SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I (French)

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les vns, les autres fieureux en ces grands corps, comme aux nostres.

Quand ie considere l'impression que ma riuiere de Dordoigne faict de mon temps, vers la riue droicte de sa descente; et qu'en vingt ans elle a tant gaigné, et desrobé le fondement à plusieurs bastimens, ie vois bien que c'est vne agitation extraordinaire: car si elle fust tousiours allée ce train, ou deust aller à l'aduenir, la figure du monde seroit renuersée. Mais il leur prend des changements.

Tantost elles s'espandent d'vn costé, tantost d'vn autre, tantost elles se contiennent. Ie ne parle pas des soudaines inondations dequoy nous manions les causes. En Medoc, le long de la mer, mon frere Sieur d'Arsac, voit vne sienne terre, enseuelie soubs les sables, que la mer vomit deuant elle: le feste d'aucuns bastimens paroist encore: ses rentes et domaines se sont eschangez en pasquages bien maigres. Les habitans disent que depuis quelque temps, la mer se pousse si fort vers eux, qu'ils ont perdu quatre lieuës de terre. Ces sables sont ses fourriers. Et voyons de grandes montioies d'arenes mouuantes, qui marchent vne demie lieuë deuant elle, et gaignent païs. L'autre tesmoignage de l'antiquité, auquel on veut rapporter cette descouuerte, est dans Aristote, au moins si ce petit liuret des merueilles inouyes est à luy. Il raconte là, que certains Carthaginois s'estants iettez au trauers de la mer Atlantique, hors le destroit de Gibaltar, et nauigé long temps, auoient descouuert en fin vne grande isle fertile, toute reuestuë de bois, et arrousée de grandes et profondes riuieres, fort esloignée de toutes terres fermes: et qu'eux, et autres depuis, attirez par la bonté et fertilité du terroir, s'y en allerent auec leurs femmes et enfans, et commencerent à s'y habituer. Les Seigneurs de Carthage, voyans que leur pays se dépeuploit peu à peu, firent deffence expresse sur peine de mort, que nul n'eust plus à aller là, et en chasserent ces nouueaux habitans, craignants, à ce qu'on dit, que par succession de temps ils ne vinsent à multiplier tellement qu'ils les supplantassent eux mesmes, et ruinassent leur estat. Cette narration d'Aristote n'a non plus d'accord auec nos terres neufues. Cet homme que i'auoy, estoit homme simple et grossier, qui est vne condition propre à rendre veritable tesmoignage. Car les fines gens remarquent bien plus curieusement, et plus de choses, mais ils les glosent: et pour faire valoir leur interpretation, et la persuader, ils ne se peuuent garder d'alterer vn peu l'Histoire: ils ne vous representent iamais les choses pures; ils les inclinent et masquent selon le visage qu'ils leur ont veu: et pour donner credit à leur iugement, et vous y attirer, prestent volontiers de ce costé là à la matiere, l'allongent et l'amplifient. Ou il faut vn homme tres-fidelle, ou si simple, qu'il n'ait pas dequoy bastir et donner de la vraysemblance à des inuentions fauces; et qui n'ait rien espousé. Le mien estoit tel: et outre cela il m'a faict voir à diuerses fois plusieurs mattelots et marchans, qu'il auoit cogneuz en ce voyage.

Ainsi ie me contente de cette information, sans m'enquerir de ce que les Cosmographes en disent. Il nous faudroit des topographes, qui nous fissent narration particuliere des endroits où ils ont esté.

