En second lieu, la concurrence, en réalisant la loi de valeur de la production des marchandises dans une société de producteurs échangistes, fonde par cela même et à de certaines conditions le seul ordre et la seule organisation possibles de la pro- duction sociale. Ce n'est que par la dépréciation ou la majoration des prix des produits que les pro- ducteurs de marchandises isolés apprennent à leurs dépens ce dont la société a besoin et de com- bien elle en a besoin. Mais c'est précisément ce seul régulateur que l'utopie partagée par Rod- bertus veut supprimer. Et si nous demandons quelle garantie nous avons que l'on ne produit que la quantité nécessaire de chaque produit, que nous ne manquerons ni de blé ni de viande, pen- dant que le sucre de betterave surabondera et que PRÉF-ACE 23 PRÉF-ACE 23 nous regorgerons d'eau-de-vie de pommes de terre, que les culottes ne nous feront pas défaut pour couvrir notre nudité, pendant que les bou- tons de culottes se multiplieront par milliers, — Rodbertus tromphant nous montre alors son fameux compte dans lequel on a établi un certi- ficat exact pour chaque livre de sucre superflue, pour chaque tonneau d'eau-de-vie non acheté, pour chaque bouton de culotte inutilisable, compte qui est « juste », qui « satisfait toutes les exigences et où la liquidation est exacte ». Et qui ne le croit pas n'a qu'à s'adresser à M. X., l'em- ployé supérieur de la caisse de la dette publique en Poméranie, qui a revu le calcul et l'a trouvé juste et que l'on peut considérer comme n'ayant jamais été capable d'une faute dans ses comptes de caisse.
Et maitenant voyons un peu la naïveté avec laquelle Rodbertus veut supprimer les crises in- dustrielles et commerciales, au moyen de son uto- pie. Dès que la production des marchandises a pris les dimensions du marché mondial, c'est par un cataclysme de ce marché, par une crise commer- ciale, que s'établit l'équilibre entre les producteurs isolés produisant selon un calcul particulier, et le marché pour lequel ils produisent, dont ils igno- rent plus ou moins la demande en qualité et en quantité. Si l'on interdit à la concurrence de faire connaître aux producteurs isolés l'état du marché par la hausse ou la baisse des prix, on les aveugle 24 préfacp: tout à fait. Diriger la production des marchandises de façon à ce que les producteurs ne puissent plus rien savoir de l'état du marché pour lequel ils produisent, -^ c'est soigner les crises d'une façon que le docteur Eisenbart pourrait envier à Rod- bertus.
On comprend maintenant pourquoi Rodbertus détermine la valeur des marchandises par le tra- vail, et tout au plus admet des degrés différents d'intensité de travail. S'il s'était demandé pourquoi et comment le travail crée de la valeur et, par suite, la détermine et la mesure, il serait arrivé au travail socialement nécessaire, nécessaire pour le pro- duit isolé, aussi bien à l'égard des autres produits de même espèce, qu'à l'égard de la quantité totale socialement exigée. Il aurait rencontré la ques- tion: comment la production des producteurs isolés s'accommode à la demande sociale totale et toute son utopie devenait impossible. Cette fois, en fait, il a préféré abstraire: il a fait abs- traction du problème à résoudre.
Nous en venons enfin au point où Rodbertus nous offre vraiment quelque chose de neuf; point qui le distingue de tous ses nombreux camarades de l'organisation de l'échange par les bons de tra- vail. Ils réclament tous ce mode d'échange, dans le but de détruire l'exploitation du travail salarié par le capital. Chaque producteur doit obtenir la valeur de travail totale de son produit. Ils sont unanimes là-dessus, de Gray jusqu'à Proudhon.
Préface â5 Pas du tout, dit au contraire Rodbertus. Le tra- vail salarié et son exploitation subsistent.
