s^mmmfdiy^sm^ MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE lîcaugcncy. — Inip. Laf'fray.
DE LA PHILOSOPHIE RÉPONSE A LA PHILOSOPHIE DE LA MISÈRE DE M. PROUDHON.
PAR AVEC UNE PRÉFACE DE PARIS LIBRAIRES-ÉDITEURS i6, Rue Soufflot, i6 PRÉFACE Le présent écrit fjt composé dans l'hiver 1846- 1847, à une époque où Marx était arrivé à élucider les principes de sa nouvelle conception histori- que et économique (i). Le Système des contradic- tions économiques ou Philosophie de la misère de Proudhon, qui venait de paraître, lui donna l'oc- casion de développer ses principes en les opposant (i) La Misère de la Philosophie, écrite en français, parut en 1847 à Paris, chez A. Franck, 69, rue Richelieu et à Bruxelles, chez C -G. Vogler, 2, petite rue de la Made- leine; elle a été traduite en allemand par Bernstein et Karl Kautsky et publiée en 1892 par la librairie du Parti démocrate-socialiste d'Allemagne: elle était précédée par cette préface d'Engels.
L'exemplaire de Marx, qui, ainsi que ses autres livres, a été donné par ses deux filles, Laura Lafargue et Eleanore Aveling, au Parti socialiste allemand, pour former, avec les livres d'Engels, le fonds d'une bibliothèque du Parti, porte quelques corrections de la main de l'auteur: elles ont été reproduites dans cette réédition.
Note de l'Éditeur.
6 PRÉFACE aux idées de l'homme qui, dès lors, devait prendre une place prépondérante parmi les socialistes fran- çais de l'époque. Depuis le moment où tous deux à Paris avaient longuement discuté ensemble de questions économiques, souvent pendant des nuits entières, leur direction était allée s'écartant de plus en plus; l'écrit de Proudhon montrait qu'il y avait déjà un abîme infranchissable entre eux; faire le silence n'était pas possible; Marx cons- tata cette rupture irréparable dans cette réponse qu'il lui fit.
Le jugement d'ensemble de Marx sur Prou- dhon se trouve exprimé dans l'article qui est reproduit en appendice et qui a paru pour la pre- mière fois dans le So:{ialdemokrat de Berlin, n°' i6, 17 et 1 8. Ce fut le seul article que Marx écri- vit dans cette feuille. Les tentatives de M. von Schweitzer pour amener le journal dans les eaux gouvernementales et féodales s'étant presque im- médiatement manifestées, cela nous contraignit de retirer publiquement notre collaboration au bout de peu de semaines.
Le présent ouvrage a pour l'Allemagne main- tenant une importance que Marx n'a jamais pré- vue. Comment aurait-il pu savoir qu'en s'atta- quant à Proudhon il frappait par là même l'idole des Strebers (arrivistes) d'aujourd'hui, Rodber- tus, qu'il ne connaissait même pas de nom.
Ce n'est pas ici le lieu de s'étendre sur le rap- port qu'il y a entre Marx et Rodbertus, j'aurai PREFACE 7 bientôt l'occasion de le faire. Il suffît de dire ici que quand Rodbertus accuse Marx de l'avoir (( pillé » et « d'avoir dans son Capital fort bien tiré profit sans le citer )> de son ouvrage: Zur Erkenntniss, etc., il se laisse entraîner à une calomnie qui n'est explicable que par la mauvaise humeurnaturelleà un génie méconnu et sa remar- quable ignorance des choses qui se produisent hors de Prusse, et notamment de la littérature économi- que et socialiste. Ces accusations, pas plus que l'ouvrage de Rodbertus que nous avons cité, ne sont jamais venus sous les yeux de Marx; il ne connaissait de Rodbertus que les trois « Sozialen Brieje » et celles-là mêmes en aucun cas avant C'est avec plus de fondement que Rodbertus prétend dans ces lettres avoir découvert « la valeur constituée de Proudhon » bien avant Proudhon. Mais il se flatte encore à tort en croyant l'avoir le premier découverte. En tous cas, notre ouvrage le critique avec Proudhon, et cela me force à m'étendre un peu sur son « fondamental » opus- cule: Zur Erkenntniss imserer staatsjvirthschaft- lichen ZusU'mde^ 1842, du moins pour autant que celui-ci, en outre du communisme à la Weitling qu'il contient aussi, bien qu'inconsciemment, anticipe Proudhon.
