SigPhi · Karl Marx

Misère de la philosophie (The Poverty of Philosophy)

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cain, détermine combien de journées de travail simple sont contenues dans une journée de tra- vail compliqué. Cette réduction de journées de travail compliqué à des journées de travail simple, ne suppose-t-elle pas qu'on prend le travail sim- ple lui-même pour mesure de la valeur? La seule quantité de travail servant de mesure à la valeur sans égard à la qualité, suppose à son tour que le travail simple est devenu le pivot de l'industrie. Elle suppose que les travaux se sont égalisés par la subordination de l'homme sous la machine ou par la division extrême du travail; que les hom- mes s'effacent devant le travail •, que le balancier de la pendule est devenu la mesure exacte de l'activité relative de deux ouvriers, comme il l'est de la célérité de deux locomotives. Alors, il ne faut pas dire qu'une heure d'un homme vaut une heure d'un autre homme, mais plutôt qu'un homme d'une heure vaut un autre homme d'une heure. Le temps est tout, l'homme n'est plus rien; il est tout au plus la carcasse du temps. Il n'y est plus question de la qualité. La quantité seule décide de tout: heure pour heure, journée pour journée; mais cette égalisation du travail n'est point l'œuvre de l'éternelle justice de M. Proudhon; elle est tout bonnement le fait de l'industrie moderne.

Dans l'atelier automatique, le travail d'un ou- vrier ne se distingue presque plus en rien du tra- vail d'un autre ouvrier: les ouvriers ne peuvent 70 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE plus se distinguer entre eux que par la quantité de temps qu'ils mettent à travailler. Néanmoins, cette différence quantitative devient, sous un cer- tain point de vue, qualitative, en tant que le temps à donner au travail dépend, en partie, de causes purement matérielles, telles que la constitution physique, l'âge, le sexe; en partie, de causes mo- rales purement négatives, telles que la patience, l'impassibilité, l'assiduité. Enfin, s'il y a une dif- férence de qualité dans le travail des ouvriers, c'est tout au plus une qualité de la dernière qua- lité qui est loin d'être une spécialité distinctive. Voilà quel est, en dernière anal3^se, l'état des choses dans l'industrie moderne. C'est sur cette égalité déjà réalisée du travail automatique que M. Proudhon prend son rabot «d'égalisation», qu'il se propose de réaliser universellement dans «le temps à venir».

Toutes les conséquences « égalitaires » que M. Proudhon tire de la doctrine de Ricardo repo- sent sur une erreur fondamentale. C'est qu'il confond la valeur des marchandises mesurée par la quantité de travail y fixée avec la valeur des marchandises mesurée par « la valeur du travail. » Si ces deux manières de mesurer la valeur des marchandises se confondaient en une seule, on pourrait dire indifféremment: la valeur relative d'une marchandise quelconque est mesurée par la quantité de travail y fixée; ou bien: elle est me- surée parla quantité de travail qu'elle est à même MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 71 d'acheter; ou bien encore: elle est mesurée par la quantité de travail qui est à même de l'acquérir. Mais il s'en faut bien qu'il en soit ainsi. La valeur du travail ne saurait pas plus servir de mesure à la valeur que la valeur de toute autre marchan- dise. Quelques exemples suffiront pour expliquer mieux encore ce que nous venons de dire.

Si le muid de blé coûtait deux journées de tra- vail au lieu d'une seule, il aurait le double de sa valeur primitive: mais il ne mettrait pas en mou- vement la double quantité de travail, car il ne contiendrait pas plus de matière nutritive qu'au- paravant. Ainsi, la valeur du blé mesurée par la quantité de travail employé à le produire aurait doublé; mais mesurée, ou par la quantité de tra- vail qu'il peut acheter, ou par la quantité de tra- vail par laquelle il peut être acheté, elle serait loin d'avoir doublé. D'un autre côté, si le même tra- vail produisait le double de vêtements qu'aupara- vant, la valeur relative en tomberait de moitié-, mais, néanmoins, cette double quantité de vête- ments ne serait pas pour cela réduite à ne com- mander que la moitié de la quantité de travail, ou le même travail ne pourrait pas commander la double quantité de vêtements; car la moitié des vêtements continuerait toujours à rendre à l'ou- vrier le même service qu'auparavant.

