jamais ils ne savent demander pardon dans leurs prières. Ovide, après mille autres, a pu mettre ces mots dans la bouche de l'homme outragé qui pardonne au coupable: Non quia tu dignus, sed quia mitis ego; mais nul ancien n'a pu transporter ces mêmes mots dans la bouche du coupable parlant à Dieu. Nous avons Pair de traduire Ovide dans la liturgie de la messe lorsque nous disons: Non œstimator meritl, sed veniez largitor admitie; et cependant nous disons alors ce que le genre humain entier n'a jamais pu dire sans révélation; car l'homme savait bien qu'il pouvait irriter Dieu ou un Dieu, mais non qu'il pouvait V offenser. Les mots de crime et de criminel appartiennent à toutes les langues: ceux de péché et de pécheur n'ap- partiennent qu'à la langue chrétienne. Par une raison du même genre, toujours l'homme a pu appeler Dieu père, ce qui n'exprime qu'une relation de création et de puissance; mais nul homme, par ses propres forces, n'a pu dire mon père I car ceci est une relation d'amour, étrangère même au mont Sinaï, et qui n'appartient qu'au Calvaire.
Encore une observation: la barbarie du peuple hébreu est une des thèses favorites 4.
•<'- LES SOIRÉES du XVIIIe siècle; il n'est permis d'accorder à ce peuple aucune science quelconque: il ne connaissait pas la moindre vérité physique ni astronomique: pour lui, la terre n'était qu'une platitude et le ciel qu'un baldaquin; sa langue dérive d'une autre, et aucune ne dérive d'elle; il n'avait ni philosophie, ni arts, ni littérature; jamais, avant une époque très retardée, les nations étrangères n'ont eu la moindre connaissance des livres de Moïse; et il est très faux que les vérités d'un ordre supérieur qu'on trouve disséminées chez les anciens écrivains du Paganisme dérivent de cette source. Accordons tout par complai- sance: comment se fait-il que cette même nation soit constamment raisonnable, intéres- sante, pathétique, très souvent même sublime et ravissante dans ses prières? La Bible, en général, renferme une foule de prières dont on a fait un livre dans notre langTie; mais elle renferme de plus, dans ce genre, le livre des livres, le livre par excellence et qui n'a point de rival, celui des Psaumes.
LE SÉNATEUR.
Nous avons eu déjà une longue conversa- tion avec monsieur le chevalier sur le livre des Psaumes; je l'ai plaint à ce sujet, comme je vous plains vous-même, de ne pas enten- dre Tesclavon: car la traduction des Psaumes que nous possédons dans celte langue est un chef-d'œuvre.
LE COMTE.
Je n'en doute pas: tout le monde est d'ac- cord à cet égard, et d'ailleurs votre suffrage me suffirait; mais il faut que, sur ce point, vous me pardonniez des préjugés ou des systèmes invincibles. Trois langues furent consacrées jadis sur le calvaire: l'hébreu, le grec et le latin; je voudrais qu'on s'en tint là. Deux langues religieuses dans le cabinet et une dans l'église, c'est assez. Au reste, j'honore tous les efforts qui se sont faits dans ce genre chez les différentes nations: vous savez bien qu'il ne nous arrive guère de dis- puter ensemble.
LE CHEVALIER.
Je vous répète aujourd'hui ce que je disais l'autre jour à notre cher sénateur en traitant le même sujet: j'admire un peu David comme Pindare, je veux dire sur parole.
