SigPhi · Joseph de Maistre

De l'Église gallicane dans son rapport avec le souverain pontife

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Pascal d’ailleurs se conduisit d’une manière fort équivoque dans toute cette affaire de la cycloïde. L’histoire de cette courbe célèbre qu’il publia est moins une histoire qu’un libelle. Montucla, auteur parfaitement impartial, convient expressément que Pascal ne s’y montra ni exact, ni impartial; que tout grand homme qu’il était, il paya cependant son tribut à l’infirmité humaine, se laissant emporter par les passions d’autrui, et oubliant la vérité pour écrire dans le sens de ses amis.

Les contestations élevées au sujet de la cycloïde avaient égaré l’esprit de ce grand homme, au point que, dans cette même histoire, il se permit, sur de simples soupçons en l’air, de traiter sans détour Torricelli de plagiaire. Tout est vrai et tout est faux au gré de l’esprit de parti; il prouve ce qu’il veut, il nie ce qu’il veut; il se moque de tout et ne s’aperçoit jamais qu’on se moque de lui. On nous répète sérieusement, au XIX siècle, les contes de M Perrier, sur la miraculeuse enfance de son frère; on nous dit, avec le même sang-froid, qu’avant l’âge de seize ans, il avait composé sur les sections coniques un petit ouvrage qui fut regardé alors comme un prodige de sagacité; et l’on a sous les yeux le témoignage authentique de Descartes, qui vit le plagiat au premier coup d’œil, et qui le dénonça, sans passion comme sans détour, dans une correspondance purement scientifique.

Même partialité, même défaut de bonne foi à propos de la fameuse expérience du Puy-de-Dôme. On nous assure que l’explication du plus grand phénomène de la nature est principalement due aux expériences et aux réflexions de Pascal.

Et moi, je crois, sans la moindre crainte d’être trop dogmatique, que l’explication d’un phénomène est due principalement à celui qui l’a expliqué. Or, comme il n’y a pas le moindre doute sur la priorité de Torricelli, il est certain que Pascal n’y a pas le moindre droit. L’expérience du baromètre n’était qu’un heureux corollaire de la vérité découverte en Italie; car si c’est l’air, en sa qualité de fluide pesant, qui tient le mercure suspendu dans le tube, il s’ensuivait que la colonne d’air ne pouvait diminuer de hauteur et par conséquent de poids, sans que le mercure baissât proportionnellement.

Mais cette expérience même, Pascal ne l’avait point imaginée. Descartes qui en demandait les détails deux ans après à l’un de ses amis, lui disait: « J’avais droit de les attendre de M. Pascal plutôt que de tous, parce que c’est moi qui l’ai avisé il y a deux ans de faire cette expérience, et qui l’ai assuré que bien que je ne l’eusse pas faite, je ne doutais pas du succès. » À cela on nous dit: « Pascal méprisa la réclamation de Descartes, ou ne fit aucune réponse; car dans un précis historique publié en 1651, il parla ainsi à son tour… » En premier lieu, c’est comme si l’on disait: Pascal ne daigna pas répondre, car il répondit; mais voyons enfin ce que Pascal répondit: « Il est véritable, et je vous le dis hardiment, que cette expérience est de mon invention; et partant, je puis dire que la nouvelle connaissance qu’elle nous a découverte est entièrement de moi. » Là-dessus le docte biographe fait l’observation suivante: « Contre un homme tel que Pascal, il ne faut pas se contenter de dire froidement, une année après l’expérience: J’en ai donné l’idée; il faut le prouver. » Rétorquons ce raisonnement.

Contre un homme tel que Descartes, qui n’appartenait à aucune secte, qui n’est connu par aucune calomnie, par aucun trait de mauvaise foi, par aucune falsification, il ne faut pas se contenter de dire froidement, une année après la mort du grand homme, et après avoir gardé le silence pendant qu’il pouvait se défendre: Je vous le dis hardiment, cette expérience est de mon invention; il faut le prouver.

Je n’entends donc point nier le mérite distingué de Pascal dans l’ordre des sciences; je ne dispute à aucun homme ce qui lui appartient; je dis seulement que ce mérite a été fort exagéré, et que la conduite de Pascal, dans l’affaire de la cycloïde et dans celle de l’expérience du Puy-de-Dôme, ne fut nullement droite et ne saurait être excusée.

