SigPhi · Joseph de Maistre

Du Pape

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D'autres textes prêteraient à d'autres difficultés; mais je ne prétends pas jeter le moindre doute sur VinlailUbilité d'un concile général; je dis seulement que ce haut privilège, il ne le tient que de son chef, à qui les promesses ont été faites. Nous savons bien que les portes de Venler ne prévaudront pas contre l'Eglise; mais pourquoi? A cause de Pierre, sur qui elle est fondée. Otez ce fondement, comment serait- elle infaillible, puisqu'elle n'existe plus? Il faut être, si je ne me trompe, pour être quelque chose.

Ne l'oublions jamais: aucune promesse n'a été faite à l'Église séparée de son chef, et la raison seule le devinerait, puisque l'Église, comme tout autre corps moral, ne pouvant exister sans unité, les pro- messes ne peuvent avoir été faites qu'à l'unité, qui •disparaît inévitablement avec le Souverain Pontife.

CHAPITRE III Définition et autorité des Conciles.

Ainsi les conciles oecuméniques ne sont et ne peu- vent être que le parlement ou les états généraux du christianisme rassemblés par Vautorité et sous la pré- sidence du Souverain.

Partout où il y a un souverain, et dans le système catholique le souverain est incontestable, il ne peut y avoir d'assemblées nationales et légitimes sans lui. Dès qu'il a dit veto, l'assemblée est dissoute, ou sa force colégislatrice est suspendue; si elle s'obstine, il y a révolution.

Cette notion si simple, si incontestable, et qu'on n'ébranlera jamais, expose dans tout son jour l'im- mense ridicule de la question si débattue, si le Pape est au-dessus du concile, ou le concile au-dessus du LIVRE I, CHAPITRE III. 33 Pape. Car c'est demander en d'autres termes, si le Pape est au-dessus du Pape, ou le concile au-dessus du concile.

Je crois de tout mon cœur, avec Leibnitz, que Dieu a préservé iusquici les conciles véritablement œcu- méniques de toute erreur contraire à la doctrine salu- taire (1). Je crois de plus qu'il les préservera tou- jours; mais puisqu'il ne peut y avoir de concile œcu- ménique sans Pape, que signifie la question, s'il est au-dessus ou au-dessous du Pape?

Le roi d'Angleterre est-il au-dessus du parlement, ou le parlement au-dessus du roi? Ni l'un, ni l'autre; mais le roi et le parlement réunis forment la législa- ture ou la souveraineté; il n'y a pas d'Anglais qui n'aimât mieux voir son pays gouverné par un roi sans parlement, que par un parlement sans roi.

La demande est donc précisément ce qu'on ap- pelle en anglais un non-sens (2).

Au reste, quoique je ne pense nullement à contester réminente prérogative des conciles généraux, je n'en reconnais pas moins les inconvénients immenses de ces grandes assemblées, et l'abus qu'on en fît dans les premiers siècles de l'Ëglise. Les empereurs grecs, dont la race théologique est un des grands scandales de l'histoire, étaient toujours prêts à convoquer des conciles, et lorsqu'ils le voulaient absolument il fallait bien y consentir; car l'Église ne doit refuser à la sou- veraineté qui s'obstine rien de ce qui ne fait naître que des inconvénients. Souvent l'incrédulité moderne s'est plu à faire remarquer l'influence des princes sur les conciles, pour nous apprendre à mépriser ces assemblées, ou pour les séparer de l'autorité du Pape. On lui a répondu mille et mille fois sur l'une 1. Leibnitz, Nouv. essais sur l'Entend, humain, p. 461 et suiv.. Pensées, t. II, p. 45. — N. B. Le mot véritahlement est mis là pour écarter le concile de Trente dans sa fameuse correspondance avec Bossuet.

2. Ce n'est pas que je prétende assimiler en tout le gouvernement de TÉglise à celui de l'Angleterre, où les états généraux sont permanents. Je ne prends de la comparaison que ce qui sert à établir mon raisonnement.

