SigPhi · Joseph de Maistre

Du Pape

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légitimité. On les voit et on ne sait d'où elles viennent; on les voit et personne ne se plaint. C'est le respect, c'est l'amour, c'est la piété, c'est la foi, qui les ont accumulées. De là ces vastes pcdrimoines qui ont tant exercé la plume des savants. Saint Grégoire, à la fin du iv® siècle, en possédait vingt-trois en Italie, et dans les îles de la Méditerranée, en lUyrie, en Dalmatie, en Allemagne et dans les Gaules (2). La 1. Zaccaria, Anti-Febronius Vindic, t. IV. dissert. IX, cap. m, p. 33.

2. Voyez la Dissertation de labbé Cenni à la fin du livre du cardinal Ors!: Délia Origine del Dominio e délia Sooranita de' rom. Pontefici sovra gli stati loro temporalmente sogrjetti. Roma. Pagliarini, in-12, 1754, p. 306 et 309. I.e patrimoine appelé des Alpes Cottiennes était immense; il contenait Gènes et toute la côle maritime jusqu'aux frontières de France. (Voyez les autorités. ibid.)

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juridiction des Papes sur ces patrimoines porte un caractère singulier qu'on ne saisit pas aisément à tra- vers les ténèbres de cette histoire, mais qui s'élève néanmoins visiblement au-dessus de la simple pro- priété. On voit les Papes envoyer des officiers, donner des ordres et se faire obéir au loin, sans qu'il soit pos- sible de donner un nom à cette suprématie dont en effet la Providence n'avait point encore prononcé le nom. Dans Rome encore païenne, le Pontife romain gênait déjà les Césars. Il n'était que leur sujet; ils avaient tout pouvoir contre lui, il n'en avait pas le moindre contre eux: cependant ils ne pouvaient tenir à côté de lui. On lisait sur son front le caractère d'un sacerdoce si éminent, que Vempereur, qui portait parmi ses titres celui de Souverain Pontife, le souflrait dans Rome avec plus d'impatience quil ne soullrait dans les armées un César qui lui disputait Vempire (1). Une main cachée les chassait de la ville éternelle pour la donner au chef de ['Eglise éternelle. Peut-être que, dans l'esprit de Constantin, un com- mencement de foi et de respect se mêla à la gêne dont je vous parle; mais je ne doute pas un instant que ce sentiment n'ait influé sur la détermination qu'il prit de transporter le siège de l'empire, beaucoup plus que tous les motifs politiques qu'on lui prête: ainsi s'accomplissait le décret du Très-Haut (2). La même enceinte ne pouvait renfermer l'empereur et le Pon- tife: Constantin céda Rome au Pape. La conscience du genre humain, qui est infaillible, ne l'entendit pas autrement, et de là naquit la fable de la donation, qui est très vraie. L'antiquité, qui aime assez voir et tou- cher tout, fît bientôt de l'abandon (qu'elle n'aurait pas même su nommer) une donation dans les for- mes. Elle la vit écrite sur le parchemin et déposée sur l'autel de saint Pierre. Les modernes crient à la t. Bossuet, Lettre pastorale sur la Commu-iion pascale, n° IV, ex Cyp. Epist. Ll, ad Ant.

LIVRE II, CHAPITRE VI. 165 [ausseté, et c'est l'innocence même qui racontait ainsi ses pensées (1). Il n'y a donc rien de si vrai que la donation de Constantin. De ce moment on sent que les empereurs ne sont plus chez eux à Rome. Ils res- semblent à des étrangers qui de temps en temps viennent y loger avec permission. Mais voici qui est plus étonnant encore: Odoacre avec ses Hérules vient mettre fin à l'empire d'Occident, en 475; bientôt après, les Hérules disparaissent devant les Goths, et ceux-ci à leur tour cèdent la place aux Lombards, qui s'emparent du royaume d'Italie. Quelle force, pen- dant plus de trois siècles, empêchait tous les princes de fixer d'une manière stable leur trône à Rome? Quel bras les repoussait à Milan, à Pavie, à Ravenne, etc.? C'était la donation qui agissait sans cesse, et qui par- tait de trop haut pour n'être pas exécutée.

