SigPhi · Joseph de Maistre

Les Soirées de Saint-Pétersbourg

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Lorsque le sytème newtonien parut dans l'univers, il plut au siècle, bien moins par sa vérité, qui était encore discutée, que par l'appui qu'il semblait donner aux opinions qni allaient distinguer à jamais ce siècle fatal. Cotes, dans la fameuse préface qu'il mit à la tête du livre des Principes, se bâta d'avancer que l'attraction était essentielle à la matière; mais l'auteur du système fut le premier à désavouer son il- lustre élève. Il déclara publiquement qu'il n'avait jamais entendu sou- tenir cette proposition, et même il ajouta qu'il n'avait jamais vu la préface de Cotes (1).

Dans la préface même de son fameux livre, Newton déclare solen- (i) La chose parait incroyable; et cependant rien n'est plus vrai, à moins qu'on ne suppose, ce qui n'est pas permit, que Newton en a imposé; car dans ses lettres tliéologiques au docteur Bentley, il dit expressément, en parlant de la préface de Cotes, a qu'il ne l'a jamais lue ni même vue. (A'ewton, non vidit.) » C'est de or Cotes, emporté a la fleur de son àj>c, que Newton Ht celle superbe oraison lune- Lic: — Si Colci «Mil vécu, nous Aurions su jiie/i/'ie chose.

licitement el à diverses reprises que son système ne touche point à la physique; qitil n'entend attribuer aucune force aux centres; en m mot, qu'il n'entend point sortir du cercle des mathématiques (quoiqu'il semble assez difficile de comprendre celte sorte d'abstraction).

LesNewtoniens, ne cessant déparier dephysique céleste, semblent se mettre ainsi en opposition directe avec leur maître, qui a toujours exclu de son système toute idée physique, ce qui m'a paru toujours très remarquable.

De là encore cette autre contradiction frappante parmi les Newto- niens; car ils ne cessent de dire que l'attraction n'est pas un système, mais un fait; et cependant quand ils en viennent à la pratique, c'est bien un système qu'ils défendent. Ils parlent des deux forces comme de quelque chose de réel, et véritablement, si l'attraction n'était pas un système, elle ne serait rien, puisque tout se réduirait au fait ou à l'ob- servation.

Dernièrement encore (18 19) l'Académie royale de Paris a demandé: Si l'on pouvait fournir, par la théorie seule, des tables de laluneausù parfaites que celles qui ont été construites par l'observation.

Il y a donc encore un doute sur ce point, et le simple bon sens étranger aux profonds calculs serait tenté de croire que l'attraction n'est que l'observation représentée par des formules; ce que je n'af- firme point cependant, car je n'entends point sortir de ce ton de ré- serve auquel j'ai protesté de m'astreindre rigoureusement.

11 y a cependant des choses certaines indépendamment de tout cal- cul: il est certain, par exemple, que les Newtonieus ne doivent point être écoutés lorsqu'ils disent: Qu'ils ne sont point obligés de nommer la force qui agile les astres, et que celte force est un fait. Je le répète, gardons-nous de la philosophie moderne toute les fois qu'elle s'incline respectueusement et qu'elle dit: Je n'ose pas avancer: c'est une marqua certaine qu'elle voit devant elle une vérité qu'elle craint. Le mouve ment des astres n'est pas plus mystérieux qu'un autre: tout mouvement naissant d'un mouvement antécédent jusqu'à ce qu'on arrive à une vo- lonté, l'astre ne peut être mu que par une impulsion mécanique, s'il est au rang des mouvements secondaires, ou par une volonté, s'il est considéré comme mouvement primitif. Les Newloniens sont doncoim f;és de nous dire quel est le moteur matériel qu'ils ont chargé de i on- DU ONZIÈME ENTRETIEN". 315 duire les astres dans le vide; et eu effet ils ont appelé à leur secours le ne sais quel éllier ou Quide merveilleux, pour maintenir l'honneur du mécanisme, et l'on peut voir dans ce genre l'excès de la déraison humaine dans les ouvrages de Lesage, de Genève. De pareils systèmes ne sont pas même dignes d'une réfutation. Cependant ils sont pré- cieux sous un certain rapport, en ce qu'ils montrent le désespoir de ces sortes de philosophes qui sauraient bien appuyer leurs opinions de oiielque supposition un peu lolérable, si elle existait.

