Les exemplaires qui n'auront pas ma signa- ture, seront réputés contrefaits.
Lyon, Imprimcricilc J. 13. IVInguiul.
w DEPARTEMENTAL DE SilNT-PÉTERSBOme ou ENTRETIENS SUR LE GOUVERNEMENT TEMPOREL DE LA PROVIDENCE SUIVIES D'L'M TRAITÉ SUR LES SACRIFICES SEPTIEME ÉDITION.
TOME II.
J. B. PELAGAUD, IMPRIMEUR LIBRAIRE LYON, GRANDE RUE MERCIÈRE, PARIS, RUE DES SAINTS-PÈRES, v f TABLE ANALYTIQUE DES SOIRÉES DE SAIMHPÉTERSBOIJRG.
TOME SECOND.
SEPTIÈME ENTRETIEN.
La guerre est mystérieuse; on ne peut l'expliquer humainement. 2 Parallèle du soldat et du Bourreau. 4 Eloge du militaire: il est facilement religieux. 4 8 Au milieu du sang qu'il verse il est humain. 22 Pourquoi Dieu est appelé le Dieu des armées? 27 Comment s'accomplit sans cesse la destruction violente des êtres vivants. 28 La guerre est divine; c'est une loi du monde. 33 Ce que c'est qu'une bataille perdue. — La Peur. 39 Le Te Deum. 48 La prière de chaque nation indique l'état moral de cette nation. 30 Anciennemeut on ne priait pas Dieu comme père; on ne savait pas lui exprimer le repentir. 32 Beautés des Psaumes. — David et Pindare comparés. bi La nuit, nous valons moins que le jour. — Des longues veillées. 72 Le Christianisme a sanctifié la nuit par la prière. 76 Le sommeil est un des grands mystères de l'homme. 78 Des songes. Dieu visite les cœurs purs pendant la nuit. 70 HUITIÈME ENTRETIEN.
Résumé des Entretiens précédents. 96 Malheur de l'homme qui n'aurait jamais été malheureux ni souffrant. — Dtilité et gloire des souffrances. -100 Du Purgatoire; la raison le comprend. -102 Les novateurs du seizième siècle n'ont disputé que sur le mot. io7 L'idée seule de Dieu prouve son existence. -HO L'intelligence se prouve à l'intelligence par le nombre. 44 4 Du nombre dans les arts, les sciences, la parole. -H 3 Comment le nombre, la symétrie, l'ordre du monde prouvent Dieu. 443 Ce qu'on appelle le désordre du monde physique en prouve l'or- dre et l'ordonnateur. 423 Ce qu'on appelle le désordre du monde moral ou l'injustice de Dieu, prouve un Dieu juste. 426 Des tavanls. Ce n'est pas à eux de conduire les hommes. 4SI NEUVIÈME ENTRETIEN.
Croyance constante à la réversibilité des douleurs de l'innocence au profit des coupables. 4-13 [T TABLE ANALYTIQUE.
Celle croyance h la vertu du sacrifice ue peut venir que de Dieu qui annonçait ainsi de loin le grand sacrifice de la Rédemption. -J-iO Nécessité du sens religieux pour comprendre les clioscs divines. 4 53 Admirable provideucc de Dieu daus les souffrances du juste. 455 Beautés de Sénèquc. 1! a dû entendre saint Paul. -160 Efffet que le Christianisme a du produire sur les bons esprits do celte époque. 4 65 Discours de saint Paul à Agrippa. -164 Séneque parle d'aimer Dieu; langage inconnu au paganisme. 466 Supériorité intellectuelle du Judaïsme; son influence probable sur Sénèque. 470 La raison qui Teut se passer de la révélation est un enfant qui bat su nourrice. 478 DIXIÈME ENTRETIEN.
Toujours et partout on a cru à l'hérédité de la gloire et de l'in- famie. 490 Parce que le mal venant d'une certaine division inexplicable, l'univers tend vers une certaine unité aussi inconcevable. 4 91 A ses yeux, toute famille est une et solidaire. 494 Cette unité brille surtout dans les familles souveraines. 495 Cette division et cette unité se trouvent encore dans la parole: Babel, division des langues; La Pentecôte, réunion des langues. -198 Mots et usages par lesquels l'homme exprime cette tendance à t'unilé. 499 Dieu estle lien des esprits: Nos âmes tendent h s?y réunir. 200 Là nous ne serons plus qu'un, sans perdre notre personnalité. 202 La dégradation de l'homme prouve l'unité humaine. 205 La table a toujours été V entremet le use de l'amitié, de fanion.