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et, l'autre de ces fausses conséquences; mais, du reste, qu'elle dise ce qu'elle voudra sur ce sujet, rien n'est plus indifférent à l'Ëglise catholique, qui ne doit ni ne peut être gouvernée par des conciles. Les empe- reurs, dans les premiers siècles de l'Ëglise, n'avaient qu'à vouloir pour assembler un concile, et ils le vou- lurent trop souvent. Les évoques, de leur côté, s'accoutumaient à regarder ces assemblées comme un tribunal permanent, toujours ouvert au zèle et au doute; de là vient la mention fréquente qu'ils en font dans leurs écrits, et l'extrême importance qu'ils y attachèrent. Mais s'ils avaient vu d'autres temps, s'ils avaient réfléchi sur les dimensions du globe, et s'ils avaient prévu ce qui devait arriver un jour dans le monde, ils auraient bien senti qu'un tribunal acci- dentel, dépendant du caprice des princes et d'une réunion excessivement rare et difficile, ne pouvait avoir été choisi pour régir l'Église éternelle et uni- verselle. Lors donc que Bossuet demande avec ce ton de supériorité qu'on peut lui pardonner plus qu'à tout autre homme: Pourquoi tant de conciles, si la déci- sion des Papes su{lisait à V Eglise? le cardinal Orsi lui répond fort à propos: « Ne le demandez point à (( nous, ne le demandez point aux papes Damase, (( Célestin, Agathon, Adrien, Léon, qui ont fou- <( droyé toutes les hérésies, depuis Arius jusqu'à « Eutychès, avec le consentement de l'Ëglise, ou « d'une immense majorité, et qui n'ont jamais ima- « giné qu'il fût besoin de conciles oecuméniques pour (( les réprimer. Demandez-le aux empereurs grecs, « qui ont voulu absolument les conciles, qui les ont « convoqués, qui ont exigé l'assentiment des Papes, (( qui ont excité inutilement tout ce fracas dans Au Souverain Pontife seul appartient essentielle- ment le droit de convoquer les conciles généraux, ce 1. Jos. Aug. Orsi, De irreformabili rom. Pnntificis in definiendis fidei con~ troversiis Judicio, Romœ, ni"!, in-4o, t. 111, lib. II, cap. xx, p. 181, 384.

LIVRE I, CHAPITRE III. 35 qui n'exclut point l'influence modérée et légitime des souverains. Lui seul peut juger des circonsLances qui exigent ce remède extrême. Ceux qui ont prétendu attribuer ce pouvoir à l'autorité temporelle n'ont pas fait attention à l'étrange paralogisme qu'ils se per- mettaient. Ils supposent une monarchie universelle et de plus éternelle; ils remontent toujours sans réflexion à ces temps où toutes les mitres pouvaient être convoquées par un sceptre seul ou par deux. L'empereur seul, dit Fleury, pouvait convoquer les conciles universels, parce qu'il pouvait seul com- mander aux évêques de (aire des voyages extraordi- naires, dont le plus souventil faisait les [rais, et dont il indiquait le lieu...Les Papes se contentaient de demander ces assemblées..., et souvent sans les obtenir (1).

Eh bien î c'est une nouvelle preuve que l'Église ne peut être régie par les conciles généraux, Dieu n'ayant pu mettre les lois de son Église en contradic- tion avec celles de la nature, lui qui a fait la nature et l'Église.

La sou'\^craineté politique n'étant de sa nature ni universelle, ni indivisible, ni perpétuelle, si l'on refuse au Pape le droit de convoquer les conciles généraux, à qui donc l'accorderons-nous? Sa Majesté très chrétienne appellerait-elle les évêques d'Angle- terre, ou Sa Majesté britannique ceux de France? Voilà comment ces vains discoureurs ont abusé de l'histoire! Et les voilà encore bien convaincus de combattre la nature des choses, qui veut absolument, indépendamment même de toute idée théologique, qu'un concile œcuménique ne puisse être convoqué que par un pouvoir œcuménique.