Nous voici donc nécessairement portés à la cause immatérielle, et il ne s'agit plus que de savoir si nous devons admettre une cause seconde ou remonter immédiatement à la première; mais dans l'un et l'autre cas, que deviennent les forces et leur combinaison, et tout le système mécanique? les astres tournent parce qu'une intelligence les fait tour- ner. Si l'on veut représenter tous les mouvements par des nombres, on y parviendra parfaitement, je le suppose; mais rien n'est plus in- différent à l'existence du principe nécessaire.

Si je tourne en rond dans une plaine, et que des observateurs loin- tains disent que je suis agité par deux forces, etc., ils sont bien les maîtres, et leurs calculs seront incontestables. Le fait est cependant que je tourne parce que je veux tourner.

Il faut encore se rappeler ici ce qu'a dit Newton (1) sur l'indispen- ble distinction des possibilités physiques ou simplement théoriques et métaphysiques.

Peut-on, disait-il, imarjiner dix mille aiguilles debout sur une glace polie? Sans doute, il ne s'agit que de la simple théorie. Il suflit de les supposer toutes parfaitement d'aplomb; pourquoi tomberaient-elles d'un côté plus que d'un autre? mais si nous entrons dans le cercle physique, on ne sait plus imaginer rien d'aussi impossible.

Il en est absolument de même du système du monde: cette machine immense peut-elle être réglée par des forces aveugles? sans doute en- core, sur le papier, avec des formules algébriques et des figures; mais dans la réalité, nullement. Nous sommes ramenés aux aiguilles. Sans une intelligence opérante ou coopérante, l'ordre n'est plus possible» En un mot, le système physique est physiquement impossible.

(1, Vo'jet encore ses Lettre» tfyiologiquei au docteur Bentley, 3 1 6 NOTES Il ne nous reste donc qu'à choisir, comme je l'ai dit, enlre l'intel- ligence première et l'intelligence créée.

Mais entre ces deux suppositions, il n'y a pas moyen de délibérer longtemps; la raison et les traditions antiques, qu'on néglige infini- ment trop dans notre siècle, nous auront bientôt décidés.

En suivant ces idées, on comprendra comment le Sabéisme fut la plus ancienne des idolâtries; Pourquoi on attribua une divinité à cliaque planète, qui la prési- dait et semblait s'amalgamer avec elle en lui donnant son nom; Pourquoi la planète, satellite de la terre (chose parfaitement ignorée des hommes qui vécurent depuis les temps primitifs), pourquoi, dis- ie, cette planète, à la différence des autres, était présidée, suivant eux, par une divinité qui appartenait encore à la terre et aux enfers (1); Pourquoi ils croyaient qu'il y avait autant de métaux que de planè- tes, chacune d'elles donnant son nom et son signe à l'un des mé- Pourquoi Job attestait le Seigneur qu'il n'avait jamais approché la main de sa bouche en regardant les astres (3); Pourquoi les prophètes emploient si souvent l'expression d'armée des deux (4); Pourquoi Origène disait que le soleil, la lune et les étoiles offrent des (1) Tcrgcminamquc Ilccaten, tria virginis ora Dianœ.

(S) Il y avait jadis sept planètes et sept métaux i il est singulier que, de nos jours, le nombre des uns et des autres ait augmenté en même proportion, car nous concis- ions 28 planètes ou satellites, et 28 métaux. (Journ. de pliys. Travaux et progrès dans les sciences naturelles pendant l'année 1809, cités dans le Journal de Pari*, du 4 avril 1810, pag. 672, 673, n. 4.)

