SigPhi · Joseph de Maistre

Du Pape

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A cette époque, les Papes avaient disparu de cette malheureuse Italie où les empereurs ne s'étaient pas montrés depuis soixante ans, et que les deux factions ensanglantaient d'une extrémité à l'autre, sans plus guère se soucier des intérêts des Papes, ni de ceux des empereurs (2).

La guerre entre Louis et Frédéric produisit les deux batailles sanglantes d'Eslingen en 1315, et de Mul- dorff en 1322.

Le Pape Jean XXII avait cassé les vicaires de l'Em- pire en 1317, et mandé les deux concurrents pour dis- cuter leurs droits. S'ils avaient obéi, on aurait évité au moins la bataille de Muldorff. Au reste, si les préten- 1. Plusieurs écrivains ont remarqué que cette fameuse excommunication lu prononcée en présence, mais non avec V approbation du concile. Celte diffé rence est à peinn sensible dès que le conciln ne protesta pas; et s'il ne pro- testa pas, c'est qu'il crut qu'il s'agissait d'un point de droit public qui n'exi- geait pas même de discussion. C'est ce qu'on n'ol>~erve pas assez.

2. Maimbourg, Uist. de la Dëcad., etc., ann. 130b.

LIVRE II, CHAPITRE XII. 235 tions du Pape étaient exagérées, celles des empereurs ne l'étaient pas moins. Nous voyons Louis de Bavière traiter le Pape, dans une ordonnance du 23 avril 1328, absolument comme un sujet impérial. // lui ordonna la résidence, lui dé[endit de s'éloigner de Home pour plus de trois mois, et à plus de deux iournccs de che- min sans la permission du clergé et du peuple romain. Que si le Pape résistait à trois sommations, il cessait de Vétre ipso facto.

Louis termina par condamner à mort Jean XXII (1).

Voilà ce que les empereurs voulaient faire des Papes! et voilà ce que seraient aujourd'hui les Sou- verains Pontifes, si les premiers étaient demeurés maîtres.

On connaît les tentatives de Louis de Bavière, faites à différentes reprises, pour être réconcilié; et il paraît même que le Pape y aurait donné les mains sans l'opposition formelle des rois de France, de Naples, de Bohême et de Pologne (2). Mais l'empereur Louis se conduisit d'une manière si insupportable, qu'il fut nouvellement excommunié en 1346. Son extravagante tyrannie fut portée, en Italie, au point de proposer la vente des États et des villes de ce pays à ceux qui lui en offraient un plus haut prix (3).

L'époque célèbre de 1349 mit fin à toutes les que- relles. Charles IV plia en Allemagne et en Italie. Alors on se moqua de lui, parce que les esprits étaient accou- tumés aux exagérations. Cependant il régna fort bien en Allemagne, et l'Europe lui dut la bulle d'or qui fixa le droit public de l'Empire. Dès lors rien n'a changé, 1. Maimbourg, Hist. de la Décad., elc, aim. 1328.

2. Il ne faut jamais perdre de vue cette grande et incontestable vérité histo- rique, que tous les souverains regardaient le Pape comme leur supérieur, même temporel., mais surtout comme le suzerain des empereurs électifs. Les Tapes étaient censés, dans l'opinion universelle, donner l'Empire en couronnant l'empereur. Celui-ci recevait d'eux le droit de se nommer un successeur. Les «lecteurs allemands recevaient de lui celui de nommer un roi des Teutons, qui •était ainsi destiné à l'Empire. L'Empereur élu lui prêtait serment, elc. Les l»rétentions des Papes ne sauraient donc paraître étranges qu'à ceux qui refu- sent absolument de se transporter dans ces temps reculés.

3. Maimbourg, Hist. de la Décad., etc., ann. 1328 et 13i9.

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ce qui fait voir qu'il eut parfaitement raison, et que c'était là le point fixé par la Providence.

Le coup d'œil rapide jeté sur cette fameuse querelle apprend ce qu'il faut croire de ces quatre siècles de sang et de lanatisme. Mais pour donner au tableau tout le sombre nécessaire, et surtout pour jeter tout l'odieux sur les Papes, on emploie d'innocents arti- fices qu'il est utile de rapprocher.

Le commencement de la grande querelle ne peut être fixé plus haut que l'année 1076, et la fin ne peut être portée plus bas que l'époque de la bulle d'or, en 1349. Total, 273. Mais comme les nombres ronds sont plus agréables, il est bon de dire quatre siècles, ou tout au moins près de quatre siècles.