Mais comment les hommes subordonnés à une puissance, puisqu'ils sont convoqués par elle, pour- raient-ils être, quoique séparés d'elle, au-dessus 1. Nouv. Opusc. do Fleury, p. 138.

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d'elle? L'énoncé seul de cette proposition en démon- tre l'absurdité.

On peut dire néanmoins, dans un sens très vrai, que le concile universel est au-dessus du Pape; car, comme il ne saurait y avoir de concile de ce genre sans Pape, si l'on veut dire que le Pape et l'épiscopat entier sont au-dessus du Pape, ou, en d'autres ter- mes, que le Pape seul ne peut revenir sur un dogme décidé par lui et par les évêques réunis en concile général, le Pape et le bon sens en demeureront d'accord.

Mais que les évêques séparés de lui et en contra- diction avec lui soient au-dessus de lui, c'est une pro- position à laquelle on fait tout l'honneur possible en la traitant seulement d'extravagante.

Et la première supposition même que je viens de faire, si on ne la restreint pas rigoureusement au dogme, ne contente plus la bonne foi, et laisse sub- sister une foule de difficultés.

Où est la souveraineté dans les longs intervalles qui séparent les conciles œcuméniques? Pourquoi le Pape ne pourrait-il pas abroger ou changer ce qu'il aurait fait en concile, s'il ne s'agit pas de dogmes, et si les circonstances l'exigent impérieusement? Si les besoins de l'Ëglise appelaient une de ces grandes mesures qui ne souffrent pas de délai, comme nous l'avons vu deux fois pendant la révolution fran- çaise (1), que faudrait-il faire? Les jugements du Pape ne pouvant être réformés que par le concile général, qui assemblera le concile? Si le Pape s'y refuse, qui le forcera? et, en attendant, comment l'Église sera-t-elle gouvernée, etc., etc.?

Tout nous ramène à la décision du bon sens, dictée par la plus évidente analogie, que la bulle du Pape, 1. D'abord, à r<5poque de l'Église constitutionnelle et du Serment civique, et, depuis, à celle du Concordat. Les respectables prélats qui crurent devoir résister au Pape, à cette dernière époque, pensèrent que la question était de savoir si le Pape s'était trompé, tandis qu'il s'agissait de savoir s'il fallait obéir quand même it se serait trompé; ce qui abrégeait fort la discussion.

LIVRE I, CHAPITRE III. 37 parlant seul de sa chaire, ne diffère des canons pro- noncés en concile général que comme, par exemple, l'ordonnance de la marine ou des eaux et (orêts diffé- rait, pour des Français, de celle de Blois ou d'Orléans.

Le Pape, pour dissoudre un concile comme con- cile, n'a donc qu'à sortir de la salle en disant: Je n'en suis plus; de ce moment ce n'est plus qu'une assem- blée, et un conciliabule s'il s'obstine. Jamais je n'ai compris les Français lorsqu'ils affirment que les décrets d'un concile général ont force de loi, indé- pendamment de l'acceptation ou de la confirmation du Souverain Pontife (1).

S'ils entendent dire que les décrets du concile, ayant été faits sous la présidence et avec l'approba- tion du Pape ou de ses légats, la bulle d'approbation ou de confirmation qui termine les actes n'est plus qu'une affaire de forme, on peut les entendre (cepen- dant encore comme des chicaneurs); s'ils veulent dire quelque chose de plus, ils ne sont pas suppor- tables.

Mais, dira-t-on peut-être d'après les disputeurs modernes, si le Pape devenait hérétique, furieux, destructeur des droits de l'Ëgfise, etc., quel sera le remède?

Je réponds, en premier lieu, que les hommes qui s'amusent à faire, de nos jours, ces sortes de suppo- sitions, quoique pendant dix-huit cent trente-six ans elles ne se soient jamais réalisées, sont bien ridicules ou bien coupables.