Ce qui n'est pas moins singulier, c'est qu'il y a des demi-planètes comme il y n des demi-métaux, car les astéroïdes sont des demi-planètes.

Il reste aussi toujours sept planètes à l'usage de l'homme comme sept Métaux.

(4) Exercitus cœli te adorât. (II. Esdras IX, 6)...Ohihi* militia cœlorum. ( I s:i i • XXXIV, 4. ) — Militiam cœli. (Jérém. YIIl, 2.) — /trforavenmt univertam wîlilinm tmli. (Rog. lit). IV, XVU, 16.)

BU ONZIEME ENTRETIEN. 3 1 7 prières au Dieu suprême par son Fils unique...; qu'ils aiment mieux nous voir adresser directement nos prières à Dieu, que si nous le» adressious à eux, en divisant ainsi la puissance de lu prière humaine (1 ); Pourquoi Bossuet se plaignait de l'aveuglement et de la grossièrelé de ces hommes qui ne veulent jamais comprendre ces génies patrons des nations et moteurs de tout l'univers T A cette masse imposante de traditions antiques, il faut ajouter toute la théorie del'aslrologie judiciaire, qui a déshonoré sans doute l'esprit humain comme l'idolâtrie, mais qui sans doute aussi tient comme l'i- dolâtrie à des vérités du premier ordre, qui nous ont été depuis sous- traites comme inutiles ou dangereuses, ou que nous ne savons plus re- connaître sous des formes nouvelles.

Tout nous ramène donc à l'incontestable vérité que le système du monde est inexplicable et impossible par des moyens mécaniques. De savoir ensuite comment cette vJrité peut s'accorder avec les théories mathématiques, c'est ce que je ne décide point, craignant par-dessus tout de sortir du cercle des connaissances qui m'appartiennent: mais la vérité que j'ai exposée étant incontestable, et nulle vérité ne pou- vant être en contradiction avec une autre, c'est aux théoriciens en ti- tre à se tirer de cette difficulté. — Ipsi viderint.

La première Ibis que l'esprit religieux s'emparera d'un grand mathé- maticien, il arrivera trés-sùrement une révolution dans les théories astronomiques.

Je ne sais si je me trompe, mais cette espèce de despotisme, qui est le caractère distinctif des savants modernes, n'est propre qu'à relarder la science. Elle repose aujourd'hui tout entière sur de profonds cal- culs à la portée d'un très-petit nombre d'hommes. Ils n'ont qu'à (1) H/*ûv ttjv eûxTiicrçv Suva/xtv. ( Orig. adv. Cels. lib. V. — « Celse suppose que nous comptons pour rien le soleil, la lune et les étoiles, tandis que nous avouons: Qu'ils attendent aussi la manifestation des enfants de Dieu, qui sont maintenant as- sujettis à la vanité des choses matérielles, à cause de celui qui les y a assujettis. ( l'iom. VIII, 19, seqq. ) Si, parmi les innombrables choses que nous disons sur ces astres, Gclse avait seulement entendu: Louez-le, à vous, étoites et lumière! oa bien. louez-le, deux des cieuxl (Ps. CXLVIII, 3, 4.), il ne nous accuserait pas de comp- ter pour rien de si grands panejyrisi.es de Rieu. » (Orig, il/id. V ) 3 I 8 NOTES e'onlendre pour imposer silence à In foule. Leurs théories sont deve- nues une espèce de religion; le moindre doute est un sacrilège.

Le traducteur anglais de toutes les œuvres de Bacon, le docteui Schaw, a dit, dans une de ses notes dont il n'est plus en mon pouvoir d'assigner la place, mais dont j'assure l'authenticité: Que le système de Copernic a bien encore ses difficultés.

Certes, il faut être bien intrépide pour énoncer un tel doute. La personne du traducteur m'est absolument inconnue; j'ignore même s'ii existe: il est impossible d'apprécier ses raisons qu'il n'a pas jugé à propos de nous faire connaître; mais sous le rapport du courage, c'est un héros.