Et comme on se battit en Allemagne et en Italie pendant cette époque, il est entendu qu'on se battit jjcndant toute cette époque.

Et comme on se battit en Allemagne et en Italie, et que ces deux Ëtats sont une partie considérable de l'Europe, il est entendu encore qu'on se battit dans toute VEurope. C'est une petite synecdoque qui ne souffre pas la moindre difficulté.

Et comme la querelle des investitures et les excom- munications firent grand bruit pendant ces quatre siècles, et purent donner lieu à quelques mouvements militaireSj il est prouvé de plus que toutes les guerres* d'Europe, durant cette époque, n'eurent pas d'autre cause, et toujours par la faute des Papes.

En sorte que les Papes, pendant près de quatre siècles, ont inondé VEurope de sang et de lana- tisme (1).

L'habitude et le préjugé ont tant d'empire sur l'homme, que des écrivains, d'ailleurs très sages, sont assez sujets, en traitant ce point d'histoire, à dire le pour et le contre sans s'en apercevoir.

1. « Pendant quatre ou cinq siècles. » {Lettres sur l'Histoire, Paris, Nyon, 1803, t. II. letl. XXVIII, p. 220, note.) a Pendant près de quatre siècles. » (Ibid., lett. XLl, p. 406.) Je m'en tiens à la moyenne de quatre siècles.

LIVRE II, CHAPITRE XII. 237 Maimbourg, par exemple, qu'on a trop déprécié, et qui me paraît, en général, assez sage et impartial dans son Histoire de la décadence de V Empire, etc., nous dit, en parlant de Grégoire VII: « S'il avait pu s'aviser « de faire quelque bon concordat avec l'empereur, « semblable à ceux qu'on a faits depuis fort utilement, « il aurait épargné le sang de tant de millions « d'hommes qui périrent dans la querelle des investi- Rien n'égale la folie de ce passage. Certes, il est aisé de dire dans le xvi® siècle comment il aurait fallu faire un concordat dans le xi^ avec des princes sans modération, sans foi et sans humanité.

Et que dire de ces icmt de millions d'hommes sacri- fiés à la querelle des investitures, qui ne dura que cinquante ans, et pour laquelle je ne crois pas qu'on ait versé une goutte de sang (2)?

Mais si le préjugé national vient à sommeiller un instant chez le même auteur, la vérité lui échappera, et il nous dira sans détour, dans le même ouvrage: (( Il ne faut pas croire que les deux factions se « fissent la guerre pour la religion...Ce n'étaient que « la haine et l'ambition qui les animaient les unes « contre les autres pour s'entre-détruire (3). » Les lecteurs qui n'ont lu que les livres bleus ne sau- raient s'arracher de la tête le préjugé que les guerres de cette époque eurent lieu à cause des excommuni- cations, et que sans les excommunications on ne se serait pas battu. C'est la plus grande de toutes les erreurs. Je l'ai dit plus haut, on se battait avcmt, on se battait après. La paix n'est pas possible partout où la souveraineté n'est pas assurée. Or, elle ne l'était point 1. Maimbourg, ann. 1085.

2. La dispute commença avec Henri sur la simonie, l'empereur voulant mettre les bénéfices ecclésiastiques à l'encan, et faire de l'Eglise un fief relevant de sa couronne, et Giégoire VII voulant le contraire. Quant aux investitures, on voit d'un côté la violence et de l'autre une résistance pastorale plus ou moins malheureuse. Jamnis le sang n'a coulé pour cet objet.

