Je doute que l’histoire présente dans ce genre rien d’aussi extraordinaire que l’établissement et l’influence de Port-Royal. Quelques sectaires mélancoliques, aigris par les poursuites de l’autorité, imaginèrent de s’enfermer dans une solitude pour y bouder et y travailler à l’aise. Semblables aux lames d’un aimant artificiel dont la puissance résulte de l’assemblage, ces hommes, unis et serrés par un fanatisme commun, produisent une force totale capable de soulever les montagnes. L’orgueil, le ressentiment, la rancune religieuse, toutes les passions aigres et haineuses se déchaînent à la fois. L’esprit de parti concentré se transforme en rage incurable. Des ministres, des magistrats, des savants, des femmelettes du premier rang, des religieuses fanatiques, tous les ennemis du Saint-Siège, tous ceux de l’unité, tous ceux d’un ordre célèbre leur antagoniste naturel, tous les parents, tous les amis, tous les clients des premiers personnages de l’association, s’allient au foyer commun de la révolte. Ils crient, ils s’insinuent, ils calomnient, ils intriguent, ils ont des imprimeurs, des correspondances, des facteurs, une caisse publique invisible. Bientôt Port-Royal pourra désoler l’Église gallicane, braver le Souverain Pontife, impatienter Louis XIV, influer dans ses conseils, interdire les imprimeries à ses adversaires, en imposer enfin à la suprématie.
Ce phénomène est grand sans doute; un autre néanmoins le surpasse infiniment: c’est la réputation mensongère de vertus et de talents construite par la secte, comme on construit une maison ou un navire, et libéralement accordée à Port-Royal avec un tel succès, que de nos jours même elle n’est point encore effacée, quoique l’Église ne reconnaisse aucune vertu séparée de la soumission, et que Port-Royal ait été constamment et irrémissiblement brouillé avec toutes les espèces de talents supérieurs. Un partisan zélé de Port-Royal ne s’est pas trouvé médiocrement embarrassé de nos jours, lorsqu’il a voulu nous donner le dénombrement des grands hommes appartenant à cette maison, « dont les noms, dit-il, commandent le respect et rappellent en partie les titres de la nation française à la gloire littéraire. » Ce catalogue est curieux; le voici: Pascal, Arnaud, Nicole, Humond, Sacy, Pontis, Lancelot, Tillemont, Pont-Château, Angran, Berulle, Despréaux, Bourbon-Conti, La Bruyère, le cardinal Camus, Félibien, Jean Racine, Rastignac, Régis, etc..
Pascal ouvre toujours ces listes, et c’est en effet le seul écrivain de génie qu’ait, je ne dis pas produit, mais logé pendant quelques moments la trop fameuse maison de Port-Royal. On voit paraître ensuite, longo sed proximi intervallo, Arnaud, Nicole, et Tillemont, laborieux et sage analyste; le reste ne vaut pas l’honneur d’être nommé, et la plupart de ces noms sont même profondément oubliés. Pour louer Bourdaloue, on a dit: C’est Nicole éloquent. Nicole, le plus élégant écrivain de Port-Royal (Pascal excepté), était donc égal à Bourdaloue, moins l’éloquence. C’est à quoi se réduit sur ce point la gloire littéraire de ces hommes tant célébrés par leur parti; ils furent éloquents comme un homme qui ne serait point éloquent. Ce qui ne touche point du tout au mérite philosophique et moral de Nicole, qu’on ne saurait trop estimer. Arnaud, le souverain pontife de l’association, fut un écrivain plus que médiocre; ceux qui ne voudront pas affronter l’ennui d’en juger par eux-mêmes, peuvent en croire sur sa parole l’auteur du Discours sur la vie et les ouvrages de Pascal. « Le style d’Arnaud, dit-il, négligé et dogmatique, nuisait quelquefois à la solidité de ses écrits… Son apologie était écrite d’un style pesant, monotone, et peu propre à mettre le public dans ses intérêts. » Ce style est en général celui de Port-Royal; il n’y a rien de si froid, de si vulgaire, de si sec, que tout ce qui est sorti de là. Deux choses leur manquent éminemment, l’éloquence et l’onction; ces dons merveilleux sont et doivent être étrangers aux sectes. Lisez leurs livres ascétiques, vous les trouverez tous morts et glacés. La puissance convertissante ne s’y trouve jamais: comment la force qui nous attire vers un astre pourrait-elle se trouver hors de cet astre? C’est une contradiction dans les termes.