54 LES SOIRÉES LE COMTE, Que dites-vous, mon cher chevalier? Pin- dare n'a rien de commun avec David: le pre- mier a pris soin lui même de nous apprendre qu'il ne paidait qiùaux savants, et qiiil se souciait fort peu dêtre entendu de la foule de ses contemporains, auprès desquels il n était pas fâché d'avoir besoin d'interprètes ( 1 ). Pour entendre parfaitement ce poète, il ne vous suffirait pas de le prononcer, de le chanter même; il faudrait encore le danser. Je vous parlerai un jour de ce soulier doriquetout éton- né des nouveaux mouvements que lui prescri- vait la muse impétueuse de Pindare (2). Mais quand vous parviendriez à le comprendre aussi parfaitement qu'on le peut de nos jours, vous seriez peu intéressé. Les odes de Pin- dare sont des espèces de cadavres dont l'esprit s'est retiré pour toujours. Que vous importent les chevaux de Hiéron ou les mules dAgésias? quel intérêt prenez-vous à la noblesse des villes et de leurs fonda- teurs, aux miracles des dieux, aux exploits DE SAINT-PÉTERSBOURG.:ô'S des héros, aux amours des nymphes? Le charme tenait aux temps et aux lieux; aucun effet de notre imagination ne peut le faire renaître. 11 n'y a plus d'olympie, plus d'Elide, plus d'Alphée; celui qui se flatterait de trou- ver le Péloponèse au Pérou serait moins ri- dicule que celui qui le chercherait dans la Morée. David, au contraire, brave le temps et l'espace, parce qu'il n'a rien accordé aux lieux ni aux circonstances: il n'a chanté que Dieu et la vérité immortelle comme lui. Jéru- salem n'a point disparu pour nous: elle est toute où nous sommes; et c'est David surtout qui nous la rend présente. Lisez donc et relisez sans cesse les Psaumes, non, si vous m'en croyez, dans nos traductions modernes qui sont trop loin de la source, mais dans la version latine adoptée dans notre église. Je sais que l'hébraïsme, toujours plus ou moins visible à travers la Vulgate, étonne d'abord le premier coup dœil; car les Psîmmes, tels que nous les lisons aujourd'hui, quoiqu'ils n'aient pas été traduits sur le texte, l'ont cependant été sur une version qui s'était tenue elle-même très près de l'hébreu; en sorte que la difficulté est la même: mais cette diffi- culté cède aux premiers efforts. Faites choix oG LES SOIRÉES oG LES SOIRÉES çïun ami qui, sans être hébraïsant, ait pu néanmoins, par des lectures attentives et re- posées, se pénétrer de l'esprit d'une langue la plus antique sans comparaison de toutes celles dont il nous reste des monuments, de son laconisme logique, plus embarrassant pour nous que le plus hardi laconisme gram- matical, et qui se soit accoutumé surtout à saisir la liaison des idées presque invisible chez les Orientaux, dont le génie bondissant n'entend rien aux nuances européennes: vous verrez que le mérite essentiel de cette traduction est d'avoir su précisément passer assez près et assez loin de I hébreu; vous verrez comment une syllabe, un mot, et je ne sais quelle aide légère donnée à la phrase, feront jaillir sous vos yenx des beautés du premier ordre. Les Psaumes sont une vérita- ble préparation évangélique; car nulle part l'esprit de la prière, qui est celui de Dieu, n'est plus visible, et de toutes parts on y lit les promesses de tout ce que nous possédons. Le premier caractère de ces hymnes, c'est qu'elles prient toujours. Lors même que le sujet d'un psaume parait absolument acci- dentel, et relatif seulement à quelque événe- ment de la vie du Roi -Prophète, toujours son génie échappe à ce cercle rétréci; tou- jours il généralise: comme il voit tout dans l'immense unité de la puissance qui l'inspire, toutes ses pensées et tous ses sentiments se tournent en prières: il n'a pas une ligne qni n'appartienne à tous les temps et à tous les hommes. Jamais il n'a besoin de l'indulgence qui permet l'obscurité à l'enthousiasme; et cependant, lorsque l'Aigle du Cédron prend son vol vers les nues, votre œil pourra me- surer au-dessous de lui plus d'air qu'Horace n'en voyait jadis sous le Cygne de Dircé (1). Tantôt il se laisse pénétrer par l'idée de la présence de Dieu, et les expressions les plus magnifiques se présentent en foule à son es- prit: Où me cacher, où fuir tes regards pénétrants? Si f emprunte les ailes de V aurore et que je m'envole jusqu'aux bornes de VO- céan, c'est ta main même qui ni y conduit et fy rencontrerai ton pouvoir. Si je m'é- lance dans les deux, t'y voilà; si je m'en- fonce dans r abîme, te voilà encore (2). Tantôt il jette les yeux sur la nature, et ses transports nous apprennent de quelle manière (l)Multa difcœum levât aura Cycnum, etc. (Hor.)
1)8 LES SOIRÉES nous devons la contempler. — Seigneur, dit- il, vous irtavez inondé de joie par le spectacle de vos ouvrages; je serai ravi en chantant les œuvres de vos mains. Que vos ouvrages sont grands, ô Seigneur t vos desseins sont des abîmes; mais V aveugle ne voit pas ces mer- veilles et V insensé ne les comprend pas (1).