Malheureusement ce courage n'est pas commun, et je ne puis doute? qu'il y ait dans plusieurs têtes (allemandes surtout) des pensées de ce genre qui n'osent se montrer.

Pour moi, je me borne à demander qu'en partant de cette vérité incontestable: Que tout mouvement suppose un moteur, et que le pous- sant est. de nécessite absolue ou antérieur au poussé (i), il soit fait une revue philosophique du système astronomique.

La demande me semble modeste, et je ne vois pas que personne ait droit de se fâcher.

On se fâchera encore moins, je l'espère, si je donne un exemple des doutes excités dans mon esprit par les théories mécaniques; je le choi- sirai dans les notions élémentaires sur la figure de la terre.

On nous a dit à tous, en commentant nos instructions sur ce point, que notre planète est aplatie sur les pôles, et s'élève au contraire sous l'équateur; en sorte que les deux axes sont inégaux dans une propor- tion qu'il s'agit d'assigner.

(1) Mûv upyji tU T»j; k'jrai y.ivr,7lo>; â.-z.'Xr.r,; à/).^ ItX^V ri T*K aùrvii cÙ7rt-j xivôcxavjs /juraêoArç; c'est-à-dire: Le mouvement peut-il avoir un autre jirUicipe que cette force qui se meut elle-même? Celle puissance est l'intelligence, et cette intelligence est Dieu; et il faut nécessairement qu'elle soit antérieure A la na- ture physique, qui reçoit d'elle le mouvement: car comment le HOÛV ne serait-il pa» •vant le xtvoû/xEvov? ( Plat, de Leg. X, SO, 87. ) Vouez encore Aristotc (Phusicorum, lib. III, i, 23.) Quvd ctelum moveatur ex uliquii intellectuali substantià.

DU ONZIÈME ENTRETIEN. 319 Pour s'en assurer, nous a-t-on dit,ily a deux moyens, l'expériencfl ou les mesures géodésiques, et la théorie.

Celle-ci repose sur cette vérité physique, que si une sphère louni6 6ur son axe, elle s'élèvera sur son équateur en vertu delà force centri- fuge, et prendra la forme d'un sphéroïde aplati.

Et 1 on nous montrait dans le cabinet de physique une spère de cuir bouilli, tournant sur un axe au moyen d'une manivelle, et prenant en effet, en vertu de la rotation, la figure indiquée.

Et nous disions tous: Voilà qui tsl clair!

Mais voyez combien, pour l'âge de raison, s'élèvent d'arguments décisifs contre cette démonstratian décisive.

En premier lieu, la terre n'est point du tout de cuir bouilli: l'inté- rieur est lettre dose; mais quant à l'extérieur et à cette enveloppe de médiocre profondeur que Dieu nous a livrée, nous voyons de l'eau et de la terre, et d'immenses montagnes qui s'enfoncent jusqu'à une pro- fondeur inconnue, et que nous pouvons regarder comme les ossements de la terre. Si cette masse, supposée immobile, venait tout à coup à recevoir le mouvement diurne, l'habitation de l'homme et des animaux serait détruite par les eaux qui accourraient sous l'équateur: Ainsi la terre ne pouvait être ce qu'elle est, lorsqu'elle commença à tourner,elc.

En second lieu, les physiciens que j'ai en vue n'admettent point de création proprement dite. Ce mot seul les met en colère, et plusieurs ont fait leur profession de foi à cet égard. Or, à partir de cette hypo- thèse, comment pouvaient-ils dire: Que la terre a été soulevée sous l'équateur par un rràuvement qui n'a jamais commencé? Cette suppo- sition sera trouvée impossible, si l'on y pense.