Mais pour auoir cet auantage sur nous, d'auoir veu la Palestine, ils veulent iouïr du priuilege de nous conter nouuelles de tout le demeurant du monde. Ie voudroye que chacun escriuist ce qu'il sçait, et autant qu'il en sçait: non en cela seulement, mais en tous autres subiects. Car tel peut auoir quelque particuliere science ou experience de la nature d'vne riuiere, ou d'vne fontaine, qui ne sçait au reste, que ce que chacun sçait: il entreprendra toutesfois, pour faire courir ce petit loppin, d'escrire toute la Physique. De ce vice sourdent plusieurs grandes incommoditez. Or ie trouue, pour reuenir à mon propos, qu'il n'y a rien de barbare et de sauuage en cette nation, à ce qu'on m'en a rapporté: sinon que chacun appelle barbarie, ce qui n'est pas de son vsage. Comme de vray nous n'auons autre mire de la verité, et de la raison, que l'exemple et idée des opinions et vsances du païs où nous sommes. Là est tousiours la parfaicte religion, la parfaicte police, parfaict et accomply vsage de toutes choses. Ils sont sauuages de mesmes que nous appellons sauuages les fruicts, que nature de soy et de son progrez ordinaire a produicts: là où à la verité ce sont ceux que nous auons alterez par nostre artifice, et destournez de l'ordre commun, que nous deurions appeller plustost sauuages. En ceux là sont viues et vigoureuses, les vrayes, et plus vtiles et naturelles, vertus et proprietez; lesquelles nous auons abbastardies en ceux-cy, les accommodant au plaisir de nostre goust corrompu. Et si pourtant la saueur mesme et delicatesse se trouue à nostre goust mesme excellente à l'enui des nostres, en diuers fruits de ces contrées là, sans culture: ce n'est pas raison que l'art gaigne le poinct d'honneur sur nostre grande et puissante mere nature. Nous auons tant rechargé la beauté et richesse de ses ouurages par noz inuentions, que nous l'auons du tout estouffée. Si est-ce que par tout où sa pureté reluit, elle fait vne merueilleuse honte à noz vaines et friuoles entreprinses.

_Et veniunt hederæ sponte sua melius, Surgit et in solis formosior arbutus antris, Et volucres nulla dulcius arte canunt._ Tous nos efforts ne peuuent seulement arriuer à representer le nid du moindre oyselet, sa contexture, sa beauté, et l'vtilité de son vsage: non pas la tissure de la chetiue araignée. Toutes choses, dit Platon, sont produites ou par la nature, ou par la fortune, ou par l'art. Les plus grandes et plus belles par l'vne ou l'autre des deux premieres: les moindres et imparfaictes par la derniere. Ces nations me semblent donc ainsi barbares, pour auoir receu fort peu de façon de l'esprit humain, et estre encore fort voisines de leur naifueté originelle. Les loix naturelles leur commandent encores, fort peu abbastardies par les nostres. Mais c'est en telle pureté, qu'il me prend quelque fois desplaisir, dequoy la cognoissance n'en soit venuë plustost, du temps qu'il y auoit des hommes qui en eussent sçeu mieux iuger que nous. Il me desplaist que Lycurgus et Platon ne l'ayent euë: car il me semble que ce que nous voyons par experience en ces nations là, surpasse non seulement toutes les peintures dequoy la poësie a embelly l'aage doré, et toutes ses inuentions à feindre vne heureuse condition d'hommes: mais encore la conception et le desir mesme de la philosophie. Ils n'ont peu imaginer vne naifueté si pure et simple, comme nous la voyons par experience: ny n'ont peu croire que nostre societé se peust maintenir auec si peu d'artifice, et de soudeure humaine.

C'est vne nation, diroy-ie à Platon, en laquelle il n'y a aucune espece de trafique; nulle cognoissance de lettres; nulle science de nombres; nul nom de magistrat, ny de superiorité politique; nul vsage de seruice, de richesse, ou de pauureté; nuls contrats; nulles successions; nuls partages; nulles occupations, qu'oysiues; nul respect de parenté, que commun; nuls vestemens; nulle agriculture; nul metal; nul vsage de vin ou de bled. Les paroles mesmes, qui signifient la mensonge, la trahison, la dissimulation, l'auarice, l'enuie, la detraction, le pardon, inouyes. Combien trouueroit il la republique qu'il a imaginée, esloignée de cette perfection?