Ainsi, déterminer la valeur relative des denrées par la valeur du travail est contre les faits écono- miques. C'est se mouvoir dans un cercle vicieux, 72 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE c'est déterminer la valeur relative par une valeur relative qui, à son tour, a besoin d'être déter- minée.

Il est hors de doute que M. Proudhon confond les deux mesures, la mesure par le temps du tra- vail nécessaire pour la production d'une marchan- dise, et la mesure par la valeur du travail. « Le travail de tout homme, dit-il, peut acheter la valeur qu'il enferme. » Ainsi, selon lui, une cer- taine quantité de travail fixé dans un produit équivaut à la rétribution du travailleur, c'est-à- dire à la valeur du travail. C'est encore la même raison qui l'autorise à confondre les frais de pro- duction avec les salaires.

« Qu'est-ce que le salaire? C'est le prix de revient du blé, etc., c'est le prix intégrant de toute chose. » Allons plus loin encore: «Le salaire est la propor- tionnalitédes éléments qui composent larichesse. » Qu'est-ce que le salaire? C'est la valeur du tra- vail.

Adam Smith prend pour mesure de la valeur, tantôt le temps du travail nécessaire à la produc- tion d'une marchandise, tantôt la valeur du tra- vail. Ricardo a dévoilé cette erreur en faisant clairement voir la disparité de ces deux manières de mesurer. M. Proudhon renchérit sur l'erreur d'Adam Smith en identifiant les deux choses, dont l'autre n'avait fait qu'une juxtaposition.

C'est pour trouver la juste proportion dans laquelle les ouvriers doivent participer aux pro- MISERK DE LA PHILOSOPHIE 73 duits, OU, en d'autres termes, pour déterminer la valeur relative du travail, que M. Proudhon cher- che une mesure de la valeur relative des marchan- dises. Pour déterminer la mesure de la valeur rela- tive des marchandises, il n'imagine rien de mieux que de donner pour équivalent d'une certaine quan- tité de travail la somme des produits qu'elle a créés, ce qui revient à supposer que toute la société ne consiste qu'en travailleurs immédiats, recevant pour salaire leur propre produit. En ''.econd lieu, il pose en fait l'équivalence des jour- nées des divers travailleurs. En résumé, il cher- che la mesure de valeur relative des marchandises, pour trouver la rétribution égale des travailleurs, et il prend comme une donnée déjà toute trou- vée l'égalité des salaires, pour s'en aller chercher la valeur relative des marchandises. Quelle admi- rable dialectique!

« Say et les économistes qui l'ont suivi ont observé que le travail étant lui-même sujet à l'éva- luation, une marchandise comme une autre enfin, il y avait cercle vicieux à le prendre pour prin- cipe et cause efficiente de la valeur. Ces écono- mistes, qu'ils me permettent de le,dire, ont fait preuve en cela d'une prodigieuse inattention. Le travail est dit valoir, non pas en tant que marchan- dise lui- même, mais en vue des valeurs qu'on sup- pose renfermées puissanciellement en lui. La valeur du travail est une expression figurée, une anticipation de la cause sur l'effet. C'est une fiction 74 MISERE DE LA PHILOSOJPHlE au même titre que la productivité du capital. Le travail produit, le capital vaut...Par une?orte d'ellipse on dit la valeur du travail...Le travail comme la liberté...est chose vague et indéter- minée de sa nature, mais qui se définit qualitati- vement par son objet, c'est-à-dire qu'il devient une réalité par le produit.

« iMais qu'est-il besoin d'insister.'' Dès lors que l'économiste (lisez M. Proudhon) change le nom des choses, rera rerum l'ocahula^ il avoue implici- tement son impuissance et se met hors de cause (Proudhon, I, i88). » Nous avons vu que M. Proudhon fait de la valeur du travail « la cause efficiente » de la valeur des produits, au point que pour lui le salaire., nom officiel de « la valeur du travail, » forme le prix intégrant de toute chose. Voilà pourquoi l'objec- tion de Sa}' le trouble. Dans le travail marchan- dise, qui est d'une réalité effrayante, il ne voit qu'une ellipse grammaticale. Donc toute la société actuelle, fondée sur le travail marchandise, est désormais fondée sur une licence poétique, sur une expression figurée. La société veut-elle « éliminer tous les inconvénients » qui la travaillent, eh bien! qu'elle élimine les termes malsonnants, qu'elle changede langage, etpourcelaellen'aqu'às'adres- ser à l'Académie pour lui demander une nouvelle édition de son dictionnaire. D'après tout ce que nous venons de voir, il nous est facile de com- prendre pourquoi M. Proudhon, dans un ouvrage MISERE DE LA PIHLOSOPIIIE /;) d'économie politique, a dû rentrer dans de lon- gues dissertations sur l'étymologie et d'autres par- ties de la grammaire. Ainsi, il en est encore à dis- cuter savamment la dérivation surannée de ser- j'iis a servare. Ces dissertations philologiques ont un sens profond, un sens ésotérique, elles font une partie essentielle de l'argumentation de M. Proudhon.