En tant que le socialisme moderne, de quelque tendance d'ailleurs qu'il soit, procède de l'écono- mie politique bourgeoise, il se rattache presque 8 r'iiKFACi': 8 r'iiKFACi': exclusivement à la théorie de la valeur de Ricardo. Les deux propositions que Ricardo en 1817 pose au début de ses Principes: 1° que la valeur de cha- que marchandise est seulement et uniquement déterminée parla quantité de travail exigée pour sa production, et 2° que le produit de la totalité du travail social est partagé entre les trois classes des propriétaires fonciers (rente), des capitalistes (profit) et des travailleurs (salaire); ces deux pro- positions avaient déjà, dès 182 1, en Angleterre, donné matière à des conclusions socialistes. Elles avaient été déduites avec tant de profondeur et de clarté que cette littérature, maintenant presque disparue et que Marx avait en grande partie découverte, ne put être dépassée jusqu'à l'appari- tion du Capital. Nous en reparlerons d'ailleurs une autre fois. Quand Rodbertus en 1842 tirait de son côté des conclusions socialistes des pro- positions citées plus haut, c'était alors pour un Allemand faire certes un pas important, mais ce n'était une découverte que pour l'Allemagne. Marx montre le peu de nouveauté d'une pareille application de la théorie de Ricardo à Proudhon, qui souffrait d'une pareille imagination.
« Quiconque est tant soit peu familiarisé avec le mouvement de l'économie politique en Angleterre, n'est pas sans savoir que presque tous les socialis- tes de ce pays ont, à différentes époques, proposé l'application égalitaire (c'est-à-dire socialiste) de la théorie ricardienne. Nous pourrions citer à PREFACE 9 M. Proudhon VEconomie politique de Hopkins, 1822; William Thompson, A7î Inquiry into the Principles oj the Distribution of Wealth most conducive io human Happiness, 1827; T. R. Ed- monds^ Practical^ moral and political Economy, 1828, etc., etc.; et l'on pourrait ajouter encore quatre pages d'etc. Nous nous contenterons de laisser parler un communiste anglais: Bray, dans son ouvrage remarquable: Labour' s Wrongs and Labour' s Rejnedy, Leeds, 1839.» Et les seules cita- tions de Bray suppriment, pour une bonne par- tie, la priorité que revendique Rodbertus.
A cette époque Marx n'était pas encore entré dans la salle de lecture du « British Muséum ». Outre les bibliothèques de Paris et de Bruxelles, outre mes livres et mes extraits, qu'il lut pendant un voyage de six semaines que nous avons fait ensemble en Angleterre dans l'été de 1845, il n'avait parcouru que les livres que l'on pouvait se procurer à Manchester. La littérature dont nous parlons n'était donc nullement aussi inac- cessible à ce moment qu'elle peut l'être actuelle- ment. Si malgré cela elle est restée inconnue à Rodbertus, cela est dû exclusivement à ce qu'il était un Prussien borné. Il est le fondateur véri- table du socialisme spécifiquement prussien et il est enfin reconnu comme tel.
Cependant, même dans sa Prusse bien-aimée, Rodbertus ne devait pas rester à l'abri. En 1859 parut à Berlin, le premier livre de la Critique de 1.
10 PRÉFACE r Economie politique^ de Marx. On y relève, parmi les objections élevées par les économistes contre Ricardo, comme deuxième objection p. 40: « Si la valeur d'échange d'un produit est égale au temps de travail qui y est contenu, la valeur d'échange d'une journée de travail est égale à son produit. Ou bien encore, le salaire doit être égal au produit du travail. Or, c'est le contraire qui est vrai. » En note: « Cette objection élevée contre Ricardo du côté des économistes a été rele- vée plus tard par les socialistes. L'exactitude théo- rique de la formule étant supposée, la pratique fut accusée de contradiction avec la théorie, et la société bourgeoise fut invitée à tirer pratique- ment la conséquence impliquée dans le principe théorique. Des socialistes anglais ont, au moins en ce sens, tourné la formule de la valeur d'échange de Ricardo contre l'économie politi- que, » On renvoie dans cette note à la Misère de la philosophie de Marx, qui alors était encore partout en librairie.