_Hos natura modos primúm dedit._ Au demeurant, ils viuent en vne contrée de païs tres-plaisante, et bien temperée: de façon qu'à ce que m'ont dit mes tesmoings, il est rare d'y voir vn homme malade: et m'ont asseuré, n'en y auoir veu aucun tremblant, chassieux, edenté, ou courbé de vieillesse. Ils sont assis le long de la mer, et fermez du costé de la terre, de grandes et hautes montaignes, ayans entre-deux, cent lieuës ou enuiron d'estendue en large. Ils ont grande abondance de poisson et de chairs, qui n'ont aucune ressemblance aux nostres; et les mangent sans autre artifice, que de les cuire. Le premier qui y mena vn cheual, quoy qu'il les eust pratiquez à plusieurs autres voyages, leur fit tant d'horreur en cette assiette, qu'ils le tuerent à coups de traict, auant que le pouuoir recognoistre. Leurs bastimens sont fort longs, et capables de deux ou trois cents ames, estoffez d'escorse de grands arbres, tenans à terre par vn bout, et se soustenans et appuyans l'vn contre l'autre par le feste, à la mode d'aucunes de noz granges, desquelles la couuerture pend iusques à terre, et sert de flanq. Ils ont du bois si dur qu'ils en coupent et en font leurs espées, et des grils à cuire leur viande. Leurs licts sont d'vn tissu de cotton, suspenduz contre le toict, comme ceux de noz nauires, à chacun le sien: car les femmes couchent à part des maris. Ils se leuent auec le Soleil, et mangent soudain apres s'estre leuez, pour toute la iournée: car ils ne font autre repas que celuy-là. Ils ne boiuent pas lors, comme Suidas dit, de quelques autres peuples d'Orient, qui beuuoient hors du manger: ils boiuent à plusieurs fois sur iour, et d'autant. Leur breuuage est faict de quelque racine, et est de la couleur de noz vins clairets. Ils ne le boiuent que tiede. Ce breuuage ne se conserue que deux ou trois iours: il a le goust vn peu picquant, nullement fumeux, salutaire à l'estomach, et laxatif à ceux qui ne l'ont accoustumé: c'est vne boisson tres-aggreable à qui y est duit. Au lieu du pain ils vsent d'vne certaine matiere blanche, comme du coriandre confit. I'en ay tasté, le goust en est doux et vn peu fade. Toute la iournée se passe à dancer. Les plus ieunes vont à la chasse des bestes, à tout des arcs. Vne partie des femmes s'amusent cependant à chauffer leur breuuage, qui est leur principal office. Il y a quelqu'vn des vieillards, qui le matin auant qu'ils se mettent à manger, presche en commun toute la grangée, en se promenant d'vn bout à autre, et redisant vne mesme clause à plusieurs fois, iusques à ce qu'il ayt acheué le tour, car ce sont bastimens qui ont bien cent pas de longueur; il ne leur recommande que deux choses, la vaillance contre les ennemis, et l'amitié à leurs femmes. Et ne faillent iamais de remarquer cette obligation, pour leur refrein, que ce sont elles qui leur maintiennent leur boisson tiede et assaisonnée.

Il se void en plusieurs lieux, et entre autres chez moy, la forme de leurs lits, de leurs cordons, de leurs espées, et brasselets de bois, dequoy ils couurent leurs poignets aux combats, et des grandes cannes ouuertes par vn bout, par le son desquelles ils soustiennent la cadance en leur dance. Ils sont raz par tout, et se font le poil beaucoup plus nettement que nous, sans autre rasouër que de bois, ou de pierre. Ils croyent les ames eternelles; et celles qui ont bien merité des Dieux, estre logées à l'endroit du ciel où le Soleil se leue: les maudites, du costé de l'Occident. Ils ont ie ne sçay quels Prestres et Prophetes, qui se presentent bien rarement au peuple, ayans leur demeure aux montaignes. A leur arriuée, il se faict vne grande feste et assemblée solennelle de plusieurs villages; chaque grange, comme ie l'ay descrite, faict vn village, et sont enuiron à vne lieuë Françoise l'vne de l'autre. Ce Prophete parle à eux en public, les exhortant à la vertu et à leur deuoir: mais toute leur science ethique ne contient que ces deux articles de la resolution à la guerre, et affection à leurs femmes.

Cettuy-cy leur prognostique les choses à venir, et les euenemens qu'ils doiuent esperer de leurs entreprinses: les achemine ou destourne de la guerre: mais c'est par tel si que où il faut à bien deuiner, et s'il leur aduient autrement qu'il ne leur a predit, il est haché en mille pieces, s'ils l'attrapent, et condamné pour faux Prophete.