D'abord, il n'y a pas d'état social possible où le travailleur puisse recevoir pour sa consomma- tion la valeur totale de son produit. Le fonds produit doit subvenir à une quantité de fonctions économiquement improductives mais nécessaires; il doit par suite entretenir les gens qu'elles con- cernent. Gela n'est vrai qu'autant que vaudra la division actuelle du travail. Dans une société où le travail productif général serait obligatoire, société qui est pourtant possible, l'observation tombe. Resterait encore la nécessité d'un fonds social de réserve et d'accumulation, et alors les tra- vailleurs^ c'est-à-dire tous resteraient en posses- sion et en jouissance de leur produit total_, mais chaque travailleur isolé ne jouirait pas du produit intégral de son travail. L'entretien de fonctions économiquement improductives par le produit du travail n'a pas été négligé par les autres uto- pistes du bon de travail. Mais ils laissent les ouvriers s'imposer eux-mêmes dans ce but, sui- vant en cela le mode démocratique coutumier, tandis que Rodbertus, dont toute la réforme en matière sociale de 1842 est taillée sur le patron de l'État prussien d'alors, remet tout au jugement de la bureaucratie qui détermine souverainement la part de l'ouvrier au produit de son propre tra- vail et le lui abandonne gracieusement.
Puis la rente foncière et le profit doivent conti- 2 26 PRÉF'ACË nuer à subsister. En effet, les propriétaires fon- ciers et les capitalistes industriels remplissent certaines fonctions, socialement utiles, ou même nécessaires, encore bien qu'économiquement im- productives, et reçoivent en échange une sorte de traitement, rente et profit — ce qui est une conception nullement nouvelle, même en 1842. A vrai dire, ils reçoivent maintenant beaucoup trop pour le peu qu'ils font, et qu'ils font suffisam- ment mal; mais Rodbertus a besoin d'une classe privilégiée, au moins pour les 500 ans à venir, aussi le taux de la plus-value, pour m'exprimer correctement, doit-il subsister, mais sans pouvoir être augmenté. Rodbertus accepte comme taux actuel de la plus-value 200 p. 100, cela veut dire que pour un travail journalier de 12 heures l'ouvrier n'obtiendra pas une inscription de 12 heures, mais de 4 heures seulement, et la va- leur produite dans les 8 heures restantes devra être partagée entre propriétaire foncier et capita- liste. Les bons de travail de Rodbertus mentent donc absolument, mais il faut être propriétaire féodal de Poméranie pour sj figurer qu'il y aurait une classe ouvrière à qui il conviendrait de tra- vailler 12 heures pour obtenir un bon de travail de 4 heures. Si l'on traduit les jongleries de la production capitaliste en cette langue naïve, où elle apparaît comme vol manifeste, on la rend impossible. Chaque bon donné au travailleur serait une provocation directe à la rébellion et PRÉFACE 27 tomberait sous le coup du § no du code pénal de TEmpire allemand. Il ne faut jamais avoir vu un autre prolétariat que celui d'un bien féodal de Poméranie, prolétariat de journaliers, en fait presque en servage, où régnent le bâton et le fouet, et où toutes les jolies filles du village ap- partiennent au harem de leur gracieux seigneur, pour se figurer pouvoir offrir de pareilles imper- tinences oux ouvriers. Mais nos conservateurs sont nos plus grands révolutionnaires.
Mais si les ouvriers ont a^sez de mansuétude pour se laisser raconter qu'ayant travaillé pen- dant 12 heures pleines d'un dur travail, ils n'ont travaillé en réalité que 4 heures, il leur sera garanti comme récompense que, dans toute l'éter- nité, leur part au produit de leur propre travail ne tombera pas au-dessous du tiers. En réalité, c'est jouer l'air de la société future sur une trom- pette d'enfant. Cela ne vaut pas la peine de perdre un mot de plus sur cette question. Par consé- quent, tout ce que Rodbertus offre de nouveau dans l'utopie dés bons de travail est enfantin et bien inférieur aux travaux de ses nombreux rivaux, qu'ils l'aient précédé ou suivi.
Pour l'époque où parut: Zur Erkenntniss, etc., de Rodbertus, c'était un livre certainement im- portant. Poursuivre la théorie de Ricardo dans cette direction, était un commencement qui pro- mettait. Si pour lui et pour l'Allemagne seuls c'était une nouveauté, son travail en somme arrive à la 28 PRÉFACE même hauteur que ceux des meilleurs de ses pré- curseurs anglais. Mais ce n'était qu'un commen- cement dont la théorie ne pouvait espérer un réel profit que par un travail'ultérieur, fondamental, critique. Ce développement s'arrête pourtant là de lui-même, parce que, dès le début, on dirige le développement de Ricardo dans l'autre sens, dans le sens de l'utopie. C'est perdre, dès lors, la condition de toute critique — l'indépendance. Rodbertus travailla alors avec un but préconçu, il devint un économiste tendancieux. Une fois saisi par son utopie, il s'est interdit toute possi- bilité de progrès scientifique. A partir de 1842 jusqu'à sa mort, il tourne dans le même cercle/ reproduit les mêmes idées, déjà exprimées ou in- diquées dans ses précédents ouvrages, se trouve méconnu, se trouve pillé, alors qu'il n'y avait rien à piller, et se refuse enfin non sans intention à l'évidence qu'au fond il n'avait pourtant dé- couvert que ce qui l'était déjà depuis longtemps.