Ce n'est pas tout: supposons en troisième lieu, et laissant même do côté la question de l'éternité de la matière, que le monde au moins ait commencé; il faut que ces mécaniciens nous disent dans quelle révé- lation ils ont appris que, lorsque la terre commença de tourner, elle* était molle et ronde: deux petites suppositions qui valent la peine d'être examinées. Si la terre devait être ronde (supposons-le un in- stant) alors elle eût été elliptique avant de tourner, et allongée sur l'axe autant précisément qu'il le fallait pour devenir parfaitement rondo par le mouvement de rotation.

3 '20 NOTES DU ONZIÈME ENTRETIEN.

Ainsi tout se réduit aux mesures géodésiques, et la prétendue théo- rie n'est rien.

Observons, en finissant, que plusieurs parties de la science, notam- ment celle dont il s'agit dans ce moment, reposent sur des observations infiniment délicates, et que toute observation délicate exige une con- science délicate. La probité la plus rigoureuse est la première qualiié de tout observateur FIN DES NOTES DU ONZIEME ENTRETIEN.

ECLAIRCISSEMENT SUR LES SACRIFICES.

CHAPITRE PREMIER.

DES SACRIFICES EN GENERAL- Je n'adopte point l'axiome impie: La crainte dans le monde imagina les dieux (1).

Je me plais au contraire à remarquer que les hommes, en donnant à Dieu les noms qui expriment la grandeur, le pouvoir et la bonté, en l'appelant le Seigneur, le Maître, le Père, etc., montraient assez que l'idée delà divinité ne pouvait être fille de la crainte. On peut observer encore que la musique, la (1) Primus in orbe deo.i fecit timor. Ce passage, dont on ignore I© véritable auteur, se trouve parmi les fragments de Pétrone. Il est bien là.

322 ÉCLAIRCISSEMENT poésie, la danse, en un mot tous les arts agréa- bles, étaient appelés aux cérémonies du culte; et que l'idée d'allégresse se mêla toujours si intimement à celle de fête, que ce dernier devint partout synonyme du premier.

Loin de moi d'ailleurs de croire que l'idée de Dieu ait pu commencer pour le genre hu- main, c'est-à-dire, qu'elle puisse être moins ancienne que l'homme.

Il faut cependant avouer, après avoir as- suré l'orthodoxie, que l'histoire nous montre l'homme persuadé dans tous les temps de cette enrayante vérité: Qu'il vivait sous la main d'une puissance irritée, et que cette puissance ne pouvait être apaisée que par des sacrifices.

Il n'est pas même aisé, au premier coup d'œil, d'accorder des idées en apparence aussi contradictoires; mais si l'on y réfléchit attentivement, on comprend très bien com- ment elles s'accordent, et pourquoi le sen- timent de la terreur a toujours snbsisté à côté de celui de la joie, sans que l'un ait jamais pu anéantir l'autre.

« Les Dieux sont bons, et nous tenons d'eux tous les biens dont nous jouissons: nous leur devons la louange et l'action de SUR LES SACRIFICES 323 grâce. Mais les dieux sont justes, et nous sommes coupables: il faut les apaiser, il faut expier nos crimes; et, pour y parvenir, le moyen le plus puissant est le sacrifice (1)."

Telle fut la croyance antique, et telle est encore, sous différentes formes, celle de tout l'univers. Les hommes primitifs, dont le genre humain entier reçut ses opinions fonda- mentales, se crurent coupables: les institu- tions générales furent toutes fondées sur ce dogme, en sorte que les hommes de tous les siècles n'ont cessé d'avouer la dégradation primitive et universelle, et de dire comme nous, quoique d'une manière moins expli- cite: Nos mères nous ont conçus dans le crime; car il n'y a pas un dogme chrétien qui n'ait sa racine dans la nature intime de l'homme, et dans une tradition aussi an- cienne que le genre humain.

Mais la racine de cette dégradation, ou la rêité de l'homme, s'il est permis de fabri- quer ce mot, résidait dans le principe sen- sible, dans la vie, dans Verne enfin, si soi- (1) Ce n'était point seulement pour apaiser les mauvais génies; ce n'était point seulement à l'occasion des grandes calamités que le sacri- fice était offert: il fut toujours la base de toute espèce de culte, saut distinction de lieu, de temps, d'opinions ou de circonstances.