A cette cause celuy qui s'est vne fois mesconté, on ne le void plus. C'est don de Dieu, que la diuination: voyla pourquoy ce deuroit estre vne imposture punissable d'en abuser. Entre les Scythes, quand les deuins auoient failly de rencontre, on les couchoit enforgez de pieds et de mains, sur des charriotes pleines de bruyere, tirées par des bœufs, en quoy on les faisoit brusler. Ceux qui manient les choses subiettes à la conduitte de l'humaine suffisance, sont excusables d'y faire ce qu'ils peuuent. Mais ces autres, qui nous viennent pipant des asseurances d'vne faculté extraordinaire, qui est hors de nostre cognoissance: faut-il pas les punir, de ce qu'ils ne maintiennent l'effect de leur promesse, et de la temerité de leur imposture? Ils ont leurs guerres contre les nations, qui sont au delà de leurs montaignes, plus auant en la terre ferme, ausquelles ils vont tous nuds, n'ayants autres armes que des arcs ou des espées de bois, appointées par vn bout, à la mode des langues de noz espieuz. C'est chose esmerueillable que de la fermeté de leurs combats, qui ne finissent iamais que par meurtre et effusion de sang: car de routes et d'effroy, ils ne sçauent que c'est. Chacun rapporte pour son trophée la teste de l'ennemy qu'il a tué, et l'attache à l'entrée de son logis. Apres auoir long temps bien traité leurs prisonniers, et de toutes les commoditez, dont ils se peuuent aduiser, celuy qui en est le maistre, faict vne grande assemblée de ses cognoissans. Il attache une corde à l'vn des bras du prisonnier, par le bout de laquelle il le tient, esloigné de quelques pas, de peur d'en estre offencé, et donne au plus cher de ses amis, l'autre bras à tenir de mesme; et eux deux en presence de toute l'assemblée l'assomment à coups d'espée. Cela faict ils le rostissent, et en mangent en commun, et en enuoyent des loppins à ceux de leurs amis, qui sont absens. Ce n'est pas comme on pense, pour s'en nourrir, ainsi que faisoient anciennement les Scythes, c'est pour representer vne extreme vengeance. Et qu'il soit ainsin, ayans apperceu que les Portugais, qui s'estoient r'alliez à leurs aduersaires, vsoient d'vne autre sorte de mort contre eux, quand ils les prenoient; qui estoit, de les enterrer iusques à la ceinture, et tirer au demeurant du corps force coups de traict, et les pendre apres: ils penserent que ces gens icy de l'autre monde (comme ceux qui auoient semé la cognoissance de beaucoup de vices parmy leur voisinage, et qui estoient beaucoup plus grands maistres qu'eux en toute sorte de malice) ne prenoient pas sans occasion cette sorte de vengeance, et qu'elle deuoit estre plus aigre que la leur, dont ils commencerent de quitter leur façon ancienne, pour suiure cette-cy. Ie ne suis pas marry que nous remerquons l'horreur barbaresque qu'il y a en vne telle action, mais ouy bien dequoy iugeans à point de leurs fautes, nous soyons si aueuglez aux nostres. Ie pense qu'il y a plus de barbarie à manger vn homme viuant, qu'à le manger mort, à deschirer par tourmens et par gehennes, vn corps encore plein de sentiment, le faire rostir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens, et aux pourceaux (comme nous l'auons non seulement leu, mais veu de fresche memoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et qui pis est, sous pretexte de pieté et de religion) que de le rostir et manger apres qu'il est trespassé.

Chrysippus et Zenon chefs de la secte Stoicque, ont bien pensé qu'il n'y auoit aucun mal de se seruir de nostre charoigne, à quoy que ce fust, pour nostre besoin, et d'en tirer de la nourriture: comme nos ancestres estans assiegez par Cæsar en la ville d'Alexia, se resolurent de soustenir la faim de ce siege par les corps des vieillars, des femmes, et autres personnes inutiles au combat.

_Vascones, fama est, alimentis talibus vsi Produxere animas._ Et les medecins ne craignent pas de s'en seruir à toute sorte d'vsage, pour nostre santé; soit pour l'appliquer au dedans, ou au dehors. Mais il ne se trouua iamais aucune opinion si desreglée, qui excusast la trahison, la desloyauté, la tyrannie, la cruauté, qui sont noz fautes ordinaires. Nous les pouuons donc bien appeller barbares, eu esgard aux regles de la raison, mais non pas eu esgard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie.

Leur guerre est toute noble et genereuse, et a autant d'excuse et de beauté que cette maladie humaine en peut receuoir: elle n'a autre fondement parmy eux, que la seule ialousie de la vertu.

Ils ne sont pas en debat de la conqueste de nouuelles terres: car ils iouyssent encore de cette vberté naturelle, qui les fournit sans trauail et sans peine, de toutes choses necessaires, en telle abondance, qu'ils n'ont que faire d'agrandir leurs limites. Ils sont encore en cet heureux point, de ne desirer qu'autant que leurs necessitez naturelles leur ordonnent: tout ce qui est au delà, est superflu pour eux. Ils s'entr'appellent generallement ceux de mesme aage freres: enfans, ceux qui sont au dessouz; et les vieillards sont peres à tous les autres. Ceux-cy laissent à leurs heritiers en commun, cette pleine possession de biens par indiuis, sans autre titre, que celuy tout pur, que nature donne à ses creatures, les produisant au monde. Si leurs voisins passent les montaignes pour les venir assaillir, et qu'ils emportent la victoire sur eux, l'acquest du victorieux, c'est la gloire, et l'auantage d'estre demeuré maistre en valeur et en vertu: car autrement ils n'ont que faire des biens des vaincus, et s'en retournent à leurs pays, où ils n'ont faute d'aucune chose necessaire; ny faute encore de cette grande partie, de sçauoir heureusement iouir de leur condition, et s'en contenter. Autant en font ceux-cy à leur tour. Ils ne demandent à leurs prisonniers, autre rançon que la confession et recognoissance d'estre vaincus.