Je te vomirai, dit l’Écriture, en parlant à la tiédeur; j’en dirais autant en parlant à la médiocrité. Je ne sais comment le mauvais choque moins que le médiocre continu. Ouvrez un livre de Port-Royal, vous direz sur-le-champ, en lisant la première page: Il n’est ni assez bon ni assez mauvais pour venir d’ailleurs. Il est aussi impossible d’y trouver une absurdité ou un solécisme qu’un aperçu profond ou un mouvement d’éloquence; c’est le poli, la dureté et le froid de la glace. Est-il donc si difficile de faire un livre de Port-Royal? Prenez vos sujets dans quelque ordre de connaissances que tout orgueil puisse se flatter de comprendre; traduisez les anciens, ou pillez-les au besoin sans avertir; faites-les tous parler français; jetez à la foule, même ce qu’ils ont voulu lui dérober. Ne manquez pas surtout de dire on au lieu de moi; annoncez dans votre Préface qu’on ne se proposait pas d’abord de publier ce livre, mais que certaines personnes fort considérables ayant estimé que l’ouvrage pourrait avoir une force merveilleuse pour ramener les esprits obstinés, on s’était enfin déterminé, etc. Dessinez dans un cartouche, à la tête du livre, une grande femme voilée, appuyée sur une ancre (c’est l’Aveuglement et l’obstination), signez votre livre d’un nom faux, ajoutez la devise magnifique: Ardet amans spe nixa fides, vous aurez un livre de Port-Royal.
Quand on dit que Port-Royal a produit de grands talents, on ne s’entend pas bien. Port-Royal n’était point une institution. C’était une espèce de club théologique, un lieu de rassemblement, quatre murailles, enfin, et rien de plus. S’il avait pris fantaisie à quelques savants français de se réunir dans tel ou tel café pour y disserter à l’aise, dirait-on que ce café a produit de grands génies? Lorsque je dis au contraire que l’ordre des bénédictins, des jésuites, des oratoriens, etc., a produit de grands talents, de grandes vertus, je m’exprime avec exactitude, car je vois ici un instituteur, une institution, un ordre enfin, un esprit vital qui a produit le sujet; mais le talent de Pascal, de Nicole, d’Arnaud, etc., n’appartient qu’à eux, et nullement à Port-Royal, qui ne les forma point; ils portèrent leurs connaissances et leurs talents dans cette solitude. Ils y furent ce qu’ils étaient avant d’y entrer. Ils se touchent sans se pénétrer, ils ne forment point d’unité morale: je vois bien des abeilles, mais point de ruche. Que si l’on veut considérer Port-Royal comme un corps proprement dit, son éloge sera court. Fils de Baïus, frère de Calvin, complice de Hobbes et père des convulsionnaires, il n a vécu qu’un instant, qu’il employa tout entier à fatiguer, à braver, à blesser l’Église et l’État. Si les grands luminaires de Port-Royal dans le XVII siècle, les Pascal, les Arnaud, les Nicole (il faut toujours en revenir à ce triumvirat), avaient pu voir dans un avenir très-prochain le gazetier ecclésiastique, les gambades de S. Blédard et les horribles scènes des secouristes, ils seraient morts de honte et de repentir; car c’était au fond de très-honnêtes gens (quoique égarés par l’esprit de parti), et certainement fort éloignés, ainsi que tous les novateurs de l’univers, de prévoir les conséquences du premier pas fait contre l’autorité.