C'est un point qui ne saurait être contesté, que les Papes ne cessèrent de travailler pour maintenir aux empereurs grecs ce qui leur restait de l'Italie, contre les Goths, les Hérules, et les Lombards. Ils ne négli- geaient rien pour inspirer le courage aux exarques ei la fidélité aux peuples; ils conjuraient sans cesse les empereurs grecs de venir au secours de l'Italie; mais que pouvait-on obtenir de ces misérables prin- ces? Non seulement ils ne pouvaient rien faire pour l'Italie, mais ils la trahissaient systématiquement, parce qu'ayant des traités avec les Rarbares qui les menaçaient du côté de Constantinople, ils n'osaient pas les inquiéter en Italie. L'état de ces belles con- trées ne peut se décrire et fait encore pitié dans l'his- toire. Désolée par les Rarbares, abandonnée par ses souverains, l'Italie ne savait plus à qui elle appar- tenait, et ses peuples étaient réduits au désespoir. Au i. Ne voyait-elle pas auss' ua ange qui effrayait Attila devant saint Leoni? Nous n'y voyon-, nous autres modernes, que l'ascendant du Ponlife; mais comment peindre un ascendant? Sans la langue pittoresque des hommes du cinquième siècle, c'en était fait d'un chef-d'œuvre de Rapharl. Au reste, nous sommes tous d'accord sur le prodige. Un ascendant qui arrête Attila est bien aussi surnaturel qu'un ange, et qui sait même si ce sont deux choses?

milieu de ces grandes calamités, les Papes étaient le refuge unique des malheureux; sans le vouloir et par la force seule des circonstances, les Papes étaient substitués à l'empereur, et tous les yeux se tournaient de leur côté. Italiens, Ilérules, Lombards, Français, tous étaient d'accord sur ce point. Saint Grégoire disait déjà de son temps: Quiconque arrive à la place que l'occupe est accablé par les aflaires, ou point de douter souvent s'il est prince ou Ponti{e (1).

En plusieurs endroits de ses lettres, on le voit faire le rôle d'un administrateur souverain. Il envoie, par exemple, un gouverneur à Népi, avec injonction au peuple de lui obéir comme au Souverain Pontife lui- même; ailleurs il dépêche un tribun à Naples, chargé de la garde de cette grande ville (2). On pourrait citer un grand nombre d'exemples pareils. De tous côtés on s'adressait au Pape; toutes les affaires lui étaient portées: insensiblement enfin, et sans savoir com- ment, il était devenu en Italie, par rapport à l'empe- reur grec, ce que le maire du palais était en France à l'égard du roi titulaire.

Et cependant les idées d'usurpation étaient si étrangères aux papes, qu'une année seulement avant l'arrivée de Pépin en Italie, Etienne II conjurait encore le plus misérable de ces princes (Léon l'Isau- rien) de prêter l'oreille aux remontrances qu'il n'avait cessé de lui adresser pour l'engager à venir au secours de l'Italie (3).

On est assez comunément porté à croire que les Papes passèrent subitement de l'état particulier à celui de souverain, et qu'ils durent tout aux Garlo- vingiens. Rien cependant ne serait plus faux que 1. Hoc in loco quisquis pastoj^ diciiur, cia^is exteriorihus graviter occupa- tur, ita ut ssepe inéertum sit utrum pastoris ofJicAum an terreni proceris agat. (Lib. I, Epist. XXV, ad Joh. episc. C. P. et cœt. orient. Fatr. — Orsi, dans le livre cité, préf., p. xix.

2. Lib. II, Epist. xi, al. 8 ad Nep., ibid. p. xx.

3. Deprecans imperialem clementiam ut, juxta id quod et sxpius scripso- rat, cum exercitu ad tuendas has Italise partes modis omnibus advetiiret, etc. (Anast. le Bibliolh., cité dans la Dissert, de Cenni, ibid., p. 203.)

LIVRE II, CnAPIÏRE VI. 167 celte idée. x\vant ces fameuses donations qui hono- rèrent la France plus que le Saint-Siège, quoique peut-être elle n'en soit pas assez persuadée, les Papes étaient souverains de fait, et le titre seul leur manquait.

