SigPhi · Joseph de Maistre

Du Pape

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le mandarin qui entendra ces belles assertions prendra le prédicateur pour un fou et se moquera de lui. Dans tous les pays infidèles, mais civilisés, s'il existe des hommes capables de se rendre aux vérités du christia- nisme, ils ne nous auront pas entendus longtemps avant de nous accorder l'avantage sur les sectaires. Voltaire avait ses raisons pour nous regarder comme une secte qui dispute avec les autres; mais le bon sens non prévenu s'apercevra d'abord que d'un côté est l'Église une et invariable, et de l'autre l'hérésie aux mille tètes. Longtemps avant de savoir son nom, ils la connaissent elle-même et s'en défient.

Notre immense supériorité est si connue qu'elle a pu alarmer la Compagnie des Indes. Quelques prêtres français, portés dans ces contrées par le tourbillon révolutionnaire, ont pu lui faire peur. Elle a craint qu'en faisant des chrétiens ils ne fissent des Français. (Je ne serai contredit par aucun Anglais instruit.) La Compagnie des Indes dit sans doute comme nous: Que votre royaume arrive, mais c'est toujours avec le correctif: Et que le nôtre subsiste.

Que si notre supériorité est reconnue en Angleterre, la nullité du clergé anglais, sous ce rapport, ne l'est pas moins.

(( Nous ne croyons pas, disaient, il y a peu d'années, « d'estimables journalistes de ce pays, nous ne « croyons pas que la société des missions soit rœu\ re « de Dieu...car on nous persuadera difficilement que (( Dieu puisse être l'auteur de la confusion, et que les « dogmes du christianisme doivent être successive- « ment annoncés aux païens par des hommes qui non des cliâtiments plonge la plus criminelle des rcWolles. Le moderne Attila, moins civilisé que le premier, renverse de son trône le Souverain Pontife, le fait pri- sonnier et s'empare de ses Etats, Tout de suite la tête des écrivains s'enflamme, ils croient que c'en est fait du Pape et que Dieu n'a plus de moyens pour se tirer de là. Les voilà donc qui composent des in-octavo sur [" accomplissement des prophéties; mais pendant qu'on les imprime, la [luissance et le vœu de TEurope reportent le Pape sur son trône: et, tranquille dans la ville éternelle, il prie pour les auteurs de ces livres iuhensés.

(t seulement vont sans être envoyés (1), mais qui « diflèrent d'opinion entre eux d'une manière aussi « étrange que des calvinistes et des arminiens, des « épiscopaux et des presbytériens, des pédo-baptistes (( et des antipédo-baptistes. » Les rédacteurs soufflent ensuite sur le frêle système des dogmes essentiels, puis ils ajoutent: « Parmi des (( missionnaires aussi hérétogènes, les disputes sont (( inévitables, et leurs travaux, au lieu d'éclairer les « gentils, ne sont propres qu'à éclairer leurs préjugés (( contre la foi, si jamais elle leur est cmnoncée d'une « manière plus régulière (2). En un mot, la société des « missions ne peut jaire aucun bien, et peut faire « beaucoup de mal.

« Nous croyons cependant que c'est un devoir do « l'Église de prêcher l'Évangile aux infidèles (3). » Ces aveux sont exprès et n'ont pas besoin de com- mentaires. Quant aux Églises orientales et à toutes celles qui en dépendent ou qui font cause commune avec elles, il serait inutile de s'en occuper. Elles- mêmes se rendent justice. Pénétrées de leur impuis- sance, elles ont fini par se faire de leur apathie une espèce de devoir. Elles se croiraient ridicules si elles se laissaient aborder par l'idée d'avancer les conquêtes 1. Not only rininirig lnsent, expression très remarquable. Le mot de nis- sionnaire étant pct-oisémeat synonyme de celui d'envoyé, tout missionnaire agissantliorsde l'unité est obligé dédire: Je suis un envoyé non envoyé. Quand la société des missions serait approuvée par rEgli>e anglicane, la même diffi- culté subsisterait toujours; car celle-ci n'étant pas envoyée n'a pas droit d'en- voyer. L'nsent est le caractère général, flél^is^ant et indélébile de toute Eglise séparée.

