des pourparlers durant lesquels ses gens s'étant relâchés de leur surveillance, les nôtres pénétrèrent dans la ville et la mirent à feu et à sang.--Plus récemment, à Yvoy, le seigneur Julian Romméro, ayant commis ce pas de clerc, de sortir de la ville pour parlementer avec M. le Connétable, trouva à son retour la place au pouvoir de l'ennemi.--Mais nous-mêmes, n'avons pas été exempts de semblables déconvenues: le marquis de Pescaire assiégeant Gênes où commandait le duc Octavian Fregose, que nous soutenions, l'accord entre eux était considéré comme fait, la convention à intervenir était arrêtée, quand, au moment où elle allait être signée, les Espagnols qui avaient réussi à s'introduire dans la ville, en agirent comme s'ils l'avaient emportée d'assaut.--Depuis, à Ligny, en Barrois, où commandait le comte de Brienne et qu'assiégeait l'empereur Charles-Quint en personne, Bertheville lieutenant du comte étant sorti pour parlementer, la ville fut prise pendant qu'il négociait.
=La victoire devrait toujours être loyalement disputée.=--«_Il est toujours glorieux de vaincre, que la victoire soit due au hasard ou à l'habileté_ (_Arioste_)», disent les Italiens. Le philosophe Chrysippe n'eût pas été de leur avis, et je partage sa façon de penser. Ceux qui, disait-il, prennent part à une course, doivent bien employer toutes leurs forces à gagner de vitesse leurs adversaires; mais il ne leur est pourtant pas permis de porter la main sur eux pour les arrêter, ni de leur donner des crocs en jambe pour les faire tomber.--Alexandre le Grand en agissait d'une façon encore plus chevaleresque, quand Polypercon, cherchant à le persuader des avantages d'une nuit obscure pour tomber sur Darius, il lui répondait: Non, il n'est pas de ma dignité de chercher à vaincre à la dérobée, «_j'aime mieux avoir à me plaindre de la fortune, qu'à rougir de ma victoire_ (_Quinte-Curce_).»
Comme dit Virgile: «_Il (Mezence) dédaigne de frapper Orode dans sa fuite, de lui lancer un trait qui le blesserait par derrière; il court à lui, et c'est de front, d'homme à homme, qu'il l'attaque; il veut vaincre, non par surprise, mais par la seule force des armes._» CHAPITRE VII.
_Nos actions sont à apprécier d'après nos intentions._ =Il n'est pas toujours vrai que la mort nous libère de toutes nos obligations.=--La mort, dit-on, nous libère de toutes nos obligations.
J'en sais qui ont interprété cette maxime de singulière façon. Henri VII, roi d'Angleterre, s'était engagé vis-à-vis de Dom Philippe, fils de l'empereur Maximilien, ou, pour le désigner plus honorablement encore, père de l'empereur Charles-Quint, à ne pas attenter à la vie de son ennemi le duc de Suffolk, chef du parti de la Rose blanche, qui s'était enfui d'Angleterre, avait gagné les Pays-Bas, où Dom Philippe l'avait fait arrêter et livré au roi sous cette condition.
Se sentant près de sa fin, le roi, dans son testament, ordonna à son fils de faire mettre le duc à mort, aussitôt que lui-même serait décédé.--Tout récemment, les événements tragiques qui, à Bruxelles, amenèrent le supplice des comtes de Horn et d'Egmont, ordonné par le duc d'Albe, donnèrent lieu à des particularités qui méritent d'être relevées, celle-ci entre autres: le comte d'Egmont, sur la foi et les assurances duquel le comte de Horn s'était livré au duc d'Albe, revendiqua avec instance qu'on le fît mourir le premier, afin que sa mort l'affranchît de l'obligation qu'il avait contractée vis-à-vis du comte de Horn.--Il semble que, dans ces deux cas, la mort ne dégageait pas le roi de sa parole, et que le comte d'Egmont, même vivant, ne manquait pas à la sienne. Nos obligations sont limitées par nos forces et les moyens dont nous disposons; l'exécution et les conséquences de nos actes ne dépendent pas de nous; seule, notre volonté en dépend réellement. De ce principe, fondé sur ce que nécessité fait loi, dérivent les règles qui fixent nos devoirs; c'est pourquoi le comte d'Egmont, qui se considérait comme engagé par sa promesse, bien qu'il ne fût pas en son pouvoir de la tenir, ne l'était pas, alors même qu'il eût survécu au comte de Horn; tandis que le roi d'Angleterre, manquant intentionnellement à la sienne, n'en était pas dégagé par le fait d'avoir retardé, jusqu'à sa mort, l'acte déloyal qu'il a ordonné.--C'est le même cas que celui du maçon d'Hérodote qui, ayant loyalement gardé, sa vie durant, le secret sur l'endroit où étaient déposés les trésors du roi d'Egypte, son maître, le révéla, à sa mort, à ses enfants.