Il était donc assez facile à Rodbertus de se convaincre lui-même de la nouveauté réelle de ses découvertes de 1842. Au lieu de cela, il ne cesse de les proclamer et les croit tellement in- comparables qu'il ne lui vient pas une seule fois à l'esprit que Marx ait pu tirer tout seul ses con- clusions de Ricardo tout aussi bien que Rodber- tus lui-même. Cela est impossible. Marx Ta « pillé » — lui à qui le même Marx offrait toute PRÉFACE 11 facilité de se convaincre que bien longtemps avant eux ces conclusions, au moins sous la forme grossière qu'elles ont encore chez Rodbertus, avaient été déjà exprimées en Angleterre.
L'application socialiste la plus simple de la théorie de Ricardo est celle que nous avons don- née plus haut. En bien des cas^ elle a conduit à des aperçus sur l'origine et la nature de la plus-value qui dépassent de beaucoup Ricardo. Il en est également ainsi chez Rodbertus. Outre que dans cet ordre d'idées, il ne présente jamais quelque chose qui n'ait déjà été au moins aussi bien dit avant lui, son exposition a encore les mêmes dé- fauts que celle de ses prédécesseurs: il accepte les catégories économiques de travail, capital, valeur, dans la forme crue où les lui ont trans- mises les économistes, sous la forme qui s'atta- che à leur apparence, sans en rechercher le con- tenu. Il s'interdit ainsi non seulement tout moyen de se développer plus complètement — contrai- rement à Marx qui, pour la première fois, a fait quelque chose de ces propositions souvent repro- duites depuis 64 ans — mais il prend le chemin qui mène droit à l'Utopie, comme on le mon- trera.
L'application précédente de la théorie de Ri- cardo, qui montre aux travailleurs que la totalité de la production sociale, qui est leur produit, leur appartient parce qu'ils sont les seuls produc- teurs réels, conduit droit au communisme. Mais 12 PRÉFACE elle est aussi, comme Marx le'fait entendre, for- mellement fausse économiquement parlant, parce qu'elle est simplement une application de la mo- rale à l'économie. D'après les lois de l'économie bourgeoise, la plus grande partie du produit n'appartient pas aux travailleurs qui l'ont créé. Si nous disons alors: c'est injuste, ce ne doit pas être: cela n'a rien à voir avec l'économie. Nous disons seulement que ce fait économique est en contradiction avec notre sentiment moral. C'est pourquoi Marx n'a jamais fondé là-dessus ses re- vendications communistes, mais bien sur laruine nécessaire, qui se consomme sous nos yeux tous les jours et de plus en plus, du mode de produc- tion capitaliste. Il se contente de dire que la plus- value se compose de travail non payé: c'est un fait pur et simple. Mais ce qui peut être formel- lement faux du point de vue économique, peut être encore exact du point de vue de l'histoire universelle. Si le sentiment moral de la masse regarde un fait économique, autrefois l'esclavage ou le servage, comme injuste, cela prouve que ce fait lui-même est une survivance; que d'autres faits économiques se sont produits grâce aux- quels le premier est devenu insupportable, in- soutenable. Derrière l'inexactitude économique formelle peut donc se cacher un contenu économique très réel. Il serait ici déplacé de s'étendre davantage sur l'importance et l'histoire de la théorie de la plus-value.
PRÉFACE 13 On peut encore tirer d'autres conséquences de la théorie de la valeur de Ricardo et on l'a fait. La valeur des marchandises est déterminée par le travail exigé par leur production. Or, il se trouve que dans ce méchant monde les marchan- dises sont achetées tantôt au-dessus, tantôt au- dessous de leur valeur et sans qu'il y ait là simplement rapport avec les variations de la concurrence. De même que le taux de profit a une forte tendance à se maintenir au même ni- veau pour tous les capitalistes, les prix des mar- chandises tendent aussi à se réduire à la valeur de travail par l'intermédiaire de l'offre et de la de- mande. Mais le taux de profit se calcule d'après le capital total employé dans une exploitation industrielle; or, comme dans deux branches d'in- dustrie différentes, la production annuelle peut incorporer des masses de travail égales, c'est-à- dire présenter des valeurs égales, et que, si le salaire peut être également élevé dans ces deux branches, les capitaux avancés peuvent être et le sont souvent doubles ou triples dans l'une ou dans l'autre branche, la loi de la valeur de Ri- cardo, comme Ricardo lui-même l'a déjà décou- vert, est en contradiction avec la loi d'égalité du taux de profit. Si les produits des deux branches d'industrie sont vendus à leurs valeurs, les taux de profit ne peuvent pas être égaux; mais si les taux de profit sont égaux, les produits des deux branches d'industrie ne sont pas vendus à leurs 14 PRÉFACK valeurs partout et toujours. Nous avons donc ici une contradiction, une antinomie entre deux lois économiques. La solution pratique s'opère d'a- près Ricardo (chap. i", section 4 et 5) régulière- ment en faveur du taux de profit au dépens de la valeur.
