fait de grands maux au christianisme; mais il s’en faut de beaucoup que cette opposition entière fût à la charge de l’Église gallicane, à qui on ne pouvait reprocher que son adhésion à la déclaration de 1682. Il importe donc de faire, pour ainsi dire, la dissection de ce malheureux esprit, afin qu’à chacun soit attribué ce qui lui appartient.
CHAPITRE II.
DU CALVINISME ET DES PARLEMENTS.
Les grandes révolutions, les grandes secousses morales, religieuses ou politiques, laissent toujours quelque chose après elles. Le calvinisme naquit en France: sa patrie assez vigoureuse pour vomir le poison, en demeura néanmoins notablement affectée. On vit alors ce qu’on verra éternellement dans toutes les révolutions: elles finissent, mais l’esprit qui les enfanta leur survit. C’est ce qui se vérifia surtout en France, dans les difficultés qu’on y éleva contre l’admission pure et simple du concile de Trente. En vain tous les archevêques et évêques de France en corps « reconnaissent et déclarent, dans l’assemblée de 1615, qu’ils sont obligés par leurs devoir et conscience de recevoir, comme de fait ils ont reçu, ledit concile. » En vain ce corps illustre dit au roi: « Sire, le clergé de France, vu qu’il y va de l’honneur de Dieu, et de celui de cette monarchie très-chrétienne qui depuis tant d’années, avec un si grand étonnement des autres nations catholiques, porte cette marque de désunion sur le front, supplie Votre Majesté qu’il lui plaise, embrassant cette gloire de sa couronne, ordonner que le concile général et œcuménique de Trente soit accepté, etc. » En vain le grand cardinal de Richelieu, portant la parole au nom des états généraux de cette même année 1615, disait au roi: « Toutes sortes de considérations convient Votre Majesté à recevoir et faire publier ce saint concile…, la bonté de la chose; vous offrant de justifier qu’il n’y a rien dans ce concile qui ne soit très-bon: l’autorité de sa cause… le fruit que produisent ses constitutions dans tous les pays où elles sont observées. » Rien ne peut vaincre l’opposition calviniste qui échauffait encore une foule d’esprits, et l’on vit arriver ce qui s’est répété si souvent en France: c’est que, dans les questions ecclésiastiques, les prélats sont obligés de céder à la puissance séculière qui appelle cette immense absurdité les libertés de l’Église.
Ce fut surtout le tiers état, c’est-à-dire le grand nombre qui s’opposa à l’admission du concile; et cela devait être, car il y a dans le protestantisme un caractère démocratique fait pour séduire de tous côtés le second ordre.
On imagina donc dans le parti de l’opposition de recevoir le concile quant au dogme (il le fallait bien), mais non quant à la discipline.
Tant pis pour l’Église gallicane, qui dès lors a porté sur le front cette marque de désunion.
Mais qui furent les véritables auteurs de cette singularité choquante, si authentiquement réprouvée par le clergé de France? « Ce furent des jurisconsultes profanes ou libertins qui, tout en faisant sonner le plus haut les libertés, y ont porté de rudes atteintes en poussant les droits du roi jusqu’à l’excès; qui inclinent aux maximes des hérétiques modernes, et en exagérant les droits du roi et ceux des juges laïques, ses officiers, ont fourni l’un des motifs qui empêchèrent la réception du concile de Trente. » L’esprit du XVI siècle fut principalement nourri et propagé en France par les parlements, et surtout par celui de Paris, qui tirait, de la capitale où il siégeait et des hommes qu’il voyait quelquefois siéger avec lui, une certaine primatie dont il a beaucoup usé et abusé.
Protestant dans le XVI siècle, frondeur et janséniste dans le XVII, philosophe enfin, et républicain dans les dernières années de sa vie, trop souvent le parlement s’est montré en contradiction avec les véritables maximes fondamentales de l’État.
Il renfermait cependant de grandes vertus, de grandes connaissances, et beaucoup plus d’intégrité que ne l’imaginaient plusieurs étrangers trompés par des pasquinades françaises.