3. Maimbourg, Hist. de laDécad., ann. 1317.

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alors. Nulle part elle ne durait assez pour se faire res- pecter. L'Empire même, étant électif, n'inspirait point cette sorte de respect qui n'appartient qu'à l'hérédité. Les changements, les usurpations, les vœux outrés, les projets vastes, devaient être les idées à la mode, et réellement ces idées régnaient dans tous les esprits. La vile et abominable politique de Machiavel est in- fectée de cet esprit de brigandage; c'est la politique des coupe-gorges qui, dans le xv® siècle encore, occu- pait une foule de grandes têtes. Elle n'a guère qu'un problème: Comment un assassin pourra-t-il en pré- venir un autre? Il n'y avait pas alors en Allemagne et en Italie un seul souverain qui se crût propriétaire sûr de ses États et qui ne convoitât ceux de son voisin. Pour comble de malheur, la souveraineté morcelée se livrait par lambeaux aux princes en état de l'ache- ter. Il n'y avait pas un château qui ne recelât un bri- gand ou le fils d'un brigand. La haine était dans tous les cœurs, et la triste habitude des grands crimes avait fait de l'Italie entière un théâtre d'horreurs. Deux grandes factions que les Papes n'avaient nullement créées divisaient surtout ces belles contrées. « Les « Guelfes, qui ne voulaient pas reconnaître l'Empire, (( se tenaient toujours du côté des Papes contre les « empereurs (1). » Les Papes étaient donc nécessai- rement Guelfes, et les Guelfes étaient nécessairement ennemis des antipapes, que les empereurs ne cessaient d'opposer aux Papes. Il arrivait donc nécessairement que ce parti était pris pour celui de l'orthodoxie ou du papisme (s'il est permis d'employer dans son accep- tion simple un mot gâté par les sectaires). Muratori même, quoique très impérial, appelle souvent dans ses Annales cVItalie, peut-être sans y faire attention, les Guelfes et les Gibelins, des noms de catholiques et de schismatiques (2); mais, on le répète encore, les 1. Maimbourg, Hist. de la Décad., ann. 1317.

2. La leqge cattolica. — La parte cattolica. — La fasione de' scima- tici, etc., etc. (Muralori, Ann. d'Jtal, t. VI, p. 2î7, 269, 317, etc.)

LIVRE II, CHAPITRE XII- 239 Papes n'avaient point fait les Guelfes. Tout homme de bonne foi, versé dans l'histoire de ces temps malheu- reux, sait que, dans un tel état de choses, le repos était impossible. Il n'y a rien de si injuste et rien à la fois de si déraisonnable que d'attribuer aux Papes des tempêtes politiques absolument inévitables, et dont ils atténuèrent au contraire assez souvent les effets par l'ascendant de leur autorité.

Il serait bien difficile, pour ne pas dire impossible, d'assigner, dans l'histoire de ces temps malheureux, une seule guerre directement et exclusivement pro- duite par une excommunication. Ce mal venait le plus souvent s'ajouter à un autre, lorsqu'au milieu d'une guerre allumée déjà par la politique, les Papes se croyaient par quelque raison obligés de sévir.

L'époque de Henri IV et celle de Frédéric II sont les deux époques où l'on pourrait dire avec plus de fon- dement que l'excommunication enfanta la guerre; et cependant encore que de circonstances atténuantes tirées ou de l'inévitable force de circonstances, ou des pkis insupportables provocations, ou de l'indispen- sable nécessité de défendre l'Ëglise, ou des précau- tions dont ils s'environnaient pour diminuer le mal (1)! Qu'on retranche d'ailleurs de cette période que nous examinons, les temps où les Papes et les empereurs \écurent en bonne intelligence; ceux où leurs que- relles demeurèrent de simples querelles; ceux où l'Empire se trouvait dépourvu de chefs dans ces inter- règnes qui ne furent ni courts ni rares pendant cette époque; ceux où les excommunications n'eurent 1. On voit, par exemple, que Grégoire VII ne se Hélermina contre Henri IV que lorsque le danger et les maux de l'Eglise lui parurent intolérables. On voit, de plus, qu'au lieu de le déclarer déchu, il se contenta de le soumettre au juge- ment des électeurs allemands, et. de leur mander de nommer un autre empereur s'ils le jugeaient à propos. En quoi, certes, il montrait de la moilération, en partant des idées de ce siècle. Que si les électeurs venaient à se diviser et à produire une guerre, ce n'était point du tout ce que voulait le Pape, On dira; Qui veut la cause veut l'effet. Point du tout, si le premier moleur n'a pas le choix, et si l'effet dépend d'un agent libre qui (ait mal en pouvant faire bien. Je consens, au surplus, que tout ceci ne soit considéré que comme moyeu d'atté- nuation. Je n'aime pas mieux les raisonnements que les |jrétentions exagérées.

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aucune suite politique; ceux où le schisme de l'Em- pire n'ayant pris son origine que dans la volonté des électeurs, sans aucune participation de la puissance spirituelle, les guerres lui demeuraient parfaitement étrangères; ceux enfin où, n'ayant pu se dispenser de résister, les Papes ne répondaient plus de rien, nulle puissance ne devant répondre des suites coupables d'un acte légitime, et l'on verra à quoi se réduisent ces quatre siècles de sang et de lanatisme imperturbable- ment cités à la charo'e des Souverains Pontifes.