S'il descend aux phénomènes particuliers, quelle abondance d'images! quelle richesse d'expressions! Voyez avec quelle vigueur et quelle grâce il exprime les noces de la terre et de l'élément humide: Tu visites la terre dans ton amour et tu la combles de richesses! Fleuve du Seigneur, surmonte tes rivages I prépare la nourriture de F homme, c'est Tordre que tu as reçu (2); inonde les sillons, va cher- cher les germes des plantes, et la terre, péné- trée de gouttes génératrices, tressaillera de fécondité (3). Seigneur, tu ceindras tannée d'une couronne de bénédictions; tes nuées distilleront t abondance (4); des îles de ver- dure embelliront le désert (5); les collines (2) Quoniam ita est prœparatio ejus. (LXIV, 10.)
(5) In stillicidiis ejus kctabitur germinan°. Je n'ai pau l'idée d'une plus belle expression.
(4) Nubes tuie stillabunt pinguedittem, (12. Hcbr.) (■'>) Pinguescmi speçiosa çfewrtt(15.)
seront environnées cï allégresse; les épis se presseront dans les vallées; les troupeaux se couvriront de riches toisons; tous les êtres pousseront un cri de joie. Oui, tous diront une hymne à ta gloire (1).
Mais c'est dans un ordre plus relevé qu'il faut l'entendre expliquer les merveilles de ce culte intérieur qtii ne pouvait de son temps être aperçu que par l'inspiration. L'amour divin qui l'embrase prend chez lui un carac- tère prophétique; il devance les siècles? et déjà il appartient à la loi de grâce. Comme François de Sales ou Fénélon, il découvre dans le cœur de l'homme ces degrés mysté- rieux (2) qui, de vertus en vertus, nous mè- nent jusqiCau Dieu de tous les dieux (3). Il est inépuisable lorsqu'il exalte la douceur et l'excellence de la loi divine. Cetle loi est une lampe pour son pied mal assuré, une lumière, un astre, qui l éclaire dans les sen- tiers ténébreux de la vertu (4); elle est vraie, elle est la vérité même: elle porte sa justification en elle-même; elle est plus (1) Clamabunl, elcnim hymnum dicent. (H.")
(2) Ascensioncs in corde sno âisposuit. (LXXXHI, (>.)
(Z)Iùunt de virtutc in virtutcm, videbitur Deus dewumm Sion. {8), 60 LES SOIRÉES douce que le miel, plus désirable que l'or et les pierres précieuses; et ceux qui lui sont fidèles y trouveront une récompense sans bornes (1); il la méditera jour et nuit (2); il cachera les oracles de Dieu dans son cœur afin de ne le point offenser (3); il s'écrie: Si tu dilates mon cœur, je courrai dans la voie de tes commandements (4).
Quelquefois le sentiment qui l'oppresse in- tercepte sa respiration. Un verbe, qui s'avan- çait pour exprimer la pensée du prophète, s'arrête sur ses lèvres et retombe sur son cœur; mais la piété le comprend lorsqu'il s'écrie: Tes autels, ô dieu des esprits (d)!
D'autres fois on l'entend deviner en quel- ques mots tout le Christianisme, sïpprends- moi, dit-il, à j aire ta volonté, parce que tu es mon Dieu (6). Quel philosopha de l'anti- quité a jamais su que la vertu n'est que l'obéis- sance à Dieu, parce qiCil est Dieu, et que le mérite dépend exclusivement de cette di- rection soumise de la pensée?
(i)xvm, îo, il.
(5) Altaria tua, Domine virliditm /(LXXXIIÏ, 4.)
Il connaissait bien la loi terrible de notre nature viciée: il savait que l'homme est conçu dans Viniquité, et révolté dès le sein de sa mère contre la loi divine (\). Aussi-bien que le grand Apôtre, il savait que l'homme est un esclave vendu à V iniquité qui le lient sous son joug, de manière qiCil ne peut y avoir de li- berté que la où se trouve l'esprit de Dieu (2). Il s'écrie donc avec une justesse véritable- ment chrétienne: C'est par toi que je se- rai arraché à la tentation; appuyé sur son bras je franchirai le mur (3): ce mur de séparation élevé dès l'origine entre l'homme et le Créateur, ce mur qu'il faut absolument franchir, puisqu'il ne peut être renversé. Et lorsqu'il dit à Dieu: Agis avec moi (4), ne confesse-t-il pas, n'enseigne-t-ii pas toute la vérité? D'une part rien sans nous, et de l'autre rien sans toi. Que si l'homme ose témé- rairement ne s'appuyer que sur lui-même, la vengeance est toute prête: Il sera livré (1) In iniquitatibus conceptus sum, et in peccalis concepil me mater mea. (L, 7.) Alienati sunt pcccatores à vitlvcî: erraverunt ab utero.