On pouvait croire encore que tout gouvernement exigeant une opposition quelconque, les parlements étaient bons sous ce rapport, c’est-à-dire comme corps d’opposition. Je ne me sens ici nulle envie d’examiner si cette opposition était légitime, et si les maux qu’elle a produits permettent de faire attention aux services que l’autorité parlementaire a pu rendre à l’État par son action politique; j’observerai seulement que l’opposition de sa nature ne produit rien; elle n’est pas faite pour créer, mais pour empêcher; il faut la craindre et non la croire; aucun mouvement légitime ne commence par elle; elle est destinée au contraire à le ralentir dans quelques circonstances plus ou moins rares, de peur que certaines pièces ne s’échauffent par le frottement.
Pour me renfermer dans l’objet que je traite, je ferai remarquer que le caractère le plus distinctif et le plus invariable du parlement de Paris se tire de son opposition constante au Saint-Siège. Sur ce point, jamais les grandes magistratures de France n’ont varié. Déjà le XVII siècles comptait parmi les principaux membres de véritables protestants, tels que les présidents de Thou, de Ferrière, etc. On peut lire la correspondance de ce dernier avec Sarpi, dans les œuvres de ce bon religieux; on y sentira les profondes racines que le protestantisme avait jetées dans le parlement de Paris. Ceux qui n’ont pu examiner par eux-mêmes ce fait important, peuvent s’en tenir au témoignage exprès d’un noble pair de France, lequel avoue, dans un ouvrage moderne dont j’ai tiré déjà un très-grand parti, « que certaines cours souveraines de France n’avaient pu se tenir en garde contre le nouveau système (du protestantisme); que plusieurs magistrats s’en étaient laissé atteindre, et ne paraissaient pas disposés à prononcer des peines portées contre ceux, dont ils professaient la croyance. » Ce même esprit s’était perpétué jusqu’à nos jours dans le parlement, au moyen du jansénisme qui n’est au fond qu’une phase du calvinisme. Les noms les plus vénérables de la magistrature en étaient atteints; et je ne sais trop si le philosophisme des jeunes gens était plus dangereux pour l’État.
Le concile de Trente étant à juste titre le plus fameux des conciles généraux et le grand oracle antiprotestant, il déplaisait à la magistrature française, précisément à raison de son autorité. On peut encore entendre sur ce point le magistrat que je viens de citer. Il n’y a pas de témoignage plus respectable et qui doive inspirer plus de confiance lorsqu’il manifeste les sentiments de son ordre.
« Le concile de Trente, dit-il, travaillait sérieusement à une réforme plus nécessaire que jamais. L’histoire nous apprend quel homme et quel moyen on employa pour s’y opposer. Si ce concile eut été tranquille et moins prolongé, il eût pu parvenir, en faisant le sacrifice des biens déjà confisqués, à réunir les esprits sur la matière du dogme. Mais la condamnation des protestants y fut entière. » On dirait, en lisant ce morceau, que le concile de Trente n’a point opéré de réforme dans l’Église. Cependant le chapitre de la Réformation n’est pas mince, et le concile entier fit sans contredit le plus grand et le plus heureux effort qui ait jamais été fait dans le monde pour la réformation d’une grande société. Les faits parlent, il n’y a pas moyen de disputer. Depuis le concile, l’Église a totalement changé de face. Que si les Pères n’entreprirent rien de plus, on doit les louer pour ce qu’ils ne firent pas, autant que pour ce qu’ils firent; « car il faut quelquefois savoir gré aux hommes d’État de n’avoir pas tenté tout le bien qu’ils auraient pu exécuter; d’avoir été assez grands pour faire à la difficulté du temps et à la ténacité des habitudes le sacrifice qui devait le plus leur coûter, celui de leurs vastes et bienfaisantes conceptions. » Enfin, la langue même, sous la plume d’un écrivain d’ailleurs si respectable, est violée par le préjugé, au point que les premiers protestants sont nommés par lui, au grand étonnement de l’oreille française, un peuple néophyte. Il faut bien observer que ces traits et cent autres partent d’un homme distingué sous tous les rapports, plein de bonnes intentions, et parlant comme la raison même, toutes les fois que les préjugés de corps lui permettent de se servir de la sienne. Que devait être la masse de ses collègues dont il parle lui-même comme de gens exagérés? On serait tenté, en vertu d’une simple règle de proportion, de les prendre pour des frénétiques.
On ferait une collection assez piquante des arrêts rendus par l’opinion de toutes les classes contre les parlements de France.