CHAPITRE XIII Continuation du même sujet. Réflexions sur ces guerre?.

On déplairait certainement aux Papes si l'on soute- nait que jamais ils n'ont eu le moindre tort. On ne leur doit que la vérité, et ils n'ont besoin que de la vérité. Mais si quelquefois il leur est arrivé de passer à l'égard des empereurs les bornes d'une modération parfaite, l'équité exige aussi qu'on tienne compte des torts et des violences sans exemple qu'on se permit à leur égard. J'ai beaucoup entendu demander dans ma vie de quel droit les Papes déposaient les empereurs. Il est aisé de répondre: Du droit sur lequel repose toute autorité légitime. Possession d'un côté, assenti- ment de l'autre. Mais en supposant que la réponse se trouvât plus difficile, il serait permis au moins de rétorquer et de demander de quel droit les empereurs se permettaient d'emprisonner, d'exiler, d'outrager, de maltraiter, de déposer enfin les Souverains Pontiles.

Je ferai observer de plus que les Papes qui ont ré- gné dans ces temps difficiles, les Grégoire, les Adrien, LIVRE II, CHAPITRE XIII. 241 les Innocent, les Célestin, elc, ayant tous été des hommes éminents en doctrine et en vertu, au point d'arracher à leurs ennemis mêmes le témoignage dti à leur caractère moral, il paraît bien juste que si, dans ce long et noble combat qu'ils ont soutenu pour la reli- gion et l'ordre social contre tous les vices couronnés, il se trouve quelques obscurités que l'histoire n'a pas parfaitement éclaircies, on leur fasse au moins l'honneur de présumer que s'ils étaient là pour se défendre, ils seraient en état de nous donner d'excel- lentes raisons de leur conduite.

Mais dans notre siècle philosophique on a tenu une route tout opposée. Pour lui, les empereurs sont tout, et les Papes rien (1). Comment aurait-il pu haïr la reli- gion sans haïr son auguste Chef? Plût à Dieu que les croyants fussent tous aussi persuadés que les infidèles de ce grand axiome: Que l'Eglise et le Pape c'est tout un (2)! Ceux-ci ne s'y sont jamais trompés, et n'ont cessé, en conséquence, de frapper sur cette base si embarrassante pour eux. Ils ont été malheureusement puissamment favorisés en France, c'est-à-dire en Europe, par les parlements et par les jansénistes, deux partis qui ne différaient guère que de nom; et à force d'attaques, de sophismes et de calomnies, tous les con- jurés étaient parvenus à créer un préjugé fatal qui avait déplacé le Pape dans l'opinion, du moins dans l'opinion d'une foule d'hommes aveugles ou aveuglés, et qui avaient fini par entraîner un assez grand nom- bre de caractères estimables. Je ne lis pas sans une véritable frayeur le passage suivant des Lettres sur l'Histoire: « Louis le Débonnaire, détrôné par ses enfants, est « jugé, condamné, absous par une assemblée d'évê- 1. Je veux dire les empereurs des temps passés, les empereurs païens, les em- pereurs persécuteurs, les empereurs ennemis de l'Eglise, qui voulaient la domi- ner, l'asservir et l'écraser, etc. Cela s'entend. Quant aux empereurs et rois chrétiens, anciens et modernes, on sait comment la philosophie les protège. Charlemagne même a très peu l'honneur de lui plaire.

