SigPhi · Joseph de Maistre

Du Pape

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Jamais la violence ne fut arrêtée par la modératioa. Jamais les puissances ne se balancent que par des efforts contraires. Les empereurs se portèrent contre les Papes à des excès inouïs dont on ne parle jamais: ceux-ci à leur tour peuvent quelquefois avoir passé envers les empereurs les bornes de la modération, et l'on fait grand bruit de ces actes un peu exagérés que l'on présente comme des forfaits. Mais les choses hu- maines ne sont point autrement. Jamais aucun amal- game politique n'a pu s'opérer autrement que par le mélange de différents éléments qui, s'étant d'abord choqués, ont fini par se pénétrer et se tranquilliser. Les Papes ne disputaient point aux empereurs l'investiture par le sceptre, mais seulement l'investi- ture par la crosse et Vanneau. Ce n'était rien, dira- t-on. Au contraire, c'était tout. Ei comment se serait- on si fort échauffé de part et d'autre, si la question n'avait pas été importante? Les Papes ne dispu- taient pas même sur les élections, comme Maimbourg le prouve par l'exemple de Suger (1). Ils consen- taient de plus à l'investiture par le respect; c'est-à- dire qu'ils ne s'opposaient point à ce que les prélats^ considérés comme vassaux, reçussent de leur sei- gneur suzerain, par l'investiture féodale, ce mère et mixte empire (pour parler le langage féodal), véri- table essence du fief, qui suppose de la part du sei- gneur féodal une participation à la souveraineté, payée, envers le seigneur suzerain qui en est la source, par la dépendance politique et la loi militaire (2).

1. Hist. de la Décad., etc., liv. III, ann. 1121.

t. Voltaire est exclusivement plaisant sur le gouvernement ft^odal. « On a. « longtemps reciierch'-, dit-il, l'origine de ce gouvernement; il est à croire qu'il « n'en a point d'autre que l'ancienne coutume de toutes les nations d'imposer « un hommage et un tribut au plus faible. » {Essai, t. I, ch. x^xxviii, p. 512.) Voilà ce que Voltaire savait sur ce gouvernement qui fut, comme l'a dit Montesquieu avec beaucoup de vérité, un moment unique dans l'histoire. Tous 1 s ouvrages sérieux de Voltaire, s'il en a fait de sérieux, étinrellent de traits semblables; et il est utile de b'S faire remarquer, afin que chacun soit bien convaincu que nul degré d'esprit et de talent ne saurait donner à aucun homme le droit de parler de ce qu'il ne sait pas. « Les empereurs et les rois ne pré- Mais ils ne voulaient point d'investiture par la crosse ei par l'anneau, de peur que le souverain tem- porel, en se servant de ces deux signes religieux pour la cérémonie de l'investiture, n'eût l'air de conférer lui-même le titre et la juridiction spirituelle, en chan- geant ainsi le bénéfice en fîef; et, sur ce point, l'em- pereur se vit à la fin obligé de céder (1). Mais, dix ans après, Lothaire revenait encore à la charge et tâchait d'obtenir du pape Innocent II le rétablisse- ment des investitures par la crosse ei Vanneau (1131), tant cet objet paraissait, c'est-à-dire était important!

Grégoire VII alla sans doute sur ce point plus loin que les autres Papes, puisqu'il se crut en droit de contester au souverain le serment purement féodal du prélat vassal. Ici on peut voir une de ces exagéra- tions dont je parlais tout à l'heure; mais il faut con- sidérer l'excès que Grégoire avait en vue. Il craignait le lie[ qui éclipsait le hénélice. Il craignait les prêtres guerriers. Il faut se mettre dans le véritable point de vue, et l'on trouvera moins légère cette raison allé- guée au concile de Châlons-sur-Saône (1073), pour soustraire les ecclésiastiques au serment féodal, que les mains qui consacraient le corps de Jésus-Christ ne devaient point se mettre entre des mains trop souvent souillées par Veflusion du sang humain, peut-être encore par des rapines ou d'autres crimes (2). Chaque siècle a ses préjugés et sa manière de voir d'après laquelle il doit être jugé. C'est un insupportable sophisme du nôtre de supposer constamment que ce qui serait condamnable de nos jours l'était de même « tendaient pas donner le Saint-Esprit, mais ils voulaient l'hommage du tem- « porel qu'ils auraient donné. On se battit pour une cérémonie indifférente. » (M., ibid., ch. xlvi.) Voltaire n'y comprend rien.