Il est à peine nécessaire de faire remarquer que dans cet ouvrage la langue ne coïncide pas tou- jours avec celle du Capital. Il y est encore parlé du travail comme marchandise, d'achat et de vente de travail au lieu de force de travail.
Comme complément, on a ajouté à cette édi- tion: 1° un passage de l'ouvrage de Marx, Cri- tique de Véconomie politique, Berlin, 1859, à pro- pos de la première utopie de bons de travail de PRÉFACE 29 John Gray; et 2° le discours de Marx, sur le Li- bre échange^ qui a été prononcé en français à Bruxelles (1847), et qui appartient à la même période du développement de l'auteur, que la « Misère ».
Londres, 23 octobre 1S84.
Friedrich Engels.
MISERE DE LA PHILOSOPHIE AVANT-PROPOS iM. Proudhon a le malheur d'être singulière- ment méconnu en Europe. En France, il a le droit d'être mauvais économiste, parce qu'il passe pour être bon philosophe allemand. En Allemagne, il a le droit d'être mauvais philoso- phe, parce qu'il passe pour être économiste fran- çais des plus forts. Nous, en notre qualité d'Alle- mand et d'économiste à la fois, nous avons voulu protester contre cette double erreur.
Le lecteur comprendra, que dans ce travail ingrat, il nous a fallu souvent abandonner la cri- tique de M. Proudhon, pour faire celle de la phi- losophie allemande, et donner en même temps des aperçus sur l'économie politique.
Karl Marx.
Bruxelles, ce 15 juin 1S47.
L'ouvrage de M. Proudhon n'est pas tout sim- plement un traité d'économie politique, un livre ordinaire, c'est une Bible: « Mystères, » « Secrets arrachés au sein de Dieu, » d Révélations, » rien n'y manque. Mais comme, de nos jours, les pro- phètes sont discutés plus consciencieusement que les auteurs profanes, il faut bien que le lecteur se résigne à passer avec nous par l'érudition aride et ténébreuse de la « Genèse », pour s'élever plus tard avec M. Proudhon dans les régions éthérées et fécondes du supra- socialisme (Voy. Proudhon, Phil. de la Misère^ Prologue, p. iii^ ligne 20).
CHAPITRE PREMIER UNE DÉCOUVERTE SCIENTIFIQUE OPPOSITION DE LA VALEUR D UTILITE ET DE LA VALEUR d'ÉCHANGE (( La capacité qu'ont tous les produits, soit naturels, soit industriels, de servir à la subsis- tance de l'homme, se nomme particulièrement valeur cfutilitc-^ la capacité qu'ils ont de se donner l'un pour l'autre, j^aleiir en échange...Comment la valeur d'utilitédevient-elle valeur en échange?...La génération de l'idée de la valeur (en échange) n'a pas été notée par les économistes avec assez de soin: il importe de nous y arrêter. Puis donc que parmi les objets dont j'ai besoin, un très grand nombre ne se trouve dans la nature qu'en une quantité médiocre, ou même ne se trouve pas du tout, je suis forcé d'aider à la production de ce qui me manque, et comme je ne puis mettre 3 38 MISÈRE DE LA PFHLOSOPHIH la main à tant de choses, je proposerai à d'autres hommes, mes collaborateurs dans des fonctions diverses, de me céder une partie de leurs produits en échange du mien (Proudhon, t. I"'', chap. ii).
M. Proudhon se propose de nous expliquer avant tout la double nature de la valeur, " la Jis- îinction daîis la râleur, » le mouvement qui fait de la valeur d'utilité la valeur d'échange. Il im- porte de nous arrêter avec M. Proudhon à cet acte de transsubstantiation. Voici comment cet acte s'accomplit d'après notre auteur.