Le travail, la force du travail, en tant qu'il se vend et s'achète, est une marchandise comme toute autre marchandise, et a par conséquent une valeur d'échange. Mais la valeur du travail, ou le travail, en tant que marchandise, produit tout aussi peu que la valeur du blé ou le blé, en tant que marchandise, sert de nourriture.

Le travail « vaut » plus ou moins, selon que les denrées alimentaires sont plus ou moins chè- res, selon que l'offre et la demande des bras exis- tent à tel ou tel degré, etc., etc.

Le travail n'est point une « chose vague; » c'est toujours untravail déterminé, ce n'est jamais letra- vail en général que l'on vend et que l'on achète. Ce n'est pas seulement le travail qui se définit qualitativement par l'objet, mais c'est encore l'ob- jet qui est déterminé par la qualité spécifique du travail.

Le travail, en tant qu'il se vend et s'achète, est manchandise lui-même. Pourquoi l'achète -t-on? « En vue des valeurs qu'on suppose renfermées puissanciellement en lui. » Mais si l'on dit que 76 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE telle chose est une marchandise, il ne s'agit plus du but dans lequel on l'achète, c'est-à-dire de l'utilité que l'on veut en tirer, de l'application que l'ont veut en faire. Elle est marchandise comme ob- jet de trafic. Tous les raisonnements de M. Proud- hon se bornent à ceci: on n'achète pas le travail comme objet immédiat de consommation. Non, on l'achète comme instrument de production, comme on achèterait une machine. En tant que marchandise, le travail vaut et ne produit pas. M. Proudhon aurait pu dire tout aussi bien qu'il n'existe pas de marchandise du tout, puisque toute marchandise n'est acquise que dans un but d'u- tilité quelconque et jamais comme marchandise en elle-même.

En mesurant la valeur des marchandises par le travail, M. Proudhon entrevoit vaguement l'im- possibilité de dérober à cette même mesure le tra- vail en tant qu'il a une valeur, le travail marchan- dise. Il pressent que c'est faire du minimum du sa- laire le prixnaturel etnormal du travail immédiat, que c'est accepter l'état actuel de la société. Aussi, pour se soustraire à cette conséquence fatale, il fait volte-face et prétend que le travail n'est pas une marchandise, qu'il ne saurait pas avoir une valeur. Il oubliequ'ila prislui-mème pour mesure la valeur du travail, il oublie que tout son sys- tème repose sur le travail marchandise, sur le tra- vail qui se troque, se vend et s'achète, s'échange contre des produits, etc.; sur le travail enfin qui MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 77 est une source immédiate de revenu pour le tra- vailleur. Il oublie tout.

Pour sauver son système, il consent à en sacri- fier la base.

Et propter vitam vivendi perdere causas!

Nous arrivons maintenant à une nouvelle déter- mination « de la valeur constituée ».

(( La valeur est le rapport de la proportionna- lité des produits qui composent la richesse ».

Remarquons d'abord que le simple mot de « valeur relative ou échangeable » implique l'idée d'un rapport quelconque, dans lequel les produits s'échangent réciproquement. Qu'on donne à ce rapport le nom de « rapport de proportionnalité, » on n'a rien changé à la valeur relative, si ce n'est l'expression. Ni la dépréciation, ni le surhausse- ment de la valeur d'un produit ne détruisent la qualité qu'il a de se trouver dans un « rapport de proportionnalité » quelconque avec les autres pro- duits qui forment la richesse.

Pourquoi donc ce nouveau terme, qui n'apporte pas une nouvelle idée?