En second lieu, et dans toutes les suppositions imaginables, je demande à mon tour: Que ferait-on si le roi d'Angleterre était incommodé au point de ne pouvoir plus remplir ses fonctions? On ferait ce 1. Bergier, Dict. théol., art. Conciles, n» IV; mais, plus bas, au n" V, § 3, il met au rang des caractères de l'œcuménicit.'; la convocation faite par le Sou- verain Pontife ou son consentement. Je ne sais comment on peut accorder ces deux textes.

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qu'on a fait, ou peut-être autrement; mais s'ensui- vrait-il par hasard que le parlement ftit au-dessus du roi, ou qu'il ptit être convoqué par d'autres que le roi, etc., etc., etc.?

Plus on examinera la chose attentivement, et plus on se convaincra que, malgré les conciles, et en vertu même des conciles, sans la monarchie romaine, il n'y a plus d'Église.

Veul-on s'en convaincre par une hypothèse très simple? Il suffit de supposer qu'au xvi® siècle, l'Église orientale séparée, dont tous les dogmes étaient alors attaqués ainsi que les nôtres, se fût assemblée en con- cile œcuménique, à Constantinople, à Smyrne, etc., pour dire anathème aux nouvelles erreurs, pendant que nous étions assemblés à Trente pour le même objet; où aurait été l'Église? Otez le Pape, il n'y a plus moyen de répondre.

Et si les Indes, l'Afrique et l'Amérique, que je suppose également peuplées de chrétiens de la même espèce, avaient pris le même parti: la difficulté se complique, la confusion augmente, et l'Église dis- paraît.

Considérons, d'ailleurs, que le caractère œcumé- nique ne dérive point, pour les conciles, du nombre des évêques qui les composent; il suffit que tous soient convoqués, ensuite vient qui veut. Il y avait cent quatre-vingts évêques à Constantinople en 381; il y en avait mille à Rome en 1139, et quatre-vingt- quinze seulement dans la même ville en 1512, en y comprenant les cardinaux. Cependant tous ces con- ciles sont généraux, preuve évidente que le concile avait une autorité propre et indépendante, le nombre ne pourrait être indifférent, d'autant plus que, dans ce cas, l'acceptation de l'Église n'est plus nécessaire, et que le décret, une fois prononcé, est irrévocable. Nous avons vu le nombre des votants diminué jus- qu'à quatre-vingts; mais comme il n'y a ni canons ni coutumes qui fixent des limites à ce nombre, je LIVRE I, CHAPITRE IV. -39 suis bien le maître de diminuer jusqu'à cinquante, et même jusqu'à dix; et à quel homme à peu près rai- sonnable fera-t-on croire qu'un tel nombre d'évêques ait le droit de commander au Pape et à l'Église?

Ce n'est pas tout: si, dans un besoin pressant de l'Église, le même zèle qui anima jadis l'empereur Sigismond s'emparait à la fois de plusieurs princes, et que chacun d'eux rassemblât un concile, où se raient le concile (ecuménique et l'infaillibilité?

La politique va nous fournir de nouvelles ana- logies.

CHAPITRE IV Analogies tirées du pouvoir temporel.

Supposons que, dans un interrègne, le roi de France était absent ou douteux, les états généraux se fussent di\isés d'opinion et bientôt de fait, en sorte qu'il y eût eu, par exemple, des états généraux à Paris et d'autres à Lyon ou ailleurs, où serait la France? C'est la même question que la précédente, où serait VEglise? Et de part et d'autre il n'y a pas de réponse, jusqu'à ce que le Pape ou le roi vienne dire: Elle est ici.

Otez la reine d'un essaim, vous aurez des abeilles tant qu'il vous plaira, mais de ruche, jamais.