2. Saint François de Sales, sup., p. 59, 14 242 DU PAPE.

ques. (( De la ce pouvoir impolitique que les évêques (( s'arrogent sur les souverains; de la ces excommlm- « CATIONS SACRILÈGES OU sécUtieuses; DE LA ces cri- « MES DE LÈSE-MAJESTÉ fulmiiiés à Saint-Pierre de « Rome, où le successeur de saint Pierre déliait les « peuples du serment de fidélité, où le successeur de « celui qui a dit que son royaume nest pas de ce (( monde distribuait les sceptres et les couronnes, où (( les ministres d'un Dieu de paix provoquaient au « MEURTRE des uatious entières (1). » Pour trouver, même dans les ouvrages protestants, un morceau écrit avec autant de colère, il faudrait peut-être remonter jusqu'à Luther. Je supposerai volontiers qu'il a été écrit avec toute la bonne foi, possible; mais si le préjugé parle comme la mau- vaise foi, qu'importe au lecteur imprudent ou inatten- tir qui avale le poison? Le terme de lèse-majesté est étrange, appliqué à une puissance souveraine qui en choque une autre. Est-ce que le Pape serait par hasard au-dessous d'un autre souverain? Comme prince temporel, il est l'égal de tous les autres en dignité; mais si l'on ajoute à ce titre celui de Chef suprême du chrislianisme (2), il n'a plus d'égal, et l'intérêt de l'Europe, je ne dis rien de trop, exige que tout le monde en soit bien persuadé. Supposons qu'un Pape ait excommunié quelque souverain, sans raison, il se sera rendu coupable à peu près comme Louis XIV le fut lorsque, contre les lois de la justice, de la décence et de la religion, il fît insulter le Pape Inno- cent XIII (3) au milieu de Rome. On donnera à la conduite de ce grand prince tous les noms qu'on voudra, excepté celui de lèse-maiesté, qui aurait pu i. Lettres sur V Histoire, t. II, lett. XXXV, p. 330.

2. C'est le titre remarquable que l'illustre Burke donna au Pape dans je ne sais quel ouvrage ou discours parlementaire qui n'est plus sous ma main. Il voulait dire, sans doute, que le Pape est le chef des chrétiens même qui le renient. C'est une grande vérité confessée par un grand personuage.

3. Bonus et pacificus Pontifpx. (Bossuet, Gall. orthod., § 6.)

LIVRE II, CHAPITRE XlII. 243 convenir seiilemenl au marquis de Lavardin, s'il avait agi sans mandat (1).

Les excommunications sacrilèges ne sont pas moins amusantes, et n'exigent, ce me semble, après tout ce qui a été dit, aucune discussion. Je veux seulement citer à ce terrible ennemi des Papes une autorité que j'estime infiniment, et qu'il ne pourra, j'espère, récu- ser tout à fait.

(( Dans le temps des croisades, la puissance des « Papes était grande; leurs anathèmes, leurs interdits (( étaient respectés, étaient redoutés. Celui qui aurait (( été peut-être par inclination disposé à troubler les « Etals cVun souverain occupé dans une croisade « savait qu'il s'exposait à une excommunication qui « pouvait lui [aire perdre les siens. Cette idée, « d'ailleurs, était généralement répandue et adop- On pourrait, comme on voit, et je m'en chargerais volontiers, composer sur ce texte seul un livre très sensé, intitulé: de l'Utilité des sacrilèges. Mais pour- quoi donc borner cette utilité au temps des croisades? Une puissance réprimante n'est jamais jugée, si l'on ne fait entrer en considération tout le mal qu'elle em- pêche. C'est là le triomphe de l'autorité pontificale dans les temps dont nous parlons. Combien de crimes elle a empêchés, et qu'est-ce que ne lui doit pas le monde? Pour une lutte plus ou moins heureuse qui se montre dans l'histoire, combien de pensées fatales, combien de désirs terribles étouffés dans les coeurs des princes! Combien de souverains auront dit dans le secret de leur conscience: Non, il ne faut pas s'exposer! L'autorité des Papes fut pendant plusieurs \. 11 entra à Rome à la tète de huit cents hommes, en coïKjm'^rant plutôt qu'on ambassadeur, venant au nom de son maitrc réclamer au pied de la lettre le droit de pro(<^ger le crine. 11 eut pour sa cour l'altenlion diîlicaic de com- munier publiquement dans sa chapelle, après avoir été excommunié par le Pape. C'est de ce marquis de Lavardin que madame de Sévigné a fait le sin- gulier éloge qu'on peut lire dans sa lettre du 16 octobre 1675.

siècles la véritable force constituante en Europe. C'est elle qui a {ait la monarchie européenne, merveille d'un ordre surnaturel qu'on admire froidement comme le soleil, parce qu'on le voit tous les jours.