Ce monde est un système de choses invisibles manifestées visible- ment. 210 Toutes les sciences commencent par un mystère. 21 1 Utilité de la bonne métaphysique. Tous les inventeurs ont été des hommes religieux, et même exaltés. 215 La religion est la mère de la science. L'Europe est la reine de la science, parce qu'elle a commencé par la Théologie. 219 Mais la religion recommande avant tout la simplicité et l'obéissance, ce que nous devons ignorer étant plus important pour nous que ce que nous devons savoir. 222 Plus l'intelligence connaît, et plus elle peut être coupable. — L'ido- lâtrie vient de l'abus de la science. 223 Celui qui croit simplement est sur d'èlre dans la vérité. 227 Comment la trop grande curiosité peut mener a la superstition.
Qu'est-ce que la superstition? Y en a-l-il une de bonne? 231 Questions sur les lois de la pesanteur, par rapport aux oiseaux et par rapport à l'homme. Ravissements de quelques Saints. 238 Des Indulgences. Combien ce dogme est naturel cl universellement pratiqué. 247 La Rédemption, adorée par les protestants, n'est qu'une grande indulgence. 2:>0 TABLE ANALYTIQUE. III Le dogme des Indulgences tend à purifier l'homme, parles efforts qu'il exige. 252 ONZIÈME ENTRETIEN.
Faut-il entendre tout, dans l'Ecriture sainte, au pied de la lettre, ou bien peut-on creuser les abîmes où Dieu cacbe de hauts mystères? 208 Ne touchons-nous pas à quelque événement immense, indiqué dans les saints Livres? Attente générale a cet égard. — Le l'ollion de Virgile. 270 On a toujours cru a l'esprit prophétique dans l'homme. — Les Oracles. 272 L'Avenir. — L'homme est, par nature, étranger au temps. 273 Comment le prophète sort du temps. 274 Tous les grands événements ont été prédits de quelque manière. 276 La science tend a redevenir religieuse. — La matière est mue par l'intelligence, comme le corps humain. 278 Le Paganisme n'est qu'un système de vérités cortompues: il suffit de les nettoyer. 280 Baisons de prévoir une nouvelle et troisième révélation. 281 Tableau de l'affaiblissement de la Foi. 282 Le protestantisme finit par le socinianisme. C'est le mahométisme européen. 286 La société biblique travaille, sans s'en douter, à établir l'unité re- ligieuse. 2S8 Du sacerdoce chrétien. Doit-il faire des miracles pour remplir sa mission? 297 Le prêtre et le chevalier français sont parents. Héroïsme du clergé français. 500 Ce n'est pas la lecture, c'est l'enseignement de l'Ecriture sainte qui est utile. 502 ECLAIRCISSEMENTS SUR LES SACRIFICES. CHAPITRE I.
DES SACRIFICES EN GÉNÉRAL.
L'homme s'est toujours cru dégradé et coupable envers les dieux. 522 La racine de cette dégradation résidait dans le principe sensible, dans ta vie, ou l'âme distinguée de l'esprit. 523 «V TABLE ANALYTIQUE.
C'est sur l'âme ainsi entendue que tombait la malédiction primitive, avouée par l'univers. 531 L'âme ou la vie, c'est le sang. Vitalité du sang. 336 Ou a toujours cru qu'il y a dans l'effusion du sang une vertu ex- piatoire. 339 Et qu'un; vie pouvait être offerte pour une autre plus précieuse. 340 CHAPITRE IL DES SACRIFICES HUMAINS.
Comment le dogme de la substitution enfanta les sacrifices humains. 345 Les premières victimes humaines durent être des coupables et des ennemis. 347 Quelques aperçus sur les mots coupable, sacré, lié, dévoué, délié, absous; — et sur les mots étranger ( hospes ), ennemi [ hostis), victime (bostia). 348 On verrait le sang humain pour les morts aussi; Purgatoire. 553 Sacrifices des veuves indiennes; d'où ont-ils pu venir? 357 Dureté de la loi antique envers les femmes. 562 Ce qu'elles doivent au Christianisme. 365 Il n'y a pas de religion entièrement fausse; l'erreur religieuse vaut encore mieux que l'impiété absolue. 368 De quelle manière la philosophie moderne a considéré les sacrifices humains. 570 Elle n'a pu expliquer la croyance universelle à la vertu du sang répandu. 373 CHAPITRE III.