Pour échapper à la comparaison si pressante, si lumineuse, si décisive des assemblées nationales, les chicaneurs modernes ont objecté qu'il n'y a point de parité entre les conciles et les états généraux, parce que ceux-ci n'avaient que le droit de représentation. Quel sophisme! quelle mauvaise foi! Comment ne voit-on pas qu'il s'agit ici cFétats généraux, qu'on suppose tels qu'on en a besoin pour le raisonnement? Je n'entre donc point dans la question de savoir si de 40 DU PAPE.

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droit ils étaient colégislateurs; je les suppose tels, que manquerait-il à la comparaison? Les conciles œcuméniques ne sont-ils pas des états généraux ecclésiastiques, et les états généraux ne sont-ils pas des conciles œcuméniques civils? Xe sont-ils pas colégislateurs, par la supposition, jusqu'au moment où ils se séparent, sans l'être un instant après? Leur puissance, leur validité, leur existence morale et législatrice ne dépendent-elles pas du souverain qui les préside? Ne deviennent-ils pas séditieux, séparés, et par conséquent nuls du moment où ils agissent sans lui? Au moment où ils se séparent, la plénitude du pouvoir législatif ne se réunit-elle pas sur la tète du souverain? L'ordonnance de Blois, de Moulins, d'Orléans, fait-elle quelque tort à l'ordonnance de la marine, à celle des eaux et forêts, des substitu- tions, etc.?

S'il y a une différence entre les états et les conciles généraux, elle est toute à l'avantage des premiers; car il peut y avoir des états généraux au pied de la lettre, parce qu'ils ne se rapportent qu'à un seul empire, et que toutes les provinces y sont repré- sentées, au lieu qu'un concile général, au pied de la lettre, est rigoureusement impossible, vu la multi- tude des souverainetés et les dimensions du globe terrestre, dont la superficie est notoirement égale à quatre grands cercles de trois mille lieues de dia- mètre.

Que si quelqu'un s'avisait de remarquer que les états généraux n'étant pas permanents, ne pouvant être comoqués par un supérieur, ne pouvant opiner qu'avec lui, et cessant d'exister à la dernière session, il en résulte nécessairement, et sans autre considéra- tion, qu'ils ne sont pas colégislateurs dans toute la force du terme, je m'embarrasserais fort peu de ré- pondre à cette objection; car il n'en demeurerait pas moins sûr que les états généraux peuvent être infini- ment inutiles pendant qu'ils sont assemblés, et que.

LIVRE I, CUAPIRE IV. 41 durant ce temps, le souverain législateur n'agit qu'avec eux.

Je serais bien le maître, cependant, de parler des conciles aussi défavorablement qu'en a parlé saint Grégoire de Nazianze: Je n'ai lamais vu, disait ce grand et saint personnage, de concile rassemblé sans danger et sans inconvénient...Si le dois dire la vérité, l'évite, autant que je puis, les assemblées des prêtres et d'évêques; je n'en ai jamais vu finir une d'une manière heureuse et agréable, et qui n'ait servi plutôt à augmenter les maux qu'à les {aire dispa- raître (1).

Mais je ne veux point pousser les choses trop loin, d'autant que le saint homme même que je viens de citer s'est expliqué, si je ne me trompe. Les conciles peuvent être utiles; ils seraient même de droit na- turel quand ils ne seraient pas de droit ecclésiastique, n'y ayant rien de si naturel, en théorie surtout, que toute association humaine se rassemble comme elle peut se rassembler, c'est-à-dire par ses représentants présidés par un chef, pour faire des lois et veiller aux intérêts de la communauté. Je ne conteste nulle- ment sur ce point; je dis seulement que le corps représentatif intermittent, s'il est surtout accidentel et non périodique, est, par la nature même des cho- ses, partout et toujours inhabile à gouverner, et que, pendant ses sessions même, il n'a d'existence et de légitimité que par son chef.