Je ne dis rien de la logique qui argumente de ces fameuses paroles, mon royaume n'est pas de ce monde, pour établir que le Pape n'a jamais pu sans crime exercer aucune juridiction sur les souverains. C'est un lieu commun dont je trouverai peut-être l'occasion de parler ailleurs; mais ce qu'on ne saurait lire sans un sentiment profond de tristesse, c'est l'accusation intentée contre les Papes cVavoir provo- qué les nations au meurtre. Il fallait au moins dire à la guerre; car il n'y a rien de plus essentiel que de donner à chaque chose le nom qui lui convient. Je savais bien que le soldat tue, mais j'ignorais qu'il fût meurtrier. On parle beaucoup de la guerre sans savoir qu'elle est nécessaire, et que c'est nous qui la rendons telle. Mais sans nous enfoncer dans cette question, il suffit de répéter que les Papes, comme princes tem- porels, ont autant de droit que les autres de faire la guerre, et que s'ils l'ont faite (ce c|ui est incontes- table), et plus rarement et plus justement, et plus humainement que les autres, c'est tout ce qu'on a droit d'exiger d'eux. Loin d'avoir provoqué à la guerre, ils l'ont, au contraire, empêchée de tout leur pouvoir; toujours ils se sont présentés comme médiateurs, lorsque les circonstances le permettaient; et, plus d'une fois, ils ont excommunié des princes ou les en ont menacés pour éviter des guerres. Quant aux excommunications, il n'est pas aisé de pi'ouver, comme nous l'avons vu, qu'elles aient réellement produit des guerres. D'ailleurs le droit était incontestable, et les abus purement humains ne doivent jamais être pris en considération. Si les hommes se sont servis quel- quefois des excommunications comme d'un motif pour faire la guerre, alors même ils se. battaient malgré les Papes, qui jamais n'ont voulu ni pu vouloir la guerre.

LIVHE II, CHAPITRE XIV. Z45 Sans la puissance temporelle des Papes, le monde politique ne pouvait aller; et plus cette puissance aura d'action, moins il y aura de guerres, puisqu'elle est la seule dont l'intérêt Aasible ne demande que la paix.

Quant aux guerres justes, saintes même et néces- saires, telles que les croisades, si les Papes les ont provoquées et soutenues de tout leur pouvoir, ils ont bien fait, et nous leur en devons d'immortelles actions de grâce. — Mais je n'écris pas sur les croisades.

Et si les Souverains Pontifes avaient toujours agi comme médiateurs, croit-on qu'ils auraient eu au moins l'extrême bonheur d'obtenir l'approbation de notre siècle? Nullement. Le Pape lui déplaît de toutes les manières et sous tous les rapports, et nous pou- vons encore entendre le même juge (1) se plaindre de ce que les envoyés du Pape étaient appelés à ces grands traités où l'on décidait du sort des nations, et se féliciter de ce que cet abus n'aurait plus lieu.

CHAPITRE XIV De la Bulle d'Alexandre YI Inter cœtera.

Un siècle avant celui qui vit le fameux traité de Westphalie, un Pape, qui forme une triste exception à cette longue suite de vertus qui ont honoré le Saint- 1. « Pendant longtemps, le centre politique de l'Europe avait été forcément « établi à Rome. Il s'y était trouvé transporté par des circonstances, des consi- » dérations plus religieuses que politiques, et il avait dû commencer à s'enéloi- « gner à mesure que l'on avait appris à séparer la politique de la religion (beau -< chef-d'œuvre vraiment!/ et à éviter les maux que leur mélange avait trop sou- " vent produits, n [L'ittres sia- l'Histoire, t. IV, lett. XCVI, p. 470.) J'oserais croire au contraire que le titre de nu'diateur-né (entre les princes chrétiens), accordé au Souverain Pontife, serait de tous les titres le plus naturel, le plus magnifique et le plus sacré. Je n'imagine rien de plus beau que ses envoyés, au milieu de tous ces grands congrès, demandant la paix sans avoir fait la guerre, n'ayant à prononcer ni le mot d'acquisition, ni celui de restitution, par rap- port au Père commun, et ne parlant que pour la justice, l'humanité et la reli- gion. Fiat! fiât!

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Siège, publia cette bulle célèbre qui partageait entre les Espagnols et les Portugais les terres que le génie aventureux des découvertes avait données ou pouvait donner aux deux nations, dans les Indes et dans l'Amérique. Le doigt du Pontife traçait une ligne sur le glol»e, et les deux nations consentaient à la prendre pour une limite sacrée que l'ambition respecterait de part et d'autre.

C'était sans doute un spectacle magnifique que celui de deux nations consentant à soumettre leurs dissen- sions actuelles, et même leurs dissensions possibles, au jugement désintéressé du Père commun de tous les fidèles, à mettre pour toujours l'arbitrage le plus imposant à la place des guerres interminables.