Un très grand nombre de produits ne se trou- vent pas dans la nature, ils se trouvent au boutde l'industrie. Supposez que les besoins dépassent la production spontanée de la nature, l'homme est forcé de recourir à la production industrielle. Qu'est-ce que cette industrie, dans la supposition de M. Proudhon? Quelle en est l'origine? Un seul homme éprouvant le besoin d'un très grand nombre de choses « ne peut mettre la main à tant de choses. » Tant de besoins à satisfaire suppo- sent tant de choses à produire — il n'y a pas de produits sans production; — tant de choses à produire ne supposent déjà plus la main d'un seul homme aidant à les produire. Or, du moment que vous supposez plus d'une main aidant à la production, vous avez déjà supposé toute une pro- duction, basée sur la division du travail. Ainsi le besoin, tel que M. Proudhon le suppose, suppose lui-même toute la division du travail. Kn suppo- MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 39 sant la division du travail, vous avez l'échange et conséquemment la valeur d'échange. Autant aurait valu supposer de prime abord la valeur d'échange.
Mais M. Proudhon a mieux aimé faire ie tour. Suivons-le dans tous ses détours, pour revenir toujours à son point de départ.
Pour sortir de l'état de choses où chacun pro- duit en solitaire, et pour arriver à l'échange, « je m'adresse, » dit M. Proudhon, a à mes collabora- teurs dans des fonctions diverses. » Donc, moi, j'ai des collaborateurs, qui tous ont des fonctions diverses, sans que pour cela moi et tous les au- tres, toujours d'après la supposition de M. Prou- dhon, nous soyons sortis de la position solitaire et peu sociale des Robinson. Les collabora- teurs et les fonction? diverses, la division du tra- vail, et réchange qu'elle indique, sont tout trouvés.
Résumons: j'ai des besoins fondés sur la divi- sion du travail et sur l'échange. En supposant ces besoins M. Proudhon se trouve avoir supposé l'échange, la valeur d'échange, dont il se propose précisément de « noter la génération avec plus de soin que les autres économistes. » M. Proudhon aurait pu tout aussi bien inter- vertir l'ordre des choses, sans intervertir pour cela la justesse de ses conclusions. Pour expli- quer la valeur en échange, il faut l'échange. Pour expliquer l'échange, il faut la division du travail. Pour expliquer la division du travail, il faut des 40 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE besoins qui nécessitent la division du travail. Pour expliquer ces besoins, il faut les « supposer^ » ce qui n'est pas les nier, contrairement au premier axiome du prologue de M. Proudhon: « Suppo- ser Dieu c'est le nier » (Prologue, p. i).
Comment M, Proudhon, pour lequel la divi- sion du travail est supposée connue, s'y prend-il pour expliquer la valeur d'échange, qui pour lui est toujours l'inconnu?
(( Un homme » s'en va « proposer à d'autres hommes, ses collaborateurs dans des fonctions diverses, » d'établir l'échange et de faire une dis- tinction entre la valeur usuelle et la valeur échan- geable. En acceptant cette distinction proposée, les collaborateurs n'ont laissé à Al. Proudhon d'autre « soin » que de prendre acte du fait, de marquer, « de noter » dans son traité d'économie politique « la génération de l'idée de la valeur. » Mais il nous doit toujours, à nous, d'expliquer « la génération » de cette proposition, de nous dire enfin commentée seul homme, ce Robinson, a eu tout à coup l'idée de faire « à ses collabora- teurs » une proposition du genre connu^ et com- ment ces collaborateurs l'ont acceptée sans pro- testation aucune.
M. Proudhon n'entre pas dans ces détails géné- alogiques. Il donne simplementau fait de l'échange une manière de cachet historique en le présentant sous la forme d'une motion, qu'un tiers aurait faite, tendant à établir l'échange.
MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 41 Voilà un échantillon de « la méthode historique et descriptive » de M. Proudhon, qui professe un dédain superbe pour la « méthode historique et descriptive » des Adam Smith et des Ricardo.
L'échange a son histoire à lui. Il a passé par différentes phases.
Il fut un temps, comme au Moyen-Age, où l'on n'échangeait que le superflu, l'excédant de la pro- duction sur la consommation.
