2. Quelque parti qu'on prenne sur la question des appels au futur concile, on ne saurait blâmée un Pape, surtoutun Pape du quatorzième siècle, qui réprime sévèrement ces appels comme absolument subversifs de tout gouvernement ecclé- siastique. Saint Augustin disait déjà de son temps à certains appelants: Et qui étes-vous donc, vous autres, f,our remuer l'univers? Je ne doute pas que parm i les partisans les plus décidés de ces sortes d'appels, plusieurs ne conviennent de bonne foi que, de la part des particuliers au moins, ils ne soient ce qu'on peut imaginer de plus anticatholique, de plus indécent, de plus inadmissible sous tous les rapports. On pourrait imaginer telle supposition qui présenterait des appa- rences plausibles; mais que dire <l'un misérable sectaire qu'un Pape, aux grands applaudissements de l'Eglise, a solennellement condamné, et qui du haut de son galetas s'avise d'appeler au futur concile? La souveraineté est comme la nature^ elle ne fait rien en vain. Pourquoi un concile œcuménique quand le pilori suffit, 3. Peut-on imaginer un usage plus noble et plus touchant de la suprématie religieuse?
4. En prenant dans chaque Etat l'impôt ordinaire comme un établissement LIVRE II, CHAPITRE XV. 249 Art. 6. Les falsificateurs de lettres apostoliques.
Art. 7. Les fournisseurs cV armes et munitions de guerre de toute espèce aux Turcs, aux Sarrasins et aux hérétiques.
Art. 8. Ceux qui arrêtent les provisions de bouche et au- tres quelconques qu'on porte à Rome pour Vusage du pape.
Art. 9. Ceux qui tuent, mutilent, dépouillent ou empri- sonnent les personnes qui se rendent auprès du Pape ou qui en reviennent.
Art. 10. Ceux qui traiteraient de même les pèlerins que leur dévotion conduit à Rome.
Art. 11. Ceux encore qui se rendraient coupables des mêmes violences envers les cardinaux, patriarches, arche- vêques, évêques et légats du Saint-Siège (1).
Art. 12. Ceux qui frappent, spolient ou maltraitent quel- qu'un à raison des causes qu'il poursuit en cour romaine (2).
Art. 13. Ceux qui, sous prétexte d'une appellation fri- vole, transportent les causes du tribunal ecclésiastique au séculier.
Art. 14. Ceux qui portent les causes bénéficiâtes et de dîmes aux cours laïques.
Art. 15. Ceux qui amènent des ecclésiastiques dans ces tribunaux.
légal, le Pape décide qu'on ne pourra ni l'augmenter ni en établir de nou- veaux, hors les cas prévus par la loi nationale, ou dans les cas imprévus et absolument extraordinaires en vertu d'une dispense du Saint-Siège. — Il faut, je le dis à ma grande confusion, qu'à force d'avoir lu ces infamies.
Je me sois fait un front qui ne rougit jamais, car je les transcris sans le moindre mouvement de honte, et même, en vérité il me semble que j'y prends plaisir.
1. Les quatre articles précédents peignent le siècle qui les rendit nécessaires Quel homme de nos jours imaginerait d'arrêter les provisions destinées au Pape? d'attendre au passage pour les dépouiller, les mutiler ou les tuer, des voyageurs qui se rendent auprès du Pape, des pèlerins, des cardinaux, ou enfin des légats du Saint-Siège, etc.? Mais, encore une fois, les actes des souverains ne doisent jamais être jugés sans égards aux temps et aux lieux auxquels ils se rapportent, et quand les Papes seraient, allés trop loin dans ces différentes dispositions, il faudrait dire: Us allèrent trop loin, et ce serait assez. Jamais il ne pourrait être question d'exclamations oratoires, ni surtout de rougeur.
2. D'un côté, on frappe, on spolie, on maltraite ceux qui vont plaider à Rome, et de l'autre, on excommunie ceux qui fr;\ppent, qui spolient ou qui maltraitent. Où est le tort, et qui doit être blâmé? Si tous les yeux ne se fer. maienl pas volontairement, tous les yeux verraient que, lorsqu'il y a des torts mutuels, le comble dé l'injustice est de ne les voir que d'un côté; qu'il n'y a pas moyen d'éviter ces combats, et que la fermentation qui trouble le vin est un préliminaire indis^^t-nsable à la clarification.