Il ne suffit donc pas, pour juger Port-Royal, de citer le caractère moral de quelques-uns de ses membres, ni quelques livres plus ou moins utiles qui sortirent de cette école; il faut encore mettre dans la balance les maux qu’elle a produits, et ces maux sont incalculables. Port-Royal s’empara du temps et des facultés d’un assez grand nombre d’écrivains qui pouvaient se rendre utiles, suivant leurs forces, à la Religion, à la philosophie, et qui les consumèrent presque entièrement en ridicules ou funestes disputes. Port-Royal divisa l’Église; il créa un foyer de discorde, de défiance et d’opposition au Saint-Siège; il aigrit les esprits et les accoutuma à la résistance; il fomenta le soupçon et l’antipathie entre les deux puissances; il les plaça dans un état de guerre habituel qui n’a cessé de produire les chocs les plus scandaleux. Il rendit l’erreur mille fois plus dangereuse en lui disant anathème pendant qu’il l’introduisait sous des noms différents. Il écrivit contre le calvinisme, et le continua moins par sa féroce théologie, qu’en plantant dans l’État un germe démocratique, ennemi naturel de toute hiérarchie.
Pour faire équilibre à tant de maux, il faudrait beaucoup d’excellents livres et d’hommes célèbres; mais Port-Royal n’a pas le moindre droit à cette honorable compensation. Nous venons d’entendre un écrivain qui, sentant bien à quel point cette école était pauvre en noms distingués, a pris le parti, pour en grossir la liste, d’y joindre ceux de quelques grands écrivains qui avaient étudié dans cette retraite. Ainsi, Racine, Despréaux et La Bruyère se trouvent inscrits avec Lancelot, Pont-Château, Augran, etc., au nombre des écrivains de Port-Royal, et sans aucune distinction. L’artifice est ingénieux sans doute; et ce qui doit paraître bien singulier, c’est d’entendre La Harpe mettre en avant ce même sophisme, et nous dire dans son Cours de Littérature, à la fin d’un magnifique éloge de Port-Royal: Enfin, c’est de leur école que sont sortis Pascal et Racine.
Celui qui dirait que le grand Condé apprit chez les jésuites à gagner la bataille de Senef, serait tout aussi philosophe que La Harpe l’est dans cette occasion. Le génie ne sort d’aucune école; il ne s’acquiert nulle part et se développe partout; comme il ne reconnaît point de maître, il ne doit remercier que la Providence.
Ceux qui présentent ces grands hommes comme des productions de Port-Royal, se doutent peu qu’ils lui font un tort mortel aux yeux des hommes clairvoyants: on ne lui cherche de grands noms que parce qu’il en manque. Quel ami des jésuites a jamais imaginé de dire, pour exalter ces Pères: Et pour tout dire en un mot, c’est de leur école que sont sortis Descartes, Bossuet et le prince de Condé. Les partisans de la société se gardent bien de louer aussi gauchement. Ils ont d’autres choses à dire.
Voltaire a dit: « Nous avons d’Arnaud cent quatre volumes (il fallait dire cent quarante), dont presque aucun n’est aujourd’hui au rang de ces bons livres classiques qui honoraient le siècle de Louis XIV. » « Il n’est restée dit-il encore, que sa Géométrie, sa Grammaire raisonnée et sa Logique. » Mais cette Géométrie est parfaitement oubliée. Sa Logique est un livre comme mille autres que rien ne met au-dessus des ouvrages de même genre et que beaucoup d’autres ont surpassé. Quel homme, pouvant lire Gassendi, Wolf, s’Gravesande, ira perdre son temps sur la Logique de Port-Royal? Le mécanisme même du syllogisme s’y trouve assez médiocrement développé, et cette partie tout entière ne vaut pas cinq ou six pages du célèbre Euler, qui, dans ses Lettres à une princesse d’ Allemagne, explique tout ce mécanisme de la manière la plus ingénieuse, au moyen de trois cercles différemment combinés.
Reste la Grammaire générale, petit volume in-12, dont on peut dire: C’est un bon livre. J’y reviendrai tout à l’heure. Voilà ce qui nous reste d’un homme qui écrivit cent quarante volumes, parmi lesquels il y a plusieurs in-quarto et plusieurs in-folio. Il faut avouer qu’il employa bien sa longue vie!