Mais il ne s'en trouue pas vn en tout vn siecle, qui n'ayme mieux la mort, que de relascher, ny par contenance, ny de parole, vn seul point d'vne grandeur de courage inuincible. Il ne s'en void aucun, qui n'ayme mieux estre tué et mangé, que de requerir seulement de ne l'estre pas. Ils les traictent en toute liberté, afin que la vie leur soit d'autant plus chere: et les entretiennent communément des menasses de leur mort future, des tourmens qu'ils y auront à souffrir, des apprests qu'on dresse pour cet effect, du detranchement de leurs membres, et du festin qui se fera à leurs despens. Tout cela se faict pour cette seule fin, d'arracher de leur bouche quelque parole molle ou rabaissée, ou de leur donner enuie de s'en fuyr; pour gaigner cet auantage de les auoir espouuantez, et d'auoir faict force à leur constance. Car aussi à le bien prendre, c'est en ce seul point que consiste la vraye victoire: _victoria nulla est, Quàm quæ confessos animo quoque subiugat hostes._ Les Hongres tres-belliqueux combattants, ne poursuiuoient iadis leur pointe outre auoir rendu l'ennemy à leur mercy. Car en ayant arraché cette confession, ils le laissoyent aller sans offense, sans rançon; sauf pour le plus d'en tirer parole de ne s'armer des lors en auant contre eux. Assez d'auantages gaignons nous sur nos ennemis, qui sont auantages empruntez, non pas nostres. C'est la qualité d'vn porte-faix, non de la vertu, d'auoir les bras et les iambes plus roides: c'est vne qualité morte et corporelle, que la disposition: c'est vn coup de la fortune, de faire broncher nostre ennemy, et de luy esblouyr les yeux par la lumiere du Soleil: c'est vn tour d'art et de science, et qui peut tomber en vne personne lasche et de neant, d'estre suffisant à l'escrime. L'estimation et le prix d'vn homme consiste au cœur et en la volonté: c'est là où gist son vray honneur: la vaillance c'est la fermeté, non pas des iambes et des bras, mais du courage et de l'ame: elle ne consiste pas en la valeur de nostre cheual, ny de noz armes, mais en la nostre. Celuy qui tombe obstiné en son courage, _si succiderit, de genu pugnat_. Qui pour quelque danger de la mort voisine, ne relasche aucun point de son asseurance, qui regarde encores en rendant l'ame, son ennemy d'vne veuë ferme et desdaigneuse, il est battu, non pas de nous, mais de la fortune: il est tué, non pas vaincu: les plus vaillans sont par fois les plus infortunez. Aussi y a-il des pertes triomphantes à l'enui des victoires. Ny ces quatre victoires sœurs, les plus belles que le Soleil aye onques veu de ses yeux, de Salamine, de Platées, de Mycale, de Sicile, n'oserent onques opposer toute leur gloire ensemble, à la gloire de la desconfiture du Roy Leonidas et des siens au pas de Thermopyles, Qui courut iamais d'vne plus glorieuse enuie, et plus ambitieuse au gain du combat, que le Capitaine Ischolas à la perte? Qui plus ingenieusement et curieusement s'est asseuré de son salut, que luy de sa ruine? Il estoit commis à deffendre certain passage du Peloponnese, contre les Arcadiens; pour quoy faire, se trouuant du tout incapable, veu la nature du lieu, et inegalité des forces: et se resoluant que tout ce qui se presenteroit aux ennemis, auroit de necessité à y demeurer: d'autre part, estimant indigne et de sa propre vertu et magnanimité, et du nom Lacedemonien, de faillir à sa charge: il print entre ces deux extremités, vn moyen party, de telle sorte: Les plus ieunes et dispos de sa troupe, il les conserua à la tuition et seruice de leur païs, et les y renuoya: et auec ceux desquels le defaut estoit moindre, il delibera de soustenir ce pas: et par leur mort en faire achetter aux ennemis l'entrée la plus chere, qu'il luy seroit possible: comme il aduint. Car estant tantost enuironné de toutes parts par les Arcadiens: apres en auoir faict vne grande boucherie, luy et les siens furent tous mis au fil de l'espée.