Art. 16. Ceux qui dépouilleni les prélaîs de leur juri- diclion légilime.
Art. 17. Ceux qui séquestrent les juridictions ou revenus appartenant légitimement au Pape.
Art. 18. Ceux qui imposent sur VÉglise de nouveaux tributs sans la permission du Saint-Siège.
Art. 19. Ceux qui agissent criminellement contre les prêtres dans les causes capitales, sans la permission du Saint-Siège.
Art. 20. Ceux qui usurpent les pays, les terres de la souveraineté du Pape.
Le reste est sans importance.
La voilà donc cette fameuse bulle In cœna Domini! Chacun est à même d'en juger; et je ne doute pas que tout lecteur équitable qui l'a entendu traiter de monu- ment honteux dont on nose citer les exjjressions, ne croie sans hésiter que l'auteur de ce jugement n'a pas lu la bulle, et que c'est même la supposition la plus favorable qu'il soit possible de faire à l'égard d'un homme d'un aussi grand mérite. Plusieurs dispositions de la bulle appartiennent à une sagesse supérieure, et toutes ensemble auraient fait la police de l'Europe au xiv^ siècle. Les deux derniers Papes, Clément XIV et Pie \ ], ont cessé de la publier chaque année, suivant l'usage antique. Puisqu'ils l'ont fait, ils ont bien fait. Us ont cru sans doute devoir accorder quelque chose aux idées du siècle; mais je ne vois pas que l'Europe y ait rien gagné. Quoi qu'il en soit, il vaut la peine d'observer que nos hardis novateurs ont fait couler des torrents de sang pour obtenir, mais sans succès, des articles consacrés par la bulle, il y a plus de trois siècles, et qu'il eût été souverainement déraisonnable d'attendre de la concession des souverains.
LIVRE II, CHAPITRE XVI. ^iol CHAPITRE XVI Digression sur la juridiction ecclésiastique.
Les derniers articles de la bulle In cœna Domini roulent presque entièrement, comme on vient de le voir, sur la juridiction ecclésiastique. On a mille et mille fois accusé cette puissance d'avoir empiété sur l'autre, et d'attirer toutes les causes à elle, par des sophismes appuyés sur le serment apposé aux con- trats, etc. J'aurais parfaitement repoussé cette accusa- tion, en observant que dans tous les pays et dans tous les gouvernements imaginables, la direction des affaires appartient naturellement à la science, que toute science est née dans les temples et sortie des temples: que le mot de clergie étant devenu dans l'an- cienne langue européenne synonyme de celui de science, il était tout à la fois juste et naturel que le clerc jugeât le laïque, c'est-à-dire que la science jugeât l'ignorance, jusqu'à ce que la diffusion des lumières rétablît l'équilibre; que l'influence du clergé dans les affaires civiles et politiques fut un grand bonheur pour l'humanité, remarqué par tous les écrivains ins- truits et sincères; que ceux qui ne rendent pas justice au droit canonique ne l'ont jamais lu; que ce code a donne une forme à nos jugements, et corrigé ou aboli une foule de subtilités du droit romain qui ne nous convenaient plus, si jamais elles furent bonnes; que le droit canonique fut conservé en Allemagne, m^algré tous les efforts de Luther, par les docteurs protestants, qui l'ont enseigné, loué et même commenté; que, dans le xuf siècle, il avait été solennellement approuvé par un décret de la diète de l'Empire, rendu sous Fré- déric II, honneur que n'obtint jamais le droit ro- main (1), etc.
1. Zalwein., Princip. Juris eccl., t. II, p. 283 et suiv.
252 DU PAPE.
-Mais je ne veux point user de tous mes avantages; je n'insiste ici que sur l'injustice qui s'obstine à ne voir que les torts d'une puissance en fermant les yeux sur ceux de l'autre. On nous parle toujours des usur- paiions de la juridiction ecclésiastique; pour mon compte, je n'adopte point ce mot sans explication. En effet, iouir, prendre, et s'emparer même, ne sont pas toujours des synon3^mes d'usurper. Mais quand il y aurait eu réellement usurpation, y en a-t-il donc de plus évidente et de plus injuste que celle de la juri- diction temporelle sur sa sœur, qu'elle appelait si faussement son ennemie? Qu'on se rappelle, par exemple, l'honnête stratagème que les tribunaux français avaiebt employé pour dépopiler l'Eglise de sa plus incontestable juridiction. Il est bon que ce tour de passe-passe soit connu de ceux mêmes à qui les lois sont le plus inconnues.