1. ffist. de la Décad., etc., liv. III, ann. 1121.

2. On sait que le vassal, en prêtant le serment qui précédait l'investiture, tenait ses mains jointes dans celles de son seigneur. The council dedared exécrable that pure hands irhich could create god, etc. (Hume'ls William Rufus, ch. V.) Il faut remarquer en passant la belle expression créer Dieu- Nous avons beau répéter que l'assertion ce pain est Dieu ne saurait appartenir qu'à un insensé (Bossuet, Hist. des Variât., liv. II, n» 3), les protestants fini- ront peut-être eux-mêmes avant que finisse le reproche qu'ils nous adressent.

LIVRE II, CHAPITRE VII. 193 dans les temps passés, et que Grégoire VII devait en agir avec Henri lY comme en agirait Pie VII envers Sa Majesté l'empereur François II.

On accuse ce Pape d'avoir envoyé trop de légats; mais c'est uniquement parce qu'il ne pouvait se fier aux conciles provinciaux; et Fleury, qui n'est pas suspect et qui préférait ces conciles aux légats (1), con- vient néanmoins que si les prélats allemands redou- taient si fort l'arrivée des légats, cest qu'ils se sen- taient coupables de simonie, et qu'ils voyaient arriver leurs juges (2).

En un mot, c'en était fait de l'Ëglise, humainement parlant; elle n'avait plus de forme, plus de police, et bientôt plus de nom, sans l'intervention extraordi- naire des Papes, qui se substituèrent à des autorités égarées ou corrompues, et gouvernèrent d'une manière plus immédiate pour rétablir l'ordre.

C'en était fait aussi de la monarchie européenne, si des souverains détestables n'avaient pas trouvé sur leur route un obstacle terrible; et, pour ne parler dans ce moment que de Grégoire VII, je ne doute pas que tout homme équitable ne souscrive au jugement parfaitement désintéressé qu'en a porté l'historien des révolutions d'Allemagne: « La simple exposition <( des faits, dit-il, démontre que la conduite de ce <( Pontife fut. celle que tout homme d'un caractère « ferme et éclairé aurait tenue dans les mêmes cir- « constances (3). » On aura beau lutter contre la vérité, il faudra enfin que tous les bons esprits en reviennent à cette décision.

ARTICLE III Liberté de l'Italie.

Le troisième but que les Papes poursuivirent sans relâche, comme princes temporels, fut la liberté de 2. Hist. eccL, LXII, d» 11.

3. Rivoluzione délia Germania, di Carlo Deniaa, Firenze, l'ialti, ia-S, t. H, 194 DU PAPE.

l'Italie, qu'ils voulaient absolument soustraire à la puissance allemande.

« Après les trois Ollions, le combat de la domina- « tion allemande et de la liberté italique resta long- Cv temps dans les mêmes termes (1). Il me paraît sen- « sible que le vrai fond de la querelle était que les a Papes et les Romains ne voulaient point d'empe- u reurs à Rome (2), » c'est-à-dire qu'ils ne voulaient point de maîtres chez eux.

Voilà la vérité. La postérité de Charlemagne était éteinte. L'Italie ni les Papes en particulier ne devaient rien aux princes qui la remplacèrent en Allemagne. (( Ces princes tranchaient tout par le glaive (3). Les « Italiens avaient, certes, un droit plu.s naturel à la « liberté qu'un Allemand n'avait d'être leur maî- « tre (4). Les Italiens n'obéissaient jamais que mal- ((. gré eux au sang germanique, et cette liberté, dont (' les villes d'Italie étaient alors idolâtres, respectait (( peu la possession des Césars allemands (5). » Dans (( ces temps malheureux, la papauté était à l'encan « ainsi que presque tous les évêchés; si cette auto- « rite des empereurs avait duré, les Papes n'eussent « été que leurs chapelains, et l'Italie eût été es- « L'imprudence du Pape Jean XII d'avoir appelé « les Allemands à Rome fut la source de toutes les (( calamités dont Rome et l'Italie furent affligées u pendant tant de siècles (7). » L'aveugle Pontife ne vit pas quel genre de prétentions il allait déchaîner, et la force incalculable d'un nom porté par un grand homme. « Il ne paraît pas que l'Allemagne, sous (( Henri l'Oiseleur, prétendît être FEmpire; il n'en 1. Voltaire, Essai su7' VHist. gén., t. I, ch. xxxvu, p. 5.6.