(2) Rom. XII, 14. II, Cor. III, 19.
(3) In Dco mco transgrediar miirtan. (Ps.XVII, 30.)
(4) Fac mccum. (LXXXV, 17.)
G 1 LES SOIRÉES aux penchants de son cœur et aux rêvés dû son esprit (1).
Certain que l'homme e*st de lui-même incapable de prier, David demande à Dieu de le pénétrer de cette huile mystérieuse, de cette onction divine qui ouvrira ses lèvres, et leur permettra de prononcer des paroles de louange et d'allégresse (2); et comme il ne nous racontait que sa propre expérience, il nous laisse voir dans lui le travail de l'inspi- ration. J'ai senti, dit-il, mon cœur s"1 échauf- fer au-dedans de moi; les Jlammes ont jailli de ma pensée intérieure; alors ma langue s'est déliée, et fai parlé (3). A ces flammes chastes de l'amour divin, à ces élans sublimes d'un esprit ravi dans le ciel, comparez la chaleur putride de Sapho ou l'enthousiasme soldé de Pindare: le goût, pour se décider, n'a pas besoin de la vertu.
Voyez comment le Prophète déchiffre Tin- crédule d'un seul mot: il a refusé de croire, de peur de bien agir (4); et comment en un seul mot encore il donne une leçon terrible (1) Ibunt in adinvcntionibus suis, (LXXX, 15.)
(5) XXXVIII, 4.
aux croyants lorsqu'il leur dit: Vous qui faites profession d'aimer le Seigneur, haïssez donc le mal (1).
Cet homme extraordinaire, enrichi de dons si précieux, s'était néanmoins rendu énor- mément coupable; mais l'expiation enrichit ses hymnes de nouvelles beautés: jamais le repentir ne parla un langage plus vrai, plus pa- thétique, plus pénétrant. Prêt à recevoir avec résignation tous les fléaux du Seigneur (2), il veut lui-même publier ses iniquités (3). Son crime est constamment devant ses jeux (4), et la douleur qui le ronge ne lui laisse aucun repos (5). Au milieu de Jérusalem, au sein de cette pompeuse capitale, desti- née à devenir bientôt la plus superbe ville de la superbe Asie (6), sur ce trône où la main de Dieu l'avait conduit, il est seul comme le pélican du désert, comme T effraie cachée dans les ruines, comme le passereau solitaire qui gémit sur le faîte aérien des (1) Qui diligitis Dominum, odite mdlum. (XCVI, 10.) Berlhier adi^ vinemenl parlé sur ce texte. Voy, sa traduction.)
(G) Longé clarissima urbhim Orknlis. (Plin. Hist. nal. V, 14.)
64 LES SOIRÉES palais (1). Il consume ses nuits dans les gémissements, et sa triste couche est inondée de ses larmes (2). Les Jlèches du Seigneur Vont percé (3). Dès-lors il ri y a plus rien de sain en lui; ses os sont ébranlés (4); ses chairs se détacheiit; il se courbe vers la terre; son cœur se trouble; toute sa force V abandonne; la lumière même ne brille plus pour lui (5); il ri entend plus; il a perdu la voix: il ne lui reste que V espérance (6). Aucune idée ne saurait le distraire de sa douleur, et cette douleur se tournant toujours en prière comme tous ses autres sentiments, elle a quelque chose de vivant qu'on ne rencontre point ailleurs. Il se rappelle sans cesse un oracle qu'il a prononcé lui-même: Dieu a dit au cou- pable: Pourquoi te mêles-tu ^annoncer mes préceptes avec ta bouche impure (7)? je ne veux être célébré que par le juste (8). La ter- (7) Peccaiori dixit Deus: Quare tu cnarras justifias meas, ctassumis testamentum meum pcv os tuum? (XL1X, 1 G.)
(s) llcctos decct codaudaiio. (XXXII. 1.)
reur chez lui se mêle donc constamment à la confiance; et jusque dans les transports de l'amour, dans l'extase de l'admiration, dans les plus touchantes effusions d'une recon- naissance sans bornes, la pointe acérée du remords se fait sentir comme l'épine à travers les touffes vermeilles du rosier.