Est-il quelque trophée assigné pour les veincueurs, qui ne soit mieux deu à ces veincus? Le vray veincre a pour son roolle l'estour, non pas le salut: et consiste l'honneur de la vertu, à combattre, non à battre. Pour reuenir à nostre histoire, il s'en faut tant que ces prisonniers se rendent, pour tout ce qu'on leur fait, qu'au rebours pendant ces deux ou trois mois qu'on les garde, ils portent vne contenance gaye, ils pressent leurs maistres de se haster de les mettre en cette espreuue, ils les deffient, les iniurient, leur reprochent leur lascheté, et le nombre des battailles perduës contre les leurs. I'ay vne chanson faicte par vn prisonnier, où il y a ce traict: Qu'ils viennent hardiment trétous, et s'assemblent pour disner de luy, car ils mangeront quant et quant leurs peres et leurs ayeulx, qui ont seruy d'aliment et de nourriture à son corps: ces muscles, dit-il, cette chair et ces veines, ce sont les vostres, pauure fols que vous estes: vous ne recognoissez pas que la substance des membres de vos ancestres s'y tient encore: sauourez les bien, vous y trouuerez le goust de vostre propre chair: inuention, qui ne sent aucunement la barbarie. Ceux qui les peignent mourans, et qui representent cette action quand on les assomme, ils peignent le prisonnier, crachant au visage de ceux qui le tuent, et leur faisant la mouë. De vray ils ne cessent iusques au dernier souspir, de les brauer et deffier de parole et de contenance. Sans mentir, au prix de nous, voila des hommes bien sauuages: car ou il faut qu'ils le soyent bien à bon escient, ou que nous le soyons: il y a vne merueilleuse distance entre leur forme et la nostre. Les hommes y ont plusieurs femmes, et en ont d'autant plus grand nombre, qu'ils sont en meilleure reputation de vaillance. C'est vne beauté remarquable en leurs mariages, que la mesme ialousie que nos femmes ont pour nous empescher de l'amitié et bien-vueillance d'autres femmes, les leurs l'ont toute pareille pour la leur acquerir.

Estans plus soigneuses de l'honneur de leurs maris, que de toute autre chose, elles cherchent et mettent leur solicitude à auoir le plus de compaignes qu'elles peuuent, d'autant que c'est vn tesmoignage de la vertu du mary. Les nostres crieront au miracle: ce ne l'est pas. C'est vne vertu proprement matrimoniale: mais du plus haut estage. Et en la Bible, Lea, Rachel, Sara et les femmes de Iacob fournirent leurs belles seruantes à leurs maris, et Liuia seconda les appetits d'Auguste, à son interest: et la femme du Roy Deiotarus Stratonique, presta non seulement à l'vsage de son mary, vne fort belle ieune fille de chambre, qui la seruoit, mais en nourrit soigneusement les enfants: et leur feit espaule à succeder aux estats de leur pere. Et afin qu'on ne pense point que tout cecy se face par vne simple et seruile obligation à leur vsance, et par l'impression de l'authorité de leur ancienne coustume, sans discours et sans iugement, et pour auoir l'ame si stupide, que de ne pouuoir prendre autre party, il faut alleguer quelques traits de leur suffisance.

Outre celuy que ie vien de reciter de l'vne de leurs chansons guerrieres, i'en ay vn' autre amoureuse, qui commence en ce sens: Couleuure arreste toy, arreste toy couleuure, afin que ma sœur tire sur le patron de ta peinture, la façon et l'ouurage d'vn riche cordon, que ie puisse donner à m'amie: ainsi soit en tout temps ta beauté et ta disposition preferée à tous les autres serpens.