Ici, c’est Voltaire qui appelle élégamment les magistrats, « des pédants absurdes, insolents et sanguinaires des bourgeois tuteurs des rois. » Ailleurs, c’est un honorable membre du comité de salut public qui nous dit: « Le parlement ferait mieux de se souvenir et de faire oublier aux autres, s’il est possible, que c’est lui qui a jeté le brandon de la discorde, en demandant la convocation des états généraux, » Il rappelle ensuite l’arrêt qui exclut Charles VII, et que le comte de Boulainvillers appelait la honte éternelle du parlement de Paris. Il finit par nommer les anciens magistrats de ce corps, des quidams.
Nous entendrons un grand homme dont le nom rappelle tous les genres de savoir et de mérite, se plaindre « que les procédures des parlements de France sont fort étrangères et fort précipitées; que lorsqu’il est question des droits du roi, ils agissent en avocats et non en juges, sans même sauver les apparences et sans avoir égard à la moindre ombre de justice.
Mais rien n’égale le portrait des parlements dessiné par l’un des plus grands orateurs chrétiens, et montré aux Français du haut de la chaire de vérité. J’en présenterai seulement quelques traits.
« Quel magistrat aujourd’hui veut interrompre ses divertissements, quand il s’agirait, je ne dis pas du repos, mais de l’honneur, et peut-être même de la vie d’un misérable? La magistrature n’est que trop souvent un titre d’oisiveté qu’on n’achète que par honneur, et qu’on n’exerce que par bienséance. C’est ne savoir pas vivre et faire injure aux magistrats que de leur demander justice, lorsqu’ils ont résolu de se divertir. Leurs amusements sont comme la partie sacrée de leur vie, à laquelle on n’ose toucher; et ils aiment mieux lasser la patience d’un malheureux et mettre au hasard une bonne cause, que de retrancher quelques moments de leur sommeil, de rompre une partie de jeu, ou une conversation inutile, pour ne rien dire de plus. » Comment le même corps a-t-il pu déplaire à des hommes si différents? Je n’y vois rien d’inexplicable. Si le parlement n’avait pas renfermé de grandes vertus et une grande action légitime, il n’aurait pas mérité la haine de Voltaire et de tant d’autres. Mais s’il n’avait pas renfermé de grands vices, il n’aurait choqué ni Fléchier, ni Leibnitz, ni tant d’autres. Le germe calviniste, nourri dans ce grand corps, devint bien plus dangereux lorsque son essence changea de nom et s’appela jansénisme. Alors les consciences étaient mises à l’aise par une hérésie qui disait: Je n’existe pas. Le venin atteignit même ces grands noms de la magistrature que les nations étrangères pouvaient envier à la France. Alors toutes les erreurs, même les erreurs ennemies entre elles, étant toujours d’accord contre la vérité, la nouvelle philosophie dans les parlements s’allia au jansénisme contre Rome. Alors le parlement devint en totalité un corps véritablement anti-catholique, et tel que, sans l’instinct royal de la maison de Bourbon et sans l’influence aristocratique du clergé (il n’en avait plus d’autre), la France eût été conduite infailliblement à un schisme absolu.
Encouragés par la faiblesse d’une souveraineté agonisante, les magistrats ne gardèrent plus de mesure. Ils régentèrent les évêques; ils saisirent leur temporel; ils appelèrent, comme d’abus, d’un institut religieux devenu français depuis deux siècles, et le déclarèrent, de leur chef, anti-français, anti-social, et même impie, sans s’arrêter un instant devant un concile œcuménique qui l’avait déclaré pieux, devant le Souverain Pontife qui répétait la même décision, devant l’Église gallicane enfin debout devant eux, et conjurant l’autorité royale d’empêcher cette funeste violation de tous les principes.
Pour détruire un ordre célèbre, ils s’appuyèrent d’un livre accusateur qu’ils avaient fait fabriquer eux-mêmes, et dont les auteurs eussent été condamnés aux galères sans difficulté dans tout pays où les juges n’auraient pas été complices. Ils firent brûler des mandements d’évêques, et même, si l’on ne m’a pas trompé, des bulles du Pape, par la main du bourreau. Changeant une Lettre provinciale en dogme de l’Église et en loi de l’État, on les vit décider qu’il n’y avait point d’hérésie dans l’Église, qui anathématisait cette hérésie; ils finirent par violer les tabernacles et en arracher l’eucharistie, pour l’envoyer, au milieu de quatre baïonnettes, chez le malade obstiné, qui, ne pouvant la recevoir, avait la coupable audace de se la faire adjuger.