Grégoire II écrivait à l'empereur Léon: « L'Occi- « dent a les yeux tournés sur notre humilité Il (( nous regarde comme l'arbitre et le modérateur de « la tranquillité pul^lique Si vous osiez en faire « l'essai, vous le trouveriez prêt à se porter même où « vous êtes pour y venger les injures de vos sujets (( d'Orient. » Zacharie, qui occupa le siège pontifical de 741 à 752, envoie une ambassade à Rachis, roi des Lom- bards, et stipule avec lui une paix de vingt ans, en vertu de laquelle toute VItcdie {ut tranquille.

Grégoire II, en 726, envoie des ambassadeurs à Charles-Martel, et traite avec lui de prince à prince (1).

Lorsque le pape Etienne se rendit en France. Pépin vint à sa rencontre avec toute sa famille, et lui rendit les honneurs souverains; les fils du roi se prosternèrent devant le Pontife. Quel évêque, quel patriarche de la chrétienté aurait osé prétendre à de telles distinctions? En un mot, les Papes étaient maî- tres absolus, souverains de fait, ou, pour s'expri- mer exactement, souverains forcés, avant toutes les libéralités carlovingiennes; et, pendant ce temps même, ils ne cessaient encore, jusqu'à Constantin Copronyme, de dater leurs diplômes par les années des empereurs, les exhortant sans relâche à défendre l'Italie, à respecter l'opinion des peuples, à laisser les consciences en paix; mais les empereurs n'écou- taient rien, et la dernière heure était arrivée. Les peuples d'Italie, poussés au désespoir, ne prirent conseil que d'eux-mêmes. Abandonnés par leurs 1. On peut voir tous cps faits dntaillés dans l'ouvrage du cardinal Orsi, qui a épuisé la matière. Je ne puis insister que sur les vérités générales et sur les traits les plus marquants.

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maîtres, déchirés par les Barbares, ils se choisirent des chefs et se donnèrent des lois. Les Papes, deve- nus ducs de Rome par le fait et par le droit, ne pou- Aant plus résister aux peuples qui se jetaient dans leurs bras, et ne sachant plus comment les défendre contre les Barbares, tournèrent enfin les yeux sur les princes français.

Tout le reste est connu. Que dire après Baronius, Pagi, le Cointe, Marca, Thomassin, Muratori, Orsi, et tant d'autres qui n'ont rien oublié pour mettre cette grande époque de l'histoire dans tout son jour? J'observerai seulement deux choses, suivant le plan que je me suis tracé: 1° L'idée de la souveraineté pontificale antérieure aux donations carlovingiennes était si universelle et si incontestable, que Pépin, avant d'attaquer Astol- phe, lui envoya plusieurs ambassadeurs pour l'en- gager à rétablir la paix et à restituer les propriétés de la sainte Église de Dieu et de la république romaine; et le Pape, de son côté, conjurait le roi lombard, par ses ambassadeurs, de restituer de bonne volonté et sans effusion de sang les propriétés de la sainte Eglise de Dieu et la république des Romains (1); et, dans la fameuse charte Ego Ludo- vicus, Louis le Débonnaire énonce que Pépin et Char- lemagne avaient, depuis longtemps, par un acte de donation, restitué V exarchat au bienheureux Apô- tre et aux Papes (2).

Imagine-t-on un oubli plus complet des empereurs grecs, une confession plus claire et plus explicite de la souveraineté romaine?

Lorsque les armes françaises eurent ensuite écrasé 1. Ut pacifice sine ulla sanguinis uffusione, propia S. Dei Ecclesix et reipublicse Rom. heddint jura.. Et plus haut, restitdknda jbha. (Orsi, lib. I, cap. VII, p. 94, d'après Anasthase le Bibliothécaire.)

2. Exarchatum quem...Pepinus rex...et gemtor noster Carolus, impera- tor, P. Petro et prmdecessoribus vestris jam ducJum, per donationis paginam BESTiTUERUNT. Cette piècc est imprimée tout au long dans la nouvelle édition des Annales du cardinal Baronius, t. Xill, p. 627. (Orsi, ibid., cap. x, p. 204.)

LIVRE IT, CHAPITRE VI. 169 les Lombards et rétabli le Pape dans tous ses droits, on vit arriver en France les ambassadeurs de l'empe- reur grec qui venaient se plaindre, et, « d'un air « incivil, proposer à Pépin de rendre ses con- (( quêtes. » La cour de France se moqua d'eux, et avec grande raison. Le cardinal Orsi accumule ici les autorités les plus graves pour établir que les Papes se conduisirent dans cette occasion selon toutes les règles de la morale et du droit public. Je ne répéterai point ce qui a été dit par ce docte écrivain, qu'on est libre de consulter (1). Il ne paraît pas, d'ailleurs, qu'il y ait des doutes sur ce point.