Je dis de plus que le mérite littéraire de Pascal n’a pas été moins exagéré. Aucun homme de goût ne saurait nier que les Lettres provinciales ne soient un joli libelle, et qui fait époque même dans notre langue, puisque c’est le premier ouvrage véritablement français qui ait été écrit en prose. Je n’en crois pas moins qu’une grande partie de la réputation dont il jouit est due de même à l’esprit de faction intéressé à faire valoir l’ouvrage, et encore plus peut-être à la qualité des hommes qu’il attaquait. C’est une observation incontestable et qui fait beaucoup d’honneur aux jésuites, qu’en leur qualité de janissaires de l’Église catholique, ils ont toujours été l’objet de la haine de tous les ennemis de cette Église. Mécréants de toutes couleurs, protestants de toutes les classes, jansénistes surtout n’ont jamais demandé mieux que d’humilier cette fameuse société; ils devaient donc porter aux nues un livre destiné à lui faire tant de mal. Si les Lettres provinciales, avec le même mérite littéraire, avaient été écrites contre les capucins, il y a longtemps qu’on n’en parlerait plus. Un homme de lettre français, du premier ordre, mais que je n’ai pas le droit de nommer, me confessait un jour, tête-à-tête, qu’il n’avait pu supporter la lecture des Petites-Lettres. La monotonie du plan est un grand défaut de l’ouvrage: c’est toujours un jésuite sot qui dit des bêtises et qui a lu tout ce que son ordre a écrit. M de Grignan, au milieu même de l’effervescence contemporaine, disait déjà en bâillant: C’est toujours la même chose, et sa spirituelle mère l’en grondait.

L’extrême sécheresse des matières et l’imperceptible petitesse des écrivains attaqués dans ces lettres, achèvent de rendre le livre assez difficile à lire. Au surplus, si quelqu’un veut s’en amuser, je ne combats de goût contre personne; je dis seulement que l’ouvrage a dû aux circonstances une grande partie de sa réputation, et je ne crois pas qu’aucun homme impartial me contredise sur ce point.

Sur le fond des choses considérées purement d’une manière philosophique, on peut, je pense, s’en rapporter aux jugements de Voltaire qui a dit sans détour: « Il est vrai que tout le livre porte sur un fondement faux, ce qui est visible. » Mais c’est surtout sous le point de vue religieux que Pascal doit être envisagé; il a fait sa profession de foi dans les Lettres provinciales; elle mérite d’être rappelée: « Je vous déclare donc, dit-il, que je n’ai, grâce à Dieu, d’attache sur la terre qu’à la seule Église catholique, apostolique et romaine, dans laquelle je veux vivre et mourir, et dans la communion avec le Pape son souverain chef, hors de laquelle je suis persuadé qu’il n’y a point de salut. » (Lett. XVII.)

Nous avons vu plus haut le magnifique témoignage qu’il a rendu au Souverain Pontife. Voilà Pascal catholique et jouissant pleinement de sa raison. Écoutons maintenant le sectaire: « J’ai craint que je n’eusse mal écrit en me voyant condamné; mais l’exemple de tant de pieux écrits me fait croire au contraire. Il n’est plus permis de bien écrire, tant l’inquisition est corrompue et ignorante. Il est meilleur d’obéir à Dieu qu’aux hommes. Je ne crains rien, je n’espère rien. Le Port-Royal craint, et c’est une mauvaise politique… Quand ils ne craindront plus, ils se feront plus craindre. Le silence est la plus grande persécution. Jamais les Saints ne se sont tus. Il est vrai qu’il faut vocation; mais ce n’est pas des arrêts du conseil qu’il faut apprendre si l’on est appelé, mais de la nécessité de parler. Si mes lettres sont condamnées à Rome, ce que j’y condamne est condamné dans le ciel. L’inquisition (le tribunal du Pape pour l’examen et la condamnation des livres) et la société (des jésuites) sont les deux fléaux de la vérité. » Calvin n’aurait ni mieux, ni autrement dit; et il est bien remarquable que Voltaire n’a pas fait difficulté de dire sur cet endroit des Pensées de Pascal, dans son fameux Commentaire, que si quelque chose peut justifier Louis XIV d’avoir persécuté les jansénistes, c’est assurément ce paragraphe.