Le « rapport de proportionnalité » fait penser à beaucoup d'autres rapports économiques, tel que la proportionnalité de la production, la juste pro- portion entre l'offre et la demande, etc.; et M. Proudhon a pensé à tout cela en formulant cette paraphrase didactique de la valeur vénale.

78 MI8ÈRE DE LA PHILOSOPHIE En premier lieu, la valeur relative des produits étant déterminée par la quantité comparative du travail employé à la production de chacun d'eux, le rapport de la proportionnalité, appliqué à ce cas spécial, signifie la quotité respective des pro- duits qui peuvent être fabriqués dans un temps donné et qui, par conséquent, se donnent en échange.

Voyons quel parti M. Proudhon tire de ce rap- port de proportionnalité.

Tout le monde sait que, lorsque Toffre et la demande s'équilibrent, la valeur relative d'un pro- duit quelconque est exactement déterminée par la quantité de travail qui y est fixé, c'est-à-dire que cette valeur relative exprime le rapport de la pro- portionnalité précisément dans le sens que nous venons d'y attacher. M. Proudhon intervertit l'or- dre des choses. Commencez, dit-il, par mesurer la valeur relative d'un produit par la quantité de travail qu'y est fixé, et alors l'offre et la demande s'équilibreront infailliblement. La production cor- respondra à la consommation, le produit sera tou- jours échangeable. Son prix courant exprimera exactement sa juste valeur. Au lieu de dire avec tout le monde: quand le temps est beau, on voit beaucoup de monde se promener, M. Proudhon fait promener son monde pour pouvoir lui assu- rer du beau temps.

Ce que M. Proudhon donne comme la consé- quence de la valeurvénaiedéterminée j/T/or/par MISÈRE DE LA PHISOLOPHIE 79 le temps du travail, ne pourrait se justifier que par une loi, rédigée à peu près en ces termes: Les produits seront désormais échangés en rai- son exacte du temps de travail qu'ils ont coûté. Quelle que soit la proportion de l'offre à la de- mande, l'échange des marchandises se fera tou- jours comme si elles avaient été produites pro- portionnellement à la demande. Que M. Prou- dhon prenne sur lui de formuler et de faire une pareille loi, et nous lui passerons les preuves. S'il tient au contraire à justifier sa théorie, non en législateur, mais en économiste, il aura à prouver que le temps qu'ilfautpour créer une marchandise indique exactement son degré d' utilité et marque son rapport de proportionnalité à la demande, par conséquent à l'ensemble des richesses. En ce cas, si un produit se vend à un prix égal à ses frais de production, l'offre et la demande s'équilibre- ront toujours \ car les frais de production sont censés exprimer le vrai rapport de l'offre à la de- mande.

Effectivement M. Proudhon s'attache à prouver que letemps du travailqu'il faut pour créer unpro- duit marque sa juste proportion aux besoins, de telle sorte que les choses, dont la production coûte le moins de temps, sont le plus immédiatement uti- les, et ainsi de suite graduellement. Déjà la seule production d'un objet de luxe prouve, selon cette doctrine, que la société a du temps de reste qui lui permet de satisfaire à un besoin de luxe.

80 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE La preuve même de sa thèse, M. Proudhon la trouve dans l'observation que les choses les plus utiles coûtent le moins de temps de production, que la société commence toujours par les indus- tries les plus faciles, et que successivement elle (( s'attaque à la production des objets qui coûtent le plus de temps de travail et qui correspondent à des besoins d'un ordre plus élevé ».

M. Proudhon emprunte à M. Dunoyer l'exem- ple de l'industrie extractive — cueillette, pâture, chasse, pêche, etc., — qui est l'industrie la plus simple, la moins coûteuse et par laquelle l'homme a commencé « le premier jour de sa deuxième création ». Le premier jour de sa première créa- tion est consigné dans la Genèse qui nous fait voir en Dieu le premier industriel du monde.