Mais la détermination de la valeur de Ricardo, malgré ses caractères néfastes, a un côté qui la rend chère à nos braves bourgeois. C'est le côté par où elle fait appel avec une force irrésistible à leur sentiment de justice. Justice et égalité des droits, voilà les piliers sur lesquels le bourgeois du xviii" et du xix'' siècle voudrait élever son édifice social sur les ruines des injustices, des inégalités et des privilèges féodaux. La détermi- nation de la valeur des marchandises par le tra- vail et de réchange libre qui se produit d'après cette mesure de valeur entre des possesseurs égaux en droits, tels sont, comme Marx l'a déjà montré, les fondements réels sur lesquels toute l'idéologie politique, juridique et philosophique de la bourgeoisie moderne s'est édifiée. Dès que l'on sait que le travail est la mesure des mar- chandises, les bons sentiments du brave bour- geois doivent se sentir profondément blessés par la méchanceté d'un monde qui reconnaît bien nominalement ce principe de justice, mais qui, réellement, à chaque instant, sans se gêner, pa- raît le mettre de côté. Surtout le petit bourgeois, dont le travail honnête — alors même que ce PRÉFACE 15 PRÉFACE 15 n'est que celui de ses ouvriers ou de ses appren- tis — perd tous les jours de plus en plus de sa valeur par l'effet de la concurrence de la grande production et des machines, surtout le petit pro- ducteur doit désirer ardemment une société où l'échange des produits d'après leur valeur de tra- vail soit une réalité entière et sans exception; en d'autres termes, il doit désirer ardemment une société où règne exclusivement et pleinement une loi unique de production des marchandises, mais où soient supprimées les conditions qui seules rendent cette loi effective, c'est-à-dire les autres lois de la production des marchandises et mieux delà production capitaliste.
Cette utopie a jeté des racines très profondes dans la pensée du petit bourgeois moderne — réel ou idéal. Ce qui le démontre, c'est qu'elle a déjà été, en i83i, systématiquement développée par John Gray, qu'à cette époque elle a été essayée prati- quement et répandue théoriquement en Angle- terre, proclamée comme la vérité la plus récente en 1842 par Rodbertus en Allemagne, en 1846 par Proudhon en France, publiée encore en 187 1 par Rodbertus comme solution de la question sociale et pour ainsi dire son testament social 5 et, en 1884, elle récolte l'adhésion de la séquelle qui s'efforce, sous le nom de Rodbertus, d'exploiter le socialisme d'État prussien.
La critique de cette utopie a été faite si complè- tement par Marx, aussi bien contre Proudhon que 16 PRÉFACE contre Gray (Cf. l'appendice n" 2 de cet ouvrage), que je puis ici me borner à quelques remarques sur la forme spéciale que Rodbertus a adoptée pour la fonder et l'exprimer.
Comme nous l'avons dit: Rodbertus accepte les concepts économiques traditionnels sous la forme exacte où ils lui ont été transmis par les économistes. Il ne fait pas la plus légère tentative pour les vérifier. La valeur est pour lui « l'éva- luation quantitative d'une chose relativement aux autres, cette évaluation étantprise pour mesure », Cette définition peu rigoureuse, pour le moins, nous donne au plus une idée de ce que la valeur paraît à peu près être, mais ne dit absolument pas ce qu'elle est. Mais comme c'est tout ce que Rodber- tus sait nous dire sur la valeur, il est compréhen- sible qu'il cherche une mesure de la valeur hors de la valeur. Après avoir tourné au hasard, sans ordre, la valeur d'usage et la valeur d'échange sous une centaine de faces, avec cette puissance d'abstraction qu'admire infiniment M, Adolphe Wagner, il arrive à ce résultat qu'il n'y a pas de mesure réelle de la valeur et qu'il faut se contenter d'une mesure surérogatoire. Le travail pourrait être celle-ci, mais seulement dans le cas d'un échange entre produits d'égales quantités de tra- vail; que le cas soit d'ailleurs « tel en lui même, ou qu'on ait pris des dispositions » qui l'assu- rent. Valeur et travail restent ainsi sans le moindre rapport réel, bien que tout le premier chapitre PRÉFACE 17 PRÉFACE 17 soit employé à nous expliquer comment et pour- quoi les marchandises « coûtent du travail » et rien que du travail.