Enfin, rien ne me frappe dans ces magni- fiques psaumes comme les vastes idées du Prophète en matière de religion; celle qu'il professait, quoique resserrée sur un point du globe, se distinguait néanmoins par un pen- chant marqué vers l'universalité. Le temple de Jérusalem était ouvert à toutes les nations, et le disciple de Moïse ne refusait de prier son Dieu avec aucun homme, ni pour aucun homme: plein de ces idées grandes et géné- reuses, et poussé d'ailleurs par l'esprit pro- phétique qui lui montrait d'avance la célérité de la parole et la puissance évangèlique (1 ), David ne cesse de s'adresser au genre hu- main et de l'appeler tout entier à la vérité. Cet appel à la lumière, ce vœu de son cœur, revient à chaque instant dans ses sublimes (1) Veîociter curritsermoejus. (CXLVII, 15.) Dominus dut verbum tvangelizantibus. (LXV1I. 12.)
ir. *S > G6 LES SOIRÉES compositions. Pour l'exprimer en mille ma- nières, il épuise la langue sans pouvoir se contenter. Nations de Vunivers, louez toutes le Seigneur; écoutez-moi, vous tous qui ha- bitez le temps (1). Le Seigneur est bon pour tous les hommes, et sa miséricorde se ré- pand sur tous ses ouvrages (%). Son royaume embrasse tous les siècles et toutes les géné- rations (3). Peuples de la terre, poussez vers Dieu des cris d'allégresse; chantez des hymnes à la gloire de son nom; célébrez sa grandeur par vos cantiques; dites à Dieu: La terre entière vous adorera; elle célébrera par ses cantiques la sainteté de votre nom. Peuples, bénissez votre Dieu et faites reten- tir partout ses louanges (4); que vos ora- cles, Seigneur, soient connus de toute la terre, et que le salut que nous tenons de vous parvienne à toutes les nations (5). Pour moi, je suis l'ami, le frère de tous ceux (1) Omncs qmhabilathtempus. (XLVIII,2.) Cette belle expression appartient à l'hébreu. La Yulgale dit: Qui habitutis orhem. Gelas I \ea deux expressions sont synonymes.
(2)CXLIV,0.
qui vous craignent, de tous ceux qui obser- vent vos commandements (1). Rois, princes, grands de la terre, peuples qui la couvrez, louez le nom du Seigneur, car il rHy a de grand que ce nom (2). Que tous les peuples réunis à leurs maîtres ne fassent plus qiCune famille pour adorer le Seigneur (3)! Nations de la terre, applaudissez, chantez, chantez notre roi l chantez, car le Seigneur est le roi de r univers, chantez avec intelligence (4). Que tout esprit loue le Seigneur (5).
Dieu n'avait pas dédaigné de contenter ce grand désir. Le regard prophétique du saint Roi, en se plongeant dans le profond avenir, voyait déjà l'immense explosion du cénacle et la face de la teire renouvelée par l'effusion de l'esprit divin. Que ses expressions sont belles et surtout justes! De tous les points de la terre les hommes se ressouviendront du Seigneur et se convertiront à lui; il se (1) Particeps ego mm omnium timentium ie et custodientium mandata (5) Omnis spiritits lavdct Domimm. (CL, 5.) C'est le dernier mot du dernier psaume.
68 LES SOIRÉES montrera, et toutes les familles humaines s"1 inclineront (1).
Sages amis, observez ici en passant com- ment l'infinie bonté a pu dissimuler quarante siècles (2): elle attendait le souvenir de l'homme (3). Je finirai par vous rappeler un autre vœu du Prophète-Roi: Que ces pages, dit-il, soient écrites pour les générations fu- tures, et les peuples qui jï1 existent point en- core béniront le Seigneur (4).
Il est exaucé, parce qu'il n'a chanté que l'Eternel; ses chants participent de l'éternité: les accents enflammés, confiés aux cordes de sa lyre divine, retentissent encore après trente siècles dans toutes les parties de l'univers. La synagogue conserva les psaumes: l'Eglise se hâta de les adopter; la poésie de toutes les nations chrétiennes s'en est emparée; et, de- puis plus de trois siècles, le soleil ne cesse d'éclairer quelques temples dont les voûtes (1) Remisiscentur et converlentur ad Dominion universi fines tcrrœ, et adorabuni in conspectu ejus omnes familiœ tjcntium. (XXI, 28.)