2. (Jue veulent donc dire les journalisles avec cette expression d'une manière plus régiitie/-<i '.' l'i.ul-il n avoir quelque cho^e de ré<;ulifr In.rs de la règle? Or. peut sans doute être plus ou moins près dune barque, mais p us ou moins iJedans, il n'y a pas moyen. L'Eglise d'Angleterre a même quelque désavan- tage sur les autres Eglises séparées; car, comme elle est éviiieuuiLnl seule^ elle est évidemnirnl nulle. (Vid. Montkly political and litteray Censor or anti jacobin. March., 1803, t, XIV, n" 9, p. 280-:!81.) Mais peut-éirc que ces mots d'une manière plus régulière cachent quelque mystère, cou.me j'en ai observé souvent dans les ouvrages des écrivains anglais.

2. Jbid. Ceci est un grand mot. L'Eglise ieule a le droit, et, par conséquent, le devoir de prêcher l'Evangile aux infidèles. Si les rédacteurs avaient souli- gné le mot Eglise, ils auraient prêché une vérité très profonde aux infidèles-.

de l'Ëvangile, et par elles la civilisation des peuples. L'Église a donc seule l'honneur, la puissance et le droit des missions; et sans le Souverain Pontife, il n'y a point d'Eglise. N'est-ce pas lui qui a civilisé l'Europe et créé cet esprit général, ce génie fraternel c[ui nous distingue? A peine le Saint-Siège est affermi, que la sollicitude universelle transporte les Souverains Pon- tifes. Déjà, dans le v^ siècle, ils envoient saint Séverin dans la Norique, et d'autres ouvriers apostoliques par- courent les Espagnes, comme on le voit par la fameuse lettre d'Innocent P'" à Décentius. Dans le même siècle, saint Pallade et saint Patrice paraissent en Irlande et dans le nord de l'Ecosse. Au vi% saint Grégoire le Grand envoie saint Augustin en Angleterre. Au vu®, saint Kilian prêche en Franconie, et saint Amand aux Flamands, aux Corinthiens, aux Esclavons, à tous les Barbares qui habitaient le long du Danube. Éluff de Verden se transporte en Saxe dans le viii® siè- cle, saint Willbrod et saint Swidbert dans la Frise, et saint Boniface remplit l'Allemagne de ses travaux et de ses succès. Mais le ix® siècle semble se distinguer de tous les autres, comme si la Providence avait voulu, par de grandes conquêtes, consoler l'Ëghse des malheurs qui étaient sur le point de l'affliger. Durant ce siècle, saint Siffroi fut envoyé aux Suédois, Anchaire de Hambourg prêche à ces mêmes Suédois, aux Van- dales et aux Esclavons, Rembert de Brème, les frères Cyrille et Methodius, aux Bulgares, aux Chazares ou Turcs du Danube, aux Moraves, aux Bohémiens, à l'immense famille des Slaves; tous ces hommes apos- toliques ensemble pouvaient dire à juste titre: Hic tandem stetimus nobis ubi defuit orbis.

Mais lorsque l'univers s'agrandit par les mémora- bles entreprises des navigateurs modernes, les mis- sionnaires du Pontife ne s'élancèrent-ils pas à la suite de ces hardis aventuriers? N'allèrent -ils pas chercher le martyre comme l'avarice cherchait l'or et les diamants? Leurs mains secourables n'étaient-elles pas constamment étendues pour guérir les maux enfantés par nos vices, et pour rendre les brigands européens moins odieux à ces peuples lointains? Que n'a pas fait saint Xavier (1)? Les jésuites seuls n ont-ils pas guéri une des plus grandes plaies de Vhumaniiè (2)? Tout a été dit sur les missions du Paraguay, de la Chine, des Indes, et il serait superflu de revenir sur des sujets aussi connus. Il suffît d'avertir que tout l'hon- neur doit en être acordé au Saint-Siège. « Voilà, disait <( le grand Leibnitz, avec un noble sentiment bien « digne de lui; voilà la Chine ouverte aux jésuites; « le Pape y envoie nombre de missionnaires. Notre <( peu d'union ne nous permet pas d'entreprendre ces <( grandes conversions (3). Sous le règne du roi <( Guillaume, il s'était formé une sorte de société en <( Angleterre qui avait pour objet la propagation de « l'Evangile; mais jusqu'à présent elle n'a pas eu de « grand succès (4). » Jamais elle n'en aura et jamais elle n'en pourra avoir, sous quelque nom qu'elle agisse, hors de l'unité; et non seulement elle ne réussira pas, mais elle ne [era que du mal, comme nous l'avouait tout à l'heure une bouche protestante.