2. Id,, ibid., ch. xi.vi.

3. Id., ibid., t. II, ch. xlvii, p. 37.

5. M., ibid., ch. i.xi et lxii.

LIVRE II, CHAPITRE VII. 195 (( fut pas ainsi sous Othon le Grand (1). » Ce prince, « qui sentait ses forces, se fît sacrer, et obligea le u Pape à lui faire serment de fidélité (2). Les Alle- (( mands tenaient donc les Romains subjugués, et les (( Romains brisaient leurs fers dès qu'ils le pou- « valent (3). » Voilà tout le droit public de l'Italie pendant ces temps déplorables, où les hommes man- quaient absolument de principes pour se conduire. « Le droit de sucoession même (ce palladium de la « tranquillité publique) ne paraissait alors établi « dans aucun Etat de l'Europe (4). Rome ne savait ni « ce qu'elle était, ni à qui elle était (5). L'usage s'éta- « blissait de donner les couronnes, non par le droit « du sang, mais par le suffrage des seigneurs (6). (( Personne ne savait ce que c'était que l'Empire (7). (( Il n'y avait pas de lois en Europe (8). On n'y rencon- (( naissait ni le droit de naissance, ni le droit d'élec- (< tion; l'Europe était un chaos dans lequel le plus « fort s'élevait sur les ruines du plus faible, pour (( être ensuite précipité par d'autres. Toute l'histoire « de ces temps n'est que celle de quelques capi- « tain es barbares qui disputaient avec des évêques la (( domination sur des serfs imbéciles (9).

« Il n'y avait réellement plus d'Empire, ni do droit « ni de fait. Les Romains, qui s'étaient donnés à « Charlemagne par acclamation, ne voulurent plus <( reconnaître des bâtards, des étrangers à peine (( maîtres d'une partie de la Germanie. C'était un « singulier Empire romain (10). Le corps germanique « s'appelait le saint Empire romain, tandis que 1. Voltaire, Essai sur l'Hist. ffén,, t. II, cli. xxxix. p. 513, 514.

6. Id., ibid.

7. Id., ibid., t. II, ch. xlvii, p. 56; ch. lxiii, p. 223.

8. Id., ibil., ch. xxiv.

196 DU PAPE.

« réellement il n'était ni saint, ni empire, ni ro- (( MAIN (1). Il paraît évident que le grand dessein « de Frédéric II était d'établir en Italie le trône des « nouveaux Césars, et il est bien sûr, au moins, quil <( voulait régner sur Vltalie sans borne et sans par- « tage. C'est le nœud secret de toutes les querelles « qu'il eut avec les Papes; il employa tour à tour la « souplesse et la violence, et le Saint-Siège le com- « battit avec les mêmes armes (2). Les Guelfes, ces « partisans de la papauté, et encore plus de la « liberté, balancèrent toujours le pouvoir des Gibe- « lins, partisans de l'Empire. Les divisions entre « Frédéric et le Saint-Siège n'eurent jamais la reli- « GiON POUR objet (3). » De quel front le même écrivain, oubliant ces aveux solennels, s'avise-t-il de nous dire ailleurs: « Depuis « Charlemagne jusqu'à nos jours, la guerre de l'Em- « pire et du sacerdoce fut le principe de toutes les <( révolutions; c'est là le {il qui conduit dans ce <( labyrinthe de l'histoire moderne (4). » En quoi, d'abord, l'histoire moderne est-elle un labyrinthe plutôt que l'histoire ancienne?

J'avoue, pour mon compte, y voir plus clair, par exemple, dans la dynastie des Capets que dans celle des Pharaons; mais passons sur cette fausse expres- sion, bien moins fausse que le fond des choses. Voltaire convenant formellement que la lutte san- glante des deux partis en Italie était absolument étrangère à la religion, que veut-il dire avec son fil? Il est faux qu'il y ait eu une guerre proprement dite entre VEmpire et le sacerdoce. On ne cesse de le répéter pour rendre le sacerdoce responsable de tout le sang versé pendant cette grande lutte; mais, dans 1. Voltaire, Essai sur VHist. gê.n.