324 ECLAIRCISSEMENT gneusement distinguée par les anciens, de l'esprit ou de l'intelligence.

L'animal n'a reçu qu'une âme; à nous furent donnés et l'âme et V esprit (1).

L'antiquité ne croyait point qu'il pût y avoir, entre V esprit et le corps, aucune sorte de lien ni de contact (2); de manière que Pâme, ou le principe sensible, était pour eux une espèce de moyenne-proportionnelle, ou de puissance intermédiaire en qui Vesprit reposait, comme elle reposait elle-même dans le corps.

En se représentant Vâme sous l'image d'un œil, suivant la comparaison ingénieuse de Lucrèce, Vesprit était la prunelle de cet œil (3). Ailleurs il l'appelle Vâme de Vâme (4), (1) Tmmisitque (Deus) in hominem spiritum et animam. (Joseph. Antiq. Jud., lib. I, cap. i, § 2.)

Priucipio induisit communis conditor illis Taiitùm animam; nobis, animam quoque...(2) Mentem autem reperiebat Deus uîli rei adjimetam esse sine animo nefas esse: quoeirca intclligentiam in animo, animam conclusit in cor- pore. (Tim. inter. frag. Cicer., Plat, in Tim. opp., tom. IX, p. 312.

(3) Utlaccrato oculo circùm, si pupula mansU Incoluiuis, etc.

(4) ÂUiue an<roa 'st animec proporrô totius ipsa.

nu.

SUR LES SACRIFICES. 325 et Platon, d'après Homère, le nomme le cœur de Vâme (1), expression que Philon renouvela depuis (2).

Lorsque Jupiter, dans Homère, se déter- mine à rendre un héros victorieux, le dieu a pesé la chose dans son esprit (3); il est un: il ne peut y avoir de combat en lui.

Lorsqu'un homme connaît son devoir et le remplit sans balancer, dans une occasion difficile, il a vu la chose comme un dieu, dans son esprit (4-).

Mais si, longtemps agité entre son devoir et sa passion, ce même homme s'est vu sur le point de commettre une violence inexcu- sable, il a délibéré dans son âme et dans son esprit (5).

(1) In Theœt. opp., tom. II, p. 261. C.

iV. B. Quelquefois les latins abusent du mot atiimus, mais toujour» d'une manière à ne laisser aucun doute au lecteur. Cicéron, par exem- ple, l'emploie comme un synonyme d'anima et l'oppose à mens. Et Virgile a dit dans le même sens: Mentent animumque. jEh. VI, 11, etc. Juvénal, au contraire, l'oppose comme synonyme de mens, au mot anima, etc.

(2) Philo, de Opif. mundi, cité par Juste-Lipse. Pliys. sloic. III, (tisser, xvi.

(5) Ewj é T«Éiô' wp/xsav» xktk ypivx xxï xxzx dv/J-6-J.

326 ÉCLAIRCISSEMENT Quelquefois ï esprit gourmande l'âme, et la veut faire rougir de sa faiblesse: Courage, lui dit-il, mon âme! tu as supporté de plus grands malheurs (1).

Et un autre poète a fait de ce combat le sujet d'une conversation, en forme tout à fait plaisante. Je ne puis, dit-il, ô mon dme! Raccorder tout ce que tu désires: songe que tu n'es pas la seule à vouloir ce que tu aimes (2).

Que veut-on dire, demande Platon, lors- qu'on dit qu'un homme s'est vaincu lui-même, qu'il s'est mont ré plus fort que lui-même, etc.? On affirme évidemment qu'il est, tout à la fois, plus fort et plus faible que lui-même; car si c'est lui qui est le plus faible, c'est aussi lui qui est le plus fort; puisqu'on affirme l'un et l'autre du même sujet. La volonté supposée une ne saurait pas plus être en contradiction avec elle- même, qu'un corps ne peut être animé à la fois Platon a cité ce vers dans le Phédon, (Opp. lom. I, p. 215, D. ) £t il y voit une puissance qui parle à une autre. — '&$ oiXXyi oùsix iji).A&> irf.ikyy.xTi Si?.).zyoufJ.évii. ( Ibid. 261, B.)

