« Malheureusement, dit-il, presque tous les souve- « rains, par un aveuglement inconcevable, travail- « laient eux-mêmes à accréditer dans l'opinion publi- (( que une arme qui n'avait et qui ne pouvait avoir de « force que par cette opinion. Quand elle attaquait un « de leurs rivaux et de leurs ennemis, non seulement « ils l'approuvaient, mais ils provoquaient quelque- ce fois l'excommunication; et en se chargeant eux- « mêmes d'exécuter la sentence qui dépouillait un « souverain de ses États, ils soumettaient les leurs à « cette juridiction usurpée (3). » Il cite ailleurs un grand exemple de ce droit public, 1. Bacon, Hist. de Henri Vil, p. 29 de la trad. franc.
2. Voltaire, Essai, etc., t. III, cli. lxiv.
LIVRE II, CHAPITRE X. 221 et en l'attaquant, il achève de le justifier. « Il semblait « réservé, dit-il, à ce funeste traité (la ligue de Cam- (( brai) de renfermer tous les vices. Le droit d'excom- « munication, en matière temporelle, y fut reconnu « par deux souverains; et il fut stipulé que Jules ful- (( minerait un interdit sur Venise, si dans quarante i( jours elle ne rendait pas ses usurpations (1). » « Voilà, dirait Montesquieu, I'époxge qu'il faut pas- « ser sur toutes les objections faites contre les an- a ciennes excommunications. » Combien le préjugé est aveugle, même chez les hommes les plus clair- voyants! C'est la première fois peut-être qu'on argu- mente de runi\ersalité d'un usage contre sa légitimité. Et qu'y a-t-il donc de stir parmi les hommes, si la cou- tume, non contredite surtout, n'est pas la mère de la légitimité? Le plus grand de tous les sophismes, c'est celui de transporter un système moderne dans les temps passés, et de juger sur cette règle les choses et les hommes de ces époques plus ou moins reculées, A\ ec ce principe on bouleverserait l'univers; car il n'y a pas d'institution établie qu'on ne pût renverser par le même moyen, en la jugeant sur une théorie abstraite. Dès que les peuples et les rois étaient d'accord sur l'autorité des Papes, tous les raisonne- ments modernes tombent, d'autant plus que la théorie la plus certaine vient à l'appui des usages anciens.
En portant un œil philosophique sur le pouvoir jadis exercé par les Papes, on peut se demander pour- quoi il s'est déployé si tard dans le monde. Il y a deux réponses à cette question.
En premier lieu, le pouvoir pontifical, à raison de son caractère et de son importance, était sujet plus qu'un autre à la loi universelle du développement; or, si l'on réfléchit qu'il devait durer autant que la religion même, on ne trouvera pas que sa maturité ait été retar- dée. La plante est une image naturelle des pouvoirs légitimes. Considérez l'arbre; la durée de sa crois- 1. Lettres sur l'Histoire, t. lll, lelt. LXII, p. 238.
222 DU PAPE.
sauce est toujours proportionnelle à sa force et à sa dui'ée totale. Tout pouvoir constitué immédiatement dans toute la plénitude de ses forces et ses attributs est, par cela même, faux, éphémère et ridicule. Autant vaudrait imaginer un homme adulte-né.
En second lieu, il fallait que l'explosion de la puis- sance pontificale, s'il est permis de s'exprimer ainsi, coïncidât avec la jeunesse des souverainetés euro- péennes qu'elle devrait chrislianiser.