« Les rois, disait Bacon, sont véritablement inexcu- 1. A Paulo tertio Inriise drtstinatus, multos passimtoto Oriente christianos ad meliorem frugem revocavlt, et innumeros propemodum populos ignoraniisB lenebrisinvolutos ad Chritii fidem adduxit. Nam prœter Indox, Brachmanes, et Malabaras, ip'ie primus Paravis, Malais, Jais, Acenis, AJindanaïs, Molu- cnsihus et Japonibus, mult/s edltîs miraculis et exantelatis laboribus Evan- gelii lucem intulit. Perlustrata tandem Japonia, ad Sinas profecturus, in insula Sa-iciana obiit. (Voyez son office dans le Bréviaire de Paris, 2 décembre.) Les voyages de saint François Xavier sont détaillés à la fin de sa Vie écrite par le père FJuuhours, et méritent grande attention. Arrangés de suite, ils auraient fait trois fois le tour du globe. 11 mourut à quarante-six ans, et n'en employa que dix à l'exécution de ses prodigieux travaux; c'est le temps qu'employa César pour asservir et dévaster les Gaules.

2. Montesquieu.

2. Montesquieu.

3. Lettre de Leibnitz, ciiéedansle Journal historique, politique el littéraire, de l'abbé de Feller. Août 1774, p. 200.

« sables de ne point procurer, à la faveur de leurs « armes et de leurs richesses, la propagation de la « religion chrétienne (1). » Sans doute ils le sont, et ils le sont d'autant plus (je parle seulement des souverains catholiques), qu'aveu- glés sur leurs plus chers intérêts par les préjugés modernes, ils ne savent pas que tout prince qui em- ploie ses forces à la propagation du christianisme légi- time en sera infailliblement récompensé par de grands succès, par un long règne, par une immense réputa- tion, ou par tous ces avantages réunis. Il n'y a point, il n'y aura jamais, il ne peut y avoir d'exception sur ce point. Constantin, Théodose, Alfred, Charlemagne, saint Louis, Emmanuel de Portugal, Louis XIV, etc., tous les grands protecteurs ou propagateurs du chris- tianisme légitime marquent dans l'histoire par tous les caractères que je viens d'indiquer. Dès qu'un prince s'allie à l'œuvre divine et l'avance suivant ses forces, il pourra sans doute payer son tribut d'imperfections et de malheurs à la triste humanité; mais il n'importe, son front sera marqué d'un certain signe que tous les siècles révéreront: Illum aget penna metuente solvi Fama superstes.

Par la raison contraire, tout prince qui, né dans la lumière, la méprisera ou s'efforcera de l'éteindre, et qui surtout osera porter la main sur le Souverain Pon- tife ou l'affliger sans mesure, peut compter sur un châ- timent temporel et visible. Règne court, désastres humiliants, mort violente ou honteuse, mauvais renom pendant sa vie et mémoire flétrie après sa mort, c'est le sort qui l'attend en plus ou en moins. De JuHen à Philippe le Bel, les exemples anciens sont écrits par- tout, et quant aux exemples récents, l'homme sage, avant de les exposer dans leur véritable jour, fera bien 1. Bacon, dans le dialogue De Bell) sacro. [ChrUtianhme de Bacon, t. II, LIVRE III, CHAPITRE II. 267 d'attendre que le temps les ait un peu enfoncés dans l'histoire.

CHAPITRE II Liberté civile des hommes.

Nous avons \u que le Souverain Pontife est le chef naturel, le promoteur le plus puissant, le grand Démiurge de la civilisation universelle; ses forces sur ce point n'ont de bornes que dans l'aveuglement ou la mauvaise volonté des princes. Les Papes n'ont pas moins mérité de l'humanité par l'extinction de la ser- vitude, qu'ils ont combattue sans relâche et qu'il?j éteindront infailliblement sans secousses, sans déchi- rements et sans danger, partout où on les laissera faire.

Ce fut un singulier ridicule du dernier siècle que celui de juger de tout d'après des règles abstraites, sans égard à l'expérience; et ce ridicule est d'autant plus frappant, que ce même siècle ne cessa de hurler en même temps contre tous les philosophes qui ont commencé par les principes abstraits, au lieu de les chercher dans l'expérience.