Ce premier couplet, c'est le refrein de la chanson. Or i'ay assez de commerce auec la poësie pour iuger cecy, que non seulement il n'y a rien de barbarie en cette imagination, mais qu'elle est tout à faict Anacreontique. Leur langage au demeurant, c'est vn langage doux, et qui a le son aggreable, retirant aux terminaisons Grecques. Trois d'entre eux, ignorans combien couttera vn iour à leur repos, et à leur bon heur, la cognoissance des corruptions de deçà, et que de ce commerce naistra leur ruine, comme ie presuppose qu'elle soit des-ia auancée (bien miserables de s'estre laissez pipper au desir de la nouuelleté, et auoir quitté la douceur de leur ciel, pour venir voir le nostre) furent à Roüan, du temps que le feu Roy Charles neufiesme y estoit: le Roy parla à eux long temps, on leur fit voir nostre façon, nostre pompe, la forme d'vne belle ville: apres cela, quelqu'vn en demanda leur aduis, et voulut sçauoir d'eux, ce qu'ils y auoient trouué de plus admirable: ils respondirent trois choses, dont i'ay perdu la troisiesme, et en suis bien marry; mais i'en ay encore deux en memoire. Ils dirent qu'ils trouuoient en premier lieu fort estrange, que tant de grands hommes portans barbe, forts et armez, qui estoient autour du Roy (il est vray-semblable qu'ils parloient des Suisses de sa garde) se soubmissent à obeir à vn enfant, et qu'on ne choisissoit plustost quelqu'vn d'entre eux pour commander. Secondement (ils ont vne façon de leur langage telle qu'ils nomment les hommes, moitié les vns des autres) qu'ils auoyent apperceu qu'il y auoit parmy nous des hommes pleins et gorgez de toutes sortes de commoditez, et que leurs moitiez estoient mendians à leurs portes, décharnez de faim et de pauureté; et trouuoient estrange comme ces moitiez icy necessiteuses, pouuoient souffrir vne telle iniustice, qu'ils ne prinsent les autres à la gorge, ou missent le feu à leurs maisons. Ie parlay à l'vn d'eux fort long temps, mais i'auois vn truchement qui me suiuoit si mal, et qui estoit si empesché à receuoir mes imaginations par sa bestise, que ie n'en peus tirer rien qui vaille.

Sur ce que ie luy demanday quel fruit il receuoit de la superiorité qu'il auoit parmy les siens, car c'estoit vn Capitaine, et noz matelots le nommoient Roy, il me dit, que c'estoit, marcher le premier à la guerre: De combien d'hommes il estoit suiuy; il me montra vne espace de lieu, pour signifier que c'estoit autant qu'il en pourroit en vne telle espace, ce pouuoit estre quatre ou cinq mille hommes: Si hors la guerre toute son authorité estoit expirée; il dit qu'il luy en restoit cela, que quand il visitoit les villages qui dépendoient de luy, on luy dressoit des sentiers au trauers des hayes de leurs bois, par où il peust passer bien à l'aise. Tout cela ne va pas trop mal: mais quoy? ils ne portent point de haut de chausses.

CHAPITRE XXXI.

_Qu'il faut sobrement se mesler de iuger des ordonnances diuines._ LE vray champ et subiect de l'imposture, sont les choses inconnües: d'autant qu'en premier lieu l'estrangeté mesme donne credit, et puis n'estants point subiectes à nos discours ordinaires, elles nous ostent le moyen de les combattre. A cette cause, dit Platon, est-il bien plus aisé de satisfaire, parlant de la nature des Dieux, que de la nature des hommes: par ce que l'ignorance des auditeurs preste vne belle et large carriere, et toute liberté, au maniement d'vne matiere cachee. Il aduient de là, qu'il n'est rien creu si fermement, que ce qu'on sçait le moins, ny gens si asseurez, que ceux qui nous content des fables, comme Alchymistes, Prognostiqueurs, Iudiciaires, Chiromantiens, Medecins, _id genus omne_. Ausquels ie ioindrois volontiers, si i'osois, vn tas de gens, interpretes et contrerolleurs ordinaires des dessains de Dieu, faisans estat de trouuer les causes de chasque accident, et de veoir dans les secrets de la volonté diuine, les motifs incomprehensibles de ses œuures. Et quoy que la varieté et discordance continuelle des euenemens, les reiette de coin en coin, et d'Orient en Occident, ils ne laissent de suiure pourtant leur esteuf, et de mesme creon peindre le blanc et le noir.

En vne nation Indienne il y a cette loüable obseruance, quand il leur mes-aduient en quelque rencontre ou bataille, ils en demandent publiquement pardon au Soleil, qui est leur Dieu, comme d'vne action iniuste: rapportant leur heur ou malheur à la raison diuine, et luy submettant leur iugement et discours. Suffit à vn Chrestien croire toutes choses venir de Dieu: les receuoir auec recognoissance de sa diuine et inscrutable sapience: pourtant les prendre en bonne part, en quelque visage qu'elles luy soient enuoyees.

Mais ie trouue mauuais ce que ie voy en vsage, de chercher à fermir et appuyer nostre religion par la prosperité de nos entreprises.