Voltaire dans le même chapitre, fait aux solitaires de Port-Royal l’honneur de croire ou de dire: « que, par le tour d’esprit mâle, vigoureux et animé qui faisait le caractère de leurs livres et de leurs entretiens…, ils ne contribuèrent pas peu à répandre en France le bon goût et la véritable éloquence. » Je déclare sur mon honneur n’avoir jamais parlé à ces messieurs, ainsi je ne puis juger de ce qu’ils étaient dans leurs entretiens; mais j’ai beaucoup feuilleté leurs livres, à commencer par le pauvre Royaumant, qui fatigua si fort mon enfance, et dont l’épître dédicatoire est un des monuments de platitude les plus exquis qui existent dans aucune langue; et je déclare avec la même sincérité que non-seulement il ne serait pas en mon pouvoir de citer une page de Port-Royal, Pascal excepté (faut-il toujours le répéter?), écrite d’un style mâle, vigoureux et animé, mais que le style mâle, vigoureux et animé, est ce qui m’a paru manquer constamment et éminemment aux écrivains de Port-Royal. Ainsi, quoiqu’il n’y ait pas, en fait de goût, d’autorité plus imposante que celle de Voltaire, Port-Royal m’ayant appris que le Pape et même l’Église peuvent se tromper sur les faits, je n’en veux croire que mes yeux; car, sans pouvoir m’élever jusqu’au style mâle, vigoureux et animé, je sais cependant ce que c’est, et jamais je ne m’y suis trompé.
Je conviendrai plus volontiers avec ce même Voltaire, « que malheureusement les solitaires de Port-Royal furent encore plus jaloux de répandre leurs opinions, que le bon goût et la véritable éloquence. » Sur ce point il n’y a pas le moindre doute.
Non-seulement les talents furent médiocres à Port-Royal, mais le cercle de ces talents fut extrêmement restreint, non seulement dans les sciences proprement dites, mais encore dans ce genre de connaissances qui se rapportaient le plus particulièrement à leur état. On ne trouve parmi eux que des grammairiens, des biographes, des traducteurs, des polémiques éternels, etc.; du reste, pas un hébraïsant, pas un helléniste, pas un latiniste, pas un antiquaire, pas un lexicographe, pas un critique, pas un éditeur célèbre, et à plus forte raison, pas un mathématicien, pas un astronome, pas un physicien, pas un poëte, pas un orateur; ils n’ont pu léguer (Pascal toujours excepté) un seul ouvrage à la postérité. Étrangers à tout ce qu’il y a de noble, de tendre, de sublime dans les productions du génie, ce qui leur arrive de plus heureux et dans leurs meilleurs moments, c’est d’avoir raison.
CHAPITRE VI.
CAUSE DE LA RÉPUTATION USURPÉE DONT A JOUI PORT-ROYAL.
Plusieurs causes ont concouru à la fausse réputation littéraire de Port-Royal. Il faut considérer d’abord qu’en France, comme chez toutes les autres nations du monde, les vers ont précédé la prose. Les premiers prosateurs semblent faire sur l’esprit public plus d’effet que les premiers poëtes. Nous voyons Hérodote obtenir des honneurs dont Homère ne jouit jamais. Les écrivains de Port-Royal commencèrent à écrire à une époque où la prose française n’avait point déployé ses véritables forces. Boileau, en 1667, disait encore dans sa rétractation badine: Pelletier écrit mieux qu’Ablancourt ni Patru; prenant, comme on voit, ces deux littérateurs, parfaitement oubliés de nos jours, pour deux modèles d’éloquence. Les, écrivains de Port-Royal ayant écrit dans cette enfance de la prose, s’emparèrent d’abord d’une grande réputation; car il est aisé d’être les premiers en mérite quand on est les premiers en date. Aujourd’hui on ne les lit pas plus que d’Ablancourt et Patru, et même il est impossible de les lire. Cependant ils ont fait plus de bruit, et ils ont survécu à leurs livres, parce qu’ils appartenaient à une secte et à une secte puissante dont les yeux ne se fermaient pas un instant sur ses dangereux intérêts. Tout écrit de Port-Royal était annoncé d’avance comme un prodige, un météore littéraire. Il était distribué par les frères, communément sous le manteau, vanté, exalté, porté aux nues dans toutes les coteries du parti, depuis l’hôtel de la duchesse de Longue ville, jusqu’au galetas du colporteur. Il n’est pas aisé de comprendre à quel point une, secte ardente et infatigable, agissant toujours dans le même sens, peut influer sur la réputation des livres et des hommes. De nos jours encore, cette influence n’est pas à beaucoup près éteinte.