Il fut encore un temps où non-seulement le super- flu, mais tous les produits, toute l'existence indus- trielle était passée dans le commerce, où la pro- duction tout entière dépendait de l'échange. Com- ment expliquer cette deuxième phase de l'échange — la valeur vénale à sa deuxième puissance.''
M, Proudhon aurait une réponse toute prête; Mettez qu'un homme ait «.propose'k d'autres hom- mes, ses collaborateurs dans des fonctions diver- ses, )) d'élever la valeur vénale à sa deuxième puissance.
Vint enfin un temps où tout ce que les hommes avaient regardé comme inaliénable devint objet d'échange, de trafic et pouvait s'aliéner. C'est le temps où les choses mêmes qui jusqu'alors étaient communiquées, mais jamais échangées; données, mais jamais vendues; acquises, mais jamais ache- tées, — vertu, amour, opinion, science, cons- cience, etc., — où tout enfin passa dans le com- merce. C'est le temps de la corruption générale, de la vénalité universelle, ou, pour parler en 42 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE termes d'économie politique, le temps où toute chose, morale ou physique, étant devenue valeur vénale, est portée au marché pour être appréciée à sa plus juste valeur.
Comment expliquer encore cette nouvelle et dernière phase de l'échange — la valeur vénale à sa troisième puissance?
M. Proudhon aurait une réponse toute prère: Mettez qu'une personne ait {( proposé k d'autres personnes, ses collaborateurs dans des fonctions diverses, » de faire de la vertu, de l'amour, etc., une valeur vénale, d'élever la valeur d'échange à sa troisième et dernière puissance.
On le voit, « la méthode historique et descrip- tive » de M. Proudhon est bonne à tout, elle répond à tout, elle explique tout. S'agit-il surtout d'expliquer historiquement « la génération d'une idée économique, » il suppose un homme qui pro- pose à d'autres hommes, ses collaborateurs dans des fonctions diverses, d'accomplir cet acte de génération, et tout est dit.
Désorm.ais nous acceptons « la génération *> de la valeur d'échange comme un acte accompli; il ne reste maintenant qu'à exposer le rapport de la valeur d'échange à la valeur d'utilité. Ecoutons M. Proudhon.
« Les économistes ont très bien fait ressortir le double caractère de la valeur; mais ce qu'ils n'ont pas rendu avec la même netteté, c'est sa nature contradictoire; ici commence notre critimisèrl: dl: la philosophie 43 que...C'est peu d'avoir signalé dans la valeur utile et dans la valeur échangeable cet étonnant contraste, où les économistes sont accoutumés à ne voir rien que de très simple: il faut montrer que cette prétendue simplicité cache un mystère profond que notre devoir est de pénétrer...En termes techniques la valeur utile et la valeur échangeable sont en raison inverse l'une de l'autre. » Si nous avons bien saisi la pensée de M. Prou- dhon, voici les quatre points qu'il se propose d'é- tablir: 1° La valeur utile et la valeur échangeable for- ment « un contraste étonnant, » se font opposition.
2° La valeur utile et la valeur échangeable sont en raison inverse Tune de l'autre, en contradiction.
3" Les économistes n'ont ni vu ni connu l'oppo- sition ni la contradiction.
4° La critique de M. Proudhon commence par la fin.
Nous aussi nous commencerons par la fin, et pour disculper les économistes des accusations de M. Proudhon, nous laisserons parler deux éco- nomistes assez importants.
Sismondi: « C'est l'opposition entre la valeur usuelle et la valeur échangeable à laquelle le com- merce a réduit toute chose, etc. » {Etudes, tome II, page 162, édition de Bruxelles.)
Lauderdale: « En général, la richesse natio- nale (la valeur utile) diminue à proportion que 44 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE les fortunes individuelles s'accroissent par l'aug- mentation de la valeur vénale; et à mesure que celles-ci se réduisent par la diminution de cette valeur, la première augmente généralement. » {Recherches sur la nature et l" origine de la ri- chesse publique; traduit par Largentil de Lavaise.
Sismondi a fondé sur Y opposition entre la va- leur usuelle et la valeur échangeable, sa princi- pale doctrine, d'après laquelle la diminution du revenu est proportionnelle à l'accroissement de la production.
Lauderdale a fondé son système sur la raison inverse des deux espèces de valeur, et sa doctrine était même tellement populaire du temps de Ricardo, que celui-ci pouvait en parler comme d'une chose généralement connue. « C'est en confondant les idées de la valeur vénale et des richesses (valeur utile) qu'on a prétendu qu'en diminuant la quantité des choses nécessaires, utiles ou agréables à la vie, on pouvait augmenter les richesses. » (Ricardo, Principes d économie politique, traduits par Constancio, annotés par J.-B. Say. Paris, 1835; tome II, chapitre Sur la valeur et les richesses.)
Nous venons de voir que les économistes, avant M. Proudhon, ont « signalé » le mystère profond d'opposition et de contradiction. Voyons maintenant comment M. Proudhon explique à son tour ce mystère après les économistes.
MISERE DE LA PHILOSOPHIE 45 La valeur échangeable d'un produit baisse à mesure que l'offre va croissant, la demande res- tant la même; en d'autres termes: plus un pro- duit est abondant relativement à la demande^ plus sa valeur échangeable ou son prix est bas. Vice l'ersa: plus l'offre est faible relativement à la demande, plus la valeur échangeable ou le prix du produit offert hausse-, en d'autres termes: plus il y a rareté des produits offerts relativem.ent à la demande, plus il y a cherté, La valeur d'échange d'un produit dépend de son abondance ou de sa rareté, mais toujours par rapport à la de- mande. Supposez un produitplusque rare, unique dans son genre, je le veux bien: ce produit unique sera plus qu'abondant, il sera superHu, s'il n'est pas demandé. En revanche, supposez un produit multiplié à millions, il sera toujours rare, s'il ne suffit pas à la demande, c'est-à-dire s'il est trop demandé.
Ce sont là de ces vérités, nous dirons presque banales, et qu'il a fallu cependant reproduire ici, pour faire comprendre les mystères de M, Prou- dhon, (( Tellement qu'en suivant le principe jusqu'aux dernières conséquences on arriverait à conclure, le plus logiquement du monde, que les choses dont l'usage est nécessaire et la quantité inlinie, doivent être pour rien, et celles dont l'utilité est nulle et la rareté extrême, d'un prix inestimable. Pour comble d'embarras, la pratique n'admet 3.
46 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE point ces extrêmes: d'un côté, aucun produit humain ne saurait jamais atteindre l'intini en grandeur 5 de l'autre, les choses les plus rares ont besoin à un degré quelconque d'être utiles, sans quoi elles ne seraient susceptibles d'aucune valeur. La valeur utile et la valeur échangeable restent donc fatalement enchaînées l'une à l'autre, bien que par leur nature elles tendent continuel- lement à s'exclure. » (Tome I^r, page 3c).)
Qu'est-ce qui met le comble à l'embarras de M. Proudhon.^ C'est qu'il a tout simplement ou- blié la demande^ et qu'une chose ne saurait être rare ou abondante qu'autant qu'elle est deman- dée. Une fois la demande mise de côté, il assi- mile la valeur échangeable à la rareté et la va- leur utile à Vabondance. Effectivement, en disant que les choses « dont V utilité est 7iulle et la rareté extrême sont d'un prix inestimable, » il dit tout simplement que la valeur en échange n'est que la rareté. « Rareté extrême et utilité nulle », c'est la rareté pure. « Prix inestimable, » c'est le maxi- mum de la valeur échangeable, c'est la valeur échangeable toute pure. Ces deux termes, il les met en équation. Donc, valeur échangeable et rareté sont des termes équivalents. En arrivant à ces prétendues « conséquences extrêmes, » M. Proudhon se trouve en effet avoir poussé à l'extfême, non pas les choses, mais les termes qui les expriment, et en cela il fait preuve de rhé- torique bien plus que de logique. Il retrouve ses MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 47 hypothèses premières dans toute leur nudité, quand il croit avoir trouvé de nouvelles consé- quences. Grâce au même procédé, il réussit à identifier la valeur utile avec l'abondance pure.
Après avoir mis en équation la valeur échan- geable et la rareté, la valeur utile et l'abondance, M, Proudhon est tout étonné de ne trouver ni la valeur utile dans la rareté et la valeur échangeable, ni la valeur échangeable dans l'abondance et la valeur utile; et en voyant que la pratique n'admet point ces extrêmes, il ne peut plus faire autrement que de croire au mystère. Il y a pour lui prix inesti- mable, parce qu'il n'y a pas d'acheteurs, et il n'en trouvera jamais, tant qu'il fait abstraction de la demande.