THÉORIE CHRÉTIENNE DES SACRIFICES.
Le paganisme ne s'est trompé complètement dans aucan de ses dog- Il n'a donc pu se tromper sur une idée aussi universelle que celle des sacrifices, de la rédemption par le sang. 588 Croyance constante à la vertu du sacrifice volontaire de l'innocence. 589 Sacrifice volontaire de Louis XVI, utile a la nation. 590 Durée des familles qui ont perdu le plus d'individus à la guerre. 594 Vertu du sang répandu au Calvaire. Il a purifié le ciel et la terre. 593 La pluralité des mondes n'ébranle point le dogme de la rédemption. 599 Les anciens, en communiant au corps et au sang des victimes, pro- phétisaient ainsi le sacrifice et la communion chrétienne. 402 Merveilles de cette communion. 404 LES SOIRÉES DE SAINT-PÉTERSBOURG, (Du €nttett*ns SUR LE GOUVERNEMENT TEMPOREL DE LA PROVIDENCE., SEPTIÈME ENTRETIEN.
LE CHEVALIER.
Pour cette fois, monsieur le sénateur, j'espère que vous dégagerez votre parole, et que vous nous lirez quelque chose sur la guerre.
LE SÉNATEUR.
Je suis tout prêt: car c'est un sujet que j'ai beaucoup médité. Depuis que je pense, je pense à la guerre, ce terrible sujet s'em- pare de toute mon attention, et jamais je ne l'ai assez approfondi.
Le premier mal que je vous en dirai vous 2 LES SOIRÉES étonnera sans doute; mais pour moi c'est une vérité incontestable: « L'homme étant donné avec sa raison, ses sentiments et ses affections, il rty a pas moyen d'expliquer comment la guerre est possible humaine- ment. *> C'est mon avis très réfléchi. La Bruyère décrit quelque part cette grande extravagance humaine avec l'énergie que vous lui connaissez. 11 y a bien des années que j'ai lu ce morceau; cependant je me le rappelle parfaitement: il insiste beaucoup sur la folie de la guerre; mais plus elle est folle, moins elle est explicable.
LE CIIEVAL1ER.
Il me semble cependant qu'on pourrait dire, avant d'aller plus loin: que les rois vous commandent et qu'il faut marcher.
LE SÉNATEUR.
Oh! pas du tout, mon cher chevalier, je vous en assure. Toutes les fois qu'un homme, qui n'est pas absolument un sot, vous pré- sente une question comme très problématique après y avoir suffisamment songé, défiez- vous de ces solutions subites qui s'offrent à l'esprit de celui qui s'en est ou légèrement, ou point du tout occupé; ce sont ordinaire- ment de simples aperçus sans consistance, qui n'expliquent rien et ne tiennent pas devant la réflexion. Les souverains ne com- mandent efficacement et d'une manière dura- ble que dans le cercle des choses avouées par l'opinion; et ce cercle, ce n'est pas eux qui le tracent. Il y a dans tous les pays des choses bien moins révoltantes que la guerre, et qu'un souverain ne se permettrait jamais d'ordonner. Souvenez-vous d'une plaisanterie que vous me ïiles un jour sur une nation qui a une académie des sciences, un observatoire astronomique et un calendrier faux. Vous m'ajoutiez, en prenant votre sérieux, ce que vous aviez entendu dire à un homme d'état de ce pays: Qu'il ne serait pas sûr du tout de vouloir innover sur ce point; et que sous le dernier gouvernement, si distingué par ses idées libérales (comme on dit aujour- d'hui ), on n'avait jamais osé entreprendre ce changement. Vous me demandâtes même ce que j'en pensais. Quoi qu'il en soit, vous voyez qu'il y a des sujets bien moins essen- tiels que la guerre, sur lesquels l'autorité sent qu'elle ne doit point se compromettre; et prenez garde, je vous prie, qu'il ne s'agit 1.
à LES SOIRÉES 1.