2° Les savants que j'ai cités plus haut ont employé beaucoup d'érudition et de 'dialectique pour carac- tériser avec exactitude le genre de souveraineté que les empereurs français établirent à Rome après l'expulsion des Grecs et des Lombards. Les monu- ments semblent assez souvent se contrarier, et cela doit être. Tantôt c'est le Pape qui commande à Rome, et tantôt c'est l'empereur. C'est que la souveraineté conservait beaucoup de cette mine ambiguë que nous lui avons reconnue avant l'arrivée des Carlovingiens. L'empereur de Constantinople la possédait de droit; les Papes, loin de la leur disputer, les exhortaient à la défendre. Ils prêchaient de la meilleure foi l'obéissance aux peuples, et cependant ils faisaient tout. Après le grand établissement opéré par les Français, le Pape et les Romains, accoutumés à cette espèce de gouvernement qui avait précédé, laissaient aller volontiers les affaires sur le même pied. Ils se prêtaient même d'autant plus aisément à cette forme d'administration, qu'elle était soutenue par la recon- naissance, par l'attachement et par la saine poli- tique. Au milieu du bouleversement général qui mar- que cette triste mais intéressante époque de l'histoire, l'immense quantité de brigands que suppose un tel ordre de choses, le danger des Barbares, toujours 1. Orsi, lib. I, cap. vu, p. 104 et sqq.

10 aux portes de Rome, l'esprit républicain qui com- mençait à s'emparer des têtes italiemies; toutes ces causes réunies, dis-je, rendaient l'intervention des empereurs absolument indispensable dans le gouver- nement des Papes. Mais, à travers cette espèce d'on- dulation qui semble balancer le pouvoir en sens con- traire, il est aisé, néanmoins, de reconnaître la sou- veraineté des Papes, qui est souvent protégée, quel- quefois partagée de fait, mais jamais effacée. Ils font la guerre, ils font la paix; ils rendent la justice, ils punissent les crimes, ils frappent monnaie, ils reçoivent et envoient des ambassades: le fait même qu'on a voulu tourner contre eux dépose en leur faveur; je veux parler de cette dignité de pairice qu'ils avaient conférée à Charlemagne, à Pépin, et peut-être même à Charles-Martel; ce titre n'expri- mait certainement alors que la plus haute dignité dont un homme peut jouir sous un maître (1).

Je crains de me laisser entraîner; cependant je ne dis pas ce qui est rigoureusement nécessaire pour mettre dans tout son jour un point des plus intéres- sants de rhistoire. La souveraineté, de sa nature, ressemble au Nil; elle cache sa tête. Celle des Papes seule déroge à la loi universelle. Tous les éléments en ont été mis à découvert, afin qu'elle soit visible à tous les yeux, et vincat cum judicatur. Il n'y a rien de si évidemment juste dans son origine que cette souveraineté extraordinaire. L'incapacité, la bas- sesse, la férocité des souverains qui la précédèrent, l'insupportable tyrannie exercée sur les biens, les personnes et la conscience des peuples, l'abandon formel de ces mêmes peuples livrés sans défense à d'impitoyables Barbares; le cri de l'Occident qui 1. Patricii dicti iVo sxculo el superioribus, qui pj^ovincias cum summa auctoritate, sub principum imperio, adinlnistvabant. (Marca, de Concord. sacerd. et imp., lib. XU.) Marca donne ici la formule du serment que prêtait U patrice, et le cardinal Orsi l'a copiée (cap. n, p. 23). Il est remarquable qu'à la suite de cette cérémonie, le patrice recevait le manteau royal et le diadème. Mantum...et aureum circulum in capite (Ibid., p. 27).