2. C'est-à-dire avec l'épée et la politique. Je voudrais bien savoir quelles armes nouvelles on a inventées dès lors, et ce que devaient faire les Papes à l'époque dont nous parlons. (Voltaire, t. II, ch. \ui\, p. 98.)

3. Voltaire, Essai sur VHist. gén., t. Il, ch. lu, p. 98.)

LIVRE IT, CHAPITRE VII. 197 le vrai, ce fut une guerre entre l'Allemagne et l'Italie, entre l'usurpation et la liberté, entre le maître qui apporte des chaînes et l'esclave qui les repousse, guerre dans laquelle les Papes firent leur devoir de princes italiens et de politiques sages en prenant parti pour l'Italie, puisqu'ils ne pouvaient ni favo- riser les empereurs sans se déshonorer, ni essayer même la neutralité sans se perdre.

Henri VI, roi de Sicile et empereur, étant mort à Messine, en 1197, la guerre s'alluma en Allemagne pour la succession entre Philippe, duc de Souabe, et Othon, fils de Henri-Léon, duc de Saxe et de Bavière. Celui-ci descendait de la maison des princes d'Esté Guelfes, et Philippe, des princes Gibelins (1). La riva- lité de ces deux princes donna naissance aux deux factions trop fameuses qui désolèrent l'Italie pendant si longtemps; mais rien n'est plus étranger au Pape et au sacerdoce. La guerre civile une fois allumée, il fallait bien prendre parti et se battre. Par leur caractère si respecté et par l'immense autorité dont ils jouissaient, les Papes se trouvèrent naturellement placés à la tête du noble parti des convenances, de la justice et de l'indépendance nationale. L'imagina- tion s'accoutuma donc à ne voir que le Pape au lieu de l'Italie; mais dans le fond, il s'agissait d'elle et nullement de la religion, ce qu'on ne saurait ni trop ni même assez répéter.

Le venin de ces deux factions avait pénétré si avant dans les cœurs italiens, qu'en se divisant, il finit par laisser échapper son acception primordiale, et que ces mots de Guelfes et de Gibelins ne signifièrent plus que des gens qui se haïssaient. Pendant cette fièvre 1. Muratori, Antich. Ital., ia-4o. Monaco, 1766, t. III, dissert. LI, p. 111. 11 est remarquable que quoique ces deux factions fussent nées en Allemagne et venues depuis en llaiie, pour ainsi dire toutes faites, cependant les princes Cuelfes, avant de régner sur la Bavière et sur la Saxe, étaient italiens; en sorte que la faction de ce nom, en arrivant en Italie, sembla remonter à sa source. — Trassero queste due diaboliche fazioni la loro origine délia Ger- mania, etc. (Id., ibid.)

épomaiitable, le clergé fit ce qu'il fera toujours. Il n'oublia rien de ce qui était en son pouvoir pour rétablir la paix, et plus d'une fois on vit des évoques, accompagnés de leur clergé, se jeter, avec les croix et les reliques des saints, entre deux armées prêtes à se charger, et les conjurer, au nom de la religion, d'éviter l'effusion du sang humain. Ils firent beau- coup de bien sans pouvoir étouffer le mal (1).

(( Il n'y a point de Pape, c'est encore l'aveu exprès (( d'un censeur sévère du Saint-Siège, il n'y a point « de Pape qui ne doive craindre en Italie l'agrandis- u sèment des empereurs. Les anciennes prétenn tions seront bonnes le jour où on les fera valoir Donc, il nij a point de Pape qui ne dût s'y opposer. Où est la charte qui avait donné l'Italie aux empe- reurs allemands? Où a-t-on pris que le Pape ne doive point agir comme prince temporel, qu'il doive être purement passif, se laisser battre, dépouiller, etc.? Jamais on ne prouvera cela.

A l'époque de Rodolphe (en 1274), « les anciens (( droits de l'Empire étaient perdus...et la nouvelle u maison ne pouvait les revendiquer sans injus- « tice...; rien n'est plus incohérent que de vouloir, <( pour soutenir les prétentions de l'Empire, raisonner « d'après ce qu'il était sous Charlemagne (3). » Donc les Papes, comme chefs naturels de l'asso- ciation italienne, et protecteurs-nés des peuples qui la composaient, avaient toutes les raisons imagina- bles de s'opposer de toutes les forces à la renais- sance en Italie de ce pouvoir nominal, qui, malgré les titres affichés à la tête de ses édits, n'était cepen- dant ni saint, ni empire, ni romain.