« Toute question où il s'agit de dîmes ou de béné- (( fices est de la juridiction ecclésiastique. — Sans « doute, disaient les parlements, le principe est incon- (( testable, quant au pétitoire, c'est-à-dire, s'il (( s'agit, par exemple, de décider à qui appartient « réellement un bénéfice contesté; mais s'il s'agit du (( POSSESSOiRE, c'est-à-dire de la question de savoir <( lequel des deux prétendants possède actuellement « et doit être maintenu en attendant que le droit réel « soit approfondi, c'est nous qui devons juger, (( attendu qu'il s'agit uniquement d'un acte de haute « police, destiné à prévenir les querelles et les voies « Voilà donc qui est entendu, dirait le bon sens 1. Nepartes ad arma veniant. Maxime de la jurisprudence des temps ovi l'on s'égorgeait réellement en attendant la décision des juges. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que ce fut le droit canon qui mit, en grand honneur cette théorie du. possessoire pour éviter les crimes et les voies de fait, comme on peut le voir entre autres dans le canon Reintegrande, si fameux dans les tribu- naux. On a tourné depuis contre l'Eglise l'arme qu'elle avait elle-même pré- entée aux tribunaux.
Non hos quœsitum munus in usus.
LIVRE 11, CDAPITRE XVI. 253 « ordinaire; décidez vite sur la possession, afin qu'on « puisse sans délai décider le fond de la question. — « Oh! vous ny entendez rien, répondraient les magis- « trats: il n'y a point de doute sur la juridiction de (( l'Ëglise, quant au pétitoire; mais nous avons décidé « que le pétitoire ne peut être jugé avant le posses- (( soire; et que celui-ci étant une fois décidé, il n'est « plus permis d'examiner l'autre (1). » Et c'est ainsi que l'Église a perdu une branche immense de sa juridiction. Or, je le demande à tout homme, à toute femme, à tout enfant de bon sens: a-t-on jamais imaginé une chicane plus honteuse, une usurpation plus révoltante? L'Ëglise gallicane, em- mailloLtée par les parlements, conservait-elle un mou- vement libre? Elle vantait ses droits, ses privilèges, ses libertés; et les magistrats, avec leurs cas royaux^ leurs possessoires et leurs appels comme d'abus, ne lui avaient laissé que le droit de faire le saint chrême et l'eau bénite.
Je ne l'aurai jamais assez répété: je n'aime et je ne soutiens aucune exagération. Je ne prétends point ramener les usages et le droit public du xii® siècle; mais je n'aurai de même jamais assez répété qu'en confondant les temps, on confond les idées; que les magistrats français s'étaient rendus éminemment cou- pables en maintenant un véritable état de guerre entre le Saint-Siège et la France qui répétait à l'Europe ces maximes perverses; et qu'il n'y a rien de si faux que le jour sous lequel on représentait le clergé antique en général, mais surtout les Souverains Pontifes, qui furent très incontestablement les précepteurs des rois, les conservateurs de la science et les instituteurs de l'Europe.
1. L'ordonnance (royale) dit expressément « que pour le pétitoire on se pour- « voira devant le juge ecclésiastique. » (Fleury, Discours sur les libertés de l'Eglise gallicane, dans ses Opusc, p. 90.) C'est ainsi que pour étendre leur juridiction les parlements violaient la loi royale. 11 y en a d'autres exemples.
15 LIVRE TROISIEME DU PAPE DANS SON RAPPORT AVEC LA CIVILISATION ET LE BONHEUR DES PEUPLES.
CHAPITRE PREMIER Missions.