Les choses se passent tout autrement que ne le pense M. Proudhon. Au moment même où la civi- lisation commence, la production commence à se fonder sur l'antagonisme des ordres, des états, des classes, enfin sur l'antagonisme du travail accumulé et du travail immédiat. Pas d'antago- nisme, pas de progrès. C'est la loi que la civilisa- tion a suivie jusqu'à nos jours. Jusqu'à présent les forces productives se sont développées grâce à. ce régime de l'antagonisme des classes. Dire main- tenant que, parce que tous les besoins de tous les travailleurs étaient satisfaits, les hommes pou- vaient se livrer à la création des produits d'un ordre supérieur, à des industries plus compliquées, MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 81 ce serait faire abstraction de Tantagonisme des classes et bouleverser tout le développement his- torique. C'est comme si l'on voulait dire que, parce qu'on nourrissait des murènes dans des pis- cines artilîcielles, sous les empereurs romains, on avait dequoi nourrir abondammenttoute la popu- lation romaine; tandis que, bien au contraire, le peuple romain manquait du nécessaire pour ache- ter du pain, et les aristocrates romains ne man- quaient pas d'esclaves pour les donner en pâture aux murènes.

Le prix des vivres a presque continuellement haussé, tandis que le prix des objets manufac- turés et de luxe a presque continuellement baissé. Prenez l'industrie agricole elle-même: les objets les plus indispensables, tel que le blé, la viande, etc., haussent de prix, tandisque lecoton,lesucre, le café, etc., baissent continuellement dans une pro- portion surprenante. Et même parmi les comes- tibles proprement dits, les objets deTuxe, tels que les artichauts, les asperges, etc., sontaujourd'hui relativement à meilleur marché que les comesti- ble de première nécessité. A notre époque, le superflu est plus facile à produire que le néces- saire. Enfin, à diverses époques historiques, les rapports réciproques des prix sont non-seulement différents, maisopposés. Dans tout le Moyen-Age, les produits agricoles étaient relativement à meil- leur marché que les produits manufacturés; dans le temps moderne ils sont en raison inverse.

5.

82 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE L'utilité des produits agricoles a-t-elle pour cela diminué depuis le Moyen Age?

L'usage des produits est déterminé par les conditions sociales dans lesquelles se trouvent placés les consommateurs, et ces conditions elles- mêmes reposent sur l'antagonisme des classes.

Le coton, les pommes de terre et l'eau-de-vie sont des objets du plus commun usage. Les pommes de terre ont engendré les écrouelles; le coton a chassé en grande partie le lin et la laine, bien que la laine et le lin soient, en beaucoup de cas, d'une plus grande utilité, ne fût-ce que sous le rapport de l'hygiène; l'eau-de-vie enfin, l'a emporté sur la bière et le vin, bien que l'eau-de- vie, employée comme substance alimentaire, soit généralement reconnue comme un poison. Pendant tout un siècle les gouvernements lut- tèrent vainement contre l'opium européen; l'éco- nomie prévalut, elle dicta des ordres à la consom- mation.

Pourquoi donc le coton, la pomme de terre et l'eau-de-vie sont-ils les pivots de la société bour- geoise? Parce qu'il faut, pour les produire, le moins de travail, et qu'ils sont par conséquent au plus bas prix. Pourquoi le minimum du prix décide-t-il du maximum de la consommation? Serait-ce par hasard à cause de l'utilité absolue de ces objets, de leur utilité intrinsèque, de leur utilité, en tant qu'ils correspondent de la manière la plus utile aux besoins de l'ouvrier comme MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 83 homme, et non de l'homme comme ouvrier? Non, c'est parce que, dans une société fondée sur la misère^ les produits les plus misérables ont la prérogative fatale de servir à l'usage du plus grand nombre.

Dire maintenant que, parce que les choses les moins coûteuses sont d'un plus grand usage elles doivent être de la plus grande utilité, c'est dire que l'usage si répandu de l'eau-de-vie, à cause du peu de frais de sa production, est la preuve la plus concluante de son utilité; c'est dire au prolétaire que la pomme de terre lui est plus salutaire que la viande; c'est accepter l'état de choses existant; c'est faire enfin, avec M. Prou- dhon, l'apologie d'une société sans la compren- dre.

Dans une société à venir, où l'antagonisme des classes aurait cessé, où il n'y aurait plus de clas- ses, l'usage ne serait plus déterminé par le minimum du temps de production; mais le temps de production sociale qu'on consacrerait aux dif- férents objets serait déterminé par leur degré d'u- tilité sociale.

Pour revenir à la thèse de M. Proudhon, du moment que le temps du travail nécessaire à la production d'un objet n'est point l'expression de son degré d'utilité, la valeur d'échange de ce même objet, déterminée d'avance par le temps du travail y C\^é, ne saura jamais régler le juste rapport de rotl're à la demande, c'est-à-dire le 84 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE rapport de proportionnalité dans le sens que M. Proudhon y attache pour le moment.