Transportons en Angleterre la scission politique que j'ai supposée tout à l'heure en France. Divisons le parlement; où sera le véritable? Avec le roi. Que si la personne du roi était douteuse, il n'y aurait plus de parlement, mais seulement des assemblées qui chercheraient le roi; et, si elles ne pouvaient s'accor- dci',il y aurait guerre et anarchie. Faisons une suppo- sition plus heureuse et n'admettons qu'une assem- 1. Greg. Naz. Epist. LV ad Procop. Ce texte est vulgaire.

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blée; jamais elle ne sera parlement jusqu'à ce qu'elle ait trouvé le roi; mais elle exercera licitement tous les pouvoirs nécessaires pour arriver à ce grand but, car ses pouvoirs sont nécessaires, et par conséquent de droit naturel. A toutes les époques d'anarchie, un certain nombre d'hommes s'empareront toujours du pouvoir pour arriver à un ordre quelconque: et si celte assemblée, en retenant le nom et les formes antiques, avait de plus l'assentiment de la nation, manifesté au moins par le silence, elle jouirait de toute la légitimité que ces circonstances malheu- reuses comportent.

Que si la monarchie, au lieu d'être héréditaire, était élective, et qu'il se trouvât plusieurs compéti- teurs élus par différents partis, l'assemblée devrait ou désigner le véritable, si elle trouvait en faveur de l'un d'eux des raisons évidentes de préférence, ou les déposer tous pour en élire un nouveau, si elle n'aper- cevait aucune de ces raisons décisives.

j\Iais c'est à quoi se bornerait sa puissance. Si elle se permettait de faire d'autres lois, le roi, d'abord après son accession, aurait droit de les rejeter; car les mots d'anarchie et de lois s'excluent réciproque- ment, et tout ce qui a été fait dans le premier état ne peut avoir qu'une valeur momentanée et de pure cir- constance.

Que si le roi trouvait que plusieurs choses auraient été faites parlementairement, c'est-à-dire suivant les véritables principes de la constitution, il pourrait donner la sanction royale à ces différentes positions, qui deviendraient des lois obligatoires, même pour le roi, qui se trouve, en cela surtout, image de Dieu sur la terre; car, suivant la belle pensée de Sénèque, Dieu obéit à des lois, mais c'est lui qui les a laites.

Et c'est dans ce sens que la loi pourrait être dite mi-dessus du roi, comme le concile est au-dessus du Pape, c'est-à-dire que ni le roi ni le Souverain Pon- tife ne peuvent revenir contre ce qui a été fait parle LIVRE I, CnAPITRE IV. 48 meniaircment et conciliairement, c'est-à-dire par eux- mêmes en parlement et en concile, ce qui, loin d'affai- blir l'idée de la monarchie, la complète, au contraire, et la porte à son plus haut degré de perfection, en excluant toute idée accessoire d'arbitraire ou de ver- satilité.

M. Hum.e a fait sur le concile de Trente une ré- flexion brutale, qui mérite cependant d'être prise en considération: C'est le seul concile général, dit-il, qu'on ait tenu dans un siècle vériîablement éclairé et observateur; mais on ne doit pas s'cdtendre à en voir un. autre, iusquà ce que Vextinction du savoir et Vem- pire de Vignorance préparent de nouveau le genre luimcdn à ces grcmdes impostures (1).

Si Ton ôte de ce morceau l'insulte et le ton de scur- rilité (2) qui n'abandonne jamais l'erreur (3), il reste quelque chose de vrai: plus le monde sera éclairé, moins on pensera à un concile général. Il y en a eu vingt et un dans toute la durée du christianisme, ce qui assignerait à peu près un concile oecuménique à chaque époque de quatre-vingt-six ans; mais l'on voit que, depuis deux siècles et demi, la religion s'en est fort bien passée, et je ne crois pas que personne y pense, malgré les besoins extraordinaires de l'Église i.lt?.<? the onlij gênerai council {of Trente), which has been held in an âge trvly learncd and inquisitive...No une e.rpect lo see another gênerai council, tiU the decay of lea>-ning and the progre;<s of ignorance shall again fit man- kind for thèse great impostures. (Hume's Elisabeth, 1653, ch. xxxix, note K.)