(3) Oui, Platon, tu dis vrui! Toutes les vérités sont clans nous; elles .«ont NOUS, et lorsque l'homme croit les découvrir, il ne fait que re- garder dans lui et dire oui I (4) Scribantur hœc in gencrotione altcrû, etpopulus qui crenbitur, luiidabit Dominum. (Ps. CI, 19.)
DE SAINT-PÉTERSBOURG. GO retentissent de ces hymnes sacrées. On les chante à Rome, à Genève, à Madrid, à Lon- dres, à Québec, à Quito, à Moscou, à Pékin, à Botany-Bay; on les murmure au Japon.
LE CHEVALIER.
Sauriez-vous me dire pourquoi je ne me ressouviens pas d'avoir lu dans les psaumes rien de ce que vous venez de me dire?
LE COMTE.
Sans doute, mon jeune ami,ye saurai vous le dire: ce phénomène tient à la théorie des idées innées; quoiqu'il y ait des notions ori- ginelles communes à tous les hommes, sans lesquelles ils ne seraient pas hommes, et qui sont en conséquence accessibles, ou plutôt naturelles à tous les esprits, il s'en faut néan- moins qu'elles le soient toutes au même point. Il en est au contraire qui sont plus ou moins assoupies, et d'autres plus ou moins domi- nantes dans chaque esprit; et celles-ci forment ce qu'on appelle le caractère ou le talent: or il arrive que lorsque nous recevons par la lec- ture une sorte de pâture spirituelle, chaque esprit s'approprie ce qui convient plus parti- culièrement à ce que je pourrais appeler son 70 LES SOIRKIis tempérament intellectuel, et laisse échapper le reste. De là vient que nous ne lisons pas du tout les mêmes choses dans les mêmes livres; ce qui arrive surtout à l'autre sexe com- paré au nôtre, car les femmes ne lisent point comme nous. Cette différence étant générale et par là même plus sensible, je vous invite à vous en occuper.
LE SÉNATEUR.
LE SÉNATEUR.
La nuit qui nous surprend me rappelle, M. le comte, que vous auriez bien pu, puis- que vous étiez si fort en train, nous rappeler quelque chose de ce que David a dit sur la nuit: comme il s'en occupait beaucoup, il en a beaucoup parlé, et toujours je m'attendais que, parmi les textes saillants qui se sont pré- sentés à vous, il y en aurait quelques-uns sur la nuit: car c'est un grand chapitre sur lequel David est revenu souvent: et qui pourrait s'en étonner? Vous le savez, mes bons amis, la nuit est dangereuse pour l'homme, et sans nous en apercevoir nous l'aimons tous un peu parce qu'elle nous met à l'aise. La nuit est une complice naturelle constamment à l'ordre de tous les vices, et celte complaisance sé- duisante fait qu'en général nous valons tous moins la nuit que le jour. La lumière inti- mide le vice; la nuit lui rend toutes ses forces, et c'est la vertu qui a peur. Encore une fois, la nuit ne vaut rien pour l'homme, et cepen- dant, ou peut-être à cause de cela même, ne sommes-nous pas tous un peu idolâtres de cette facile divinité? Qui peut se vanter de ne l'avoir jamais invoquée pour le mal? De- puis le brigand des grands chemins jusqu'à celui des salons, quel homme n'a jamais dit: Flecte, precor, vultus ad mea furta tuos? Et quel homme encore n'a jamais dit: Nox conscia novit? La société, la famille la mieux réglée, est celle où l'on veille le moins, et toujours l'extrême corruption des moeurs s'an- nonce par l'extrême abus dans ce genre. La nuit étant donc, de sa nature, malè suada, mauvaise conseillère, de là vient que les fausses religions l'avaient consacrée souvent à desrits coupables, nota bonce sécréta deœ (1).
LE COMTE.