Pour connaître les services rendus au monde par les Souverains Pontifes, il faudrait copier le livre anglais du docteur Ryan, intitulé: Bienfaits du christianisme; car ces bienfaits sont ceux des Papes, le christianisme n'ayant d'action extérieure que par eux. Toutes les Eglises séparées du Pape se dirigent chez elles comme elles l'entendent; mais elles ne peuvent rien peur la propagation de la lumière évangélique. Par elles l'œuvre du christianisme n'avancera jamais. Juste- ment stériles depuis leur divorce, elles ne reprendront leur fécondité primitive qu'en se réunissant à l'époux. A qui appartient l'œuvre des missions? Au Pape et à ses ministres. Voyez cette fameuse Société biblique, faible el peut-être dangereuse émule de nos missions. Chaque année elle nous apprend combien elle a lancé dans le monde d'exemplaires de la Bible; mais tou- jours elle oublie de nous dire combien elle y a enfanté de nouveaux chrétiens (1). Si l'on donnait au Pape, 1. Les maux que peut causer cette société n'ont pas semblé douteux à l'Eglise anglicane, qui s'en est montrée plus d'une fois effrayée. Si l'on vient à recher- cher quelle sorte de bien elle est deslinée à produire dans les vues de la Provi- dence, on trouve d'abord que cr tte entreprise peut être une préparation évan- gélique d'un genre tout nouveau et tout divin. Elle pourrait d'ailleurs con- tribuer puissamment à nous rendre l'E lise anglicane, qui certainement ïi'échappera aux coups qu'on lui porte que par le principe universel.
LIVRE III, CHAPITRE I. Si55 pour être consacré aux dépenses des missions, l'ar- gent que cette société dépense en bibles, il aurait fait aujourd'hui plus de chrétiens que ces bibles n'ont de pages.
Les Églises séparées, et la première de toutes sur- tout, ont fait différents essais de ce genre; m.ais tous ces prétendus ou\riers évangéliques, séparés du chef de l'Église, ressemblent à ces animaux que l'art ins- truit à marcher sur deux pieds et à contrefaire quel- ques attitudes humaines. Jusqu'à un certain point ils peuvent réussir: on les admire même à cause de la difficulté vaincue; cependant on s'aperçoit que tout est forcé, et qu'ils ne demandent qu'à retomber sur leurs quatre pieds.
Quand de tels hommes n'auraient contre eux que leurs divisions, il n'en faudrait pas davantage pour les frapper d'impuissance. Anglicans, Luthériens, Mora- ves, Méthodistes, Baptistes, Puritains, Quakers, etc., c'est à ce peuple que les infidèles ont affaire. Il est écrit: Comment entendront-ils, si on ne leur parle pas? On peut dire avec autant de vérité: Comment les croira-t-on, s'ils ne s' entendent pas?
Un missionnaire anglais a bien senti l'anathème, et il s'est exprimé sur ce point avec une franchise, une délicatesse, une probité religieuse, qui le montrent digne de la mission qui lui manquait.
« Le missionnaire, dit-il, doit être fort éloigné d'une « étroite bigoterie (1), et posséder un esprit vraiment « catholique (2). Ce n'est point le calvinisme, ce n'est (( point l'arminianisme; c'est le christianisme qu'il (( doit enseigner. Son but n'est point de propager la (( hiérarchie anglicane, ni les principes des dissen- 1. Ce mot de bigoterie qui, seloa son acception naturelle dans la langue an- glaise, donne l'idée du zèle aveugle, au préjugé et delà superstition, s Aoplique aujourd'hui sous la plume libérale des écrivains anglais à tout iiomme qui prend la liberté de croire autr<^meat que ces messieurs, et nous avons eu enfin le plaisir d'entendre les réviseurs d'Edimbourg accuser Fiossuet de bigoterie, {Edimb. Beo., octobre 1803,n"5, p. 213.) Bossue t bigot! l'univers n'eu savait rien i. Honnête homme! Il dit ce qu'il peut, et ses paroles sont remarquables.
256 DU PAPE.
(( dents protestants; son objet est de servir VEglise (( universelle (1). — Je voudrais que le missionnaire (( fût bien persuadé que le succès de son ministère ne (( repose nullement sur les points de séparation, mais (( sur ceux qui réunissent l'assentiment de tous les « hommes religieux (2). » Nous voici ramenés à l'éternelle et vaine distinction des dogmes capitaux et non capitaux. Mille fois elle a été réfutée; il serait inutile d'y revenir. Tous les dog- mes ont été niés par quelque dissident. De quel droit l'un se préfèrerait-il à l'autre? Celui qui en nie un seul perd le droit d'en enseigner un seul. Comment, d'ailleurs, pourrait-on croire que la puissance évangé- lique n'est pas divine, et que par conséquent elle peut se trouver hors de l'Église? La divinité de cette puis- sance est aussi visible que le soleil. « Il semble, dit « Bossuet, que les Apôtres et leurs premiers disciples « avaient travaillé sous terre pour établir tant d'Égli- (( ses en si peu de temps, sans que l'on sache com- L'impératrice Catherine II, dans une lettre extrême- ment curieuse que j'ai lue à Saint-Pétersbourg (4), dit qu'elle avait souvent observé avec admiration l'in- fluence des missions sur la civilisation et l'organisa- tion politique des peuples: « A mesure, dit-elle, que la « religion s'avance, on voit les villages paraître (( comme par enchantement, etc. » C'était l'Église antique qui opérait ces miracles, parce qu'alors elle était légitime: il ne tenait qu'à la souveraineté de com- parer cette force et cette fécondité à la nullité absolue de cette même Église détachée de la grande racine.