Voltaire ne dit rien de trop. Quel gouvernement, s’il n’est pas tout à fait aveugle, pourrait supporter l’homme qui ose dire: Point d’autorité! c’est à moi de juger si j’ai vocation. Ceux qui me condamnent ont tort, puisqu’ils ne pensent pas comme moi. Qu’est-ce que l’Église gallicane? qu’est-ce que le Pape? qu’est-ce que l’Église universelle? qu’est-ce que le parlement? qu’est-ce que le conseil du roi? qu’est-ce que le roi lui-même en comparaison de moi?

Et tout cela de la part de celui qui n’a cessé de parler contre le moi, qui nous avertit que le moi est haïssable parce qu’il est injuste, et se fait centre de tout; que la piété chrétienne anéantit le moi, et que la simple civilité humaine le cache et le supprime.

Mais tous les sectaires se ressemblent: Luther n’a-t-il pas dit au Saint Père: « Je suis entre vos mains: coupez, brûlez; ordonnez de moi tout ce qui vous plaira. » N’a-t-il pas ajouté: « Et moi aussi je veux que le Pontife romain soit le premier de tous. » Blondel n’a-t-il pas dit: « Les protestants n’entendent contester à l’ancienne Rome, ni la dignité du Siège apostolique, ni la primatie… qu’il exerce d’une certaine manière sur l’Église universelle! » Hontheim (Febronius) n’a-t-il pas décidé « qu’il faut rechercher et retenir à tout prix la communion avec le Pape, etc., etc.? » Mais quand on en viendra aux explications, et qu’il s’agira de leur propre cause, ils vous diront alors « que le décret du Pape qui les a condamnés est nul, parce qu’il est rendu sans cause, sans formes canoniques et sans autre fondement que l’autorité prétendue du Pontife; que la soumission est due à ses jugements, alors seulement que les passions humaines ne s’y mêlent point, et qu’ils ne blessent nullement la vérité; que lorsque le Pape a parlé, il faut examiner si c’est le Vicaire de J.-C. qui a parlé, ou bien la cour de ce même Pontife, qui parle de temps en temps d’une manière toute profane; que ce qui est condamné à Rome peut être approuvé dans le ciel; que c’est assez souvent une marque de l’intégrité d’un livre, que d’avoir été censuré à Rome; que l’Église romaine est à la vérité le sacré lit nuptial de J.-C., la mère des Églises et la maîtresse du monde; qu’il n’était donc jamais permis de lui résister; mais qu’à l’égard de la cour romaine, c’était pour tout souverain, et même pour tout homme quelconque qui en avait le pouvoir, une œuvre plus méritoire de lui résister, que celle de combattre les ennemis mêmes du nom chrétien; que les hérésies sont perpétuées par les injustes prétentions de la cour de Rome; que le pape Innocent X, en condamnant les cinq propositions, avait voulu se mettre en possession d’une nouvelle espèce d’infaillibilité qui touchait à l’hérésie protestante de l’esprit particulier; que ce fut une grande imprudence de faire décider cette cause par un juge tel que ce Pape qui n’entendait pas seulement les termes du procès; que les prélats composant l’assemblée du clergé de France avaient prononcé à leur tour, dans l’affaire de Jansénius, sans examen, sans délibération, et sans connaissance de cause; que l’opinion qu’on doit en croire l’Église sur un fait dogmatique, est une erreur contraire aux sentiments de tous les théologiens, et qu’on ne peut soutenir sans honte et sans infamie. » Tel est le style, telle est la soumission de ces catholiques sévères qui veulent vivre et mourir dans la communion du Pape, hors de laquelle il n’y a pas de salut. Je les ai mis en regard avec leurs frères: c’est le même langage et le même sentiment. Il y a seulement une différence bizarre et frappante entre les jansénistes et les autres dissidents. C’est que ceux-ci ont pris le parti de nier l’autorité qui les condamnait et même l’origine divine de l’épiscopat. Le janséniste s’y prend autrement: il admet l’autorité; il la déclare divine; il écrira même en sa faveur et nommera hérétiques ceux qui ne la reconnaissent pas; mais c’est à condition qu’elle ne prendra pas la liberté de le condamner lui-même; car dans ce cas, il se réserve de la traiter comme on vient de le voir. Il ne sera plus qu’un insolent rebelle, mais sans cesser de lui soutenir qu’elle n’a jamais eu, même en ses plus beaux jours, de vengeur plus zélé, ni d’enfant plus soumis; il se jettera à ses genoux en se jouant de ses anathèmes; il protestera qu’elle a les paroles de la vie éternelle, en lui disant qu’elle extravague.