Avec votre permission, mon cher ami, je dirai plutôt que la corruption antique avait consacré la nuit à de coupables orgies, mais Ç2 LES SOIRÉES Ç2 LES SOIRÉES que la religion antique n'avait point de tort,' ou n'en avait d'autres que celui de son im- puissance; car rien, je crois, ne commence par le mal. Elle avait mis, par exemple, les mystères que vous nommez sous la garde de la plus sévère pudeur; elle chassait du temple jusqu'au plus petit animal mâle, et jusqu à la peinture même de l'homme; le poète que vous avez cité rappelle lui-même cette loi avec sa gaité enragée, pour faire ressortir davantage un effroyable contraste. Vous voyez que les intentions primitives ne sauraient être plus claires: j'ajoute qu'au sein même de l'erreur, la prière nocturne de la Vestale sem- blait avoir été imaginée pour faire équilibre, un jour, aux mystères de la bonne déesse: mais le culte vrai devait se distinguer sur ce point, et il n'y a pas manqué. Si la nuit donne de mauvais conseils, comme vous le disiez tout à l'heure, il faut lui rendre justice, elle en donne aussi d'excellents: c'est l'époque des profondes méditations et des sublimes ravissements: pour mettre à profit ces élans divins et pour contredire aussi l'influence funeste dont vous parliez, le Christianisme s'est emparé à son tour de la nuit, et l'a consacrée à de saintes cérémonies qu'il anime par une musique austère et de puissants cantiques. La religion même, dans tout ce qui ne tient point au dogme, est sujette à certains changements que notre pauvre nature rend inévitables; cependant, jusque dans les choses de pure discipline, il y en aura toujours d'invariables; par exemple, il y aura toujours des fêtes qui nous appelleront tous à l'office de la nuit, et toujours il y aura des hommes choisis dont les pieuses voix se feront enten- dre dans les ténèbres, car le cantique légi- time ne doit jamais se taire sur la terre: Le jour au jour le rappelle, La nuit l'annonce à la nuit.; : LE SÉNATEUR.
Hélas! qui sait si vous n'exprimez pas, dans ce moment du moins, un vœu plutôt qu'une vérité! Combien le régne de la prière est affaibli, et quels moyens n'a-t-on pas em- ployés pour éteindre sa voix! Notre siècle n'a-t-il pas demandé à quoi servent les gens qui prient? Comment la prière percera-t-elle les ténèbres, lorsqu'à peine il lui est permis de se faire entendre de jour? Mais je ne veux pas m'égarer dans ces tristes pressen- timents. Vous avez dit tout ce qui a pu m'é- chapper sur la nuit, sans avoir dit cependant ce que David en a dit: et c'est à quoi je 74 LES SOIRÉES 74 LES SOIRÉES voudrais suppléer. Je vous demande à mon tour la permission de m'en tenir à mon idée principale. Plein d'idées qu'il ne tenait d'aucun homme, David ne cesse d'exhorter l'homme à suspendre son sommeil pour prier (1): il croyait que le silence auguste de la nuit prétait une force particulière aux saints désirs. J'ai cherché Dieu,, dit-il, pendant la jiuit, et je n'ai point été trompé (2). Ailleurs il dit: Tai con- versé avec mon cœur pendant la nuit. Je ni'exerçais dans cette méditation, et j'interro- geais mon esprit (3). En songeant d'autres fois à certains dangers qui, dans les temps antiques, devaient être plus forts que de nos jours, il disait dans sa conscience victorieuse: Sei- gneur, je me suis souvenu de ton nom, pen- dant la nuit, et f ai gardé ta loi (4). Et sans doute il croyait bien que l'influence de la nuit était l'épreuve des cœurs, puisqu'il ajoute: Tu as éprouvé mon cœur en levisitantla. nuit (5).
(i) In noctibus extollitc manus veslras in mncta, etc. (Ps. CXXX1U, 2.) passhn.
(2) Deum exquisivî manibus nocle, et nonsum deceplus. (LXXVI, 7>.)
(5) Méditants sum nocle cian corde meo, et exercitabar et scopcbam tpitktm mcum. (LXXVI, 7.)