Le sac de Milan, l'un des événements les plus horri- bles de l'histoire, subirait seul, au jugement de Vol- 2. Lettres sur l'Histoire, t. [H, lett. LXII, p. 230 — Autres aveux du même auteur, t. H, let. LXIII, p. 437; et lel XXXIV, p. 316.

3. Lettres sur l'Histoire, t. II, let. XXXIV, p. 516.

LIVRE II, CHAPITRE VU. 199 taire, pour iustilier tout ce que lirent les Papes (1).

Que dirons-nous d'Othon II et de son fameux repas de l'an 981? Il invite une grande quantité de seigneurs à un repas magnifique, pendant lequel un officier de l'empereur entre avec une liste de ceux que son maî- tre a proscrits. On les conduit dans une chambre voisine, où ils sont égorgés. Tels étaient les princes à qui les Papes eurent affaire.

Et lorsque Frédéric, avec la plus abominable inhumanité, faisait pendre de sang-froid des parents du Pape, faits prisonniers dans une ville conquise (2), il était permis apparemment de faire quelques efforts pour se soustraire à ce droit public.

Le plus grand malheur pour l'homme politique. c'est d'obéir à une puissance étrangère. Aucune humi- liation, aucun tourment de cœur ne peut être comparé à celui-là. La nation sujette, à moins qu'elle ne soit protégée par quelque loi extraordinaire, ne croit point obéir au souverain, mais à la nation de ce sou- verain; or, nulle nation ne veut obéir à une autre, par la raison toute simple qu'aucune nation ne sait commander à une autre. Observez les peuples les plus sages et les mieux gouvernés chez eux, vous les verrez perdre absolument cette sagesse et ne ressem- bler plus à eux-mêmes lorsqu'il s'agira d'en gou- verner d'autres. La rage de la domination étant innée dans l'homme, la rage de la faire sentir n'est peut- être pas moins naturelle; l'étranger qui vient com- mander chez une nation sujette au nom d'une souve- raineté lointaine, au lieu de s'informer des idées nationales pour s'y conformer, ne semble trop sou- 1. C'était biea justifier les Papns que d'en user ainsi. (Voltaire, Essai sur Vhist. gén, t. II, ch. lxi, p. lofi.)

'1. En 1241. Maimbourg est bon à eutenrire sur ces gentillesses (An».» aun. 1250). « Los bonnes qualités de Frédéric furent obscurcies par plusieurs (( autres très mauvaises, et surtout par son immoralité, par son désir insatiable i. (U' V ngeance et par sa cruauté, qui lui firent commettre de grands crimes^ .. que Dieu néanmoins, à ce qu'on peut croire, lui fit la grâce d'effacer dans « su dernière maladie. » Amen.

vent les étudier que pour les contrarier; il se croit plus maître à mesure qu'il appuie plus rudement la main. Il prend la morgue pour la dignité, et semble croire cette dignité mieux attestée par l'indignation qu'il excite que par les bénédictions qu'il pourrait obtenir.

Aussi, tous les peuples sont convenus de placer au premier rang des grands hommes ces fortunés citoyens qui eurent l'honneur d'arracher leur pays au joug étranger: héros s'ils ont réussi, ou martyrs s'ils ont échoué, leurs noms traverseront les siècles. La stupidité moderne voudrait seulement excepter les Papes de cette apothéose universelle, et les priver de l'immortelle gloire qui leur est due comme princes temporels, pour avoir travaillé sans relâche à l'affran- chissement de leur patrie. Que certains écrivains français refusent de rendre justice à saint Gré- goire Vïl, cela se conçoit. Ayant sur les yeux des préjugés protestants, philosophiques, jansénistes et parlementaires, que peuvent-ils voir à travers ce qua- druple bandeau? Le despotisme parlementaire pourra même s'élever jusqu'à défendre à la liturgie nationale d'attacher une certaine célébrité à la fête de saint Grégoire; et le sacerdoce, pour éviter des chocs dangereux, se verra forcé de plier (1), confes- sant ainsi l'humiliante servitude de cette Ëglise, dont on nous vantait les fabuleuses libertés. Mais vous, étrangers à tous ces préjugés, vous, habitants de ces belles contrées que saint Grégoire voulait affranchir, vous que la reconnaissance, au moins, devrait éclairer.