1. 11 répète ici en anglais ce qu'il vient de dire en grec. Catholique, universel qu'importe! on voit qu'il a besoin de Vunité, qui ne peut se trouver hors de Ywiiversalité.
2. Voyez Letters of Missions addressed to the protestant ministers of the British churches, by Melvil Home, late chaplainof Sierra- Leone in Africa. Bristol 1794.
3. Hist. des Variât., liv. VII, no XVI.
4. Elle était adressée à un Français, M. de Meilhan, qui appartenait, si je ne me trompe, à l'ancien parlement de Paris.
LIVRE III, CHAPITRE I. 257 Le docte chevalier Jones a remarqué l'impuissance de la parole évangélique dans l'Inde (c'est-à-dire dans l'Inde anglaise). Il désespère absolument de vaincre les préjugés nationaux. Ce qu'il sait imaginer de mieux, c'est de traduire en persan et en sanscrit les textes les plus décisifs des Prophètes, et d'en essayer l'effet sur les indigènes (1). C'est toujours l'erreur pro- testante qui s'obstine à commencer par la science, tandis qu'il faut commencer par la prédication impé- rative, accompagnée de la musique, de la peinture, des rites solennels et de toutes les démonstrations de la foi sans dicussion; mais faites comprendre cela à l'orgueil!
M. Claudius Buchanan, docteur en théologie angli- cane, a publié, il y a peu d'années, sur l'état du chris- tianisme dans l'Inde, un ouvrage où le plus étonnant fanatisme se montre joint à un nombre d'observations intéressantes (2). La nullité du prosélytisme protestant s'y trouve confessée à chaque page, ainsi que l'indiffé- rence absolue du gouvernement anglais pour l'éta- blissement religieux dans ce grand pays: « Vingt régiments anglais, dit-il, n'ont pas en Asie « un seul aumônier. Les soldats vivent et meurent (( sans aucun acte de religion (3). Les gouverneurs de « Bengale et de Madras n'accordent aucune protection « aux chrétiens du pays, ils accordent les emplois pré- « férablement aux Indous et aux Mahométans (4).
1. « S'il y a un moyen humain d'opérer la conversion de ces hommes (les « Indiens), ce serait peut-être de transcrire en sanscrit ou en persan des mor- « ceaux choisis des anciens proplièles, de les accompagner d'une préface rai- « sonnée où l'on montrerait l'accomplissement parfait de ces prédictions, et de « répandre l'ouvrage parmi les natifs qui ont reçu une éducation distinguée. Si « ce moyen et le temps ne produisaient aucun efl'et salutaire, il ne nsterait « qu'à déplorer la force des préjugés et la faiblesse de la raison toute seule « [unassist".d reasoa). » W. Jone's Works, on the Gods of Greece Italy, and Jndia, t. I, in-4°, p. 279, 280. Il n'y a rien de si vrai ni de plus remarquable que ce que dit ici sir William sur la raison non assistée; mais, pour lui comme pour tant d'autres, c'était une vérité stérile.