=Il est trop tard de ne réparer ses torts qu'à sa mort, et odieux de remettre à ce moment de se venger.=--J'ai vu, de mon temps, nombre de gens, auxquels leur conscience reprochant de s'être approprié le bien d'autrui, insérer dans leur testament des dispositions pour que restitution en soit faite après leur mort. Ce n'est pas se conduire honorablement, que d'ajourner ainsi une restitution qui devrait être immédiate et de réparer ses torts dans des conditions où il vous en coûte si peu. Ils auraient dû y ajouter de ce qui leur appartenait en propre; la réparation de leur faute eût été d'autant plus conforme à la justice et d'autant plus méritoire, que les sacrifices qu'ils se seraient ainsi imposés, auraient été plus lourds et plus pénibles; faire pénitence, demande d'aller au delà de la stricte réparation du dommage causé.--Ceux qui attendent d'être passés de vie à trépas pour, dans leurs dernières volontés, manifester vis-à-vis du prochain les mauvais sentiments qu'ils lui portent et qu'ils n'ont osé lui déclarer de leur vivant, font encore pis. Ils montrent qu'ils ont peu de souci de leur honneur, ne regardant pas à soulever contre leur mémoire l'irritation de ceux qu'ils offensent; ils font encore moins preuve de conscience, ne respectant pas la mort elle-même, en laissant leur malignité leur survivre et se prolonger au delà d'eux-mêmes; tels des juges prévaricateurs qui remettent à juger, alors qu'ils n'auront plus la cause en main. Autant qu'il sera en mon pouvoir, j'espère me garder de rien dire après ma mort, que je n'aie déjà dit ouvertement pendant ma vie.
CHAPITRE VIII.
_De l'oisiveté._ =L'esprit est une terre qu'il faut sans cesse cultiver et ensemencer; l'oisiveté la rend ou stérile ou fantasque.=--De même que nous voyons des terres non cultivées, si elles sont grasses et fertiles, produire à foison des milliers d'herbes sauvages et inutiles, et que, pour les remettre en état, il faut les travailler et les ensemencer suivant ce que nous en voulons tirer; de même que chez la femme se produisent d'eux-mêmes des flux périodiques de substances sans consistance, qui ne concourent à la génération dans des conditions favorables et naturelles qu'autant que, par l'intervention d'un germe étranger, la fécondation se produit; de même l'esprit, qui n'a pas d'occupations qui le contiennent et l'absorbent, va, de-ci, de-là, à l'aventure, se perdant dans le vague de l'imagination: «_Ainsi, lorsque dans un vase d'airain une onde agitée réfléchit les rayons du soleil ou l'image adoucie de la lune, la lumière voltigeant incertaine de tous côtés, à droite, à gauche, monte, descend, frappant les lambris de ses reflets mobiles_ (_Virgile_)»; et, en cet état, il n'est ni rêve, ni folie qu'il ne soit capable de concevoir, «_se forgeant de vaines illusions, semblables aux songes d'un malade_ (_Horace_)». L'âme sans but précis, s'égare; ne dit-on pas, en effet: «_C'est n'être nulle part, ô Maxime, que d'être En ces temps derniers, je me retirais dans mon domaine, résolu, autant que cela me serait possible, à ne me mêler de rien, à passer à l'écart et au repos les quelques jours qui me restent encore à vivre. Il me semblait que je ne pouvais me donner plus grande satisfaction, que de laisser mon esprit absolument inactif, vivant avec lui-même, en dehors de toute impression étrangère et se recueillant. J'espérais qu'il pourrait en être ainsi désormais, cette partie de moi-même ayant acquis, avec l'âge, plus de poids et de maturité; mais je m'aperçois (_Lucain_)»; et qu'au contraire de ce que je m'imaginais, vagabondant comme un cheval échappé, il se crée de lui-même cent fois plus de préoccupations, que lorsqu'il avait un but défini qui ne lui était pas personnel; et il m'enfante les unes sur les autres, sans ordre ni à propos, tant de chimères, tant d'idées bizarres, que pour me rendre compte plus aisément de leur ineptie et de leur étrangeté, je les ai consignées par écrit, espérant, avec le temps, lui en faire honte à lui-même.