1. Oa célébrait en France l'office de Grégoire VU, au commun des confes- seurs, l'Eglise gallicane (si libre, comme on sait) n'ayant point osé lui décerner un office PROPRK, de peur de se brouiller avec les parlements, qui avaient con- damné la mémoire de ce Pape par arrêts du 20 juillet 1729 et du 25 février 1730. (Zaccaria, Anti-Frehonius vindicatus, t. 1, dissert. II, cap. v. p. 387, note 13.) Observez que ces mêmes magistrats qui condamnent la mémoire d'un Pape déclaré saint se plaindront fort bien de la monstrueuse confession que tel ou tel Pape a fait'', de l'usage des deux puissances. (Lettres sur l'Hist., t. III, LIVRE II, CHAPITRE VIII. 201 Vos ô PûLUfjilius sanguis!..

Harmonieux héritiers de la Grèce, vous à qui il ne manque que l'unité et l'indépendance, élevez des autels au sublime Pontife qui fît des prodiges pour vous donner un nom î CHAPITRE VHI Sur la nature du pouvoir exercé par les Papes.

Tout ce qu'on peut dire contre l'autorité temporelle des Papes et contre l'usage qu'ils en ont fait se trouve réuni et pour ainsi dire concentré dans ces deux lignes violentes tombées de la plume d'un magistrat français: « Le délire de la toute-puissance temporelle des (( Papes inonda l'Europe de sang et de fanatisme (1). » Or, avec sa permission, il n'est pas vrai que les Papes aient jamais prétendu à la toute-puissance tem- porelle; il n'est pas vrai que la puissance qu'ils ont recherchée fût un délire; et il n'est pas vrai que cette prétention ait, pendant près de quatre siècles, inondé VEurope de sang et de (anatisme.

D'abord, si l'on retranche de la prétention attribuée aux Papes la possession matérielle des terres et la souveraineté sur ces mêmes pays, ce qui reste ne peut pas certainement se nommer toute-puissance tempo- relle. Or, c'est précisément le cas où l'on se trouve; car jamais les Souverains Pontifes n'ont prétendu accroître leurs domaines temporels au préjudice des princes légitimes, ni gêner l'exercice de la souverai- neté chez ces princes, ni moins encore s'en emparer. Ils n'ont jamais prétendu que le droit de juger les princes qui leur étaient soumis dans Vordre spirituel, lorsque ces princes s'étaient rendus coupables de certains crimes.

1. Lettres sur l'Histoire, t. II, let. XXVIII, p. 222.— Ibid., let. XLl.

Ceci est bien différent; et non seulement ce droit, s'il existe, ne saurait s'appeler toute-puissance tem- f^orelle, mais il s'appellerait beaucoup plus exacte- mont toute-puisance spirituelle^ puisque les Papes ne se sont jamais rien attribué qu'en vertu de la puis-- sance spirituelle, et que la question se réduit absolu- ment à la légitimité et à l'étendue de cette puissance.

Que si l'exercice de ce pouvoir, reconnu légitime, amène des conséquences temporelles, les Papes ne sauraient en répondre, puisque les conséquences d'un principe vrai ne peuvent être des torts.

Ils se sont chargés d'une grande responsabilité ces écrivains (français surtout) qui ont mis en question si le Souverain Pontife a le droit d'excommunier les souverains, et qui ont parlé en général du scandale des excommunications. Les sages ne demandent pas mieux que de laisser certaines questions dans une salutaire obscurité; mais si l'on attaque les principes, la sagesse même est forcée de répondre; et c'est un grand mal, quoique l'imprudence l'ait rendu néces- saire. Plus on avance dans la connaissance des cho- ses, et plus on découvre qu'il est utile de ne pas dis- cuter, surtout par écrit, ce qu'il est impossible de définir par des lois, parce que le principe seul peut être décidé, et que toute la difficulté gît dans l'appli- cation, qui se refuse à une décision écrite.

Fénelon a dit laconiquement, et dans un ouvrage qui n'était point destiné à la publicité: « L'Église « peut excommunier le prince, et le prince peut faire « mourir le pasteur. Chacun doit user de ce droit « seulement à toute extrémité; mais c'est un vrai Voilà l'incontestable vérité; mais qu'est-ce que la dernière extrémité? C'est ce qu'il est impossible de définir. Il faut donc convenir du principe, et se taire sur les règles d'application.

i. Eist. de Fénelon, t, III, pièces justificatives du liv. VII, Mémoire, n» VII LIVRE II, CHAPITRE VIII. "203 On s'est plaint justement de l'exagération qui vou- lait soustraire l'ordre sacerdotal à toute juridiction temporelle; on peut se plaindre avec autant de justice de l'exagération contraire qui prétend soustraire le pouvoir temporel à toute juridiction spirituelle.