Rousseau est exquis lorsqu'il commence son Con- trat social par cette maxime retentissante: L'homme est né libre, et partout il est dans les {ers.

Que veut-il dire? il n'entend point parler du fait apparemment, puisque dans la même phrase il affirme que partout Vhomme est clans les [ers (1). Il s'agit donc du droit; mais c'est ce qu'il fallait prouver contre le [ait.

Le contraire de cette folle assertion, Vhomme est né libre, est la vérité. Dans tous les temps et dans tous les 1. Dans les fers! Voyez le poète.

lieux, jusqu'à l'établissement du christianisme, et même jusqu'à ce que cette religion eût pénétré suffi- samment dans les cœurs, l'esclavage a toujours été <îonsidéré comme une pièce nécessaire du gouverne- ment et de l'état politique des nations, dans les répu- bliques comme dans les monarchies, sans que jamais il soit tombé dans la tête d'aucun philosophe de con^ damner l'esclave, ni dans celle d'aucun législateur de l'attaquer par des lois fondamentales ou de circons- tances.

L'un des plus profonds philosophes de l'antiquité, Aristote, est même allé, comme tout le monde le sait, jusqu'à dire qu'il y avait des hommes qui naissaient esclaves, et rien n'est plus vrai. Je sais que dans notre siècle il a été blâmé pour cette assertion; mais il eût mieux valu le comprendre que de le critiquer. Sa posi- tion est fondée sur l'histoire entière, qui est la politi- que expérimentale, et sur la nature de l'homme, qui a produit l'histoire.

Celui qui a suffisamment étudié cette triste nature ^ait que Vliomnie en général, s'il est réduit à lui- même, est trop méchant pour être libre.

Que chacun examine l'homme dans son propre cœur, et il sentira que partout où la liberté civile ap- partiendra à tout le monde, il n'y aura plus moyen, -sons quelque secours extraordinaire, de gouverner les hommes en corps de nation.

De là vient que l'esclavage a constamment été l'état naturel d'une très grande partie du genre humain, jus- qu'à l'établissement du christianisme; et comme le bon sens universel sentait la nécessité de cet ordre de choses, jamais il ne fut combattu par les lois ni par le raisonnement.

Un grand poète latin a mis une maxime terrible dans la bouche de César: Le GEi\RE HUMAIN EST FAIT POUR QUELQUES HOMMES (1). 1. Humanum paiicis vivit genus, (Lucan., Phars.)

LIVRE Iir, CHAPITRE II. 269 Cette maxime se présente sans doute, dans le sens que lui donne le poète, sous un aspect machiavélique et choquant; mais, sous un autre point de vue, elle est très juste. Partout le très petit nombre a mené le grand; car sans une aristocratie plus ou moins forte, la souveraineté ne l'est plus assez.

Le nombre des hommes libres dans l'antiquité était de beaucoup inférieur à celui des esclaves. Athènes avait quarante mille esclaves et vingt mille ci- toyens (1). A Rome, qui comptait, vers la fin de la république, environ un million deux cent mille habi- tants, il y avait à peine deux mille propriétaires (2), ce qui seul démontre l'immense quantité d'esclaves. Un seul individu en avait quelquefois plusieurs milliers à son service (3). On en vit une fois exécuter quatre cents d'une seule maison, en vertu de la loi épouvantable qui ordonnait à Rome que, lorsqu'un citoyen romain était tué chez lui, tous les esclaves qui habitaient sous le même toit fussent mis à mort (4).

Et lorsqu'il fut question de donner aux esclaves un habit particulier, le sénat s'y refusa, de peur quils ne vinssent à se compter (5).

D'autres nations fourniraient à peu près les mêmes exemples, mais il faut abréger. Il serait d'ailleurs inutile de prouver longuement ce qui n'est ignoré de personne, que Vunivers, jusquà Vépogue du christia- nisme, a toujours été couvert d'esclaves, et que jamais les sages n'ont blâmé cet usage. Cetle proposition est inébranlable.

Mais enfin la loi divine parut sur la terre. Tout de suite elle s'empara du cœur de l'homme, et le changea d'une manière faite pour exciter l'admiration éternelle 1. Larclior, sur Hérodote, liv. I, noie 258.