Ce n'est point la vente d'un produit quel- conque au prix de ses frais de production, qui constitue « le rapport de proportionnalité » de l'offre à la demande, ou la quotité proportion- nelle de ce produit relativement à l'ensemble de la production; ce sont les l'ariatiotis de la de- mande et de loffre qui désignent au producteur la quantité dans laquelle il faut produire une mar- chandise donnée, pour recevoir en échange au moins les frais de production. Et comme ces variations sont continuelles, il y a aussi mouve- ment continuel de retrait et d'application des capitaux, quant aux différentes branches de l'in- dustrie.

« Ce n'est qu'en raison de pareilles variations que les capitaux sont consacrés précisément dans la proportiofî requise, et non au-delà, à la pro- duction des différentes marchandises pour les- quelles il y a demande. Par la hausse ou la baisse des prix, les profits s'élèvent au dessus ou tom- bent au-dessous de leur niveau général, et par là les capitaux sont attirés ou détournés de l'emploi particulier qui vient d'éprouver l'une ou l'autre de ces variations. » — « Si nous portons les 3-eux sur les marchés des grandes villes, nous verrons avec quelle régularité ils sont pourvus de toutes sortes de denrées, nationales et étrangères, dans la quantité requise, et quelque différente qu'en misèrl; de la philosophie 85 soit la demande par l'effet du caprice, du goùt^ ou par les variations dans la population-, sans qu'il y ait souvent engorgement par un appro- visionnement surabondant, ni cherté excessive par la faiblesse de l'approvisionnement comparée à la demande: l'qn doit convenir que le principe qui distribue le capital dans chaque branche d'in- dustrie, dans les proportions exactement convena- bles^ est plus puissant qu'on ne le suppose en général. » (Ricardo, t. I, p. 105 et 108.)

Si M. Proudhon accepte li valeur des produits comme déterminée par le temps du travail, il doit accepter également le mouvement oscilla- toire, qui seul fait du temps du travail la mesure de la valeur. Il n'y a pas de « rapport de propor- tionnalité » tout constitué, il n'y a qu'un mouve- ment constituant.

Nous venons de voir dans quel sens il est juste de parler de la « proportionnalité, » comme d'une conséquence de la valeur déterminée par le temps du travail. Nous allons voir maintenant com- ment cette mesure par le temps, appelée par M. Proudhon « loi de proportionnalité », se transforme en loi de disproporiionnalitc.

Toute nouvelle invention qui permet de pro- duire en une heure ce qui a été produit jusqu'ici en deux heures déprécie tous les produits homo- gènes qui se trouvent sur le marché. La concur- rence force le producteur à vendre le produit de deux heures à aussi bon marché que le produit 86 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE d'une heure. La concurrence réalise la loi selon laquelle la valeur relative d'un produit est déter- minée par le temps du travail nécessaire pour le produire. Le temps du travail servant de mesure à la valeur vénale, devient ainsi la loi d'une dépréciation continuelle du travail. Nous dirons plus. Il y aura dépréciation non-seulement pour les marchandises apportées sur le marché, mais aussi pour les instruments de production, et pour tout un atelier. Ce fait, Ricardo le signale déjà en disant: « En augmentant constamment la facilité de production, nous diminuons constamment la valeur de quelques-unes des choses produites auparavant. » (Tome II, p. 58.) Sismondi va plus loin, II voit, dans cette « valeur cotistituée » par le temps du travail, la source de toutes les contradictions de l'industrie et du commerce modernes. « La valeur mercantile, dit-il, est tou- jours fixée, en dernière analyse, sur la quantité de travail nécessaire pour se procurer la chose évaluée: ce n'est pas celle qu'elle a actuellement coûté, mais celle qu'elle coûterait désormais avec des moyens peut-être perfectionnés; et cette quantité^ quoiqu'elle soit difficile à apprécier, est toujours établie avec fidélité par la concur- rence...C'est sur cette base qu'est calculée la demande du vendeur aussi bien que l'ollVe de l'acheteur. Le premier affirmera peut-êtrjs que la chose lui a coûté dix journées de travail; mais si l'autre reconnaît qu'elle peut désormais s'accom- MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE 87 plir avec huit journées de travail, si la concur- rence en apporte la démonstration aux deux contractants, ce sera à huit journées seulement que se réduira la valeur et que s'établira le prix du marché. L'un et l'autre contractant a bien, il est vrai, la notion que la chose est utile, qu'elle est désirée, que sans désir il n'y aurait point de vente; mais la fixation du prix ne conserve aucun rapport avec l'utilité. » (Études^ etc., t. II, p. 267, édit. de Bruxelles.)