C'était un grand bonheur pour l'humanité que la puissance pontificale eût encore assez de force pour obtenir ce grand consentement, et le noble arbitrage était si digne d'un véritable successeur de saint Pierre, ([ue la bulle Inier cœtera devrait appartenir à un autre Pontife.

Ici du moins il me semble que notre siècle même devrait applaudir; mais point du tout. Marmontel a décidé, en propres termes, que de tous les crimes de Borgia, celte bulle {ut le plus grand (1). Cet inconce- vable jugement ne doit pas surprendre de la part d'un élève de Voltaire; mais nous allons voir qu'un séna- teur français ne s'est montré ni plus raisonnable, ni plus indulgent. Je rapporterai tout au long son juge- ment très remarquable, surtout sous le point de vue astronomique.

« Rome, dit-il, qui, depuis plusieurs siècles, avait « prétendu donner des sceptres et des royaumes pour « son continent, ne voulut plus donner à son pouvoir (( d'autres limites que celles du monde. L'équateur « même fut soumis à la chimérique puissance de ses a concessions (2). » 2. Lettres sur V Histoire, t. III, lett. LVII, p. to7.

LIVRE II, CHAPITRE XV. 247 La ligne pacifique Iracie sur le globe par le Pontife romain étant un méridien (1), et ces sortes de cercles ayant, comme tout le monde sait, la prétention inva- riable de courir d'un pôle à l'autre sans s'arrêter nulle part, s'ils tiennent à rencontrer l'équateur sur leur roule, ce qui peut arriver aisément, ils le couperont certainement à angles droits, mais sans le moindre inconvénient ni pour l'Église ni pour l'État. Il ne faut pas croire, au reste, qu'Alexandre VI se soit arrêté à l'équateur ou qu'il l'ait pris pour la limite du monde. Ce Pape, qui était bien ce qu'on appelait un mauvais sujet, mais qui avait beaucoup d'esprit et qui avait lu son Sacro Bosco, n'était pas homme à s'y tromper. J'avoue encore ne pas comprendre pourquoi on l'ac- cuserait justement d'avoir attenté sur l'équateur même, pour s'être jeté comme arbitre entre deux princes dont les possessions étaient ou devaient être coupées par ce grand cercle même.

CHAPITRE XV De la Bulle In cœna Domini.

11 n'y a pas d'homme peut-être en Europe qui n'ait entendu parler de la bulle In cscna Domini; mais com- bien d'hommes en Europe ont pris la peine de la lire? Je l'ignore. Ce qui me paraît certain, c'est qu'un homme très sage a pu en parler de la manière la moins mesurée sans l'avoir lue.

Elle est au nombre de tant de monuments honteux dont il nose pas citer les expressions (2)!

1. Fabricando et construendo lineam a polo arctico ad polum antarcticum, (Bulle Inter estera d'Alexandre VI, 1493.)

2. Lettres siœ l'Histoire, t. II, lett. XXXV, p. 225, note.

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Il ne tiendrait qu'à nous de croire qu'il s'agit ici de Jeanne d'Arc ou de VAloïse de Sigée. Comme on lit peu les in-lolio dans notre siècle, à moins qu'ils ne traitent d'histoire et qu'ils ne soient ornés de belles estampes enluminées, je crois que je ne ferai point une chose inutile en présentant ici à la masse des lecteurs la substance de cette fameuse bulle. Lorsque les enfants s'épouvantent de quelque objet lointain, agrandi et défiguré par leur imagination, pour réfuter une bonne crédule qui leur dit: Cest un ogre, un esprit, un revenant, il faut les prendre doucement par la main, et les mener en chantant à l'objet même.

Analyse de la bulle în csena Domini.

Le Pape excommunie...Art. L Tous les hérétiques (1).

Art. 2. Tous les appelants au futur concile (2).

Art. 3. Tous les pirates courant la mer sans lettres de marque.

Art. 4. Tout homme qui osera voler quelque chose dans un vaisseau naufragé (3).

Art. 5. Tous ceux qui établiront dans leurs terres de nouveaux impôts ou se permettront d'augmeuter les anciens, hors des cas portés par le droit, ou sans une permission expresse du Saint-Siège (4).

i. J'espère que sur ce point il n'y a point de difficulté.