D'un autre côté, l'abondance de M. Proudhon semble être quelque chose de spontané. Il oublie tout à fait qu'il y a des gens qui la produisent, et qu'il est de l'intérêt de ceux-ci de ne jamais perdre de vue la demande. Sinon, comment M. Prou- dhon aurait-il pu dire que les choses qui sont très utiles doivent être à très bas prix ou même ne coiàter rien? Il lui aurait fallu conclure, au contraire, qu'il faut restreindre l'abondance, la production des choses très utiles, si l'on veut en élever le prix, la valeur d'échange.
Les anciens vignerons de France, en sollicitant une loi qui interdisait la plantation de nouvelles vignes; les Hollandais, en brûlant les épices de l'Asie, en déracinant les girofliers dans les Molu- 48 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE ques, voulaient tout simplement réduire l'abon- dance pour élever la valeur de l'échange. Tout le Moyen-Age, en limitant par des lois le nombre des compagnons qu'un seul maître pouvait oc- cuper, en limitant le nombre des instruments qu'il pouvait employer, agissait d'après ce même principe. {Voj\ Anderson, Histoire du com- merce.)
Après avoir représenté l'abondance comme la valeur utile, et la rareté comme la valeur échan- geable, — rien de plus facile que de démontrer que l'abondance et la rareté sont en raison in- verse, — M. Proudhon identifie la valeur utile à Voffre et la valeur échangeable à la demande. Pour rendre l'antithèse encore plus tranchée, il fait une substitution de termes en mettant « valeur d'opi- nion » à la place de valeur échangeable. Voilà donc que la lutte a changé de terrain, et nous avons d'un côté Vutilité (la valeur en usage, l'offre), de l'autre Vopinion (la valeur échan- geable, la demande).
Ces deux puissances opposées l'une à l'autre, qui les conciliera.? Comment faire pour les mettre d'accord? Pourrait-on seulement établir entre elles un point de compara^s-^n?
« Certes, s'écrie M. Proudhon, il y en a un; c'est y arbitraire. Le prix qui résultera de cette lutte entre l'offre et la demande, entre l'utilité et l'opinion, ne sera pas l'expression de la justice éternelle. » MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 49 M. Proudhon continue à développer cette an- tithèse: « En ma qualité d'acheteur libre ^ je suis juge de mon besoin, juge de la convenance de l'objet, juge du prix que je veux y mettre. D'autre part, en votre qualité de producteur libre, vous êtes maître des moyens d'exécution^ et, en consé- quence, vous avez la faculté de réduire vos frais. » Et comme la demande ou la valeur en échange est identique avec l'opinion, M. Proudhon est amené à dire: « Il est prouvé que c'est le libre arbitre de l'homme qui donne lieu à l'opposition entre la valeur utile et la valeur en échange. Comment résoudre cette opposition tant que subsistera le libre arbitre? Et comment sacrifier celui-ci, à moins de sacriHer l'homme? » (Tome P'', page 5 1.)
Ainsi il n'y a pas de résultat possible. Il y a une lutte entre deux puissances pour ainsi dire incommensurables, entre l'utile et l'opinion, entre l'acheteur libre et le producteur libre.
Voyons les choses d'un peu plus près.
L'offre ne représente pas exclusivement l'uti- lité, la demande ne représente pas exclusivement l'opinion. Celui qui demande n'ofîre-t-il pas aussi un produit quelconque ou le signe représentatif de tous les produits, l'argent, et en offrant ne représente-t-il pas, d'après M. Proudhon, l'uti- lité ou la valeur en usage?
50 MISERE DE LA PHISOSOPHIE D'un autre côté, celui qui offre ne demande- t-il pas aussi un produit quelconque ou le signe représentatif de tous les produits? Et ne devient-il pas ainsi le représentant de l'opinion, de la va- leur d'opinion ou de la valeur en échange?
La demande est en même temps une offre, l'offre est en même temps une demande. Ainsi l'antihèse de M. Proudhon, en identifiant simple- ment l'offre et la demande, l'une à l'utilité, l'autre à l'opinion, ne repose que sur une abstraction futile.
Ce que M. Proudhon appelle valeur utile, d'autres économistes l'appellent avec autant de raison valeur d'opinion. Nous ne citerons que Storch {Cours d'écoiiojjiie politique, Paris, i823,