Il est important d'insister sur ce point, que ce qui détermine la valeur, ce n'est point le temps dans lequel une chose a été produite, mais le minimum de temps dans lequel elle est suscepti- ble d'être produite, et ce minimum est constaté par la concurrence. Supposez un instant qu'il n'y ait plus de concurrence et par conséquent plus de moyen de constater le minimum de tra- vail nécessaire pour la production d'une denrée, qu'en arrivera-t-il.f* Il suffira de mettre à la pro- duction d'un objet six heures de travail, pour être en droit, d'après M. Proudhon, d'exiger en échange six fois autant que celui qui n'aura mis qu'une heure à la production du même objet.

Au lieu d'un « rapport de proportionnalité », nous avons un rapport de disproportionnalité, si toutefois nous tenons à rester dans les rapports, bons ou mauvais.

La dépréciation continuelle du travail n'est qu'un seul côté, qu'une seule conséquence de 88 MISERE DE LA PEULOSOPHIE Tévaluation des denrées par le temps de travail. Le surhaussement des prix, la surproduction, et bien d'autres phénomènes d'anarchie industrielle, trouvent leur interprétation dans ce mode d'éva- luation.

Mais le temps du travail servant de mesure à la valeur, fait-il du moins naître la variété pro- portionnelle dans les produits qui charme tant M. Proudhon?

Tout au contraire, le monopole dans toute sa monotonie vient à sa suite envahir le monde des produits, de même qu'au vu et au su de tout le monde, le monopole envahit le monde des ins- truments de production. Il n'appartient qu'à quelques branches de l'industrie, comme à l'in- dustrie cotonnière, de faire des progrès très rapi- des. La conséquence naturelle de ces progrès, c'est que les produits de la manufacture coton- nière, par exemple, baissent rapidement de prix; mais à mesure que le prix du coton baisse, le prix du lin doit comparativement hausser. Qu'en arrive-t-il? le lin sera remplacé par le coton. C'est de cette manière que le lin a été chassé de presque toute l'Amérique du Nord. Et nous avons obtenu, au lieu de la variété proportion- nelle des produits, le règne du coton.

Que reste-t-il de ce « rapport de proportionna- lité? » Rien que le vœu d'un honnête homme, qui voudrait que les marchandises se produisis- sent dans des proportions telles, qu'elles pusseni MISÈRli DE LA PHILOSOPHIE 89 se vendre à un prix honnête. De tout temps, les bons bourgeois et les économistes philanthropes se sont plu à former ce vœu innocent.

Laissons parler le vieux Bois-Guillcbert: (( Le prix des denrées, dit-il, doit toujours être proportionné^ n'y ayant que cette intelligence qui les puisse faire vivre ensemble, pour se donner à tout moment (voilà l'échangeabilité continuelle de M. Proudhon), et recevoir réciproquement la nais- sance les unes des autres...Comme la richesse, donc, n'est que ce mélange continuel d'homme à homme, de métier à métier, etc., c'est un aveu- glement effroyable que d'aller chercher la cause de la misère ailleurs que dans la cessation d'un pareil commerce, arrivée par le dérangement des proportions dans les prix. » [Dissertation sur la nature des richesses^ édit. Daire.)

Ecoutons aussi un économiste moderne: « Une grande loi qu'on doit appliquer à la production, c'est la loi Je la proportionnalité (the law of proportion), qui seule peut préserver la continuité de la valeur...L'équivalent doit être garanti...Toutes les nations ont essayé à di- verses époques, au moyen de nombreux règle- ments et restrictions commerciales, de réaliser jusqu'à un certain point cette loi de la proportion- nalité; mais l'égoïsme, inhérent à la nature de l'homme, l'a poussé à bouleverser tout ce régime réglementaire. Une production proportionnée (proportionate production), c'est la réalisation 90 MISÈRE DE LA PHILOSOPHIE de la vérité entière de la science de l'économie sociale. » (W. Atkinson, Principles oj Political