Une autre cause de cette réputation usurpée fut le plaisir de contrarier, de chagriner, d’humilier une société fameuse, et même de tenir tête à la cour de Rome, qui ne cessait de tonner contre les dogmes jansénistes. Ce dernier attrait enrôla surtout les parlements dans le parti janséniste. Orgueilleux ennemis du Saint-Siège, ils devaient chérir ce qui lui déplaisait.
Mais rien n’augmenta la puissance de Port-Royal sur l’opinion publique comme l’usage exclusif qu’ils firent de la langue française dans tous leurs écrits. Ils savaient le grec sans doute, ils savaient le latin, mais sans être ni hellénistes, ni latinistes, ce qui est bien différent. Aucun monument de véritable latinité n’est sorti de chez eux: ils n’ont pas même su faire l’épitaphe de Pascal en bon latin. Outre cette raison d’incapacité qui est incontestable, une autre raison de pur instinct conduisait les solitaires de Port-Royal. L’Église catholique, établie pour croire et pour aimer, ne dispute qu’à regret. Si on la force d’entrer en lice, elle voudrait au moins que le peuple ne s’en mêlât pas. Elle parle donc volontiers latin, et ne s’adresse qu’à la science. Toute secte au contraire a besoin de la foule et surtout des femmes. Les jansénistes écrivent donc en français, et c’est une nouvelle conformité qu’ils eurent avec leurs cousins. Le même esprit de démocratie religieuse les conduisit à nous empester de leurs traductions de l’Écriture sainte et des Offices divins. Ils traduisent tout jusqu’au Missel, pour contredire Rome, qui, par des raisons évidentes, n’a jamais aimé ces traductions. L’exemple fut suivi de tout côté, et ce fut un grand malheur pour la Religion. On parle souvent des travaux de Port-Royal. Singuliers travaux catholiques qui n’ont cessé de déplaire à l’Église catholique!
Après ce coup frappé sur la Religion à laquelle ils n’ont fait que du mal, ils en portèrent un autre non moins sensible aux sciences classiques, par leur malheureux système d’enseigner les langues antiques en langues modernes; je sais que le premier coup d’œil est pour eux; mais le second a bientôt montré à quel point le premier est trompeur. L’enseignement de Port-Royal est la véritable époque de la décadence des bonnes lettres. Dès lors l’étude des langues savantes n’a fait que déchoir en France. J’admire de tout mon cœur les efforts qu’on fait chez elle dans ce moment; mais ces efforts sont précisément la meilleure preuve de ce que je viens d’avancer. Les Français sont encore dans ce genre si fort au-dessous de leurs voisins d’Angleterre et d’Allemagne, qu’avant de reprendre l’égalité, ils auront tout le temps nécessaire pour réfléchir sur la malheureuse influence de Port-Royal.
CHAPITRE VII.
PERPÉTUITÉ DE LA FOI. LOGIQUE ET GRAMMAIRE DE PORT-ROYAL.
L’usage fatal que les solitaires de Port-Royal firent de la langue française leur procura cependant un grand avantage, celui de paraître originaux, lorsqu’ils n’étaient que traducteurs ou copistes. Dans tous les genres possibles de littérature et de sciences, celui qui se montre le premier avec un certain éclat s’empare de la renommée, et la conserve même après qu’il a été souvent surpassé depuis. Si le célèbre Cervantes écrivait aujourd’hui son roman, peut-être qu’on ne parlerait pas de lui, et certainement on en parlerait beaucoup moins. Je citerai, sur le sujet que je traite ici, l’un des livres qui font le plus d’honneur à Port-Royal, la Perpétuité de la Foi. Lisez Bellarmin, lisez les frères Wallembourg, lisez surtout l’ouvrage du chanoine régulier Garet, écrit précisément sur le même sujet, et vous verrez que de cette foule de textes cités par Arnaud et Nicole, il n’y en a peut-être pas un seul qui leur appartienne; mais ils étaient à la mode, ils écrivaient en français; Arnaud avait des parents et des amis influents, ils tenaient à une secte puissante. Le Pape, pour sceller une paix apparente, se croyait obligé d’accepter la dédicace de l’ouvrage; la nation enfin (c’est ici le grand point de la destinée des livres) ajoutait son influence au mérite intrinsèque de l’ouvrage. Il n’en fallait pas davantage pour faire parler de la Perpétuité de la Foi, comme si jamais on n’avait écrit sur l’Eucharistie dans l’Église catholique.