(i)Memor fui, noctc, nominis lui, Domine, cl cuslodh'i IrijCin titam, (pxvm,520 (■>) Probasti cor meum, et visitant nocle, (XVI, r.,) L'air de la nuit ne vaut rien pour l'homme matériel; les animaux nous l'apprennent en s'abritant tous pour dormir. Nos maladies nous l'apprennent en sévissant toutes pendant la nuit. Pourquoi envoyez-vous le matin chez votre ami malade demander comment il a passé la nuit, plutôt que vous n'envoyez de- mander le soir comment il a passé la jour- née? Il faut bien que la nuit ait quelque chose de mauvais. De là vient la nécessité du sommeil qui n'est point fait pour le jour, et qui n'est pas moins nécessaire à l'esprit qu'au corps, car s'ils étaient l'un et l'autre continuellement exposés à l'action de cer- taines puissances qui les attaquent sans cesse, ni l'un ni l'autre ne pourraient vivre; il faut donc que les actions nuisibles soient suspen- dues périodiquement, et que tous les deux soient mis pendant ces intervalles sous une influence protectrice. Et comme le corps pendant le sommeil continue ses fonctions vitales, sans que le principe sensible en ait la conscience, les fonctions vitales de l'esprit continuent de même, comme vous pouvez vous en convaincre indépendamment de toute théorie, par une expérience vulgaire, puisque l'homme peut apprendre pendant le sommeil, 7 G LES SOIRÉES 7 G LES SOIRÉES et savoir, par exemple, à son réveil, des vers ou l'air d'une chanson qu'il ne savait pas en s'endormant (1). Mais pour que l'ana- logie fût parfaite, il fallait encore que le principe intelligent n'eût de même aucune conscience de ce qui se passe en lui pendant ce temps; ou du moins il fallait qu'il ne lui en restât aucune mémoire, ce qui revient au même pour l'ordre établi. De la croyance universelle que l'homme se trouve alors sous une influence bonne et préservatrice naquit Vautre croyance, pareillement universelle, que le temps du sommeil est favorable aux communications divines. Cette opinion, de quelque manière qu'elle doive être entendue, s'appuie incontestablement sur l'Ecriture sain te qui présente un grand nombre d'exemples dans ce genre. Nous voyons de plus que les fausses religions ont toujours professé la même croyance: car l'erreur, en tournant le dos à sa rivale, ne cesse néanmoins d'en répéter (1) L'interïoculeur aurait pu ajouter que l'homme possède de plus le pouvoir de s'éveiller à peu près sûrement à l'heure qu'il s'est.prescrite à lui-même avant de s'endormir; phénomène aussi constant qu'inexpli- cable. Le sommeil est un des grands mystères de l'homme. Celui qui le comprendrait aurait, suivant les apparences, pénétré tocu les os.
tous les actes et toutes les doctrines qu'elle altère suivant ses forces, c'est-à-dire de ma- nière que le type ne peut jamais être mé- connu, ni l'image prise pour lui. Middleton, et d'autres écrivains du même ordre, ont fait une grande dépense d'érudition pour prouver que votre Eglise imite une foule de cérémo- nies païennes, reproches qu'ils auraient aussi adressés à la nôtre, s'ils avaient pensé à nous. Trompés par une religion négative et par un culte décharné, ils ont méconnu les for- mes éternelles d'une religion positive qui se retrouveront partout. Les voyageurs modernes ont trouvé en Amérique les vestales, le feu nouveau, la circoncision, le baptême, la confession, et enfin la présence réelle sous les espèces du pain et du vin.
Dirons-nous que nous tenons ces mêmes cérémonies des Mexicains ou des Péruviens? Il faut bien se garder de conclure toujours de la conformité à la dérivation subordonnée: pour que le raisonnement soit légitime, il faut avoir exclu précédemment la dérivation com- mune. Or, pour en revenir à la nuit et aux songes, nous voyons que les plus grands gé- nies de l'antiquité, sans distinction, ne dou- taient nullement de l'importance des songes, 78 LES SOIRÉES 78 LES SOIRÉES et qu'ils venaient même s'endormir dans les temples pour y recevoir des oracles (1). Jol) n'a-t-il pas dit que Dieu se sert des songes pour avertir V homme (2): avis qu'il ne répèti; tamais? et David ne disait-il pas, comme je vous le rappelais tout à l'heure, que Dieu visite les cœurs pendant la nuit? Platon ne veut-il pas qiCon se prépare aux songes par une grande pureté d'âme et de corps (3)? Hippocrate n'a-t-il pas composé un traité exprès sur les songes, où il s'avance jusqu'à refuser de reconnaître pour un véritable médecin celui qui ne sait pas interpréter les songes? Il me semble qu'un poète latin, Lucrèce, si je ne me trompe (4), est allé plus loin peut- être en disant que les dieux, durant le som- meil, parlent à Vâme et a V esprit.
Enfin Marc-Aurèle ( je ne vous cite pas ici un esprit faible) non-seulement a regardé ces (1) fruiturque deorwn Colloquio. * (2) Semcl loquitur Deusfet secundo id ipsnm non repetit) per somninm in visione nocturnû,,...ut avertat hominem ub lus quai facit. (Job, (5) Ciccr. de Divin. I, T.O. (4) Non: levers est deJuvénaî.
En animant et menton ami quA Di norie loquantur!
(pote de rcditc'sr.)