à LES SOIRÉES pas d'expliquer la possibilité, mais la facilité de la guerre. Pour couper des barbes, pour raccourcir des habits, Pierre Ier eut besoin de toute la force de son invincible caractère:, pour amener d'innombrables légions sur le champ de bataille, même à l'époque où il était battu pour apprendre à battre, il n'eut besoin, comme tous les autres souverains, que de parler. Il y a cependant dans l'homme, malgré son immense dégradation, un élé- ment d'amour qui le porte vers ses semblables:. fa compassion lui est aussi naturelle que la respiration. Par quelle magie inconcevable est-il toujours prêt, au premier coup de tam- bour, à se dépouiller de ce caractère sacré pour s'en aller sans résistance, souvent même avec une certaine allégresse, qui a aussi son caractère particulier, mettre en pièces, sur le champ de bataille, son frère qui ne l'a jamais offensé, et qui s'avance de son côté pour lui faire subir le même sort, s'il le peut? Je concevrais encore une guerre nationale: mais combien y a-t-il de guerres de ce genre? une en mille ans, peut-être: pour les autres, surtout entre nations civilisées, qui raisonnent et qui savent ce qu'elles font, je déclare ny rien comprendre. On pourra dire: La gloire explique tout; mais, d'abord, la gloire n'est que pour les chefs; en second lieu, c'est reculer la difficulté: car je demande préci- sément d'où vient cette gloire extraordinaire attachée à la guerre. J'ai souvent eu une vi- sion dont je veux vous faire part. J'imagine qu'une intelligence, étrangère à notre globe, y vient pour quelque raison suffisante et s'en- tretient avec quelqu'un de nous sur l'ordre qui règne dans ce monde. Parmi les choses curieuses qu'on lui raconte, on lui dit que la corruption et les vices dont on l'a parfai- tement instruite, exigent que l'homme, dans de certaines circonstances, meure par la main de l'homme j que ce droit de tuer sans crime n'est confié, parmi nous, qu'au bourreau et au soldat. « L'un, ajoutera-t-on, donne la mort « aux coupables, convaincus et condamnés; « et ses exécutions sont heureusement si « rares, qu'un de ces ministres de mort suffit ce dans une province. Quant aux soldats, il ce n'y en a jamais assez: car ils doivent tuer ce sans mesure, et toujours d'honnêtes gens, ce De ces deux tueurs de profession, le soldat » et l'exécuteur, l'un est fort honoré, et l'a « toujours été parmi toutes les nations qui k qui ont habité j -qu'à présent ce globe O LES SOIRÉES O LES SOIRÉES « où vous êtes arrivé; l'autre, au contraire, « est tout aussi généralement déclaré infâme; ce devinez, je vous prie, sur qui tombe l'a* « nathème? » Certainement le génie voyageur ne balan- cerait pas un instant; il ferait du bourreau tous les éloges que vous n'avez pu lui refuser l'autre jour, monsieur le comte, malgré tous nos préjugés, lorsque vous nous parliez de ce gentilhomme, comme disait Voltaire, ce C'est un être sublime, nous dirait-il; c'est « la pierre angulaire de la société • puisque « le crime est venu habiter votre terre, et ce qu'il ne peut être arreté que par le chàti- cc ment, ôtez du monde l'exécuteur, et tout ce ordre disparait avec lui. Qu'elle grandeur « d'âme, d'ailleurs! quel noble désintéres- cc sèment ne doit- on pas nécessairement ce supposer dans l'homme qui se dévoue à « des fonctions si respectables sans doute, et mais si pénibles et si contraires à votre ce nature! car je m'aperçois, depuis que je ce suis parmi vous, que, lorsque vous êtes ce de sang froid, il vous en coûte pour tuer ce une poule. Je suis donc persuadé que ce l'opinion l'environne de tout l'honneur dont ce il a besoin, ei qui lui est dû à si juslo « titre. Quant au soldat, c'est, atout pren- « dre, un ministre de cruautés et d in jus- ce tices. Combien y a-t-il de guerres évidem- « ment justes? Combien n'y en a-t-il pas « d'évidemment injustes! Combien d'injus- ct tices particulières, d'horreurs et d'atrocités ce inutiles! J'imagine donc que l'opinion a « très justement versé parmi vous autant de ce honte sur la tête du soldat, qu'elle a jeté ce de gloire sur celle de l'exécuteur impassible ce des arrêts de la justice souveraine. » Vous savez ce qui en est, messieurs, et combien le génie se serait trompé! Le mili- taire et le bourreau occupent en effet les deux extrémités de l'échelle sociale; mais c'est dans le sens inverse de cette belle théorie. Il n'y a rien de si noble que le premier, rien de si abject que le second: car je ne ferai point un jeu de mots en disant que leurs fonctions ne se rapprochent qu'en s'éloignant; elles se touchent comme le premier degré dans le cercle touche le 360°, précisément parce qu'il n'y en a pas de plus éloigné (1).