Les mêmes réflexions s’appliquent aux meilleurs livres de Port-Royal, à leur Logique, par exemple, que tout Français égalera et surpassera même, stans pede in uno, pourvu qu’il ait le sens commun, qu’il sache la langue latine et la sienne, et qu’il ait le courage de s’enfermer dans une bibliothèque, au milieu des scolastiques anciens qu’il exprimera suivant l’art pour en extraire une potion française.
La Grammaire générale, à laquelle on a décerné une si grande célébrité en France, donnerait lieu encore à des observations curieuses. La niaiserie solennelle des langues inventées s’y trouve à tous les chapitres. Condillac en personne n’est pas plus ridicule. Mais il ne s’agit point ici de ces grandes questions; je ne toucherai, et même rapidement, qu’un ou deux points très-propres à faire connaître l’esprit et les talents de Port-Royal.
Il n’y a rien de si connu que la définition du verbe donnée dans cette grammaire. C’est, dit Arnaud, un mot qui signifie l’affirmation. Des métaphysiciens français du dernier siècle se sont extasiés sur la justesse de cette définition, sans se douter qu’ils admiraient Aristote à qui elle appartient pleinement; mais il faut voir comment Arnaud s’y est pris pour s’approprier les idées du philosophe grec.
Aristote a dit avec son style unique, dans une langue unique: « Le verbe est un mot qui sursignifie le temps, et toujours il exprime ce qui est affirmé de quelque chose. » Que fait Arnaud? Il transcrit la première partie de cette définition; et comme il a observé que le verbe outre sa signification essentielle, exprime encore trois accidents, la personne, le nombre et le temps, il charge sérieusement Aristote de s’être arrêté à cette troisième signification. Il se garde bien cependant de citer les paroles de ce philosophe, ni même l’endroit de ses œuvres d’où le passage est tiré. Il le donne seulement en passant, comme un homme qui n’a vu, pour ainsi dire, qu’un tiers de la vérité. Il écrit lui-même deux ou trois pages, et libre alors de ce petit Aristote qu’il croit avoir parfaitement fait oublier, il copie la définition entière et se l’attribue sans façon.
Tels sont les écrivains de Port-Royal, des voleurs de profession excessivement habiles à effacer la marque du propriétaire sur les effets volés. Le reproche que Cicéron adressait si spirituellement aux stoïciens, s’ajuste à l’école de Port-Royal avec une précision rigoureuse.
Le fameux livre de la Grammaire générale est sujet d’ailleurs à l’anathème général prononcé contre les productions de Port-Royal. C’est que tout ou presque tout ce qu’ils ont fait est mauvais, même ce qu’ils ont fait de bon. Ceci n’est point un jeu de mots. La Grammaire générale, par exemple, quoiqu’elle contienne de fort bonnes choses, est cependant le premier livre qui a tourné l’esprit des Français vers la métaphysique du langage, et celle-ci a tué le grand style. Cette sorte d’analyse étant à l’éloquence ce que l’anatomie est au corps disséqué, l’un et l’autre supposent la mort du sujet analysé, et pour comble d’exactitude dans la comparaison, l’une et l’autre s’amusent communément à tuer pour le plaisir de disséquer?
CHAPITRE VIII.
PASSAGE DE LA HARPE ET DIGRESSION SUR LE MÉRITE COMPARÉ DES JÉSUITES.
La Harpe m’étonne fort lorsque, dans je ne sais quel endroit de son Lycée, il décide « que les solitaires de Port-Royal furent très-supérieurs aux jésuites dans la composition des livres élémentaires. » Je n’examine pas si les jésuites furent créés pour composer des grammaires dont la meilleure ne saurait avoir d’autre effet que d’apprendre à apprendre; mais quand cette petite supériorité vaudrait la peine d’être disputée, La Harpe ne semble pas avoir connu la Grammaire latine d’Alvarez, le Dictionnaire de Pomey, celui de Joubert, celui de Lebrun, le Dictionnaire poétique de Vanière, la Prosodie de Riccioli (qui ne dédaigna pas de descendre jusque-là), les Fleurs de la latinité, l’Indicateur universel, le Panthéon mythologique de ce même Pomey, le Petit Dictionnaire de Sanadon, pour l’intelligence d’Horace; le Catéchisme de Canisius, la Petite Odyssée de Giraudeau, nouvellement reproduite, et mille autres ouvrages de ce genre. Les jésuites s’étaient exercés sur toute sorte d’enseignements élémentaires, au point que dans les écoles maritimes d’Angleterre, on s’est servi jusque dans ces derniers temps d’un livre composé autrefois par l’un de ces Pères, qu’on n’appelait pas autrement que le Livre du jésuite.
C’est une justice encore de rappeler ces éditions des poètes latins donnés par les jésuites, avec une traduction en prose latine, élégante dans sa simplicité, et des notes qui lui servent de complément. C’est sans contredit l’idée la plus heureuse qui soit tombée dans la tête d’un homme de goût, pour avancer la connaissance des langues anciennes. Celui qui, pour comprendre un texte, se trouve réduit à recourir au dictionnaire ou à la traduction en langue vulgaire, est obligé de s’avouer à lui-même qu’il est à peu près étranger à la langue de ce texte, puisqu’il ne la comprend que dans la sienne; et de cette réflexion habituelle, il résulte je ne sais quel découragement; mais celui qui devine le grec et le latin à l’aide du grec et du latin même, loin d’être humilié, est au contraire continuellement animé par le double succès d’entendre l’interprétation et par elle le texte. Il faut avoir éprouvé cette espèce d’émulation de soi-même à soi-même pour la concevoir parfaitement. Je sais que l’idée de ces traducteurs n’est pas nouvelle, et que les anciens grammairiens l’avaient employée pour expliquer aux Grecs leurs propres auteurs, bien moins intelligibles alors pour la foule des lecteurs qu’on ne le croit communément. Mais sans examiner si les éditeurs jésuites tenaient cette heureuse idée d’ailleurs, on ne saurait au moins leur refuser le mérite d’avoir reproduit une méthode très-philosophique, et d’en avoir tiré un parti excellent, surtout dans le Virgile du Père De la Rue, que Heyne lui-même (ut quem virum!) n’a pu faire oublier.
Et que ne doit-on pas encore à ces doctes religieux pour ces éditions corrigées qu’ils travaillèrent avec tant de soin et de goût! Les siècles qui virent les classiques étaient si corrompus, que les premiers essais de Virgile même, le plus sage de ces auteurs, alarment le père de famille qui les offre à son fils. La chimie laborieuse et bienfaisante qui désinfecta ces boissons avant de les présenter aux lèvres de l’innocence, vaut un peu mieux sans doute qu’une méthode de Port-Royal.
La méthode latine de cette école ne vaut pas à beaucoup près celle d’Alvarez, et la méthode grecque n’est au fond que celle de Nicolas Clenard, débarrassée de son fatras, mais privée aussi de plusieurs morceaux très-utiles, tels par exemple que ses Méditations grecques, qui produisirent, suivant les apparences, dans le siècle dernier, les Méditations chinoises de Fourmont. Dans ce genre, comme dans tous les autres, les hommes de Port-Royal ne furent que des traducteurs qui ne parurent originaux que parce qu’ils traduisirent leurs vols.
Au reste, toutes les méthodes de Port-Royal sont faites contre la méthode. Les commençants ne les lisent pas encore, et les hommes avancés ne les lisent plus. La première chose qu’on oublie dans l’étude d’une langue, c’est la grammaire. J’en atteste tout homme instruit qui n’est pas un professeur; et si l’on veut savoir ce que valent ces livres, il suffit de rappeler qu’un des grands hellénistes que possède aujourd’hui l’Allemagne vient de nous assurer qu’on n’a point encore jeté les fondements d’une véritable grammaire grecque.