LIVRE II, CHAPITRE VI. 171 abdique l'ancien maître; la nouvelle souveraineté qui s'élève, s'avance et se substitue à l'ancienne sans secousse, sans révolte, sans effusion de sang, poussée par une force cachée, inexplicable, invincible, et jurant foi et fidélité jusqu'au dernier instant à la faible et méprisable puissance qu'elle allait remplacer; le droit de conquête, enfin, obtenu et solennellement cédé par Tun des plus grands hommes qui ait existé, par un homme si grand que la grandeur a pénétré son nom, et que la voix du genre humain l'a proclamé grandeur, au lieu de grand: tels sont les titres des Papes, et l'histoire ne présente rien de semblable.

Cette souveraineté se distingue donc de toutes les autres dans son principe et dans sa formation. Elle s'en distingue encore d'une manière éminente, en ce qu'elle ne présente point sa durée, comme je l'obser- vais plus haut, cette soif inextinguible d'accroisse- ment territorial qui caractérise toutes les autres. En effet, ni par la puissance spirituelle, dont elle fît jadis un si grand usage, ni par la puissance temporelle, dont elle a toujours pu se servir comme tout autre prince de la même force, on ne la voit jamais tendre à l'agrandissement de ses Ëtats par les moyens trop familiers à la politique ordinaire. De manière qu'après avoir tenu compte de toutes les faiblesses humaines, il n'en reste pas moins, dans l'esprit de tout sage observateur, l'idée d'une puissance évi- demment assistée.

Sur les guerres soutenues par les Papes, il faut, avant tout, bien expliquer le mot de puissance tem- porelle. Il est équivoque, comme je l'ai dit plus haut: et, en effet, il exprime, chez les écri\ains français, tantôt l'action exercée sur le temporel des princes en vertu du pouvoir spirituel, et tantôt le pouvoir tem- porel qui appartient au Pape comme souverain, et qui l'assimile parfaitement à tous les autres.

Je parlerai ailleurs des guerres que l'opinion a pu mettre à la charge de la puissance spirituelle. Quant 172 DU PAPE.

à celles que les Papes ont soutenues comme simples souverains, il semble qu'on a tout dit en observant qu'ils avaient précisément autant de droit de faire la guerre que les autres princes; car nul prince ne sau- rait avoir droit de la faire injustement, et tout prince a droit de la faire justement. Il plut aux Vénitiens, par exemple, d'enlever quelques villes au pape Jules II, ou, du moins de les retenir contre toutes les règles de la justice. Le Prince-Pontife, l'une des plus grandes têtes qui aient régné, les en fît cruellement repentir. Ce fut une guerre comme une autre, une affaire temporelle de prince à prince, et parfaitement étrangère à l'histoire ecclésiastique. D'où viendrait donc au Pape le singulier privilège de ne pouvoir se défendre? Depuis quand un souverain doit-il se laisser dépouiller de ses Ëtats sans opposer de résis- tance? Ce serait une thèse toute nouvelle, et bien propre surtout à donner des encouragements au bri- gandage, qui n'en a pas besoin.

Sans doute c'est un très grand mal que les Papes soient forcés de faire la guerre; sans doute encore, Jules II, qui s'est trouvé sous ma plume, fut trop guerrier; cependant l'équité l'absout jusqu'à un point qu'il n'est pas aisé de déterminer. « Jules, dit (( l'abbé de Feller, laissa échapper le sublime de sa « place; il ne vit pas ce que voient aujourd'hui ses « sages successeurs, que le Pontife romain est le (( père commun, et qu'il doit être l'arbitre de la paix,. « non le flambeau de la guerre (1). » Oui, lorsque la chose est possible; mais, dans ces sortes de cas, la modération du Pape dépend de celle des autres puissances. S'il est attaqué, de quoi lui sert sa qualité de Père commun? Doit-il se borner à bénir les canons pointés contre lui? Lorsque Bona- parte envahit les États de l'Église, Pie VI lui opposa une armée: impar congressus Achilli! Cependant il maintint l'honneur de la souveraineté, et l'on vit 1. Feller, Dict. hist., art. Jules II.

LIVRE II, CHAPITRE VI. 173 flotter ses drapeaux. Mais si d'autres princes avaient eu le pouvoir et la volonté de joindre leurs armes à celles du Saint-Père, le plus violent ennemi du Saint- Siège eiU-il osé blâmer cette guerre, et condamner, chez les sujets du Pape, ces mêmes efforts qui au- raient illustré tous les autres hommes de l'univers?