(1) Il me semble, sans pouvoir l'assurer, que celte comparaison heureuse appartient au marquis de Mirabeau, qui l'emploie quelque* pari dans Tjfmî des hommes.
b £ES SOIRÉES Le militaire est si noble, qu'il ennoblit même ce qu'il y a de plus ignoble dans l'opinion générale, puisqu'il peut exercer les fonctions de l'exécuteur sans s'avilir, pourvu cependant quil n'exécute que ses pareils, et que, ^our leur donner la mort, il ne se serve que de ses armes.
LE CHEVALIER.
Ah! que vous dites là une chose impor- tante, mon cher ami! Dans tout pays où, par quelque considération que l'on puisse imaginer, on s'aviserait de faire exécuter par le soldat des coupables qui n'appartiendraient pas à cet état, en un clin d'œil, et sans savoir pourquoi, on verrait s'éteindre tous ces rayons qui environnent la tête du mili- taire: on le craindrait, sans doute; car tout homme qui a, pour contenance ordinaire, un bon fusil muni d'une bonne platine, mérite grande attention: mais ce charme indéfinissa- ble de l'honneur aurait disparu sans retour. L'officier ne serait plus rien comme officier: s'il avait de la naissance et des vertus, il pour- rait être considéré, malgré son grade, au Heu de l'être par son grade; il l'ennoblirait, au lieu d'en être ennobli; et, si ce grade donnait de grands revenus, il aurait le prix de la richesse, jamais celui de la noblesse; mais vous avez dit, monsieur le sénateur: c< Pourvu ce cependant que le soldat n'exécute que ses ce compagnons, et que, pour les faire mourir, ce il n'emploie que les armes de son état. » Il faudrait ajouter; et pourvu qrfil s'agisse dun crime militaire: dès qu'il est question d'un crime vilain, c'est l'affaire du bourreau.
LE COMTE.
En effet, c'est l'usage. Les tribunaux ordi- naires ayant la connaissance des crimes civils, on leur remet les soldats coupables de ces sortes de crimes. Cependant, s'il plaisait au souverain d'en ordonner autrement, je suis fort éloigné de regarder comme certain que la caractère du soldat en serait blessé; mais nous sommes tous les trois bien d'accord sur les deux autres conditions; et nous ne doutons pas que ce caractère ne fût irrémis- siblement flétri si l'on forçait le soldat à fusiller le simple citoyen, ou à faire mou- rir son camarade par le feu ou par la corde. Pour maintenir l'honneur et la discipline d'un corps, d'une association quelconque, les récompenses privilégiées ont moins de 10 LES SOIRÉES 10 LES SOIRÉES force que les châtiments privilégiés: les Romains, le peuple de l'antiquité à la fois le plus sensé et le plus guerrier, avaient conçu une singulière idée au sujet des châti- ments militaires de simple correction. Croyant qu'il ne pouvait y avoir de discipline sans bâton, et ne voulant cependant avilir ni celui qui frappait, ni celui qui était frappé, ils avaient imaginé de consacrer, en quel- que manière, la bastonnade militaire: pour cela ils choisirent un bois, le plus inutile de tous aux usages de la vie, la vigne, et ils le destinèrent uniquement à châtier le soldat. La vigne, dans la main du centurion, était le signe de son autorité et l'instrument des punitions corporelles non capitales. La bastonnade, en général, était, chez les Ro- mains, une peine avouée par la loi (1 ); mais nul homme non militaire ne pouvait être frappé avec la vigne, et nul autre bois que celui de la vigne ne pouvait servir pour frapper un militaire. Je ne sais comment (1) Elle lui donnait même un nom assez doux, puisqu'elle l'appelai, simplement l'avertissement du bâton; tandis qu'elle nommait châtiment la peine du fouet, qui avait quelque chose de déshonorant. Fustium admonitio), Jlagcllorvm castigatio. (Callistratus, in lege va, Digort de Pœnîs.)
de Pœnîs.)
quelque idée semblable ne s'est présentée à l'esprit d'aucun souverain moderne. Si j'é- tais consulté sur ce point, ma pensée ne ramènerait pas la vigne; car les imitations serviles ne valent rien: je proposerais le laurier.