En général, on nuit à l'autorité suprême en cher- chant à l'affranchir de ces sortes d'entraves qui sont établies moins par l'action délibérée des hommes que par la force insensible des usages et des opinions; car les peuples, privés de leurs garanties antiques, se trouvent ainsi portés à en chercher d'autres plus fortes en apparence, mais toujours infiniment dangereuses, parce qu'elles reposent entièrement sur des théories et des raisonnements à priori qui n'ont cessé de trom- per les hommes.

Il n'y a rien de moins exact, comme on voit, que cette expression de toute-puisance temporelle, em- ployée pour exprimer la puissance que les Papes s'attribuaient sur les souverains. C'était, au contraire, l'exercice d'un pouvoir purement et éminemment spi- rituel, en vertu duquel ils se croyaient en droit de frapper d'excommunication des princes coupables de certains crimes, sans aucune usurpation maté- rielle, sans aucune suspension de la souveraineté, et sans aucune dérogation au dogme de son origine divine.

Il ne reste donc plus de doute sur cette proposition, que le pouvoir que s'attribuaient les Papes ne saurait être nommé, sans un insigne abus de mots, toute-puis- sance temporelle. C'est encore un point sur lequel on peut entendre Voltaire. Il s'étonne beaucoup de cette étrange puissance qui pouvait tout chez Vétranger et si peu chez elle; qui donnait des royaumes et qui était gênée, suspendue, bravée à Rome, et réduite à [aire louer toutes les machines de la politique pour retenir ou recouvrer un village. Il nous avertit avec raison d'observer que ces Papes, qui voulurent être trop 204 DU PAPE.

puissants et donner des royaumes, lurent tous persé- cutés chez eux (1).

Qu'est-ce donc que celte toute-puissance temporelle qui n'a nulle force temporelle, qui ne demande rien de temporel ou de territorial chez les autres, qui anathé- matise tout attentat sur la puissance temporelle, et dont la puissance temporelle est si faible, que les bour- geois de Rome se sont souvent moqués d'elle?

Je crois que la vérité ne se trouve que dans la pro- position contraire, savoir, que la puissance dont il s'agit est purement spirituelle. De décider ensuite quelles sont les bornes précises de cette puissance, c'est une autre question qui ne doit point être ap- profondie ici. Prouvons seulement, comme je m'y suis engagé, que la prétention à cette puissance quelconque n'est point un délire.

CHAPITRE IX Justification de ce pouvoir.

Les écrivains du dernier âge ont assez souvent une manière tout à fait expéditive de juger les institutions. Ils supposent un ordre de choses purement idéal, bon suivant eux, et dont ils partent comme d'une donnée pour juger les réalités.

Voltaire peut fournir, dans ce genre, un exemple excessivement comique. Il est tiré de la Henriade, et n'a pas été remarqué, que je sache: C'est un usage antique et sacré parmi nous: Quand la mort sur le trône étend ses rudes coups, Et que du sang des rois, si cher à la patrie, Dans ses derniers canaux la source s'est tarie, Le peuple au même instant rentre en ses premiers droits; Il peut choisir un maître, il peut changer ses lois.

1. Voltaire, Essai, etc., t. Il, ch. u\y.

LIVRE II, CHAPITRE IX. 205 Les états assemblés, organe de la France, Nomment un souverain, limitent sa puissance. Ainsi de nos aïeux les augustes décrets Au rang de Ciiarlemagne ont placé les Gapets.

(Chant VII.)

Charlatan! où donc a-t-il vu toutes ces belles cho- ses? Dans quel livre a-t-il lu les droits du peuple, ou de quels faits les a-t-il dérivés? On dirait que les dynasties changent en France dans une période ré- glée, comme les jeux olympiques. Deux mutations en treize cents ans, voilà certes un usage bien constant î Et ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'à l'une et à l'autre époque, La source de ce sang, si cher à la patrie. Dans ses derniers canaux ne s'était point tarie.