Je me résume. Nulle souveraineté n'est illimitée dans toute la force du terme, et même nulle souverai- neté ne peut l'être: toujours et partout elle a été res- treinte de quelque manière (1). La plus naturelle est la moins dangereuse, chez des nations surtout neuves et , féroces, c'était sans doute une intervention quelconque de la puissance spirituelle. L'hypothèse de toutes les souverainetés chrétiennes réunies par la fraternité religieuse en une sorte de république universelle, sous la suprématie mesurée du pouvoir spirituel su- prême; cette hypothèse, dis-je, n'avait rien de cho- quant,et pouvait même se présenter à la raison comme supérieure à l'institution des Amphictyons. Je ne vois pas que les temps modernes aient imaginé rien de meilleur ni même d'aussi bon. Qui sait ce qui serait arrivé si la théocratie, la politique et la science avaient pu se mettre tranquillement en équilibre, comme il arrive toujours lorsque les éléments sont abandonnés à eux-mêmes, et qu'on laisse faire le temps? Les plus affreuses calamités, les guerres de religion, la révolu- 1. (]e qui doit s'entendre suivant rexplication que j'ai donnée plus h.Hut (liv. II, cil. III, |). 136); c'est-à-dire qu'il n'y a point de souveraineté qui, pour le bonheur des hommes, et pour le sien surtout, ne soit bornée de quelque manière; mais, que, dans l'intérieur de ces bornes, placées comme il plaît à Dieu, elle est toujours et partout absolue et tenue pour infaillible. Et quand je parle de l'exercice légitime de la souveraineté, je n'entends point ou je ne dis point l'exercice juste, ce qui produirait une amphibologie dangereuse, à moins que, par ce dernier mot, on ne veuille dire que tout ce qu'elle opère dans son cercle est juste ou tenu pour tel, ce qui est la vérité. C'est ainsi qu'un tri- bunal suprême, tant qu'il ne sort pas de ses attributions, est toujours juste; car c'est la même chose, dans la pratique, d'être in aiUible ou de se tromper sans appel.
LIVRE II, CHAPITRE XI. 223 tion française, etc., n'eussent pas été possibles dans cet ordre de choses; et telle encore que la puissance pontificale a pu se déployer, et malgré l'épouvantable alliage des erreurs, des vices et des passions qui ont désolé l'humanité à des époques déplorables, elle n'en a pas moins rendu les services les plus signalés à l'humanité.
Les écrivains sans nombre qui n'ont pas aperçu ces mérités dans l'histoire savaient écrire sans doute, ils ne l'ont que trop prouvé; mais certainement aussi, jamais ils n'ont su lire.
CHAPITRE XI Application hypothétique des principes précédents.
Très-liumbles et très-respectueuses remontrances des étals généraux du royaume de ***, assemblés à ***, à Notre-Saint-Père le Pape Pie VII.
« Très-Saint-Père, a Au sein de la plus amère affliction et de la plus <( cruelle anxiété que puissent éprouver de fidèles su- « jets, et forcés de choisir entre la perte absolue d'une « nation et les dernières mesures de rigueur contre <( une tête auguste, les états généraux n'imaginent rien de mieux que de se jeter dans les bras paternels de Votre Sainteté, et d'invoquer sa justice suprême pour sauver, s'il en est temps, un empire désolé. (( Le souverain qui nous gouverne, Très-Saint-Père, ne règne que pour nous perdre. Nous ne contestons point ses vertus; mais elles nous sont inutiles, et ses erreurs sont telles que si Votre Sainteté ne nous tend la main, il n'y a plus pour nous aucun espoir « de salut.
(( Par une exaltation d'esprit qui n'eut jamais (. d'égale, ce prince s'est imaginé que nous vivions au (( XVI® siècle, et qu'il était, lui, Ùusiave-Adolphe. Votre (( Sainteté peut se faire représenter les actes de la « diète germanique; elle y verra que notre souverain, « en sa qualité de membre du corps germanique, a (( fait remettre au directoire plusieurs notes qui par- « tent évidemment des deux suppositions que nous enons d'indiquer, et dont les conséquences nous écrasent. Transporté par un malheureux enthou- siasme militaire absolument séparé du talent, il veut faire la guerre; il ne veut pas qu'on la fasse pour lui, et il ne sait pas la faire. Il compromet ses trou- ce pes, les humilie, et punit ensuite ses officiers des revers dont il est l'auteur. Contre les règles de la prudence la plus commune, il s'obstine à soutenir la guerre, malgré sa nation, contre deux puissances colossales dont une seule suffirait pour nous anéantir dix fois. Livré aux fantômes de l'illumi- nisme, c'est dans l'Apocalypse qu'il étudie la poli- ce tique; et il en est venu à croire qu'il est désigné dans ce livre comme le personnage extraordinaire (( destiné à renverser le géant qui ébranle aujourd'hui (( tous les trônes de l'Europe; le nom qui le distingue « parmi les rois est moins flatteur pour son oreille que (( celui qu'il accepta en s'affiliant aux sociétés se- « crêtes; c'est ce dernier nom qui paraît au bas de ses « actes, et les armes de son auguste famille ont fait « place au burlesque écusson des frères. Aussi peu (( raisonnable dans l'intérieur de sa maison que dans « ses conseils, il rejette aujourd'hui une compagne « irréprochalde, par des raisons que nos députés ont (( ordre d'expliquer de vive voix à Votre Sainteté. Et « si elle n'arrête point ce projet par un décret salu- (( taire, nous ne doutons point que bientôt quelque <( choix inégal et bizarre ne vienne encore justifier (( notre recours. Enfin, Très-Saint-Père, il ne tient « qu'à Votre Sainteté de se convaincre, par les preu- LIVRE II, CHAPITRE XI. 225 (( ves les plus incontestables, que la nation étant irré- (( vocablement aliénée de la dynastie qui nous « gou\erne, cette famille, proscrite par l'opinion uni- ce verselle, doit disparaître pour le salut public, qui « marche avant tout.