LE CHEVALIER.
Votre idée m'enchante, et d'autant plus que je la crois très susceptible d'être mise à exécution. Je présenterais bien volontiers, je vous l'assure, à S. M. I. le plan d'une vaste serre qui serait établie dans la capi- tale, et destinée exclusivement à produire le laurier nécessaire pour fournir des baguettes de discipline à tous les bas officiers de l'armée russe. Cette serre serait sous l'inspection d'un officier général, chevalier de Saint- Georges, au moins de la seconde class e, qui porterait le litre de haut Inspecteur de la serre aux lauriers: les plantes ne pourraient être soi- gnées, coupées et travaillées que par de vieux invalides d'une réputation sans tache. Le modèle des baguettes, qui devraient être toutes rigoureusement semblables, reposerait à l'office des guerres dans un étui de vermeil; chaque baguette serait suspendue à la bou- 12 LES SOIRÉES tonnière du bas officier par un ruban de Saint-Georges, et sur le fronton de la serre on lirait: (Test mon bois qui produit mes \ feuilles. En vérité, cette niaiserie ne serait 'point bête. La seule chose qui m'embarrasse un peu, c'est que les caporaux...i LE SÉNATEUR.
Mon jeune ami, quelque génie qu'on ait et de quelque pays qu'on soit, il est impos- sible d'mproviser un Code sans respirer et sans commettre une seule faute, quand il ne s'agirait même que du Gode de la baguette; ainsi, pendant que vous y songerez un peu plus mûrement, permettez que je continue.
Quoique le militaire soit en lui-même dan- gereux pour le bien-être et les libertés de toute nation, car la devise de cet état sera toujours plus ou moins celle d'Achille: Jura, nego mihi nata; néanmoins les nations les plus jalouses de leurs libertés n'ont jamais pensé autrement que le reste des hommes sur la prééminence de l'état militaire (1); (1) Partout, dit Xénophon, où les hommes sont religieux, guerriers et obéissants, comment ne serait-on pas ajuste droit plein de bonnes es- pérances? (Ilist. grsec, III, 4, 8. ) Eo elfet, ces trois points renfer- ment tout.
et l'antiquité sur ce point n'a pas pensé autre- ment que nous: c'est un de ceux où les hommes ont été constamment d'accord et le seront toujours. Voici donc le problème que je vous propose: Expliquez pourquoi ce qiCil y a de plus honorable dans le monde, au jugement de tout le genre humain sans excep- tion, est le droit de verser innocemment le sang innocent? Regardez - y de près, et vous verrez qu'il y a quelque chose de mys- térieux et d'inexplicable dans le prix extra- ordinaire que les hommes ont toujours atta- ché à la gloire militaire; d'autant que, si nous n'écoutions que la théorie et les raison- nements humains, nous serions conduits à des idées directement opposées. Il ne s'agit donc point d'expliquer la possibilité de la guerre par la gloire qui l'environne: il s'agit avant tout d'expliquer cette gloire même, ce qui n'est pas aisé. Je veux encore vous faire part d'une autre idée sur le même sujet. Mille et mille fois on nous a dit que les nations, étant les unes à l'égard des autres dans l'état de nature, elles ne peuvent ter- miner leurs différends que par la guerre. Mais, puisque aujourd'hui j'ai l'humeur inter- rogante, je demanderai encore: Pourquoi i\ LES SOIREES i\ LES SOIREES foutes les notions sont demeurées respect?" vement dans Vétat de nature, sans avoir fait jamais un seul essai, une seule tentative pour en sortir? Suivant les folles doctrines dont on a bercé notre jeunesse, il fut un temps où les hommes ne vivaient point en société: et cet état imaginaire, on Ta nommé ridi- culement l'état de nature. On ajoute que les hommes, ayant balancé doctement les avan- tages des deux états, se déterminèrent pour celui que nous voyons...LE COMTE.