Le travail est encore une fois pris sous la forme où on le rencontre chez les économistes. Et pas même cela. Car bien qu'on dise deux mots sur les différences d'intensité du travail, le travail est très généralement représenté comme quelque chose qui (( coûte)), c'est-à-dire qui est mesure de valeur, qu'il soit d'ailleurs dépensé ou non dans la moyenne des conditions normales de la société. Que les pro- ducteurs emploient dix jours à la fabrication de produits qui peuvent être fabriqués en un jour, ou qu'ils n'en emploient qu'un; qu'ils emploient le meilleur ou le plus mauvaisdes outillages; qu'ils appliquent leur temps de travail à la fabrication d'articles socialement nécessaires ou dans la quan- tité socialement exigée, qu'ils établissent des arti- cles que l'on ne demande pas du tout, ou des arti- cles demandés plus ou moins qu'il n'est besoin — de tout cela il n'est pasquestion: le travail est le tra- vail, le produit d'un travail égal doit être échangé contre un produit de travail égal. Rodbertus qui dans tout autre cas est toujours prêt, que cela soit à propos ou non, à se placer au point de vue natio- nal, et à considérer les rapports des producteurs isolés du haut de l'observatoire de la société géné- rale, évite ici craintivement tout cela. Simplement parce que dès, la première ligne de son livre, il va droit à l'utopie du bon de travail et que toute 18 PRÉFACE analyse du travail comme producteur de valeur devait parsemer sa route d'écueils infranchissa- bles. Son instinct était ici considérablement plus fort que sa puissance d'abstraction, qu'on ne peut découvrir chez Rodbertus, soit dit en passant, qu'au moyen de la plus concrète pauvreté d'idées.
Le passage à l'utopie est exécuté en un tour de main. Les « dispositions » quifixent l'échange des marchandises d'après la valeur de travail comme suivant une règle absolue ne font pas de difficulté. Tous les autres utopistes de cette tendance, de Gray jusqu'à Proudhon, se tourmentent pour élaborer des mesures sociales qui doivent réaliser ce but. Ils cherchent au moins à résoudre la question éco- mique par des voies économiques grâce à l'action du possesseur de marchandises qui les échange. Pour Rodbertus c'est bien plus simple. En bon Prussien, il en appelle à l'État. Un décret du pouvoir public ordonne la réforme.
La valeur est ainsi donc heureusement « cons- tituée », mais non la priorité de cette constitu- tion que réclamait Rodbertus. Au contraire, Gray ainsi que Bray — entre beaucoup d'autres — longtemps et souvent avant Rodbertus, ont répété à satiété la même pensée: ils souhaitaient pieuse- sement les mesures grâce auxquelles les produits s'échangeraient, malgré tous les obstacles, tou- jours et seulement à leur valeur de travail.
Après que l'Etat a ainsi constitué la valeur — au moins d'une partie des produits, car Rodber- PRÉFACE 19 tus est modeste — il émet son bon de travail, en fait des avances aux capitalistes industriels avec lesquelles il payent les ouvriers; les ouvriers achè- tent alors les produits avec les bons de travail qu'ils ont reçus et permettent ainsi le retour du papier- monnaie à son point de départ. C'est de Rodber- tus lui-même qu'il faut apprendre comme cela se développe admirablement.
« Pour ce qui est de cette seconde condition on atteindra la disposition qui exige que la valeur attestée sur le billet soit réellement en circulation en ne donnant qu'à celui qui livre vraiment un pro- duit un billet sur lequel sera marquée exactement la quantité de travail nécessitée par la fabrication du produit. Celui qui livre un produit de 2 jour- nées de travail reçoit un billet où sera marqué « 2 journées ». La seconde condition sera néces- sairement remplie par l'observation exacte de cette règle dans l'émission. D'après notre hypothèse, la valeur véritable des biens coïncide avec la quan- tité de travail qu'a coûtée leur fabrication, et cette quantité de travail a pour mesure la division du temps reçue; celui qui livre un produit auquel 2 jours de travail ont été consacrés, s'il obtient qu'il lui soit certifié 2 journées de travail, n'a donc obtenu qu'il lui soit assigné ou certifié ni plus ni moins de valeur qu'il en a livré en fait, — et de plus, comme celui-là seul obtient une pareille attestation qui a mis réellement un produit en cir- culation, il est égalment certain que la valeur 20 PRÉFACE 20 PRÉFACE inscrite sur le billet est capable de payer la société. Que l'on élargisse autant qu'on le veut la sphère de la division du travail, si la règle est bien sui- vie, la somme de valeur disponible doit être exac- tement égale à la somme de valeur certifiée: et comme la somme de valeur certifiée est exactement la somme de valeur assignée, celle-ci doit néces- sairement se résoudre à la valeur disponible^ toutes les exigences sont satisfaites et la liquidatioti est Si Rodbertus a eu jusqu'à présent le malheur d'arriver trop tard avec ses découvertes, cette fois au moins il a le mérite d'une ^.Çycèce d'originalité: aucun de ses rivaux n'avait osé donner à l'utopie insensée du bon de travail cette forme naïve- ment enfantine, je dirais même véritablement poméranienne. Parce que pour chaque bon on livre un objet de valeur correspondant, qu'aucun objet de valeur n'est plus délivré que contre un bon correspondant, nécessairement la somme des bons est couverte par la somme des objets de valeur. Le calcul se fait sans le moindre reste, il est juste à une seconde de travail près, et il n'y a pas d'employé supérieur de la caisse de la dette publique qui, quoique blanchi sous sa fonction, puisse y reprendre la plus légère erreur. Que dési- rer de plus?
Dans la société capitalisteactuelle, chaque capi- taliste industriel produit de son propre chef ce qu'il veut, comme il veut, et autant qu'il veut.
PRÉFACE 21 La quantité socialement exigée reste pour lui une grandeur inconnue et il ignore la qualité des objets demandés aussi bien que leur quantité. Ce qui aujourd'hui ne peut être livré assez rapide- ment, peut être offert demain bien au-delà de la demande. Pourtant la demande finit par être satisfaite comme on le peut, bien ou mal, et généra- lement la production se règle en définitive sur les objets demandés. Gomment s'effectue la concilia- tion de cette contradiction? Par la concurrence. Et comment arrive-t-elle à cette solution? Simplement en dépréciant au-dessous de leur valeur de travail les marchandises inutilisables pour leur qualité ou pour^leur quantité dans l'état présent des de- mandes de la société, et en faisant sentir aux pro- ducteurs, de cette façon détournée, qu'ils ont en fabrique des articles absolument inutilisables ou qu'ils en ont fabriqué en quantité inutilisable, superflue. Il s'ensuit deux choses: D'abord que les déviations continuelles des prix des marchandises par rapport aux valeurs des marchandises sont la condition nécessaire sans laquelle et par laquelle seule la valeur des mar- chandises peut exister. Ce n'est que par les fluc- tuations de la concurrence et, par suite, des prix des marchandises que la loi delà valeur se réalise dans la production des marchandises, et que la détermination de la valeur par le temps de travail socialement nécessaire devient une réa- lité. Que la forme de représentation de la va- 22 PREFACE leur, que le prix ait, en règle générale, un tout autre aspect que la valeur qu'il manifeste, c'est une fortune qu'il partage avec la plupart des rapports sociaux. Le roi le plus souvent ressemble peu à la monarchie qu'il représente. Dans une société de producteurs de marchandises échangistes, vouloir déterminer la valeur par le temps de travail par cela que l'on interdit à la concurrence d'établir cette détermination de la valeur dans la seule forme par où elle puisse se faire, en influant sur les prix, c'est montrer qu'on s'est, au moins sur ce terrain, permis la mécon- naissance utopique habituelle des lois économi- ques.