Si l’on se représente le nombre des magistrats répandus sur le sol de la France, celui des tribunaux inférieurs qui se faisaient un devoir et une gloire de marcher dans leur sens; la nombreuse clientèle des parlements, et tout ce que le sang, l’amitié ou le simple ascendant emportaient dans le même tourbillon, on concevra aisément qu’il y en avait assez pour former dans le sein de l’Église gallicane le parti le plus redoutable contre le Saint-Siège.
Mais le jansénisme n’étant point une maladie particulière aux parlements, il est nécessaire de l’examiner en lui-même pour connaître son influence générale dans son rapport avec l’objet que je traite.
CHAPITRE III.
DU JANSÉNISME. PORTRAIT DE CETTE SECTE.
L’Église, depuis son origine, n’a jamais vu d’hérésie aussi extraordinaire que le jansénisme. Toutes en naissant se sont séparées de la communion universelle, et se glorifiaient même de ne plus appartenir à une Église dont elles rejetaient la doctrine comme erronée sur quelques points. Le jansénisme s’y est pris autrement: il nie d’être séparé; il composera même, si l’on veut, des livres sur l’unité dont il démontrera l’indispensable nécessité. Il soutient, sans rougir ni trembler, qu’il est membre de cette Église qui l’anathématise. Jusqu’à présent, pour savoir si un homme appartient à une société quelconque, on s’adresse à cette même société, c’est-à-dire à ses chefs, tout corps moral n’ayant de voix que par eux; et dès qu’elle a dit: Il ne m’appartient pas; ou il ne m’appartient plus, tout est dit. Le janséniste seul prétend échapper à cette loi éternelle; illi robur et œs triplex circa frontem. Il a l’incroyable prétention d’être de l’Église catholique, malgré l’Église catholique; il lui prouve qu’elle ne connaît pas ses enfants, qu’elle ignore ses propres dogmes, qu’elle ne comprend pas ses propres décrets, qu’elle ne sait pas lire enfin; il se moque de ses décisions; il en appelle; il les foule aux pieds, tout en prouvant aux autres hérétiques qu’elle est infaillible et que rien ne peut les excuser.
Un magistrat français de l’antique roche, ami de l’abbé Fleury, au commencement du dernier siècle, a peint d’une manière naïve ce caractère du jansénisme. Ses paroles valent la peine d’être citées.
« Le jansénisme, dit-il, est l’hérésie la plus subtile que le diable ait tissue. Ils ont vu que les protestants, en se séparant de l’Église, s’étaient condamnés eux-mêmes, et qu’on leur avait reproché cette séparation; ils ont donc mis pour maxime fondamentale de leur conduite, de ne s’en séparer jamais extérieurement et de protester toujours de leur soumission aux décisions de l’Église, à la charge de trouver tous les jours de nouvelles subtilités pour les expliquer, en sorte qu’ils paraissent soumis sans changer de sentiments. » Ce portrait est d’une vérité parfaite; mais si l’on veut s’amuser en s’instruisant, il faut entendre M de Sévigné, charmante affiliée de Port-Royal, disant au monde le secret de la famille, en croyant parler à l’oreille de sa fille.
« L’Esprit-Saint souffle où il lui plait, et c’est lui-même qui prépare les cœurs ou il veut habiter. C’est lui qui prie en nous par des gémissements ineffables. C’est saint Augustin qui m’a dit tout cela. Je le trouve bien janséniste, et saint Paul aussi. Les jésuites ont un fantôme qu’ils appellent Jansénius, auquel ils disent mille injures, et ne font pas semblant de voir où cela remonte… Ils font un bruit étrange et réveillent les disciples cachés de ces deux grands Saints.
Je n’ai rien à vous répondre sur ce que dit S. Augustin, sinon que je l’écoute et je l’entends quand il me dit et me répète cinq cents fois dans le même livre, que tout dépend donc, comme dit l’apôtre, non de celui qui veut ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde à qui il lui plaît; que ce n’est pas en considération d’aucun mérite que Dieu donne la grâce aux hommes, mais selon son bon plaisir, afin que l’homme ne se glorifie point, puisqu’il n’a rien qu’il n’ait reçu. Quand je lis tout ce livre (de S. Augustin), et que je trouve tout d’un coup: Comment Dieu jugerait-il les hommes, si les hommes n’avaient point de libre arbitre? en vérité, je n’entends point cet endroit et je suis toute disposée à croire que c’est un mystère (Ibid. lettre DXXIX.)
Nous croyons toujours qu’il dépend de nous de faire ceci ou cela; ne faisant point ce qu’on ne fait pas, on croit cependant qu’on l’aurait pu faire Les gens qui font de si belles restrictions et contradictions dans leurs livres, parlent bien mieux et plus dignement de la Providence quand ils ne sont pas contraints ni étranglés par la politique. Ils sont bien aimables dans la conversation. Je vous prie de lire… les Essais de morale sur la soumission à la volonté de Dieu. Vous voyez comme l’auteur nous la représente souveraine, faisant tout, disposant de tout, réglant tout. Je m’y tiens; voilà ce que j’en crois; et si en tournant le feuillet ils veulent dire le contraire pour ménager la chèvre et les choux, je les traiterai sur cela comme ces ménageurs politiques. Ils ne me feront pas changer; je suivrai leur exemple, car ils ne changent pas d’avis pour changer de note.
Vous lisez donc S. Paul et S. Augustin? Voilà les bons ouvriers pour établir la souveraine volonté de Dieu; ils ne marchandent point à dire que Dieu dispose de ses créatures comme le potier de son argile; il en choisit, il en rejette. Ils ne sont point en peine de faire des compliments pour sauver sa justice; car il n’y a point d’autre justice que sa volonté. C’est la justice même, c’est la règle; et après tout, que doit-il aux hommes? Rien du tout; il leur fait donc justice quand il les laisse à cause du péché originel qui est le fondement de tout; et il fait miséricorde au petit nombre de ceux qu’il sauve par son Fils. — N’est-ce pas Dieu qui tourne nos cœurs? N’est-ce pas Dieu qui nous fait vouloir? N’est-ce pas Dieu qui nous délivre de l’empire du démon? N’est-ce pas Dieu qui nous donne la vue et le désir d’être à lui? C’est cela qui est couronné; c’est Dieu qui couronne ses dons; si c’est cela que vous appelez le libre arbitre, ah! je le veux bien. — Jésus-Christ a dit lui-même: Je connais mes brebis; je les mènerai paître moi-même, je n’en perdrai aucune… Je vous ai choisis; ce n’est pas vous qui m’avez choisi. Je trouve mille passages sur ce ton; je les entends tous; et quand je vois le contraire, je dis: C’est qu’ils ont voulu parler communément; c’est comme quand on dit que Dieu s’est repenti: qu’il est en furie, etc.; c’est qu’ils parlent aux hommes. Je m’en tiens à cette première et grande vérité qui est toute divine. » La plume élégante de M de Sévigné confirme parfaitement tout ce que vient de nous dire un vénérable magistrat. Elle peint au naturel, et, ce qui est impayable, en croyant faire un panégyrique, l’atrocité des dogmes jansénistes, l’hypocrisie de la secte et la subtilité de ses manœuvres. Cette secte, la plus dangereuse que le diable ait tissue, comme disait le bon sénateur et Fleury qui l’approuve, est encore la plus vile à cause du caractère de fausseté qui la distingue. Les autres sectaires sont au moins des ennemis avoués qui attaquent ouvertement une ville que nous défendons. Ceux-ci au contraire sont une portion de la garnison, mais portion révoltée et traîtresse, qui, sous les livrées même du souverain, et tout en célébrant son nom, nous poignarde par derrière, pendant que nous faisons notre devoir sur la brèche. Ainsi, lorsque Pascal viendra nous dire: « Les luthériens et les calvinistes nous appellent papilâtres et disent que le Pape est l’antéchrist; nous disons que toutes ces propositions sont hérétiques, et c’est pourquoi nous ne sommes pas hérétiques. » Nous lui répondrons: Et c’est pourquoi vous l’êtes d’une manière beaucoup plus dangereuse.
CHAPITRE IV.
ANALOGIE DE HOBBES ET DE JANSÉNIUS.