Voulez-vous me perme Itre de vous inter- rompre un instant pour vous faire part d'une réflexion qui se présente à mon esprit contre cette doctrine, que vous appelez si justement folle? Le Sauvage tient si fort à ses habitudes les plus brutales que rien ne peut l'en dé- goûter. Vous avez vu sans doute, à la tête du Discours sur ^inégalité des conditions, l'estampe gravée d'après l'historiette, vraie ou fausse, du Hottentot qui retourne chez ses égaux. Rousseau se doutait peu que ce frontispice était un puissant argument contre le livre. L= Sauvage voit nos arts, nos lois, nos sciences, notre luxe, notre délicatesse, nos jouissances de toute espèce, et notre supériorité surtout qu'il ne peut se cacher, et qui pourrait cependant exciter quelques désirs dans des cœurs qui en seraient susceptibles; mais tout cela ne îe tente seule- ment pas, et constamment il retourne chez ses égaux. Si donc le Sauvage de nos jours, ayant connaissance des deux états, et pou- vant les comparer journellement en certains pays, demeure inébranlable dans le sien, comment veut-on que le Sauvage primitif en soit sorti, par voie de délibération, pour pas- ser dans un autre état dont il n'avait nulle con- naissance? Donc la société est aussi ancienne que l'homme, donc le sauvage n'est et ne peut être qu'un homme dégradé et puni. En vérité, je ne vois rien d'aussi clair pour le bon sens qui ne veut pas sophistiquer.
LE SÉNATEUR.
Vous prêchez un converti, comme dit le proverbe; je vous remercie cependant de votre réflexion: on n'a jamais trop d'armes contre l'erreur. Mais pour en revenir à ce que que je disais tout à l'heure, si l'homme a passé de l'état de nature, dans le sens vulgaire de ce mot, à l'état de civilisation, 16 LES SOIRÉES 16 LES SOIRÉES ou par délibération ou par hasard ( je parle encore la langue des insensés ), pourquoi les nations n'ont-elles pas eu autant d'esprit ou autant de bonheur que les individus; et comment n'ont-elles jamais convenu d'une société générale pour terminer les querelles des nations, comme elles sont convenues d'une souveraineté nationale pour terminer celles des particuliers? On aura beau tourner en ridicule V impraticable paix de l'abbé de Saint-Pierre (car je conviens qu'elle est im- praticable), mais je demande pourquoi? je demande pourquoi les nations n'ont pu s'é- lever à l'état social comme les particuliers? comment la raisonnante Europe surtout n'a- t-elle jamais rien tenté dans ce genre? J'adresse en particulier cette même question aux croyants avec encore plus de confiance: com- ment Dieu, qui est l'auteur de la société des individus, n'a-t-il pas permis que l'homme, sa créature chérie, qui a reçu le caractère divin de la perfectibilité, n'ait pas seulement essayé de s'élever jusqu'à la société des na- tions? Toutes les raisons imaginables, pour établir que cette société est impossible, mi- literont de même contre In société des indi- vidus. Lf argument qu'on tirerait principalement de l'impraticable universalité qu'il faudrait donner à la grande souveraineté, n'aurait point de force: car il est faux qu'elle dût embrasser l'univers. Les nations sont suffisamment classées et divisées par les fleu- ves, par les mers, par les montagnes, par les religions, et par les langues surtout qui ont plus ou moins d'affinité. Et quand un certain nombre de nations conviendraient seules de passer à Pétai de civilisation, ce serait déjà un grand pas de fait en faveur de l'humanité. Les autres nations, dira-t-on, tomberaient sur elles: eh! qu'importe? elles seraient toujours plus tranquilles entre elles et plus fortes à l'égard des autres, ce qui est suffisant. La perfection n'est pas du tout né- cessaire sur ce point: ce serait déjà beau- coup d'en approcher, et je ne puis me per- suader qu'on n'eût jamais rien tenté dans ce genre, sans une loi occulte et terrible qui a besoin du sang humain.
LE COMTE.
Vous regardez comme un fait incontesta- ble que jamais on n'a tenté cette civilisation des nations: il est cependant vrai qu'on l'a tentée souvent, et même avec obstination; 1 8 LES SOIRÉES à la vérité sans savoir ce qu'on faisait, ce qui était une circonstance très favorable au suc- cès, et Ton était en elVet bien près de réussir, autant du moins que le permet l'imperfec- tion de notre nature. Mais les hommes se trompèrent: ils prirent une chose pour l'au- tre, et tout manqua, en vertu, suivant tou- tes les apparences, de cette loi occulte et ter- rible dont vous nous parlez.
LE SÉNATEUR.
LE SÉNATEUR.