(£) Où ûvva//.ai <rot, Ou/^è, napaa'/iX-j xsfj-zvx Tiâvra, TÉiO.afli. Tûv Se xaiwy oiÎTt au pouvos èpâç.

(Thcogn. inter. vers. guom. ex edit. Brunckii, v. 72-73.)

SUR LES SACRIFICES. 327 par deux mouvements actuels et opposés (1 ); car nul sujet ne peut réunir deux contraires simultanés (2). Si l'homme était un, a dit excellemment Hippocrate, jamais il ne serait malade (3); et la raison en est simple: car, ajoute-t-il, on ne peut concevoir une cause de maladie dans ce qui est un (4).

Cicéron écrivant donc que, lorsqu'on nous ordonne de nous commander a nous-mêmes, cela signifie que la raison doit commander a la passion (5), on il entendait que la pas- sion est une personne, ou il ne s'eutendait pas lui-même.

Pascal avait en vue sans doute les idées de Platon, lorsqu'il disait: Cette duplicité de V homme est si visible, qu'il y en a qui ont pensé que nous avons deux âmes, un sujet (2) OùSè (twv ôvtwv) oùôsv ûfj.x ri hxvilx sTnàé^îTia.

(Arist. calheg. de quantitale. 0pp. tom. I. ) (3) 'Eyù 5è f vj/xl eî îv r,v 5 âvdpovxoi, tiôt' Slv rilyzzv.

(Hipp. de Nat. hum. Rom. », cit. edit., cap. 2, p. 265. ) Cette maxime lumineuse n'a pas moins de valeur dans le monde moral* (5) Quum irjiiur prœcipitur ut nobismelipsis imperemus, hoc prœci' pitur, ut ratio coerceat temeritatem. (Tusc. qusest. II, 21.) Parlout où il faut résister, il y a action; partout où il y a action, il y a sub- tlance; et jamais on ne comprendra comment une tenaille peut se sai- «r elle même.

328 ECLAIRCISSEMENT simple leur paraissant incapable de telles et si soudaines variétés (1).

Mais avec tous les égards dus à un tel écri- vain, on peut cependant convenir qu'il ne semble pas avoir vu la chose tout à fait à fond; car il ne s'agit pas seulement de sa- voir comment un sujet simple est capable de telles et si soudaines variétés, mais bien d'expliquer comment un sujet simple peut réunir des oppositions simultanées; com- ment il peut aimer à la fois le bien et le jnal, aimer et haïr le même objet, vouloir et ne vouloir pas, etc.; comment un corps peut se mouvoir actuellement vers deux points opposés; en un mot, pour tout dire, comment un sujet simple peut n'être pas simple.

L'idée de deux puissances distinctes est bien ancienne, même dans l'Eglise, ce Ceux ce qui l'ont adoptée, disait Origène, ne pen- ce sent pas que ces mots de l'apôtre: La chair ce a des désirs contraires à ceux de Vesprit (1) Pensées, III, 13. — On peut voir à l'endroit de Platon qu'on vient de citer la singulière histoire d'un certain Léontios, qui voulait absolument voir des cadavres qu'absolument il ne voulait pas voir; ce qui se passa dans cette occasion entre son âme et lui, et les injuref qu'il crut devoir adresser à ses yeux. (Loc. cit., p. 560, A,) SUR LES SACRIFICES. 329 « (Galat. V, 17.) doivent s'entendre de la « chair proprement dite; mais de cette âme, « qui est réellement lame de la chair: car, ce disent-ils, nous en avons deux, Tune bonne ce et céleste, l'autre inférieure et terrestre: ce c'est de celle-ci qu'il a été dit que ses œu- ce vres sont évidentes (Ibid., 19.), et nous ce croyons que cette âme de la chair réside ce dans le sang (1). » Au reste, Origène, qui était à la fois le plus hardi et le plus modeste des hommes dans ses opinions, ne s'obstine point sur celte question. Le lecteur, dit-il, en pensera ce qu'il voudra. On voit cependant assez qu'il ne savait pas expliquer autrement ces deux mouvements diamétralement opposés dans un sujet simple.