Tous les sermons adressés aux Papes sur le rôle pacifique qui convient à leur caractère sublime me paraissaient donc hors de propos, à moins qu'il ne fût question de guerres offensives et injustes, ce qui, je crois, ne s'est pas vu, ou s'est vu, du moins, assez rarement pour que mes propositions générales n'en soient nullement ébranlées.

Le caractère, il faut encore le dire, ne sauraî- jamais être totalement effacé chez les hommes. L& nature est bien la maîtresse de mettre dans la tête et dans le cœur d'un Pape le génie et l'ascendant d'un Gustave-Adolphe ou d'un Frédéric II. Que les chan- ces de l'élection portent sur le trône pontifical un car- dinal de Richelieu, difficilement il s'y tiendra tran- quille. Il faudra qu'il s'agite, il faudra qu'il montre ce qu'il est; souvent il sera roi sans être Pontife, et rarement même il obtiendra de lui d'être Pontife sans être roi. Néanmoins, dans ces occasions mêmes, à travers les élans de la souveraineté on pourra sentir le Pontife. Prenons, par exemple, ce même Jules II, celui de tous les Papes, si je ne me trompe, qui sem- ble avoir donné le plus de prise à la critique sur l'article de la guerre, et comparons-le avec Louis XII, puisque l'histoire nous les présente dans une posi- tion absolument semblable, l'un au siège de la ^liran- dole, l'autre au sièîïe de Peschiera, pendant la ligue de Cambrai. « Le bon roi, le père du peuple, honnête « homme chez lui (1), ne se piqua pas de faire usage, 1. Voltaire, Essai sur les mœurs, etc., t. HI, ch. cxii. Ce trait malicieux mé- rite attention. Je no vante point la cuirasse de Jules II, quoique celle de Xiraenès ait mc^rité quelque louange; mais je dis qu'avant de sévir contre la po- litique de Jules II, il faut bien examiner celle qu'il fut obligé de combattre. Les t74 DU PAPE.

in envers la garnison de Pescliiera, de ses maximes « sur la clémence (1). Tous les habitants furent « passés au fîl de l'épée; le gouverneur André Riva (( et son fils furent pendus sur les murs (2). » Voyez au contraire Jules II au siège de la Miran- _^dole; il accorda sans doute plusieurs choses à son caractère moral, et son entrée par la brèche ne fut pas extrêmement pontificale; mais au moment où le canon eut fait silence, il n'eut plus d'ennemis, et l'historien anglais du pontificat de Léon X nous a conservé quelques vers latins où le poète dit élégam- ment à ce Pape guerrier: « A peine la guerre est « déclarée que vous êtes vainqueur; mais chez vous « le pardon est aussi prompt que la victoire. Com- (( battre, vaincre et pardonner, pour vous c'est une « même chose. Un jour nous donna la guerre; le len- « demain la vit finir, et votre colère ne dura pas plus <( que la guerre. Ce nom de Jules porte avec lui quel- le que chose de divin; il laisse douter si la valeur « l'emporte sur la clémence (3). » Bologne avait insulté Jules II à fexcès: elle était allée jusqu'à fondre les statues de ce Pontife ahier; et cependant, après qu'elle eut été obligée de se ren- dre à discrétion, il se contenta de menacer et d'exiger quelques amendes; et bientôt Léon X, alors cardinal, ayant été nommé légat dans cette ville, tout demeura puissances du second ordre font ce qu'elles peuvenf. On les juge ensuite comme si elles avaient fait ce qu'elles ont voulu. Il n'y a rien de si commun et de si injuste.

1. Hist. de la Ligue de Cambrai, liv I, cli. xxv.

2. Life and Pontificate of Léo the tenth. by M. William Roscoe. (l>ondon, M'Oreery, in-8, 1805. t. II, cli. viii, p. 68.)

3 Vix bellum indictum est quum vincis, nec citius vis Vincere quam parcas: Iifec tria agis pariter. Una dédit bellum; bellum lux sustulit una, .\ec tibi quam bellum longior ira fuit. Hoc nomen divinum aliquid fert secum, et utrum sit Mitior anne idem fortior, ambigitur.

(Casanova, post expugnationem Mirandulse, 21 juin 1511. — W. Roscoe, LIVRE II, CHAPITRE VI. 115 tranquille (1). Sous la main de Maximilien, et même du bon Louis XII, Bologne n'en aurait pas été quitte à si bon marché.