Je vous adresserais quelques questions, si je ne craignais de perdre le fil de mes idées. Observez donc, je vous prie, un phénomène bien digne de votre attention: c'est que le métier de la guerre, comme ou pourrait le croire ou le craindre, si l'expérience ne nous instruisait pas, ne tend nullement à dégrader, à rendre féroce ou dur, au moins celui qui l'exerce: au contraire, il tend à le perfectionner. L'homme le plus honnête est ordinairement le militaire honnête, et, pour mon compte, j'ai toujours fait un cas parti- culier, comme je vous le disais dernièrement, du bon sens militaire. Je le préfère infini- ment aux longs détours des gens d'affaires. Pans le commerce ordinaire de la vie, les militaires sont plus aimables, plus faciles, et souvent même, à ce qu'il m'a paru, plus obligeants que les autres hommes. Au milieu des orages politiques, ils se montrent géné- ralement défenseurs intrépides des maximes antiques; et les sophismcs les plus éblouis- sants échouent presque toujours devant leur droiture: ils s'occupent volontiers des choses et des connaissances utiles, de l'économie po- litique, par exemple: le seul ouvrage peut-être que l'antiquité nous ait laissé sur ce sujet est d'un militaire, Xénophon; et le premier ou- vrage du même genre qu i ait marqué en France est aussi d'un militaire, le maréchal de Vau- ban. La religion chez eux se marie à l'honneur d'une manière remarquable; et lors même qu'elle aurait à leur faire de graves repro- ches de conduite, ils ne lui refuseront point leur épée, si elle en a besoin. On parle beau- coup de la licence des camps: elle est grande sans doute, mais le soldat communément ne trouve pas ces vices dans les camps; il les y porte. Un peuple moral et austère fournit toujours d'excellents soldats, ter- ribles seulement sur le champ de bataille. La vertu, la piété même, s'allient très bien m ec le courage militaire; loin d'affaiblir le *20 LES SOIRÉES *20 LES SOIRÉES guerrier, elles l'exaltent. Le cilice de saint Louis ne le gênait point sous la cuirasse. Voltaire même est convenu de bonne foi qu'une armée prête à périr pour obéir à Dieu serait invincible (1). Les lettres de Racine vous ont sans doute appris que lorsqu'il sui- vait Tannée de Louis XIV en 1 691, en qua- lité d'historiographe de Fiance, jamais il n'assistait à la messe dans le camp sans y voir quelque mousquetaire communier avec la plus grande édification.
Cherchez dans les œuvres spirituelles de Fé- nélon la lettre qu'il écrivait à un officier de ses amis. Désespéré de n'avoir pas été employé à l'armée, comme il s'en était flatté, cet homme avait été conduit, probablement par Fénélon même, dans les voies de la plus haute perfection: il en était à V amour pur et à la mort des Mystiques, Or, croyez-vous peut-être que l'âme tendre et aimante du Cygne de Cambrai trouvera des compensa- tions pour son ami dans les scènes de car- nage auxquelles il ne devra prendre aucune part; qu'il lui dira: Après tout, vous êtes (1) C'est à propos du vaillant etpioux marquis Je Fénélon, tué à la bataille de Rocoux, que Voltaire a fait cet aveu. {Histoire de Louis XV, tom. 1er, chap. jlvih.} heureux; vous ne verrez point les horreurs de la guerre et le spectacle épouvantable de tous les crimes qu'elle entraîne? Il se garde bien de lui tenir ces propos de femmelette; il le console, au contraire, et s'afflige avec lui. Il voit dans cette privation un malheur accablant, une croix amère, toute propre à le détacher du monde.
Et que dirons-nous de cet autre officier, à qui madame Guyon écrivait qu'il ne devait point s'inquiéter, s'il lui arrivait quelquefois de perdre la messe les jours ouvriers, sur- tout à? armée? Les écrivains de qui nous tenons ces anecdotes vivaient cependant dans un siècle passablement guerrier, ce me sem- ble: mais c'est que rien ne s'accorde dans ce monde comme l'esprit religieux et l'esprit militaire.
LE CHEVALIER.
Je suis fort éloigné de contredire cette vérité; cependant il faut convenir que si la vertu ne gâte point le courage militaire, il peut du moins se passer d'elle: car Ton a vu, à certaines époques, des légions d'athées ob- tenir des succès prodigieux.
22 LES SOIRÉES LE SEKA.TEUH.