(( Cependant, Très-Saint-Père, à Dieu ne plaise que (( nous voulions en appeler à notre propre jugement, « et nous déterminer par nous-mêmes dans cette « grande occasion! Nous savons que les rois n'ont « point de juges temporels, surtout parmi leurs sujets,, (( et que la majesté royale ne relève que de Dieu. C'est « donc à vous, Très-Saint-Père, c'est à vous, comme « représentant de son Fils sur la terre, que nous adres- « sons nos supplications, pour que vous daigniez « nous délier du serment de fidélité qui nous attachait (( à cette famille royale qui nous gouverne, et trans- « férer à une autre famille des droits dont le posses- « seur actuel ne saurait plus jouir que pour son « malheur et pour le nôtre. » Quelles seraient les suites de ce grand recours? Le Pape promettrait, avant tout, de prendre la chose en profonde considération et de peser les griefs de la nation dans la balance de la plus scrupuleuse justice, ce qui eût suffi d'abord pour calmer les esprits; car l'homme est fait ainsi: c'est le déni de justice qui l'irrite; c'est l'impossibilité de l'obtenir qui le déses- père. Du moment où il est sûr d'être entendu par un tribunal légitime, il est tranquille.
Le Pape enverrait ensuite sur les lieux un homme de sa confiance la plus intime, et fait pour traiter d'aussi grands intérêts. Cet envoyé s'interposerait entre la nation et son souverain. Il montrerait à l'une la fausseté ou l'exagération visible de ses plaintes, le mérite incontestable du souverain, et les moyens d'éviter un immense scandale politique; à l'autre, les dangers de finflexibilité, la nécessité de traiter cer- tains préjugés avec respect; l'inutilité surtout des appels au droit et à la justice, lorsqu'une fois l'aveugle force est déchaînée; il n'oublierait rien enfin pour éviter les dernières extrémités.
Mettons cependant la chose au pire, et supposons que le Souverain Pontife ait cru devoir délier les su- jets du serinent de fidélité; il empêchera, du moins, toutes les mesures violentes. En sacrifiant le roi, il sauvera la majesté; il ne négligerait aucun des adou- cissements personnels que les circonstances per- mettent, mais surtout, et ceci mérite peut-être quelque légère attention, il tonnerait contre le projet de dépo- ser une dynastie entière, même pour les crimes, et à plus forte raison, pour les fautes d'une seule tête. Il enseignerait au peuple que c'est la lamille qui règne; que le cas qui vient de se présenter est tout semblable à celui d'une succession ordinaire, ouverte par la mort ou la maladie; et il finirait par lancer Vanathème sur tout homme assez hardi pour mettre en question les droits de la mcdson régnante.
Voilà ce que le Pape aurait fait, en supposant les lumières de notre siècle réunies au droit public du douzième.
Croit-on qu'il ne fût pas possible de faire plus de mal?
Oue nous sommes aveugles, en général! Et, s'il est permis de le dire, que les princes en particulier sont trompés par les apparences! On leur parle vaguement des excès de Grégoire VII et de la supériorité de nos temps modernes; mais comment le siècle des révoltes a-t-1 le droit de se moquer de ceux des dispenses? Le Pape ne délie plus du serment de fidélité mais les peuples se délient eux-mêmes; ils se révoltent; ils dé- placent les princes; ils les poignardent; ils les font monter sur l'échafaud. Ils font pire encore. — Oui! ils font pire, je ne me rétracte point; ils leur disent: Vous ne nous convenez plus, allez-vous-en! Ils proclament hautement la souveraineté originelle des peuples et le droit qu'ils ont de se faire justice. Une fièvre constitu- tionnelle, on peut, je crois, s'exprimer ainsi, s'est LIVRE II, CHAPITRE XII. 2^7 emparée de toutes les têtes, et l'on ne sait encore ce qu'elle produira. Les esprits, privés de tout centre comnmn et divergeant de la manière la plus alar- mante, ne s'accordent que dans un point, celui de limiter les souverainetés. Qu'est-ce donc que les sou- verains ont gagné à ces lumières tant vantées et toutes dirigées contre eux? J'aime mieux le Pape.