Lorsque les Lettres provinciales parurent, Rome les condamna, et Louis XIV, de son côté, nomma pour l’examen de ce livre treize commissaires, archevêques, évêques, docteurs, ou professeurs de théologie, qui donnèrent l’avis suivant: « Nous soussignés, etc., certifions, après avoir diligemment examiné le livre qui a pour titre: Lettres provinciales (avec les notes de Vendrock-Nicole), que les hérésies de Jansénius condamnées par l’Église y sont soutenues et défendues; … certifions de plus que la médisance et l’insolence sont si naturelles à ces deux auteurs, qu’à la réserve des jansénistes, ils n’épargnent qui que ce soit, ni le Pape, ni les évêques, ni le roi, ni ses principaux ministres, ni la sacrée faculté de Paris, ni les ordres religieux; et qu’ainsi ce livre est digne des peines que les lois décernent contre les libelles diffamatoires et hérétiques. Fait à Paris, le 4 septembre 1660. Signé Henri de Rennes, Hardouin de Rhodez, François d’Amiens, Charles de Soissons, etc. » Sur cet avis des commissaires, le livre fut condamné au feu par arrêt du conseil d’État.

On connaît peu, ou l’on remarque peu cette décision, qui est cependant d’une justice évidente.

Supposons que Pascal, ayant conçu des scrupules de conscience sur son livre, se fût adressé à quelque directeur pris hors de sa secte, pour avoir son avis, et qu’il eût débuté par lui dire en général: « J’ai cru devoir tourner en ridicule et diffamer une société dangereuse. » Cette première ouverture eût produit infailliblement le dialogue qui suit: LE DIRECTEUR. « Qu’est-ce donc, monsieur, que cette société? S’agit-il de quelque société occulte, de quelque rassemblement suspect, dépourvu d’existence légale? » PASCAL. « Au contraire, mon père: il s’agit d’une société fameuse, d’une société de prêtres répandus dans toute l’Europe, particulièrement en France. » LE DIRECTEUR. « Mais cette société est-elle suspecte à l’Église et à l’État? » PASCAL. « Nullement, mon père, le Saint-Siège au contraire l’estime infiniment, et l’a souvent approuvée. L’Église l’emploie depuis plus de deux siècles dans tous ses grands travaux; la même société élève presque toute la jeunesse européenne; elle dirige une foule de consciences; elle jouit surtout de la confiance du roi, notre maître; et c’est un grand malheur, car cette confiance universelle la met à même de faire des maux infinis que j’ai voulu prévenir. Il s’agit des jésuites, en un mot. » LE DIRECTEUR. « Ah! vous m’étonnez; et comment donc avez-vous argumenté contre ces Pères? » PASCAL. « J’ai cité une foule de propositions condamnables, tirées de livres composés par ces Pères dans les temps anciens et dans les pays étrangers; livres profondément ignorés, et partant infiniment dangereux, si je n’en avais pas fait connaître le venin. Ce n’est pas que j’aie lu ces livres, car je ne me suis jamais mêlé de ce genre de connaissances; mais je tiens ces textes de certaines mains amies, incapables de me tromper. J’ai montré que l’ordre était solidaire pour toutes ces erreurs, et j’en ai conclu que les jésuites étaient des hérétiques et des empoisonneurs publics. » LE DIRECTEUR. « Mais, mon cher frère, vous n’y songez pas. Je vois maintenant de quoi il s’agit et à quel parti vous appartenez. Vous êtes un homme abominable devant Dieu. Hâtez-vous de prendre la plume pour expier votre crime par une réparation convenable. De qui tenez-vous donc le droit, vous, simple particulier, de diffamer un ordre religieux, approuvé, estimé, employé par l’Église universelle, par tous les souverains de l’Europe, et nommément par le vôtre? ce droit que vous n’avez pas contre un homme seul, comment l’auriez-vous contre un corps? c’est se moquer des jésuites beaucoup moins que des lois et de l’Évangile. Vous êtes éminemment coupable, et de plus éminemment ridicule; car, je le demande à votre conscience, y a-t-il au monde quelque chose d’aussi plaisant que de vous entendre traiter d’hérétiques des hommes parfaitement soumis à l’Église, qui croient tout ce qu’elle croit, qui condamnent tout ce qu’elle condamne, qui se condamneraient eux-mêmes sans balancer, s’ils avaient le malheur de lui déplaire; tandis que vous êtes, vous, dans un état public de rébellion, et frappé des anathèmes du Pontife, ratifiés, s’il le faut, par l’Église universelle? » Tel est le point de vue sous lequel il faut envisager ces fameuses Lettres. Il ne s’agit point ici de déclamations philosophiques: Pascal doit être jugé sur l’inflexible loi qu’il a invoquée lui-même; si elle le déclare coupable, rien ne peut l’excuser.

L’habitude et le poids des noms exercent un tel despotisme en France, que l’illustre historien de Fénélon, né pour voir et pour dire la vérité, ayant cependant à relever un insupportable sophisme de Pascal, ne prend point sur lui de l’attaquer de front; il se plaint de ces gens du monde qui, se mêlant d’avoir une opinion sur des matières théologiques sans en avoir le droit, s’imaginent sérieusement que, dans l’affaire du jansénisme, il s’agissait uniquement de savoir si les cinq propositions étaient ou n’étaient pas mot à mot dans le livre de Jansénius, et qui là-dessus s’écrient gravement qu’il suffit des yeux pour décider une pareille question.

Mais cette erreur grossière, mise sur le compte d’une foule d’hommes ignorants et inappliqués (et en effet très-digne d’eux), est précisément l’erreur de Pascal, qui s’écrie gravement dans ses Provinciales: Il suffit des yeux pour décider une pareille question, et qui fonde sur cet argument sa fameuse plaisanterie sur le pape Zacharie.

En général, un trop grand nombre d’hommes, en France, ont l’habitude de faire, de certains personnages célèbres, une sorte d’apothéose après laquelle ils ne savent plus entendre raison sur ces divinités de leur façon. Pascal en est un bel exemple. Quel honnête homme, sensé et étranger à la France, peut le supporter, lorsqu’il ose dire aux jésuites, dans sa XVIII Lettre provinciale: C’est par là qu’est détruite l’impiété de Luther, et c’est par là qu’est encore détruite l’impiété de l’école de Molina?

La conscience d’un musulman, pour peu qu’il connût notre Religion et nos maximes, serait révoltée de ce rapprochement. Comment donc? un religieux mort dans le sein de l’Église, qui se serait prosterné pour se condamner lui-même au premier signe de l’autorité; un homme de génie, auteur d’un système, à la fois philosophique et consolant, sur le dogme redoutable qui a tant fatigué l’esprit humain, système qui n’a jamais été condamné et qui ne le sera jamais; car tout système publiquement enseigné dans l’Église catholique pendant trois siècles, sans avoir été condamné, ne peut être supposé condamnable; système qui présente après tout le plus heureux effort qui ait été fait par la philosophie chrétienne pour accorder ensemble, suivant les forces de notre faible intelligence, res olim dissociabiles, libertatem et principatum. L’auteur, dis-je, de ce système est mis en parallèle avec qui? avec Luther, le plus hardi, le plus funeste hérésiarque qui ait désolé l’Église; le premier surtout qui ait marié, dans l’Occident, l’hérésie à la politique, et qui ait véritablement séparé des souverainetés. — Il est impossible de retenir son indignation et de relever de sang-froid cet insolent parallèle.

Et que dirons-nous de Pascal scandalisant même les jansénistes en exagérant leur système? D’abord il avait soutenu que les cinq propositions étaient bien condamnées, mais qu’elles ne se trouvaient pas dans le livre de Jansénius (XVII et XVIII Lettres prov.); bientôt il décida au contraire que les Papes s’étaient trompés sur le droit même; que la doctrine de l’Évêque d’Ypres était la même que celle de saint Paul, de saint Augustin et de saint Prosper. « Enfin, dit son nouvel historien, les jésuites furent forcés de convenir que Pascal était mort dans les principes du jansénisme le plus rigoureux, » éloge remarquable que les jésuites ne contrediront sûrement pas.

L’inébranlable obstination dans l’erreur, l’invincible et systématique mépris de l’autorité, sont le caractère éternel de la secte. On vient de le lire sur le front de Pascal; Arnaud ne le manifesta pas moins visiblement. Mourant à Bruxelles plus qu’octogénaire, il veut mourir dans les bras de Quesnel, il l’appelle à lui; il meurt après avoir protesté, dans son testament, qu’il persiste dans ses sentiments.

CHAPITRE X.

RELIGIEUSES DE PORT-ROYAL.

Mais qu’a-t-on vu dans ce genre d’égal au délire des religieuses de Port-Royal? Bossuet descend jusqu’à ces vierges folles; il leur adresse une lettre qui est un livre, pour les convaincre de la nécessité d’obéir. La Sorbonne a parlé, l’Église gallicane a parlé, le Souverain Pontife a parlé, l’Église universelle a parlé aussi à sa manière, et peut-être plus haut, en se taisant. Toutes ces autorités sont nulles au tribunal de ces filles rebelles. La supérieure a l’impertinence d’écrire à Louis XIV une lettre où elle le prie « de vouloir bien considérer s’il pouvait en conscience supprimer, sans jugement canonique, un monastère légitimement établi pour donner des servantes à J.-C. dans la suite de tous les siècles.

Ainsi, des religieuses s’avisent d’avoir un avis contre une décision solennelle des deux puissances, et de protester qu’elles ne peuvent obéir en conscience; et l’on s’étonne que Louis XIV ait très-sagement et très-modérément dispersé les plus folles (dix-huit seulement sur quatre-vingts) en différents monastères, pour éviter le contact si fatal dans les moments d’effervescence. Il pouvait faire plus sans doute; mais que pouvait-il faire de moins?

Racine, qui nous a raconté ces grands événements, est impayable avec son pathétique. « Les entrailles de la mère Agnès, dit-il, furent émues, lorsqu’elle vit sortir ces pauvres filles (des pensionnaires) qu’on venait enlever les unes après les autres, et qui, comme d’innocents agneaux, perçaient le ciel de leurs cris, en venant prendre congé d’elle et lui demandant sa bénédiction. » En lisant cette citation détachée, on serait porté à croire qu’il s’agit de quelque scène atroce de l’Histoire ancienne, d’une ville prise d’assaut dans les siècles barbares, ou d’un proconsul du quatrième siècle, arrachant des vierges chrétiennes aux bras maternels pour les envoyer à l’échafaud, en prison ou ailleurs; — mais non: c’est Louis XIV, qui, de l’avis de ses deux conseils d’État et de conscience, enlève de jeunes pensionaires au monastère de Port-Royal, où elles auraient infailliblement achevé de se gâter l’esprit, pour les renvoyer — chez leurs parents.

…Quis talia fando, Voilà ce qu’on nommait et ce qu’on nomme encore persécution. Il faut cependant avouer que celle de Dioclétien avait quelque chose de plus sombre.

CHAPITRE XI.

DE LA VERTU HORS DE L’ÉGLISE.

Qu’on vienne maintenant nous vanter la piété, les mœurs, la vie austère des gens de ce parti. Tout ce rigorisme ne peut être en général qu’une mascarade de l’orgueil, qui se déguise de toutes les manières, même en humilité. Toutes les sectes, pour faire illusion aux autres et surtout à elles-mêmes, ont besoin du rigorisme; mais la véritable morale relâchée dans l’Église catholique, c’est la désobéissance. Celui qui ne sait pas plier sous l’autorité, cesse de lui appartenir. De savoir ensuite jusqu’à quel point l’homme qui se trompe sur le dogme peut mériter dans cet état, c’est le secret de la Providence, que je n’ai point le droit de sonder. Veut-elle agréer d’une manière que j’ignore les pénitences d’un fakir? je m’en réjouis et je la remercie. Quant aux vertus chrétiennes, hors de l’unité, elles peuvent avoir encore plus de mérite, elles peuvent aussi en avoir moins à raison du mépris des lumières. Sur tout cela je ne sais rien, et que m’importe? Je m’en repose sur celui qui ne peut être injuste. Le salut des autres n’est pas mon affaire; j’en ai une terrible sur les bras, c’est le mien. Je ne dispute donc pas plus à Pascal ses vertus que ses talents. Il y a bien aussi, je l’espère, des vertus chez les protestants, sans que je sois pour cela, je l’espère aussi, obligé de les tenir pour catholiques. Notre miséricordieuse Église n’a-t-elle pas frappé d’anathème ceux qui disent que toutes les actions des infidèles sont des péchés, ou seulement que la grâce n’arrive point jusqu’à eux? Nous aurions bien droit, en argumentant d’après les propres principes de ces hommes égarés, de leur soutenir que toutes leurs vertus sont nulles et inutiles; mais qu’elles vaillent tout ce qu’elles peuvent valoir, et que Dieu me préserve de mettre des bornes à sa bonté! Je dis seulement que ces vertus sont étrangères à l’Église; et sur ce point, il n’y a pas de doute.

Il en est des livres comme des vertus; car les livres sont des vertus. Pascal, dit-on, Arnaud, Nicole, ont fait d’excellents livres en faveur de la Religion; soit. Mais Abadie aussi, Ditton, Sherlock, Léland, Jacquelot et cent autres ont supérieurement écrit sur la Religion. Bossuet lui-même ne s’est-il pas écrié: Dieu bénisse le savant Bull! Ne l’a-t-il pas remercié solennellement, au nom du clergé de France, du livre composé par ce docteur anglican sur la foi anti-nicéenne? J’imagine cependant que Bossuet ne tenait pas Bull pour orthodoxe. Si j’avais été contemporain de Pascal, j’aurais dit aussi de tout mon cœur: Que Dieu bénisse le savant Pascal, et en récompense, etc.; maintenant encore j’admire bien sincèrement ses Pensées, sans croire cependant qu’on n’aurait pas mieux fait de laisser dans l’ombre celles que les premiers éditeurs y avaient laissées, et sans croire encore que la Religion chrétienne soit pour ainsi dire pendue à ce livre. L’Église ne doit rien à Pascal pour ses ouvrages, dont elle se passerait fort aisément. Nulle puissance n’a besoin de révoltés; plus leur nom est grand, et plus ils sont dangereux. L’homme banni et privé des droits de citoyen par un arrêt sans appel, sera-t-il moins flétri, moins dégradé, parce qu’il a l’art de se cacher dans l’État, de changer tous les jours d’habits, de nom et de demeure; d’échapper, à l’aide de ses parents de ses amis, de ses partisans, à toutes les recherches de la police; d’écrire enfin des livres dans le sein de l’État, pour démontrer à sa manière qu’il n’en est point banni, que ses juges sont des ignorants et des prévaricateurs, que le souverain même est trompé, et qu’il n’entend pas ses propres lois? — Au contraire, il est plus coupable, et, s’il est permis de s’exprimer ainsi, plus banni, plus absent que s’il était dehors.

CHAPITRE XII CONCLUSION.

On lit dans un recueil infiniment estimable, que les jésuites avaient entraîné avec eux les jansénistes dans la tombe. C’est une grande et bien étonnante erreur, semblable à celle de Voltaire, qui disait déjà, dans son Siècle de Louis XIV (tom. III, chap. xxxvii): « Cette secte, n’ayant plus que des convulsionnaires, est tombée dans l’avilissement… Ce qui est devenu ridicule ne peut plus être dangereux. » Belles phrases de poëte, qui ne tromperont jamais un homme d’État. Il n’y a rien de si vivace que cette secte, et sans doute elle a donné dans la révolution d’assez belles preuves de vie pour qu’il ne soit pas permis de la croire morte. Elle n’est pas moins vivante dans une foule de livres modernes que je pourrais citer. N’ayant point été écrasée dans le XVII siècle, comme elle aurait dû l’être, elle put croître et s’enraciner librement. Fénélon, qui la connaissait parfaitement, avertit Louis XIV, en mourant, de prendre garde au jansénisme. La haine de ce grand prince contre la secte a souvent été tournée en ridicule dans notre siècle. Elle a été nommée petitesse par des hommes très-petits eux-mêmes, et qui ne comprenaient pas Louis XIV. Je sais ce qu’on peut reprocher à ce grand prince; mais sûrement aucun juge équitable ne lui refusera un bon sens royal, un tact souverain, qui peut-être n’ont jamais été égalés. C’est par ce sentiment exquis de la souveraineté qu’il jugeait une secte, ennemie, comme sa mère, de toute hiérarchie, de toute subordination, et qui, dans toutes les secousses politiques, se rangera toujours du côté de la révolte. Il avait vu d’ailleurs les papiers secrets de Quesnel, qui lui avaient appris bien des choses. On a prétendu, dans quelques brochures du temps, qu’il préférait un athée à un janséniste, et là-dessus les plaisanteries ne tarissent pas. On raconte qu’un seigneur de sa cour lui ayant demandé, pour son frère, je ne sais quelle ambassade, Louis XIV lui dit: Savez-vous bien, monsieur, que votre frère est violemment soupçonné de jansénisme? Sur quoi le courtisan s’étant écrié: Sire, quelle calomnie! je puis avoir l’honneur d’assurer V. M. que mon frère est athée; le roi avait répliqué, avec une mine toute rassérénée: — Ah! c’est autre chose.