Je ne sais si quelqu’un a remarqué que le dogme capital du jansénisme appartient pleinement à Hobbes; on sait que ce philosophe a soutenu que tout est nécessaire, et que par conséquent il n’y a point de liberté proprement dite, ou de liberté d’élection. « Nous appelons, dit-il, agents libres ceux qui agissent avec délibération; mais la délibération n’exclut point la nécessité, car le choix était nécessaire, tout comme la délibération. » On lui opposait l’argument si connu, que si l’on ôte la liberté, il n’y a plus de crime, ni par conséquent de punition légitime. Hobbes répliquait: « Je nie la conséquence, La nature du crime consiste en ce qu’il procède de notre volonté, et qu’il viole la loi. Le juge qui punit ne doit pas s’élever à une cause plus haute que la volonté du coupable. Quand je dis donc qu’une action est nécessaire, je n’entends pas qu’elle est faite en dépit de la volonté; mais parce que l’acte de la volonté ou la volition qui l’a produite était volontaire. Elle peut donc être volontaire, et par conséquent crime, quoique nécessaire. Dieu, en vertu de sa toute-puissance, a droit de punir quand même il n’y a point de crime. » C’est précisément la doctrine des jansénistes. Ils soutiennent que l’homme pour être coupable n’a pas besoin de cette liberté qui est opposée à la nécessité, mais seulement de celle qui est opposée à la coaction, de manière que tout homme qui agit volontairement est libre, et par conséquent coupable s’il agit mal, quand même il agit nécessairement (c’est la proposition de Jansénius).
« Nous croyons toujours qu’il dépend de nous de faire ceci ou cela. Ne faisant point ce qu’on ne fait pas, on croit cependant qu’on l’aurait pu faire. Mais dans le fait il ne peut y avoir de liberté qui exclue la nécessité; car, s’il y a un agent, il faut qu’il opère, et s’il opère, rien ne manque de ce qui est nécessaire pour produire l’action; conséquemment, la cause de l’action est suffisante; si elle est suffisante, elle est nécessaire (ce qui ne l’empêche point d’être volontaire). Si c’est là ce qu’on appelle libre arbitre, il n’y a plus de contestation. Le système contraire détruit les décrets et la prescience de Dieu, ce qui est un grand inconvénient. Il suppose en effet ou que Dieu pourrait ne pas prévoir un événement et ne pas le décréter, ou le prévoir sans qu’il arrive, ou décréter ce qui n’arrivera pas. » C’est un étrange phénomène que celui des principes de Hobbes enseignés dans l’Église catholique; mais il n’y a pas, comme on voit, le moindre doute sur la rigoureuse identité des deux doctrines. Hobbes et Jansénius étaient contemporains. Je ne sais s’ils se sont lus, et si l’un est l’ouvrage de l’autre. Dans ce cas, il faudrait dire de ce dernier: Pulchrâ prole parens; et du premier: Pulchro patre satus.
Un ecclésiastique anglais nous a donné une superbe définition du calvinisme. « C’est, dit-il, un système de religion qui offre à notre croyance des hommes esclaves de la nécessité, une doctrine inintelligible, une foi absurde, un Dieu impitoyable. » Le même portrait peut servir pour le jansénisme. Ce sont deux frères dont la ressemblance est si frappante, que nul homme qui veut regarder ne saurait s’y tromper.
Comment donc une telle secte a-t-elle pu se créer tant de partisans, et même de partisans fanatiques? Comment a-t-elle pu faire tant de bruit dans le monde? fatiguer l’État autant que l’Église? Plusieurs causes réunies ont produit ce phénomène. La principale est celle que j’ai déjà touchée. Le cœur humain est naturellement révolté. Levez l’étendard contre l’autorité, jamais vous ne manquerez de recrues. Non serviam. C’est le crime éternel de notre malheureuse nature « Le système de Jansénius, a dit Voltaire, n’est ni philosophique, ni consolant; mais le plaisir secret d’être d’un parti, » etc. Il ne faut pas en douter, tout le mystère est là. Le plaisir de l’orgueil est de braver l’autorité, son bonheur est de s’en emparer, ses délices sont de l’humilier. Le jansénisme présentait cette triple tentation à ses adeptes, et la seconde jouissance surtout se réalisa dans toute sa plénitude lorsque le jansénisme devint une puissance en se concentrant dans les murs de Port-Royal.
CHAPITRE V.
PORT-ROYAL.