Qu'est-ce en effet que cette puissance qui contrarie l'homme, ou, pour mieux dire, sa conscience? Qu'est-ce que cette puissance qui n'est pas lui, ou tout lui? Est-elle maté- rielle comme la pierre ou le bois? dans ce cas, elle ne pense ni ne sent, et, par con- séquent, elle ne peut avoir la puissance de troubler l'esprit dans ses opérations. J'écoute (l)Orig. de Princ. III, 4. Opp., edit. Ruai, Paris, 1735, ia-foL, 330 ÉCLAIRCISSEMENT avec respect et terreur toutes les menaces faites à la chair; mais je demande ce que c'est.

Descartes, qui ne doutait de rien, n'est nullement embarrassé de cette duplicité de Thomme. Il n'y a point, selon lui, dans nous de partie supérieure et inférieure, de puissance raisonnable et sensitive, comme on le croit vulgairement. L'âme de l'homme est une, et la même substance est tout à la fois raisonnable et sensitive. Ce qui trompe à cet égard, dit-il, c'est que les volitions produites par Vdme et par les esprits vitaux envoyés par le corps, excitent des mouve- ments contraires dans la glande pinéale (1).

Antoine Arnaud est bien moins amusant: il nous propose comme un système inconce- vable, et cependant incontestable: « Que ce « corps, qui, n'élant qu'une matière, n'est « point un sujet capable de péché, peut ce- ce pendant communiquer à l'âme ce qu'il n"a (1) Cartesii opp. Amst., Blaen, 1785, in-4°; de Passionibux, art. XLVII, p. 22. Je ne dis rien de celle explication: les hommes tels que Descaries mérilent autant d'égards qu'on en doit peu aux fu- nestes usurpateurs de la renommée. Je prie seulement qu'on fasse at- tention au fond de la pensée, qui se réduit très clairement à ceci: Ce qui fait croire communément qu'il y a une contradiction dans l'homme, c'est qu'il y a une contradiction dans l'homme.

SUR LES SACRIFICES. 331 ce pas et ne peut avoir; et que, de l'union de « ces deux choses exemptes de péché, il en « résulte un tout qui en est capable, et qui ce est très justement l'objet de la colère de ce Dieu (1).»

Il parait que ce dur sectaire n'avait guère philosophé sur l'idée du corps, puisqu'il s'em- barrasse ainsi volontairement, et qu'en nous donnant une bêtise pour un mystère, il ex- pose l'inattention ou la malveillance à prendre un mystère pour une bêtise.

Un physiologiste moderne se croit en droit de déclarer expressément que le principe vital est un être, « Qu'on l'appelle, dit-il, ce puissance ou faculté, cause immédiate de ce tous nos mouvements et de tous nos sen- *> timents, ce principe est un: il est absolu- ce ment indépendant de l'âme pensante, et « même du corps, suivant toutesles vraisem- « blances (2): aucune cause ou loi mécani- cc que n'est recevable dans les phénomènes ce du corps vivant (3) » (1) Perpétuité de la foi, in-4°, tom. III, liv. XI. c. VI.

(2) Il semble que ces mots, suivant toutes les i • aisemblances, sont encore, comme je l'ai dit ailleurs, une pure complaisance pour le siècle t car comment ce qui est in, et qui peut s'appeler principe, ne serait-il pas distingué de la matière î (3) Nouveaux Eléments de la science de l'homme, par M. àarlliezj S vol. in-S° Paris, 1806.

332 ÉCL AIRCISSEME NT