2. Voy. Christian Hesfarclies in Asia, by the R. Claudius Buchanan D. D.
« A Saffera, tout le pays est au pouvoir (spirituel) des (( catholiques, qui en ont pris une possession tran- « quille, vu l'indifférence des Anglais; et le gouverne- « ment d'Angleterre, préférant iustement (1) la su- « perstition catholique au culte de Bouddha, soutient à « Ceylan la religion catholique (2). Un prêtre catho- (( lique lui disait: Comment voulez-vous que votre (( nation s'occupe de la conversion au christianisme de « ses suiets païens, tandis quelle reluse l'instruction (( chrétienne à ses propres suiets chrétiens (3)? Aussi « M. Buchanan ne fut point surpris d'apprendre que <( chaque année un grand nombre de protestcmts « retournaient à Vidolàtrie (4). Jamais peut-être la « religion du Christ ne s'est vue, à aucune époque du (( christianisme, humiliée au point où elle l'a été dans « l'île de Ceylan, par la négligence officielle que nous « avons fait éprouver à l'Église protestante (5). L'in- « différence anglaise est telle, que, s'il plaisait à Dieu (( d'ôter les Indes aux Anglais, il resterait à peine sur (( cette terre quelques preuves qu'elle a été gouvernée (( par une nation qui eût reçu la lumière évangéli- « que (6). Dans toutes les stations militaires, on re- « marque une extinction presque totale du christia- (( nisme. Des corps nombreux d'homme vieillissent « loin de leur patrie, dans le plaisir et l'indépendance, « sans voir le moindre signe de la religion de leur « pays. Il y a tel Anglais qui pendant vingt ans n'a pas « vu un service divin (7). C'est une chose bien étrange 1. Il est bien bon, comme on voit! il convient que le catholicisme vaut mieux que la religion de Bouddha.
.3. Le goiivern'^ment n'a point de zèle, parce qu'il n'a point de foi. C'est sa conscience qui lui ôte les forces, el c'est ce que l'aveugle ministre ne voit pas ou ne veut pas voir.
5. C'est encore ici une dclicalesse du gouvernement anglais, qui possè le assez de sag-'sse pour ne point essayer de phinter la }'eUginn du Christ dans un pavs ou règne celle de Jésus-Ckrist; mais qu'est-ce qu'un ecclésiastique officiel peut comprendre à tout cela?
LIVKE III, CHAPITRE I. 259 « qu'en échange du poivre que nous donne le malheu- « reux Indien, l'Angleterre lui refuse jusqu'au Nou- « veau Testament (1). Lorsque l'auteur réfléchit au (( pouvoir immense de l'Église romaine dans l'Inde, et « à l'incapacité du clergé anglican pour contredire (( cette influence, il est d'avis que l'Église protestante « ne ferait pas mal de chercher une alliée dans la « syriaque, habitante des mêmes contrées, et qui a « tout ce qu'il faut pour s'allier à une Église purr, « puisquelle prolesse la doctrine de la Bible et qu'elle « rejette la suprématie du Pape (2). » On vient d'entendre de la bouche la moins suspecte les aveux les plus exprès sur la nullité des Églises séparées; non seulement l'esprit qui les divise les annule toutes l'une après l'autre, mais il nous arrête nous-mêmes et retarde nos succès. Voltaire a fait sur ce point une remarque importante: « Le plus grand (( obstacle, dit-il, à nos succès religieux dans l'Inde, « c'est la différence des opinions qui divisent nos mis- « sionnaires. Le catholique y combat l'anglican qui « combat le luthérien combattu par le calviniste. Ainsi (( tous contre tous, voulant annoncer chacun la vérité, « et accusant les autres de mensonge, ils étonnent un « peuple simple et paisible qui voit accourir chez lui, « des extrémités occidentales de la terre, des hommes (( ardents pour se déchirer mutuellement sur les rives Le mal n'est pas, à beaucoup près, aussi grand qu:- le dit Voltaire, qui prend son désir pour la réalité, puisque notre supériorité sur les sectes est manifeste, et solennellement avouée, comme on vient de le \oir. par nos ennemis même les plus acharnés. Cependaiil i. Page? 285-287. Ne dirait-on pas que l'Eglise catholique professe les dt i'- trines de l'Alcoranl Que le clergé anglais ne s'y trompe pas, il s'en faut di'. beaucoup que ces honteuses extravagances trouvent auprès des gens sensés dy son pays la môme indulgence, la môme compassion qu'elles rencontrent aupr-K de nous.
3. Voltaire, Essai sur les mœurs, etc., t. I, ch. iv.
la division des chrétiens est un grand mal, et qui retarde au moins le grand œuvre, s'il ne l'arrête pas entièrement. Malheur donc aux sectes qui ont déchiré la robe sans couture! Sans elles l'univers serait chrétien.
Une autre raison qui annule ce faux ministère évan- gélique, c'est la conduite morale de ses organes. Ils ne s'élèvent jamais au-dessus de la probité, (aible et misé- rable instrument pour tout effort qui exige la sainteté. Le missionnaire qui ne s'est pas refusé par un vœu sacré au plus vif des penchants, demeurera toujours au-dessous de ses fonctions, et finira par être ridicule ou coupable. On sait le résultat des missions anglaises à Tahiti; chaque apôtre, devenu un libertin, n'a pas fait difficulté de l'avouer, et le scandale a retenti dans toute l'Europe (1).
Au milieu des nations barbares, loin de tout supé- rieur et de tout appui qu'il pourrait trouver dans l'opinion publique, seul avec son cœur et ses passions, que fera le missionnaire humain 7 Ce que firent ses collègues à Tahiti. Le meilleur de cette classe est fait, après avoir reçu sa mission de l'autorité civile, pour aller habiter une maison commode avec sa femme et ses enfants, et pour prêcher philosophiquement à des sujets, sous le canon de son souverain. Quant aux véritables travaux apostoliques, jamais ils n'oseront y toucher du bout du doigt.
Il faut distinguer d'ailleurs entre les infidèles civi- lisés et les infidèles barbares. On peut dire à ceux-ci tout ce qu'on veut; mais par bonheur l'erreur n'ose pas leur parler. Quant aux autres, il en est tout autre- ment, et déjà ils en savent assez pour nous discerner. Lorsque lord Macarteney dut partir pour sa célèbre t. J'entends dire que depuis quelque temps les choses ont changé en mieux à Taïti. Sans discuter les faits, qui ne présentent peut-être que de vaines appa- rences, je n'ai qu'un mot à dire: Que nous importent ces conquêtes équivoques du protestantisme dans queque île imperceptible de la mer du. Sud, tandis qu'il détruit le christianisme en Europe.
LIVRE III, CHAPITRE I. 261 ambassade, S. AI. B. fît demander au Pape quelques élèves de la Propagande pour la langue chinoise; ce que le Saint-Père s'empressa d'accorder. Le cardinal Borgia, alors à la tête de la Propagande, pria à son tour lord Macarteney de vouloir bien profiter de la circons- tance pour recommander à Pékin les missions catho- liques. L'ambassadeur le promit volontiers et s'ac- quitta de sa commission en homme de sa sorte; mais quel fut son étonnement d'entendre le collao ou pre- mier ministre lui répondre que Vempereur s étonnait lort de voir les Anglais protéger au fond de VAsie une religion que leurs pères avaient abandonnée en Europe! Cette anecdote, que j'ai apprise à la source, prouve que ces hommes sont instruits, plus que nous ne le croyons, des choses mêmes auxquelles ils pour- raient nous paraître totalement étrangers. Qu'un pré- dicateur anglais s'en aille donc à la Chine débiter à ses auditeurs que le christianisme est la plus belle chose du monde, mais que cette religion divine fut malheu- reusement corrompue dans sa première ieunesse par deux grandes apostasies, celle de Mahomet en Orient, et celle du Pape en Occident; que Vune et Vautre ayant commencé ensemble et devant durer douze cent soixante ans (1), Vune et Vautre doivent tomber ensemble et touchent à leur lin; que le mahométisme et le catholicisme sont deux corruptions parallèles et par- faitement du même genre, et qu'il ny a pas dans Vuni- vers un homme portant le nom de chrétien qui puisse douter de la vérité de cette prophétie (2). Assurément, 1. En effet, les nations devant fouler aux pieds la ville sainte pendant 42 mois (Apoc, XI, 2), il est clair que par les nations il faut entendre les JMahométans. De plus, 42 mois font 1260 jours, de 30 jours chacun, ceci est évident. Mais chaque jour signifie un au, donc 1260 jours valent 1260 ans; or, si l'on ajoute ces 1260 ans à 622, date de l'hc'-gire, on a 1832 ans; donc le maho- nit'tisme ne peut durer au delà de l'an 1882. Or, la corruption papale doit finir aver la corruption mahométane; donc, etc. C'est le raisonnement de M. Bu- -chanan que j'ai cité plus haut. (Pages 199 à 201.)
2. Unand on pense que ces inconcevables folies souillent encore au dix-neu- vième siècle les ouvrages d'une foule de tlioologiens anglais, tfls que les doc- teurs Daubeiipy, Faber, Cuniagham, Bachanan, Hartley, Fère, etc., on ne ■contemple point sans une religieuse terreur l'abîme d'égarement où le plus juste