2. Vix esse duo millia hominum qui rem habeant. (Cicér., De Officiis.

4. Tacite, Ann.^ XIV, 43. Les discours tenus sur ce sujet dans le sénat sont extrêmement curieux.

5. Adam's Roman An iquities, in-8, Loridon p. 35 et seq.

de tout véritable observateur. La religion commença surtout à travailler sans relâche à l'abolition de l'escla- vage; chose qu'aucune autre religion, aucun législa- teur, aucun philosophe n'avait jamais osé entrepren- dre ni même rêver. Le christianisme, qui agissait divinement, agissait par la même raison lentement; car toutes les opérations légitimes, de quelque genre qu'elles soient, se font toujours d'une manière insen- sible. Partout où se trouvent le bruit, le fracas, l'im- pétuosité, les destructions, etc., on peut être stir que c'est le crime ou la folie qui agit.

La Religion livra donc un combat continuel à l'es- clavage, agissant tantôt ici et tantôt là, d'une manière ou d'une autre, mais sans jamais se lasser; et les sou- verains sentant, sans être encore en état de s'en rendre raison, que le sacerdoce les soulageait d'une partie de leurs peines et de leurs craintes, lui cédèrent insensi- blement et se prêtèrent à ses \ues bienfaisantes.

« Enfin, en l'année 1167, le pape Alexandre III « déclara au nom du concile que tous les chrétiens (( devaient être exempts de la servitude. Cette loi seule « doit rendre sa mémoire chère à tous les peuples, <( ainsi que ses efforts pour- soutenir la liberté de « l'Italie doivent rendre son nom précieux aux Ita- « liens. C'est en vertu de cette loi que, longtemps (( après, Louis le Hutin déclara que tous les serfs qui i.( restaient encore en France devaient être affranchis...(( Cependant les hommes ne rentrèrent que par degrés « et très difficilement dans leur droit naturel (1). » Sans doute que la mémoire du Ponti{e doit être chère à tous les peuples. C'était bien à sa sublime qua- lité qu'appartenait légitimement l'initiative d'une telle déclaration; mais observez qu'il ne prit la parole qu'au xii^ siècle, et même il déclara plutôt le droit à la 1. Voltaire, Exsai sur les mœurx, etc., cli. lxxxiii. — On voit ici V'olUiin', entiché des rêveries de son siècle, nous citer le droit naturel de l'homme a la liberté. Je sprais curieux de savoir comment il aurait établi le droit contre les faits qui attestent invinciblement que l'escluvar/e fst l'état naturel d' une grande partie dugenre humain jusqu'à l'affranchissement sur.\aturfl.

LIVRE m, CHAPITRE II. 271 liberté que la liberté même. Il ne se permit ni violence ni menace'^: rien de ce qui se fait bien ne se fait vite.

Partout où règne une autre religion que la nôtre, l'esclavage est de droit, et partout où cette religion s'affaiblit, la nation devient, en proportion précise, moins susceptible de la liberté générale.

\ous venons de voir l'état social ébranlé jusque dans ses fondements, parce qu'il y avait trop de liberté en Europe, et qu'il n'y avait plus assez de religion. Il y aura encore d'autres commotions, et le bon ordre ne sera solidement affermi que lorsque l'esclavage ou la religion sera rétablie.

Le gouvernenienl seul ne peut gouverner. C'est une maxime qui paraîtra d'autant plus incontestable qu'on la méditera davantage. Il a donc besoin, comme d'un ministre indispensable, ou de l'esclavage qui diminue le nombre des volontés agissantes dans l'État, ou de la force divine qui, par une espèce de greffe spirituelle, détruit l'âpreté naturelle de ces volontés, et les met en état d'agir ensemble sans se nuire.

Le nouveau monde a donné un exemple qui com- plète la démonstration. Que n'ont pas fait les mission- naires catholiques, c'est-à-dire les envoyés du Pape, pour éteindre la servitude, pour consoler, pour rassai- nir, pour ennoblir l'espèce humaine dans ces vastes contrées!

Partout où on laissera faire cette puissance, elle opérera les mêmes effets. Mais que les nations qui la méconnaissent ne s'avisent pas, fussent-elles même chrétiennes, d'abolir la servitude, si elle subsiste encore chez elles: une grande calamité politique serait infailliblement la suite de cette aveugle imprudence.

Alais que l'on ne s'imagine pas que l'Église, ou le Pape, c'est tout un (l), n'ait, dans la guerre déclarée à la servitude, d'autre vue que le perfectionnement poli- tique de riiomme. Pour cette puissance, il y a quelque <;hose de plus haut, c'est le perfectionnement de la morale, dont le raffinement politique n'est qu'une sim- ple dérivation. Partout où règne la servitude, il ne saurait y avoir de véritable morale, à cause de l'em- pire désordonné de l'homme sur la femme. Maîtresse de ses droits et de ses actions, elle n'est déjà que trop faible contre les séductions qui l'environnent de toutes parts. Que sera-ce lorsque sa volonté même ne peut la défendre? L'idée même de la résistance s'évanouira; le vice deviendra un devoir; et l'homme, graduelle- ment avili par la facilité des plaisirs, ne saura plus s'élever au-dessus des mœurs de l'Asie.

M. Buchanan, que je citais tout à l'heure, et de qui j'emprunte volontiers une nouvelle citation également juste et importante, a fort bien remarqué que, dans tous les pays où le christianisme ne règne pas, on observe une certaine tendance à la dégradation des lemmes (1).

Rien n'est plus évidemment vrai: il est possible même d'assigner la raison de cette dégradation, qui ne peut être combattue que par un principe surnaturel. Partout où notre sexe peut commander le vice, il ne ■saurait y avoir ni véritable morale, ni véritable dignité de mœurs. La femme, qui peut tout sur le cœur de l'homme, lui rend toute la perversité qu'elle en reçoit, et les nations croupissent dans ce cercle vicieux dont il est radicalement impossible qu'elles sortent par leurs propres forces.

Par une opération toute contraire et tout aussi natu- relle, le moyen le plus efficace de perfectionner l'homme, c'est d'ennoblir et d'exalter la femme. C'est ce à quoi le christianisme seul travaille sans relâche â\ec un succès infaillible, susceptible seulement de plus et de moins, suivant le genre et la multiplicité des ■obstacles qui peuvent contrarier son action. Mais ce 1. Christian RfS'^arches in Asia, etc., by ihe R. Claudius Buchanan, BD* LIVRE III, CHAPITRE II. 27ti pouvoir immense et sacré du christianisme est nul, dès qu'il n'est pas concentré dans une main unique qui l'exerce et le fait valoir. Il en est du christianisme disséminé sur le globe comme d'une nation qui n'a d'existence, d'action, de pouvoir, de considération et de nom même, qu'en vertu de la souveraineté qui la représente et lui donne une personnalité morale parmi les peuples.

La femme est plus que l'homme redevable au chris- tianisme. C'est de lui qu'elle tient toute sa dignité. La femme chrétienne est vraiment un être surnaturel, puisqu'elle est soulevée et maintenue par lui jusqu'à un état qui ne lui est pas naturel. Mais par quels ser- vices immenses elle paye cette espèce d'ennoblisse- ment!

Ainsi le genre humain est naturellement en grande partie serf, et ne peut être tiré de cet état que surna- turellement. Avec la servitude, point de morale pro- prement dite; sans le christianisme, point de liberté générale; et sans le Pape, point de véritable chris- tianisme, c'est-à-dire point de christianisme opéra- teur, puissant, convertissant, régénérant, conquérant, perlectilisant. C'était donc au Souverain Pontife qu'il appartenait de proclamer la liberté universelle: il l'a fait, et sa voix a retenti dans tout l'univers. Lui seul rendit cette liberté possible en sa qualité de chef uni- que de cette religion seule capable d'assouplir les volontés, et qui ne pouvait déployer toute sa puis- sance que par lui. Aujourd'hui il faudrait être aveugle pour ne pas voir que toutes les souverainetés s'affai- blissent en Europe. Elles perdent de tous côtés la con- fiance et l'amour. Les sectes et l'esprit particulier se multiplient d'une manière effrayante. Il faut purifier les volontés ou les enchaîner; il n'y a pas de milieu. Les princes dissidents qui ont la servitude chez eux la conserveront, ou périront. Les autres seront ramenés à la servitude ou à l'unité...Mais qui me répond que je vivrai demain? Je veux donc écrire aujourd'hui une pensée qui me vient au :mjet de l'esclavage, dussé-je même sortir de mon sujet, ce que je ne crois pas cependant.

Qu'est-ce que l'état religieux dans les contrées catholiques? C'est l'esclavage ennobli. A l'institution antique, utile en elle-même sous de nombreux rap- ports, cet état ajoute une foule d'avantages particu- liers, et la sépare de tous les abus. Au lieu d'avilir l'homme, le vœu de religion le sanctifie. Au lieu de l'asservir aux vices d'autrui, il l'en affranchit. En le soumettant à une personne de choix, il le déclare libre envers les autres, avec qui il n'aura plus rien à démêler.

Toutes les fois qu'on peut amortir des volontés sans dégrader les sujets, on rend à la société un service sans prix, en déchargeant le gouvernement du soin de surveiller ces hommes, de les employer et surtout de les payer. Jamais il n'y eut d'idée plus heureuse que celle de réunir des citoyens pacifiques qui travaillent, prient, étudient, écrivent, font l'aumône, cultivent la terre, et ne demandent rien à l'autorité.

Cette vérité est particulièrement sensible dans ce moment, où de tous côtés tous les hommes tombent en foule sur les bras du gouvernement, qui ne sait qu'en faire.

Une jeunesse impétueuse, innombrable, libre pour son malheur, avide de distinctions et de richesses, se précipite par essaims dans la carrière des emplois. Toutes les professions imaginables ont quatre ou cinq fois plus de candidats qu'il ne leur en faudrait. Vous ne trouverez pas un bureau en Europe où le nombre des employés n'ait triplé ou quadruplé depuis cin- quante ans. On dit que les affaires ont augmenté; mais ce sont les hommes qui créent les affaires, et trop d'hommes s'en mêlent. Tous à la fois s'élancent vers le pouvoir et les fonctions; ils forcent toutes les por- tes, et nécessitent la création de nouvelles places; il y a trop de liberté, trop de mouvement, trop de volontés LIVRE III, CHAPITRE III. 2/5 déchaînées dans le monde. A quoi servent les reli- gieux? ont dit tant d'imbéciles. Comment donc? Est-ce qu'on ne peut servir l'État sans être revêtu d'une charge? et n'est-ce rien encore que le bienfait d'enchaîner les passions et de neutraliser les vices? Si Robespierre, au lieu d'être avocat, eût été capucin, on eût dit aussi de lui en le voyant passer: Bon Dieu! à quoi sert cet homme? Cent et cent écrivains ont mis dans tout leur jour les nombreux ser\ices que l'état religieux rendait à la société; mais je crois utile de le faire envisager sous son côté le moins aperçu, et qui certes n'était pas le moins important, comme maître et directeur d'une foule de volontés, comme supplé- teur inappréciable du gouvernement, dont le plus grand intérêt est de modérer le mouvement intestin de l'État, et d'augmenter le nombre des hommes qui ne leur demandent rien.

Aujourd'hui, grâce au système d'indépendance uni- verselle et à Torgueil immense qui s'est emparé du toutes les classes, tout homme veut se battre, juger, écrire, administrer, gouverner. On se perd dans le tourbillon des affaires; on gémit sous le poids acca- blant des écritures: la moitié du monde est employée à gouverner l'autre sans pouvoir y réussir.

CHAPITRE III CHAPITRE III Institution du sacerJoce. — Célibat des prêtres.

Traditions antiques.

Il n'y a pas de dogme dans l'Église catholique, il n'y a pas même d'usage général appartenant à la brute discipline qui n'ait ses racines dans les dernières pro- 276 DQ PAPE.

fondeurs de la nature humaine, et par conséquent dans quelque opinion universelle plus ou moins altérée çà et là, mais commune cependant, dans son principe, à tous les peuples de tous les temps.

Le développement de cette proposition fournirait le sujet d'un ouvrage intéressant. Je ne m'écarterai pas sensiblement de mon sujet en donnant un seul exem- ple de cet accord merveilleux; je choisirai la confes- sion, uniquement pour me faire mieux comprendre.

Qu'y a-t-il de plus naturel à l'homme que ce mouve- ment d'un cœur qui se penche vers un autre pour y verser un secret (1)! Le malheureux déchiré par le remords ou par le chagrin a besoin d'un ami, d'un confident qui l'écoute, le console et quelquefois le dirige. L'estomac qui renferme un poison et qui entre de lui-même en convulsion pour le rejeter est l'image naturelle d'un cœur où le crime a versé ses poisons. Il souffre, il s'agite, il se contracte jusqu'à ce qu'il ait rencontré l'oreille de l'amitié ou du moins celle de la bienveillance.