2. C'est-à-dire basse plaisanterie.

3. C'est une observation que je recommande àTatlention de tous Ips penseurs. La vérit*^, en combattant l'erreur, ne se fâche jamais. Dans la masse énorme <ies livres de nos controversistes, il faut regarder avec un microscope pour découvrir une vivacité échappée à la faiblesse humaine. Des hommes tels que Bellarmin, Bo^suet, etc., ont pu combattre toute leur vie, sans se permettre, je ne dis pas une insulte, mais la pUis légère personnalité. Les docteurs protes- tants |)artas:ent ce privilège et méritent la même louange toutes les fois qu'ils tomballcnt rincrédulité; car, dans ce cas, c'est le chrétien qui combat le déiste, le matériali.^te, l'athée, et, par conséquent, c'est encore la vérité qui comiiat l'erreur; mais s'ils se tournent contre l'Église romaine, dans l'instant iiième ils l'insullent; car l'erreur n'est jamais de sang-froid en combattant la v'rilé. Ce double cnractère est également visible et décisif. Il y a peu de démons- trations aussi bien senties par la conscience.

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auxquels le Pape pourvoira beaucoup mieux qu'un concile général, pourvu que l'on sache se servir de sa puissance.

Le monde est devenu trop grand pour les conciles généraux qui ne semblent faits que pour la jeunesse du christianisme.

CHAPITRE V Digression sur ce qu'oD appelle la jeunesse des nations.

Mais ce mot de ieunesse m'avertit d'observer que cette expression et quelques autres du même genre se rapportent à la durée totale d'un corps ou d'un individu. Si je me représente, par exemple, la répu- blique romaine, qui dura cinq cents ans, je sais ce que veulent dire ces expressions: La ieunesse ou les premières années de la république romaine; et s'il s'agit d'un homme qui doit vivre à peu près quatre- vingts ans, je me réglerai encore sur cette durée totale; et je sais que si l'homme vivait mille ans, il serait jeune à deux cents. Ou'est-ce donc que la jeu- nesse d'une religion qui doit durer autant que le monde? On parle beaucoup des premiers siècles du christianisme: en vérité, je ne voudrais pas assurer qu'ils sont passés.

Quoi qu'il en soit, il n'y a pas de plus faux raison- nement que celui qui veut nous ramener à ce qu'on appelle les premiers siècles, sans savoir ce qu'on dit.

Il serait mieux d'ajouter, peut-être, que dans un sens l'Ëglise n'a point d'âge. La religion chrétienne est la seule institution qui n'admette point de déca- dence, parce que c'est la seule divine. Pour l'exté- rieur, pour les pratiques, pour les cérémonies, elle laisse quelque chose aux variations humaines. Mais l'essence est toujours la même, et anni ejus non delicient. Ainsi, elle se laissera obscurcir par la barbarie du moyen âge, parce qu'elle ne veut point déranger les lois du genre humain; mais elle produit cepen- dant à cette époque une foule d'hommes supérieurs^ et qui ne tiendront que d'elle leur supériorité. Elle se relève ensuite avec l'homme, l'accompagne et le per- fectionne dans toutes les situations; différente en cela, et d'une manière frappante, de toutes les insti- tutions et de tous les empires humains, qui ont une enfance, une virilité, une vieillesse et une fin.

Sans pousser plus loin ces observations, ne par- lons pas tant des premiers siècles ni des conciles œcuméniques, depuis que le monde est devenu si grand; ne parlons pas surtout des premiers siècles, comme si le temps avait prise sur l'Église. Les plaies qu'elle reçoit ne viennent que de nos vices: les siècles, en glissant sur elle, ne peuvent que la perfec- tionner.