Qu'on lise l'histoire avec attention, comme sans préjugés, et l'on sera frappé de cette différence, même chez les Papes les moins Papes, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Du reste, tous ensemble, comme princes, ont eu les mêmes droits que les autres prin- ces, et il n'est pas permis de leur faire des reproches sur leurs opérations politiques, quand même ils auraient eu le malheur de ne pas faire mieux que leurs augustes collègues. Mais si l'on remarque, au sujet de la guerre en particulier, qu'ils l'ont faite moins que les autres princes, qu'ils l'ont faite avec plus d'humanité, qu'ils ne l'ont jamais recherchée ni provoquée, et que du moment où les princes, par je ne sais quelle convention tacite qui mérite quelque attention, semblent s'être accordés à reconnaître la neutralité des Papes, on n'a plus trouvé ceux-ci mêlés dans les intrigues ou opérations guerrières; on ne saurait disconvenir que, même dans l'ordre politique, ils n'aient maintenu la supériorité qu'on a droit d'attendre de leur caractère religieux. En un mot, il est arrivé quelquefois aux Papes, considérés comme princes temporels de ne pas se conduire mieux que les autres. C'est le seul reproche qu'on puisse leur adresser justement; le reste est calomnie.

Mais ce mot de quelquefois désigne des anomalies qui ne doivent jamais être prises en considération. Quand je dis. par exemple, que les Papes, comme princes temporels, n'ont jamais provoqué la guerre, je n'entends pas répondre de chaque fait de cette longue histoire examinée ligne par ligne; personne n'a droit de l'exiger de moi. Je n'insiste, sans con- venir inutilement de rien, je n'insiste, dis-je, que sur le caractère général de la souveraineté pontificale. Pour la juger sainement, il faut regarder d'en haut et 1. Roscoe, Life and Poncificate, etc., t. II, cli. ix, p. 128.

ne voir que l'ensemble. Les myopes ne doivent pas lire l'histoire: ils perdent leur temps.

Mais qu'il est difficile de juger les Papes sans pré- jugés! Le xvi^ siècle alluma une haine mortelle con- tre le Pontife; et l'incrédulité du nôtre, fille aînée de la réforme, ne pouvait manquer d'épouser toutes les passions de sa mère. De cette coalition terrible est née je ne sais quelle antipathie aveugle qui refuse même de se laisser instruire, et qui n'a pas encore cédé, à beaucoup près, au scepticisme universel. En feuilletant les papiers anglais, on demeure frappé d'étonnement à la vue des inconcevables erreurs qui occupent encore des têtes d'ailleurs très saines et très estimables.

A l'époque des fameux débats qui eurent lieu en l'année 1805, au parlement d'Angleterre, sur ce qu'on appelait V émancipation des Catholiques, un membre de la Chambre haute s'exprimait ainsi dans une séance du mois de mai: « Je pense, et même je suis certain, que le Pape (( n'est cjuune misérable marionnettte entre les mains « de l'usurpateur du trône des Bourbons; qu'il n'ose (( pas faire le moindre mouvement sans l'ordre de (k Napoléon; et que si ce dernier lui demandait une « bulle pour animer les prêtres irlandais à soulever « leur troupeau contre le gouvernement, il ne la refu- « serait point au despote (1). » Mais l'encre qui nous transmit cette certitude curieuse était à peine sèche, que le Pape, sommé avec tout l'ascendant de la terreur de se prêter aux vues 1. 1 thing, I am certain that the Pope is the misérable piippet of the usurper of the throne of the Bourbons theat he dare not move but by Napo- leon's command; and sould he or<1er him to influence the Irish priests ta rose their flocks to rébellion, he could not refuse to obpy the despot. (Parliamentary Debates, London, 1803, in-8, t. IV, col. 726). Ce Ion colchique et insultant a lieu d'étonner dans la bouche d'un pair; car c'est une règle générale, et que je recommande à l'attention ]iarticulière de tout véritable observateur, qu'en An- gleterre la haine contre le Pape et le système catholique est en raison inverse de la dignité intrinsèque des personnes. Il y a des exceptions, sans doute, mais peu par rapport à la masse.

LIVRE II, CHAPITRE VIL 177