Il nous reste à voir s'il est vrai que la prétention à la puissance que nous exaiPxinons ait inondé VEurope de sang et de lanatisnie.
CHAPITRE XII Sur les prétendues guerres produites par le choc dos deux puissances.
C'est à l'année 1076 qu'il faut en fixer le commence- ment. Alors l'empereur Henri IV, cité à Rome pour cause de simonie, envoya des ambassadeurs que le Pape ne voulut point recevoir. L'empereur, irrité, assemble un concile à Worms, où il fait déposer le Pape; celui-ci, à son tour (c'était le fameux Gré- goire VII), dépose l'empereur, et déclare ses sujets déliés du serment de fidélité (1). Et, malgré la soumis- sion de Henri, Grégoire, qui s'était borné à l'absolu- tion pure et simple, mande aux princes d'Allemagne d'élire un autre empereur, s'ils ne sont pas contents de Henri. Ceux-ci appellent à l'empire Rodolphe de Souabe, et il en naît une guerre entre les deux con- currents. Bientôt Grégoire ordonne aux électeurs de tenir une nouvelle assemblée pour terminer leurs 1. Risoluzione che quantunque non praticata da alcuno de' suoi predeces ■sori, pnre fu creduta yiusta e necessaria in questa congiuntwa (Muiator: Ann. d'Italia, t. VI, in-4, p. 246). Ajoutez ce qui est dit à la p:ige précédenle, Fia qui avea il Pontcficc Gregorio umte tutte le manière pin efficaci, main- sieme dolci per impedir la rottura. (Id., ibid., p. 245.)
228 DU PAPE.
différends, il excommunie tous ceux qui mettraient obstacle à cette assemblée.
Les partisans de Henri déposèrent de nouveau le Pape au concile de Bresse, en 1080 (1). Mais Rodolphe ayant été défait et tué dans la même année, les hosti- lités furent terminées.
Si l'on demande par qui avaient été établis les élec- teurs, Voltaire est là pour répondre que les électeurs s'étaient institués eux-mêmes, et que c'est ainsi que tous les ordres s établissent, les lois et le temps faisant le reste (2); et il ajoutera avec la même raison que les princes qui avaient le droit d'élire l'empereur parais- sent avoir eu aussi celui de le déposer (3).
Nul doute sur la vérité de cette proposition. Il ne faut point confondre les électeurs modernes, purs titu- laires sans autorité, nommant, pour la forme, un prince héréditaire dans le fait; il ne faut point, dis-je,. les confondre avec les électeurs primitifs, véritables électeurs, dans toute la force du terme, qui avaient incontestablement le droit de demander à leur créature compte de sa conduite politique. Comment peut-on imaginer, d'ailleurs, un prince allemand électif, com- mandant à l'Italie sans être élu par l'Italie? Pour moi,, je me figure rien d'aussi monstrueux. Que si la force des circonstances avait naturellement concentré tout ce droit sur la tête du Pape, en sa double qualité de premier prince italien et de chef de l'Église catholi- que, qu'y avait-il encore de plus convenable que cet état de choses? Le Pape, au reste, dans tout ce qu'on vient de voir, ne troublait point le droit public de l'Empire; il ordonnait aux électeurs de délibérer et d'élire; il leur ordonnait de prendre les mesures con- venables pour étouffer tous les différends. C'est tout 1. On entend souvent demander si les Papes avaient droit de déposer les- empereurs; mais de savoir si les empereurs avaient droit de déposer les Pupe» c'est une petite question dont on ne s'inquiète guère.
2. Voltaire, Essai, etc., t. IV, ch. cxcv.
LIVRE II, CHAPITRE XII. 229^ ce qu'il devait faire. On a bientôt prononcé les mots {aire ci délaire les empereurs; mais rien n'est moins exact, car le prince excommunié était bien le maître de se réconcilier. Que s'il s'obstinait, c'était lui qui se délaisait; et si, par hasard, le Pape avait agi injuste- ment, il en résultait seulement que, dans ce cas, il s'était servi injustement d'une autorité juste, malheur auquel toute autorité humaine est nécessairement exposée. Dans le cas où les électeurs ne savaient pas s'accorder, et commettaient l'insigne folie de se don- ner deux empereurs, c'était se donner la guerre dans l'instant même; et, la guerre étant déclarée, que pou- vaient encore faire les Papes? La neutralité était impossible, puisque le sacre était réputé indispen- sable, et qu'il était demandé ou par les deux concur- rents, ou par le nouvel élu. Les Papes devaient donc se déclarer pour le parti où ils croyaient voir la jus- tice. A l'époque dont il s'agit ici, une foule de princes^ et d'évêques (qui étaient aussi des princes), tant d'Allemagne que d'Italie, se déclarèrent contre Henri, pour se délivrer enfin d'un roi né seulement pour le malheur de ses suiets (1).
En l'année 1078, le Pape envoya des légats en Alle- magne, pour examiner sur les lieux de quel côté se trouvait le bon droit, et, deux ans après, il en envoya d'autres encore pour mettre fin à la guerre, s'il était possible; mais il n'y eut pas moyen de calmer la tem- pête, et trois batailles sanglantes marquèrent cette année si malheureuse pour l'Allemagne.
1. Passarono a liberar se stessi da a un principe nato solamente per rendere infdici i suoi sudditi. (Muratori, Ann., t. VI, p. 248.) Toute Tliistoire nous- dit ce qu'était Henri, comme prince; son fils et sa femme nous ont appris ce qu'il était dans son intérieur. Qu'on se représente la maliieureuse Praxède arrachée de sa prison par les soins de la sage Mathilde, et conduite par le désespoir i confesser, au milieu d"un concile, d'abominables horreurs. Jamais la Providence ne permet au génie du mal de déchaîner un de ces animaux, féroces sans leur opposer l'invincible génie de quelque grand homme, et ce grand homme fut Grégoire VII. Les écrivains de notre siècle sont d'un autre avis; ils ne cessent de nous parler du fougueux, de l'impitoyable Grégoire Henri, au contraire, jouit de toute leur faveur; c'est toujours le malheureux,. Vinfortuné Heuri! — Ils n'ont d'entrailles que pour le crime.
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230 DU PAPE.
C'est abuser étrangement des termes que d'appeler 'Cela une guerre entre le sacerdoce et VEmpire. C'était un schisme dans l'Empire, une guerre entre deux prin- ces rivaux, dont l'un était favorisé par l'approbation, €t quelquefois par la concurrence forcée du Souve- rain Pontife. Une guerre est toujours censée se faire entre deux parties principales, qui poursuivent exclu- sivement le même objet. Tout ce qui se trouve emporté par le tourbillon ne répond de rien. Qui jamais s'est avisé de reprocher la guerre de la succession à la Hollande ou au Portugal?
On connaît les querelles de Frédéric avec le Pape Adrien IV. Après la mort de cet excellent Pontife (1), arrivée en 1159, l'empereur fît nommer un antipape, et le soutint de toutes ses forces avec une obstination qui déchira misérablement l'Église. Il s'était permis de tenir un concile et de mander le Pape à Pavie, sans compliment, pour en faire ce qu'il aurait jugé à pro- pos; et dans sa lettre il l'appelait simplement Rolland, nom de maison du Pontife. Celui-ci se garda bien de se rendre à une invitation également dangereuse et indécente. Sur ce refus, quelques évoques séduits, payés ou effrayés par l'empereur, osèrent reconnaître Octavien (ou Victor) comme Pape légitime, et déposer Alexandre lïl après l'avoir excommunié. Ce fut alors que le Pape, poussé aux dernières extrémités, excom- munia lui-même l'empereur et déclara ses sujets déliés du serment de fidélité (2). Ce schisme dura dix- sept ans, jusqu'à l'absolution de Frédéric, qui lui fut 1. Lascio dopo di se grand Iode di pieta, di prudenza e di zelo, moite opère délia sua pia e principessa liberalita. (Muratori, Ann. d'Ital., t. IV, 2. Telle est la vérité. Voulez-vous savoir ensuite ce qu'on a osé écrire en France? Ouvrez les Tablettes chronologiques de l'abbé Lenglet-Dufresnoy, vous y lirez, sur l'année 1159: Le Pape (Adrien IV), n'ayant pu porter les Milanais ■à se révolter contre l'empereur, excommunia ce prince. Et l'empereur fut excommunié l'année suivante 1160, à la messe du jeudi saint, par le successeur d'Adrien IV, ce dernier étant mort le le'' septembre 1139, et l'on a vu pourquoi Frédéric fut excommunié! Mais voilà ce qu'on raconte, et malheureusement Toilà ce qu'on croit.
LIVRE II, CHAPITRE XII. 231 accordée dans l'entrevue si fameuse de Venise, On sait que le Pape eut à souffrir durant ce long in- tervalle et de la violence de Frédéric et des manoeu- vres de l'antipape. L'empereur poussa l'emportemenl au point de vouloir faire pendre les ambassadeurs du Pape à Crème, où ils se présentèrent à lui. On ne sait même ce qu'il en serait arrivé sans l'intervention des deux princes, Guelfe et Henri de Léon. Pendant ce temps, l'Italie était en feu; les factions la dévoraient. Chaque ville était devenue un foyer d'opposition con- tre l'ambition insatiable des empereurs. Sans doute <|ue ces grands efforts ne furent pas assez purs pour mériter le succès; mais qui ne s'indignerait contre l'insupportable ignorance qui ose les nommer ré- roltes? Qui ne déplorerait le sort de Milan? Ce qu'il importe seulement d'observer ici, c'est que les Papes ne furent point la cause de ces guerres désastreuses; iju'ils en furent au contraire presque toujours les vic- times, nommément dans cette occasion. Ils n'avaient pas même la puissance de faire la guerre, quand ils -en auraient eu la volonté, puisque, indépendamment de l'immense infériorité de forces, leurs terres étaient presque toujours envahies, et que jamais ils n'étaient tranquillement maîtres chez eux, pas même à Rome, où l'esprit républicain était aussi fort qu'ailleurs, sans ■a^ oir les mêmes excuses. Alexandre III, dont il s'agit ici, ne trouvant nulle part un lieu de sûreté en Italie, fut obligé enfin de se retirer en France, asile ordinaire des Papes persécutés (1). Il avait résisté à l'Empereur et fait justice suivant sa conscience. Il n'avait point 1. Prp.se la risoluziorK^ di passare nul regno di Francia, usato rifugio de Papi perseçjuitati. liMuralori, Ann., t. VI, p. 549, ann. 16fil.'' II est rem ar- -quable que, dans l'(^clipse que la gloire française vient de subir, les oppres- ■peurs de la nation lui avaient tait jjrecisémenl ciianger de rôle: ils allèrent chercher le l'ontife pour l'exterminer. Il est permis de croire que le supplice auquel la France est coniiamuée eu ce moment est la peine du crime qui fut <:ommis en son nom. J miais elle ne reprendra sa place sans reprendre ses fonctions. (JYcrivais cette noie au mois d'août 18u7.)
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allumé la guerre; il ne ra\ait point faite; il ne pouvait la faire; il en était la victime. Voilà donc encore une époque qui se soustrait tout entière à cette lutte san- glante du sacerdoce et de VEmpire (1).
En l'année 1198, nouveau schisme clans l'Empire. Les électeurs s'étant divisés, les uns élurent Philippe de Souabe, et les autres, Othon de Saxe, ce qui amena une guerre de dix ans. Pendant ce temps, Innocent III, qui s'était déclaré pour Othon, profita des circons- tances pour se faire restituer la Romagne, le duché de Spolette et le patrimoine de la comtesse Mathilde, que les empereurs avaient injustement inféodés à quel- ques petits princes. En tout cela, pas l'ombre de spi- ritualité ni de puissance ecclésiastique. Le Pape agis- sait en bon prince, suivant les règles de la politique commune. Absolument forcé de se décider, devait-il donc protéger la postérité de Barberousse contre les prétentions non moins légitimes d'un prince apparte- nant à une maison qui avait bien mérité du Saint- Siège, et beaucoup souffert pour lui? Devait-il se laisser dépouiller tranquillement, de peur de {aire du bruit? En vérité, on condamne ces malheureux Pon- tifes à une singulière apathie!
En 1210, Othon IV, au mépris de toutes les lois de la prudence et contre la foi de ses propres serments, usurpe les terres du Pape et celles du roi de Sicile, allié et vassel du Saint-Siège. Le Pape Innocent III l'excommunie et le prive de l'empire. On élit Frédéric. Il arrive ce qui arrivait toujours: les princes et les peu- ples se divisent. Othon continue contre Frédéric, em- pereur, la guerre commencée contre ce même Fré- 1. Dans l'abrégé chronologique que je citais tout à l'heure, on lit sur l'an- née 1167: L'Empereur Frédéric défait plus de douze milhi Romains, et s'em- pare de Rome; le pape Alexandre est obligé de prendre la fuite. Qui ne croi- rait que le pape faisait la guerre à l'empereur, tandis que les Romains la faisaient malgré le pape, qui ne pouvait l'empêcher? Ancorche si opponess a tal risoluzione il prudentissimo Papa Alessandro III (Muratori, Ann., t. IV, p. 573.) Depuis trois siècles, l'histoire entière semble n'être qu'une graude conjuration contre la vérité.
LIVRE II, CHAPITRE XII. 233 deric, roi de Sicile. Rien ne change: on se battit; mais tous les torts étaient du côté d'Othon, dont l'injustice et ringralitude ne sauraient être excusées. Il le re- connut lui-même lorsque, sur le point de mourir, en 1218, il demanda et obtint l'absolution avec de grands sentiments de piété et de repentance.
Frédéric II, son successeur, s'était engagé, par ser- ment et sous peine cV excommunication, à porter ses armes dans la Palestine (1); mais, au lieu de remplir ses engagements, il ne pensait qu'à grossir son trésor, aux dépens même de l'Église, pour opprimer la Lom- bardie. Enfin, il fut excommunié en 1227 et 1228. Frédéric s'était enfin rendu en Terre-Sainte, et pen- dant ce temps le Pape s'était emparé d'une partie de la Pouille (2); mais bientôt l'empereur reparut et prit tout ce qui lui avait été enlevé. Grégoire IX, qui mettait avec grande raison les croisades au premier rang des affaires politiques el religieuses, et qui était excessivement mécontent de l'empereur, à cause de la trêve qu'il avait faite avec le Soudan, excommunia de nouveau ce prince. Réconcilié en 1230, il n'en conti- nua pas moins la guerre, et la fit avec une cruauté inouïe (2).
Il sévit surtout contre les prêtres et contre les égli- ses d'une manière si horrible, que le Pape l'excom- munia de nouveau. Il serait inutile de rappeler l'accu- sation d'impiété et le fameux livre des Trois Imposteurs; ce sont des choses connues universelle- ment. On a accusé, je le sais, Grégoire IX de s'être laissé emporter par la colère, et d'avoir mis trop de précipitation dans sa conduite envers Frédéric. Alura- tori a dit d'une manière, à Rome on a dit d'une autre: i. Al che egli si obligo con solenne ghirumento sotto pena délia scomunica. (Muratori, Ann. d'/tal., t. VII, ann. 1223.)
i. Mais pour en investir Jean de Briennc, beau-père de ce môme Frédéric, ce qui mérite d'être remarqué. En général, l'esprit d'usurpation fut toujours étranger aux Papes; on ne l'a pas même observé.
.3. On le vit, par exemple, au siège de Rome, faire fendre la tète en quatre aux prisonniers de guerre, ou leur brûler le front avec un fer taillé en croix.
^34 DU PAPE.
cette discussion, qui exigerait beaucoup de temps et de peine, est étrangère-à un ouvrage où il ne s'agit pas du tout de savoir si les Papes n'ont jamais eu de torts. Supposons, si l'on veut, que Grégoire IX se soit montré trop inflexible, que dirons-nous d'Innocent IV qui avait élé l'ami de Frédéric avant d'occuper le Saint-Siège, et qui n'oublia rien pour rétablir la paix? ii ne fut pas plus heureux que Grégoire; et il finit par déposer solennellement l'empereur dans le concile général de Lyon, en 1245 (1).
Le nouveau schisme de l'Empire, qui eut lieu en 1257, fut étranger au Pape, et ne produisit aucun évé- nement relatif au Saint-Siège. Il en faut dire autant de la déposition d'Adolphe de Nassau, en 1298, et de sa lutte avec Albert d'Autriche.
En 1314, les électeurs commettent de nouveau l'énorme faute de se diviser; et tout de suite il en ré- sulte une guerre de huit ans entre Louis de Bavière et Frédéric d'Autriche, guerre de même entièrement étrangère au Saint-Siège.