Je ne terminerai point ce chapitre sans protester de nouveau expressément de ma parfaite orthodoxie au sujet des conciles généraux. Il peut se faire sans doute que certaines circonstances les rendent néces- saires, et je ne voudrais point nier, par exemple, que le concile de Trente n'ait exécuté des choses qui ne pouvaient l'être que par lui; mais jamais le Souve- rain Pontife ne se montrera plus infaillible que sur la question de savoir si le concile est indispensable, et jamais la puissance temporelle ne pourra mieux faire que de s'en rapporter à lui sur ce point.

Le& Français ignorent peut-être que tout ce qu'on peut dire de plus raisonnable sur le Pape et sur les conciles a été dit par deux théologiens français, en deux textes de quelques lignes, pleins de bon sens et de finesse; textes bien connus et appréciés en Italie par les plus sages défenseurs de la monarchie légi- iinie. Ecoutons d'abord le grand athlète du xvi® siècle, le fameux a ainqucur de Mornay: « L'infaillibilité que l'on présuppose être au pape 3.

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« Clément, comme au tribunal sou\erain de l'Ëglise, « n'est pas pour dire qu'il soit assisté de l'esprit de « Dieu, pour avoir sa lumière nécessaire à décider « toutes les questions; mais son infaillibilité consiste « en ce que toutes les questions auxquelles il se sent « assisté d'assez de lumière pour les juger, il les <( juge; et les autres, auxquelles il ne se sent pas <( assez assisté de lumières pour les juger, il les « remet au concile (1). » C'est positivement la théorie des états généraux, à laquelle tout bon esprit se trouvera constamment ramené par la force de la vérité.

Les questions ordinaires dans lesquelles le roi se ^enl assisté d'assez de lumières, il les décide lui- même; et les autres, auxquelles il ne se sent pas assez assisté, il les remet aux états généraux présidés par lui. Mais toujours il est souverain.

L'autre théologien français, c'est Thomassin, qui s'exprime ainsi dans une de ses savantes disserta- tions: (( Ne nous battons plus pour savoir si le concile « œcuménique est au-dessus ou au-dessous du Pape. <( Contentons-nous de savoir que le Pape, ati milieu « du concile, est au-dessus de lui-même, et que le •(( concile décapité de son chel est au-dessous de lui- Je ne sais si jamais on n'a mieux dit. Thomassin surtout, gêné par la déclaration de 1682, s'en est tiré habilement, et nous a fait suffisamment connaître ce qu'il pensait des conciles décapités; et les deux textes réunis se joignent à tant d'autres pour nous faire connaître la doctrine universelle et invariable du 1. Pcr7-oniana, article Infaillibilité.

2. A'e digladiemur major sydono Pontifex, vpI Pontifice sydonus œcume- nica sil, sed agnoscamus succenturiatum synodo Pontificem se ipso mojorem esse; truncatam Pontificb synodum se ipsa esse minorem. (Thomassin, In Dissert, de Conc. Chalced., no XIV. — Orsi, De Rom. Pont. Auctor. lib. I, «ap. XV, art. 3, p. 100; et lib. II, cap. xx, p. 184. Romœ, 1772, ia-4\ LIVRE I, CHAPITRE Vf. 47 clergé de France, si souvent invoquée par les apô- tres des quatre articles.

CHAPITRE VI Suprématie du Souverain Pontife reconnue dans tous le? temps. Témoignages catholiques des Églises d'Occident et d'Orient.

Piien dans toute l'histoire ecclésiastique n'est aussi invinciblement démontré, pour la conscience surtout qui ne dispute jamais, que la suprématie monar- chique du Souverain Pontife. Elle n'a point été sans doute, dans son origine, ce qu'elle fut quelques siècles après; mais c'est en cela précisément qu'elle so montre divine; car tout ce qui existe légitimement et pour des siècles existe d'abord en germe et se déve- loppe successivement (1).

Bossuet a très heureusement exprimé ce germe d'unité, et tous les privilèges de la chaire de Saint- Pierre, déjà visibles dans la personne de son premier possesseur: