SigPhi · Karl Marx

Misère de la philosophie (The Poverty of Philosophy)

Page 14 of 14

Ils construisent à grands frais des palais, où la îeague établissait, en quelque sorte, sa^demeure officielle; ils font marcher une armée de mission- naires vers tous les points de l'Angleterre, pour 274 LE LIBRE ÉCHANGE qu'ils prêchent la religion du libre échange; ils font imprimer et distribuer gratis des milliers de brochures pour éclairer l'ouvrier sur ses pro- pres intérêts, ils dépensent des sommes énormes pour rendre la presse favorable à leur cause, ils organisent une vaste administration pour diriger les mouvements libre-échangistes, et ils déploient toutes les richesses de leur éloquence dans les mee- tingspublics. C'était dans un deces meetings qu'un ouvrier s'écria: Si les propriétaires fonciers vendaient nos os, vous autres, fabricants, vous seriez les premiers à les acheter, pour les jeter dans un moulin à va- peur et en faire de la farine.

Les ouvriers anglais ont très bien compris la signification de la lutte entre les propriétaires fon- ciers et les capitalistes industriels. Ils savent très bien qu'on voulait rabaisser le prix du pain pour rabaisser le salaire et que le prolit industriel aug- menterait de ce que la rente aurait diminuée.

Ricardo, l'apôtre des free-traders anglais, l'éco- nomiste le plus distingué de notre siècle, est sur ce point, parfaitement d'accord avec les ouvriers.

Il dit dans son célèbre ouvrage sur l'économie politique: « Si, au lieu de récolter du blé chez nous, nous découvrions un nouveau marché où nous pour- rions nous procurer ces objets à meilleur compte, dans ce cas les salaires doivent baisser et les pro- fits s'accroître. La baisse du prix des produits de LE LIBRE ÉCHANGE 275 l'agriculture réduit les salaires non-seulement des ouvriers emplo3'és à la culture de la terre, mais encore de tous ceux qui travaillent aux manufac- tures ou qui sont employés au commerce. » Et ne cro^^ez pas, messieurs, que ce soit chose tout à fait indifférente pour l'ouvrier de ne rece- voir plus que 4 francs, le blé étant à meilleur mar- ché, quand auparavant il a reçu 5 francs.

Son salaire n'est-il pas toujours tombé par rap- port au profit? Et n'est-il pas clair que sa position sociale a empiré vis-à-vis du capitaliste? Outre cela il perd encore dans le fait.

Tant que le prix du blé était encore plus élevé, le salaire l'étant également, une petite épargne faite sur la consommation du pain suffisait pour lui procurer d'autres jouissances, mais du moment que le pain et en conséquence le salaire est à très bon marché, il ne pourra presque rien économi- ser sur le pain pour l'achat des autres objets.

Les ouvriers anglais ont fait sentir aux free-tra- ders qu'ils ne sont pas dupes de leurs illusionsetde leurs mensonges, et si^ malgré cela, ils se sont associés à eux contre les propriétaires fonciers, c'était pour détruire les derniers restes de la féo- dalité et pour n'avoir plus affaire qu'à un seul ennemi. Les ouvriers ne se sont pas trompés dans leurs calculs, car les propriétaires fonciers, pour se venger des fabricants^ ont fait cause commune avec les ouvriers pour faire passer le bill des dix heures, que ces derniers avaient vainement de- 276 LE LIBRE ÉCHANGE mandé depuis trente ans, et qui passa immédia- tement après l'abolition des droits sur les cé- réales.

Si, au congrès des économistes, le docteur Bowrinç a tiré de sa poche une longue liste pour faire voir toutes les pièces de bœuf, de jambon, de lard, de poulets, etc., etc., qui ont été impor- tés en Angleterre, pour y être consommés, comme il dit, par les ouvriers, il a malheureusement ou- blié de vous dire qu'au même instant les ouvriers de Manchester et des autres villes manufactu- rières, se trouvaient jetés sur le pavé parla crise qui commençait.

En principe, en économie politique, il ne faut jamais grouper les chiffres d'une seule année pour en tirer des lois générales. Il faut toujours pren- dre le terme moyen de six à sept ans — laps de temps pendant lequel l'industrie moderne passe par les différentes phases de prospérité, de sur- production, de stagnation, de crise et achève son cycle fatal.

Sans doute, si le prix de toutes les marchan- dises tombe, et c'est là la conséquence nécessaire du libre échange, je pourrai me procurer pour un franc bien plus de choses qu'auparavant. Et le franc de l'ouvrier vaut autant que tout autre. Donc le libre échange sera très avantageux à l'ou- vrier. Il y a seulement un petit inconvénient à cela, c'est que l'ouvrier, avant d'échanger son franc pour d'autres marchandises, a fait d'abord LE LIBRE ÉCHANGE 277 l'échange de son travail contre le capital. Si dans cet échange il recevait toujours pour le même travail le franc en question, et que le prix de toutes les autres marchandises tomberait, il ga- gnerait toujours à ce marché. Le point difficile, ce n'est pas de prouver, que le prix de toute mar- chandise baissant, j'aurai plus de marchandises pour le même argent.

Les économistes prennent toujours le prix du travail au moment où il s'échange contre d'autres marchandises. Mais ils laissent tout-à-fait de côté le moment où le travail opère son échange contre le capital.

Quand il faudra moins de frais pour mettre en mouvement la machine qui produit les marchan- dises, les choses nécessaires pour entretenir cette machine qui s'appelle travailleur, coûteront éga- lement moins cher. Si toutes les marchandises sont à meilleur marché, le travail, qui est aussi une marchandise, baissera également de prix, et comme nous le verrons plus tard, ce travail mar- chandise baissera proportionnellement beaucoup plus que les autres marchandises. Le travailleur comptant toujours sur l'argumentation des éco- nomistes, trouvera que le franc s'est fondu dans sa poche, et qu'il ne lui reste plus que cinq sous.

Là-dessus, les économistes vous diront: Eh bien, nous convenons que la concurrence parmi les ouvriers, qui certes n'aura pas diminué sous le régime du libre échange, ne tardera pas à mettre -78 LE LIBRE ÉCHANGE les salaires en accord avec le bas prix des mar- chandises. Mais d'une autre part le bas prix des marchandises augmentera la consommation; la plusgrandeconsommation exigera une plus grande production, laquelle sera suivie d'une plus forte demande de bras, et à cette plus forte demande de bras succédera une hausse de salaires.

Toute cette argumentation revient à ceci: Le libre échange augmente les forces productives. Si l'industrie va croissant, si la richesse, si le pou- voir productif, si, en un mot, le capital productif augmente la demande du travail, le prix du tra- vail, et, par conséquent, le salaire, augmente éga- lement. La meilleure condition pour l'ouvrier, c'est l'accroissement du capital. Et il faut en con- venir. Si le capital reste stationnaire, l'industrie ne restera pas seulement stationnaire, mais elle déclinera, et en ce cas, l'ouvrier en sera la pre- mière victime. Il périra avant le capitaliste. Et dans le cas où le capital va croissant dans cet état de choses que nous avons dit, le meilleur pour l'ouvrier, quel sera son sort? Il périra également. L'accroissement du capital productif implique l'accumulation et la concentration des capitaux. La centralisation des capitaux amène une plus grande division du travail et une plus grande ap- plication des machines. La plus grande division du travail détruit la spécialité du travail, détruit la spécialité du travailleur, et en mettant à la place de cette spécialité un travail que tout le LE LIBRE ÉCHANGE 279 monde peut faire, elle augmente la concurrence entre les ouvriers.

Cette concurrence devient d'autant plus forte, que la division du travail donne à l'ouvrier le moyen de faire à lui seul l'ouvrage de trois.

Les machines produisent le même résultat sur une beaucoup plus grande échelle. L'accroisse- ment du capital productif, en forçant les capita- listes industriels à travailler avec des moyens tou jours croissants, ruine les petits industriels et les jette dans le prolétariat. Puis, le taux de l'intérêt diminuant à mesure que les capitaux s'accumu- lent, les petits rentiers qui ne peuvent plus vivre de leurs rentes seront forcés de se lancer dans l'industrie, pour aller augmenter ensuite le nom- bre des prolétaires.

Enfin, plus le capital productif augmente, plus il est forcé de produire pour un marché dont il ne connaît pas les besoin, plus la production pré- cède la consommations, plus l'offre cherche à for- cer la demande, et, en conséquence, les crises augmentent d'intensité et de rapidité. Mais toute crise, à son tour, accélère la centralisation des capitaux et grossit le prolétariat.

Ainsi, à mesure que le capital productif s'ac- croît, la concurrence entre les ouvriers s'accroît dans une production beaucoup plus forte. La rétribution du travail diminue pour tous, et le fardeau du travail augmente pour quelques-uns.

En 1829, il y avait à Manchester, i,o88 fileurs 280 LE LIBRE ÉCHANGE occupés dans 36 fabriques. En 1841, il n'y en avait plus que 448, et ces ouvriers étaient occu- pés à 53,353 fuseaux de plus que les 1,088 ou- vriers de 1829. Si le rapport du travail manuel avait augmenté proportionnellement au pouvoir productif, le nombre des ouvriers aurait dû at- teindre le chiffre de 1848, de sorte que les amé- liorations apportées dans la mécanique ont enlevé le travail à 1,100 ouvriers.

Nous savons d'avance la réponse des écono- mistes. Ces hommes privés d'ouvrages, disent- ils, trouveront un autre emploi de leurs bras. M. le docteur Bowring n'a pas manqué de repro- duire cet argument au congrès des économistes, mais il n'a pas manqué non plus de se réfuter lui-même.

En i833, M. le docteur Bowring prononçait un discours dans la Chambre des Communes, au sujet des 50,000 tisserands de Londres qui depuis très longtemps se meurent d'inanition, sans pouvoir trouver cette nouvelle occupation, que les free-traders font entrevoir dans le loin- tain.

Nous allons donner les passages les plus sail- lants de ce discours de M. le docteur Bowring.

<( La misère des tisserands à la main, dit-il, est le sort inévitable de toute espèce de travail qui s'apprend facilement et qui est susceptible d'être à chaque instant remplacé par des moyens moins coiàteux. Comme dans ce cas la concurrence entre LE LIBRE ÉCHANGE 281 les ouvriers est extrêmement grande, le moindre relâchement dans la demande amène une crise. Les tisserands à la main se trouvent en quelque sorte placés sur les limites de l'existence hu- maine. Un pas de plus et leur existence devient impossible. Le moindre choc suffit pour les lan- cer dans la carrière du dépérissement. Les pro- grès de la mécanique, en supprimant de plus en plus le travail manuel, amènent infailliblement pendant l'époque de la transition bien des souf- frances temporelles. Le bien-être national ne sau- rait être acheté qu'au prix de quelques maux indi- viduels. On n'avance en industrie qu'aux dépens des traînards; et de toutes les découvertes, le mé- tier à vapeur est celle qui pèse avec le plus de poids sur les tisserands à la main. Déjà dans beaucoup d'articles qui se sont faits à la main, le tisserand a été mis hors de combat, mais il sera battu sur bien des choses qui se font encore à la main.

« Je tiens, dit-il, plus loin, entre mes mains une correspondance du gouverneur-général avec la compagnie des Indes Orientales. Cette corres- pondance concerne les tisserands du district de Dacca. Le gouverneur dit dans ses lettres: il y a quelques années la Compagnie des Indes Orien- tales recevait six à huit millions de pièces de coton, qui étaient fabriquées par les métiers du pays; la demande en tomba graduellement et fut réduite à un million de pièces environ.

282 LE LIBRE ÉCHANGE « Dans ce moment elle a presque complète- ment cessé. De plus, en 1800, TAmérique du Nord a tiré des Indes presque 800,000 pièces de coton. En i83o, elle n'en tirait même pas 4,000. Enfin, en 1800, on a embarqué, pour être trans- portées en Portugal, un million de pièces de coton. En i83o, le Portugal n'en recevait plus « Les rapports sur la détresse des tisserands indiens sont terribles. Et quelle fut l'origine de cette détresse?

« La présence sur le marché des produits an- glais; la production de l'article au moyen du métier à vapeur. Un très grand nombre de tisse- rands est mort d'inanition; le restant a passé à d'autres occupations et surtout aux travaux ru- raux. Ne pas savoir changer d'occupation, c'était un arrêt de mort. Et en ce moment le district de Dacca regorge de fils et de tissus anglais. La mousseline de Dacca, renommée dans tout le monde pour sa beauté et la fermeté de sa tex- ture, est également éclipsée par la concurrence des machines anglaises. Dans toute l'histoire du commerce, on aurait peut être de la peine à trou- ver des souiïrances pareilles à celles qu'on dû supporter de cette manière des classes entières dans les Indes Orientales. » Le discours de M. le docteur BoAvring est d'au- tant plus remarquable que les faits qui y sont cirés sont exacts, et que les phrases dont il cher- LE LIBRE ÉCHANGE 283 che à les pallier, portent tout à fait le caractère d'hypocrisie commun à tous les sermons libre- échangistes. 11 représente les ouvriers comme mo3^ens de production qu'il faut remplacer par des moyens de production moins coiîteux. Il fait semblant de voir dans le travail dont il parle, un travail tout à fait exceptionnel, et dans la ma- chine qui a écrasé les tisserands, une machine également exceptionnelle. Il oublie qu'il n'y a pas de travail manuel qui ne serait susceptible de subir d'un jour à l'autre le sort du tissage.

« Le but constant et la tendance de tout per- fectionnement dans le mécanisme, est, en effet, de se passer entièrement du travail de l'homme ou d'en diminuer le prix, en substituant l'indus- trie des femmes et des enfants à celle de l'ouvrier adulte, ou le travail de l'ouvrier grossier à celui de l'habile artisan. Dans la plupart des filatures par métiers continus, en anglais, ihrostle-mills, la filature est entièrement exécutée par des filles de seize ans et au-dessous. La substitution de la muU-jenny automatique à la mull-jenny ordinaire a eu pour effet de congédier la plupart des fileurs et de garder des enfants et des adolescents. » Ces paroles du libre-échangiste le plus pas- sionné, AL le docteur Ure, servent à compléter les confessions de M. Bowring. M. Bowring parle de quelques maux individuels, et dit, en même temps, que ces maux individuels font périr des classes entières, il parle des souffrances passa- 284 LE LIBRE ÉCHANGE gères dans les temps de transition, et en même temps qu'il en parle, il ne dissimule pas que ces souffrances passagères ont été pour la plupart le passage de la vie à la mort, et pour le restant le mouvement de transition dans une condition in- férieure à celle dans laquelle ils étaient placés auparavant. S'il dit, plus loin, que les malheurs de ces ouvriers sont inséparables du progrès de l'industrie et nécessaires au bien-être national, il dit simplement que le bien-être de la classe bour- geoise a pour condition nécessaire le malheur de la classe laborieuse.

Toute la consolation que M. Bowring prodigue aux ouvriers qui périssent, et, en général, toute la doctrine de compensation que les free-traders établissent, revient à ceci: Vous autres milliers d'ouvriers qui périssez, ne vous désolez pas. Vous pouvez mourir en toute tranquillité. Votre classe ne périra pas. Elle sera toujours assez nombreuse pour que le capital la puisse décimer, sans avoir à craindre de l'anéan- tir. D'ailleurs, comment voulez-vous que le ca- pital trouve un emploi utile, s'il n'avait pas soin de se ménager toujours la matière exploitable, les ouvriers, pour les exploiter de nouveau?

Mais aussi, pourquoi poser encore comme pro- blème à résoudre l'influence que la réalisation du libre-échange exercera sur la situation de la classe ouvrière? Toutes les lois que les économistes ont exposées, depuis Quesnay jusqu'à Ricardo, sont LE LIBRE ÉCHANGE 285 établies dans la supposition que les entraves qui enchaînent encore la liberté commerciale n'exis- tent plus. Ces lois se confirment à mesure que le libre-échange se réalise.

La première de ces lois, c'est que la concur- rence réduit le prix de toute marchandise au mi- nimum de ses frais de production. Ainsi le mini- mum de salaire est le prix naturel du travail. Et qu'est-ce que le minimum du salaire? C'est tout juste ce qu'il faut pour faire produire les objets indispensables à la sustentation de l'ouvrier, pour îe mettre en état de se nourrir tant bien que mal et de propager tant soit peu sa race.

Ne croyons pas pour cela que l'ouvrier n'aura que ce minimum de salaire, ne croyons pas, non plus, qu'il aura ce minimum de salaire toujours.

Non, d'après cette loi, la classe ouvrière sera quelquefois plus heureuse. Elle aura parfois plus que le minimum; mais ce surplus ne sera que le supplément de ce qu'elle aura en moins que le minimum dans le temps de stagnation indus- trielle. Cela veut dire que dans un certain laps de temps qui est toujours périodique, dans ce cercle que fait l'industrie, en passant par les vicis- situdes de prospérité, de surproduction, de stag- nation, de crise, en comptant tout ce que la classe ouvrière aura eu de plus ou de moins que le mi- nimum; c'est-à-dire la classe ouvrière ne sera conservée comme classe après bien des malheurs et des misères et des cadavres laissés sur le champ 286 LE LIBRE ECHANGE de bataille industriel. Mais qu'importe? La classe subsiste toujours, et mieux que cela elle se sera accrue.

Ce n'est pas tout. Le progrès de l'industrie pro- duit des moyens d'existence moins coûteux. C'est ainsi que l'eau-devie a remplacé la bière, que le coton a remplacé la laine et le lin, et que la pomme de terre a remplacé le pain.

Ainsi, comme on trouve toujours moyen d'ali- menter le travail avec des choses moins chères et plus misérables, le minimum du salaire va tou- jours en diminuant. Si ce salaire a commencé par faire travailler l'homme pour vivre, il finit par faire vivre l'homme d'une vie de machine. Son existence n'a d'autre valeur que celle d'une simple force productive, et le capitaliste le traite en consé- quence.

Cette loi du travail marchandise, du minimum du salaire, se vérifiera à mesure que la supposi- tion des économistes, le libre échange, sera deve- nue une vérité, une actualité. Ainsi, de deux choses l'une: ou il faut renier toute l'économie politique basée sur la supposition du libre échange, ou bien il faut convenir que les ouvriers seront frappés de toute la rigueur des lois économiques sous ce libre échange.

Pour nous résumer: Dans l'état actuel de la société, qu'est-ce donc que le libre échange? C'est la liberté du capital. Quand vous aurez fait tom- ber les quelques entraves nationales qui enchai- LE LIBRE ÉCHANGE 287 nent encore la marche du capital, vous n'aurez fait qu'en affranchir entièrement l'action. Tant que vous laissez subsister le rapport du travail salarié au capital, l'échange des marchandises entre elles aura beau se faire dans les conditions les plus favorables, il y aura toujours une classe qui exploitera, et une classe qui sera exploitée. On a véritablement de la peine à comprendre la pré- tention des libre-échangistes, qui s'imaginent que l'emploi plus avantageux du capital fera dispa- raître l'antagonisme entre les capitalistes indus- triels et les travailleurs salariés. Tout au contraire, tout ce qui en résultera, c'est que l'oposition de ces deux classes se dessinera plus nettement encore.

Admettez un instant qu'il n'y ait plus de lois céréales, plus de douane, plus d'octroi, enfin que toutes les circonstances accidentelles, auxquelles l'ouvrier peut encore s'en prendre, comme étant les causes de sa situation misérable, aient entiè- rement disparu, et vous aurez déchiré autant de voiles qui dérobent à ses yeux son véritable ennemi.

Il verra que le capital devenu libre, ne le rend pas moins esclave que le capital vexé par les douanes.

Messieurs, ne vous laissez pas en imposer par le mot abstrait de liberté'. Liberté de qui? Ce n'est pas la liberté d'un simple individu, en présence d'un autre individu. C'est la liberté qu'a le capital d'écraser le travailleur.

288 LE LIBRE ÉCHANGE Comment voulez-vous encore sanctionner la libre concurrence par cette idée de liberté quand cette liberté n'est que le produit d'un état de cho- ses basé sur la libre concurrence?

Nous avons fait voir ce que c'est que la frater- nité que le libre échange fait naître entre les diffé- rentes classes d'une seule et même nation. La fra- ternité que le libre échange établirait entre les différentes nations de la terre, ne serait guère plus fraternelle. Désigner par le nom de fraternité uni- verselle l'exploitation à son état cosmopolite, c'est une idée qui ne pouvait prendre origine que dans le sein de la bourgeoisie. Tous les phénomènes destructeurs que la libre concurrence fait naître dans l'intérieur d'un pays se reproduisent dans des proportions plus gigantesques sur le marché de l'univers. Nous n'avons pas besoin de nous arrêter plus longuement aux sophismes que débi- tent à ce sujet les libres-échangistes, et qui valent bien les arguments de nos trois lauréats, Mes- sieurs Hope, Morse et Gregg.

On nous dit, par exemple, que le libre échange ferait naître une division internationale du travail qui assignerait à chaque pays une production en harmonie avec ses avantages naturels.

Vous pensez peut être, Messieurs, que la pro- duction du café et du sucre, c'est la destinée natu- relle des Indes Occidentales.

Deux siècles auparavant la nature qui ne se LE L115RE ECHANGE 289 mêle guère du commerce, n'y avait mis ni caféier ni canne à sucre.

Et il ne se passsera peut-être pas un demi-siè- cle que vous n'y trouverez plus ni café ni sucre, car les Indes Orientales, par la production à meilleur marché, ont déjà victorieusement com- battu cette prétendue destinée naturelle des Indes Occidentales. Et ces Indes Occidentales avec leurs dons naturels sont déjà pour les anglais un fardeau aussi lourd que les tisserands de Dacca, qui, eux aussi, étaient destinés depuis l'origine des temps à tisser à la main.

Une chose encore qu'il ne faut jamais perdre de vue, c'est que de même que tout est devenu mo- nopole, il y a aussi de nos jours quelques branches industrielles qui dominent toutes les autres et qui assurent aux peuples qui les exploitent le plus, l'empire sur le marché de l'univers. C'est ainsi que dans le commerce international le coton à lui seul a une plusgrande valeur commerciale que toutes les autres matières premières employées pour la fabrication des vêtements prises en- semble. Et il est véritablement risible de voir les libre échangistes faire ressortir les quelques spé- cialités dans chaque branche industrielle pour les mettre en balance avec les produits de commun usage, qui se produisent à meilleur marché dans les pays où l'industrie est la plus développée.

Si les libre-échangistes ne peuvent pas com- prendre comment un pays peut s'enrichir aux 290 LE LIBRE ÉCHANGE dépens de l'autre, nous ne devons pas en être étonnés, puisque ces mêmes messieurs ne veulent pas non plus comprendre comment dans l'inté- rieur d'un pays, une classe peut s'enrichir aux dépens d'une autre classe.

Ne croyez pas, Messieurs, qu^en faisant la cri- tique de la liberté commerciale nous ayons l'in- tention de défendre le système protectionniste.

On se dit ennemi du régime constitutionnel, on ne se dit pas pour cela ami de l'ancien régime.

D'ailleurs, lesystème protectionniste n'estqu'un moyen d'établir chez un peuple la grande indus- trie, c'est-à-dire de le faire dépendre du marché de l'univers, et du moment qu'on dépend du mar- ché de l'univers on dépend déjà plus ou moins du libre-échange. Outre cela, le système protecteur contribue à développer la libre concurrence dans l'intérieur d'un pays. C'est pourquoi nous voyons que dans les pays où la bourgeoisie commence à se faire valoir comme classe, en Allemagne, par exemple, elle fait de grands efforts pour avoir des droits protecteurs. Ce sont pour elles des armes contre la féodalité et contre le gouvernement absolu, c'est pour elle un moyen de concentrer ses forces de réaliser le libre échange dans l'inté- rieur du même pays.

Mais en général de nos jours le système du libre échange est destructeur. Il dissout les an- ciennes nationalités et pousse à l'extrême l'antago- nisme entre la bourgeoisie et le prolétariat. En un LE LIBRE ÉCHANGE 291 mot, le sytème de la liberté commerciale hâte la révolution sociale. C'est seulement dans ce sens révolutionnaire, Messieurs, que je vote en faveur du libre échange.

TABLE DES MATIÈRES Pages Préface 5 CHAPITRE PREMIER.— Une découverte scien- tifique 37 § I^"". Opposition entre la valeur d'utilité et la va- leur d'échange Ib.

§ II. La valeur constituée 55 I III. Application de la loi de proportionnalité 107 A) La monnaie Ib.

CHAPITRE II. — La métaphysique de l'économie POLITIQUE 142 § Ie^ La méthode Ib.

% II. La division du travail et les machines...176 §111. La concurrence et le monopole 201 I IV. La propriété ou la rente foncière...214 I V. Les grèves et les coalitions des ouvriers.. 231 Appendice I. — Proudhon jugé par Karl Marx.., 245 Appendice IL — John Gray et sa théorie des bons de travail 259 Appendice III. — Discours sur la question du libre échange 265 MM^'r^v'm'