Nostre creance a assez d'autres fondemens, sans l'authoriser par les euenemens. Car le peuple accoustumé à ces argumens plausibles, et proprement de son goust, il est danger, quand les euenemens viennent à leur tour contraires et des-auantageux, qu'il en esbranle sa foi. Comme aux guerres où nous sommes pour la Religion, ceux qui eurent l'auantage au rencontre de la Rochelabeille, faisans grand feste de cet accident, et se seruans de cette fortune, pour certaine approbation de leur party: quand ils viennent apres à excuser leurs defortunes de Mont-contour et de Iarnac, sur ce que ce sont verges et chastiemens paternels, s'ils n'ont vn peuple du tout à leur mercy, ils luy font assez aisément sentir que c'est prendre d'vn sac deux moultures, et de mesme bouche souffler le chaud et le froid. Il vaudroit mieux l'entretenir des vrays fondemens de la verité. C'est une belle bataille nauale qui s'est gaignee ces mois passez contre les Turcs, sous la conduite de dom Ioan d'Austria: mais il a bien pleu à Dieu en faire autres fois voir d'autres telles à nos despens. Somme, il est mal-aisé de ramener les choses diuines à nostre balance, qu'elles n'y souffrent du deschet. Et qui voudroit rendre raison de ce que Arrius et Leon son Pape, chefs principaux de cette heresie, moururent en diuers temps, de morts si pareilles et si estranges (car retirez de la dispute par douleur de ventre à la garderobe, tous deux y rendirent subitement l'ame) et exaggerer cette vengeance diuine par la circonstance du lieu, y pourroit bien encore adiouster la mort de Heliogabalus, qui fut aussi tué en vn retraict. Mais quoy? Irenee se trouue engagé en mesme fortune. Dieu nous voulant apprendre, que les bons ont autre chose à esperer: et les mauuais autre chose à craindre, que les fortunes ou infortunes de ce monde: il les manie et applique selon sa disposition occulte: et nous oste le moyen d'en faire sottement nostre profit. Et se moquent ceux qui s'en veulent preualoir selon l'humaine raison. Ils n'en donnent iamais vne touche, qu'ils n'en reçoiuent deux. Sainct Augustin en fait vne belle preuue sur ses aduersaires. C'est vn conflict, qui se decide par les armes de la memoire, plus que par celles de la raison.

Il se faut contenter de la lumiere qu'il plaist au Soleil nous communiquer par ses rayons, et qui esleuera ses yeux pour en prendre vne plus grande dans son corps mesme, qu'il ne trouue pas estrange, si pour la peine de son outrecuidance il y perd la veuë. _Quis hominum potest scire consilium Dei? aut quis poterit cogitare, quid velit Dominus?_ CHAPITRE XXXII.

_De fuir les voluptez au pris de la vie._ I'AVOIS bien veu conuenir en cecy la pluspart des anciennes opinions: Qu'il est heure de mourir lorsqu'il y a plus de mal que de bien à viure: et que de conseruer nostre vie à nostre tourment et incommodité, c'est choquer les regles mesmes de nature, comme disent ces vieilles regles, Η ζην αλυπως, η θανειν ευδαιμονως.

Καλον το θνησκειν οις hυβριν το ζην φερει.

Κρεισσον το μη ζην εστιν, η ζην αθλιως.

Mais de pousser le mespris de la mort iusques à tel degré, que de l'employer pour se distraire des honneurs, richesses, grandeurs, et autres faueurs et biens que nous appellons de la fortune; comme si la raison n'auoit pas assez affaire à nous persuader de les abandonner, sans y adiouster cette nouuelle recharge, ie ne l'auois veu ny commander, ny pratiquer: iusques lors que ce passage de Seneca me tomba entre mains, auquel conseillant à Lucilius, personnage puissant et de grande authorité autour de l'Empereur, de changer cette vie voluptueuse et pompeuse, et de se retirer de cette ambition du monde, à quelque vie solitaire, tranquille et philosophique: sur quoy Lucilius alleguoit quelques difficultez: Ie suis d'aduis, dit-il, que tu quites cette vie là, ou la vie tout à faict: bien te conseille-ie de suiure la plus douce voye, et de destacher plustost que de rompre ce que tu as mal noüé, pourueu que s'il ne se peut autrement destacher, tu le rompes. Il n'y a homme si coüard qui n'ayme mieux tomber vne fois, que de demeurer tousiours en bransle. I'eusse trouué ce conseil sortable à la rudesse