Les jésuites, sans négliger les livres élémentaires qu’ils composèrent en très-grand nombre, firent mieux cependant que des grammaires et des dictionnaires; ils composèrent eux-mêmes des livres classiques dignes d’occuper les grammairiens. Quels ouvrages de latinité moderne peut-on opposer à ceux de Vanière, de Rapin, de Commire, de Sanadon, de Desbillons, etc. Lucrèce, si l’on excepte les morceaux d’inspiration, ne tient pas, tant pour l’élégance que pour la difficulté vaincue, devant l’Arc-en-ciel de Nocetti et les Éclipses de Boscovich.
La main d’un jésuite destina jadis un distique au fronton du Louvre. Un autre jésuite en écrivit un pour le buste de Louis XVI, élevé dans le Jardin du Roi, au milieu des plantes. L’un et l’autre ornent la mémoire d’un grand nombre d’amateurs. Si, dans le cours entier de sa fatigante existence, Port-Royal entier a produit quatre lignes latines de cette force, je consens volontiers à ne jamais lire que des ouvrages de cette école.
La comparaison au reste ne doit pas sortir des livres élémentaires; car si l’on vient à s’élever jusqu’aux ouvrages d’un ordre supérieur, elle devient ridicule. Toute l’érudition, toute la théologie, toute la morale, toute l’éloquence de Port-Royal, pâlissent devant le Pline de Hardouin, les Dogmes théologiques de Petau, et les sermons de Bourdaloue.
CHAPITRE IX.
PASCAL CONSIDÉRÉ SOUS LE TRIPLE RAPPORT DE LA SCIENCE, DU MÉRITE LITTÉRAIRE ET DE LA RELIGION.
Port-Royal eut sans doute des écrivains estimables, mais en fort petit nombre, et le petit nombre de ce petit nombre ne l’éleva jamais dans un cercle très-étroit au-dessus de l’excellente médiocrité.
Pascal seul forme une exception; mais jamais on n’a dit que Pindare donnant même la main à Épaminondas, ait pu effacer dans l’antiquité l’expression proverbiale: L’air épais de Béotie. Pascal passa quatre ou cinq ans de sa vie dans les murs de Port-Royal, dont il devint la gloire sans lui devoir rien; mais quoique je ne veuille nullement déroger à son mérite réel qui est très-grand, il faut avouer aussi qu’il a été trop loué, ainsi qu’il arrive, comme on ne saurait trop le répéter, à tout homme dont la réputation appartient à une faction. Je ne suis donc nullement porté à croire que chez aucun peuple et dans aucun temps il n’a existé de plus grand génie que Pascal; exagération risible qui nuit à celui qui en est l’objet, au lieu de l’élever dans l’opinion. Sans être en état de le juger comme géomètre, je m’en tiens sur ce point à l’autorité d’un homme infiniment supérieur à Pascal par l’étonnante diversité et la profondeur de ses connaissances.
« Pascal, dit-il, trouva quelques vérités profondes et extraordinaires en ce temps-là sur la cycloïde… il les proposa par manière de problèmes: mais M. Wallis, en Angleterre, le P. Lallouère, en France, et encore d’autres, trouvèrent le moyen de les résoudre. » Ce témoignage de Leibnitz prouve d’abord qu’il faut bien se garder d’ajouter foi à ce qui est dit dans ce discours (pag. xcvij et suiv.) contre le livre du P. Lallouère, dont l’auteur parle avec un extrême mépris, « Ce jésuite, dit-il, avait de la réputation dans les mathématiques, surtout parmi ses confrères, » (pag. xcviij). Mais Leibnitz n’était pas jésuite, ni Montucla, je pense; et ce dernier avoue cependant dans son Histoire des mathématiques, « que le livre du P. Lallouère donnait la solution de tous les problèmes proposés par Pascal, et qu’il contenait une profonde et savante géométrie. » Je m’en tiens au reste à ces autorités, ne croyant point du tout que la découverte d’une vérité difficile, il est vrai, pour ce temps-là, mais cependant accessible à plusieurs esprits de ce temps-là, puisse élever l’inventeur au rang sublime qu’on voudrait lui attribuer dans cet ordre de connaissances.