CHAPITRE IX.
_Des menteurs._ =Montaigne déclare qu'il manque de mémoire; inconvénients qu'il en éprouve.=--Il n'est homme à qui il convienne, moins qu'à moi, de parler de mémoire. Cette faculté me fait pour ainsi dire complètement défaut; et je ne crois pas qu'il y ait au monde quelqu'un d'aussi mal partagé que moi à cet égard. Sous tous autres rapports, je n'offre rien de particulier et suis comme tout le monde; mais sur ce point, mon cas, singulier et très rare, mérite d'être signalé et remarqué.--Outre l'inconvénient qui en résulte naturellement dans la vie ordinaire (et certes, vu son importance, Platon a bien raison de la qualifier de grande et puissante déesse), comme dans mon pays on dit de quelqu'un qui manque de bon sens, qu'il n'a pas de mémoire, quand je me plains de la mienne, c'est comme si je me disais atteint de folie; on ne me croit pas, on conteste mon dire, ne faisant pas de distinction entre la mémoire et le jugement, ce qui aggrave singulièrement mon affaire. En cela on me fait tort; d'autant plus, et c'est là un fait d'observation, qu'on trouve très fréquemment, au contraire, une excellente mémoire jointe à peu de jugement. Cette confusion des gens sur ce point, m'est également préjudiciable, en ce qu'à l'égard de mes amis, que j'affectionne cependant par-dessus tout, ce qui est ma qualité maîtresse, mon défaut de mémoire devient à leurs yeux de l'ingratitude; on m'impute ses défaillances comme des manques d'affection, et, au lieu d'y voir un défaut purement physique, on incrimine ma conscience: «Il a oublié, dit-on, telle prière, telle promesse; il ne se souvient pas de ses amis; son affection pour moi n'a pu le déterminer à dire, à faire ou à taire telle ou telle chose». Certes, oui, je commets facilement des oublis, mais je n'ai garde de négliger, de propos délibéré, une démarche dont mon ami m'a chargé. C'est bien assez d'avoir une semblable infirmité, sans qu'encore on la transforme en une sorte de mauvaise volonté, constituant un manque de franchise, absolument opposé à mon caractère.
=Avantages qu'il en retire.=--Je m'en console du reste quelque peu.
D'abord, parce que je dois à ce mal d'avoir été préservé d'avoir de l'ambition, mal plus grand encore, qui aurait eu facilement prise sur moi; une bonne mémoire est en effet indispensable à qui veut se mêler des affaires publiques. J'y gagne que mes autres facultés, ainsi qu'on en trouve des exemples dans la nature, se sont accrues dans la mesure où celle-ci s'est trouvée amoindrie; si j'eusse eu constamment présent à la mémoire tout ce que les autres ont dit ou fait, au lieu de juger par moi-même, je me serais facilement laissé aller, * comme cela a lieu d'ordinaire, à ce que mon esprit et mon jugement s'en rapportent paresseusement aux appréciations portées par autrui.--Une autre conséquence, c'est que je cause plus brièvement; parce que d'ordinaire la mémoire est plus abondamment fournie que l'imagination. Si j'avais été mieux doué sous ce rapport, j'eusse étourdi mes amis par mon verbiage, tout sujet de causerie, par la grande facilité avec laquelle je m'en saisis et le traite, provoquant, et excitant déjà trop ma verve. C'est, en effet, pitié de voir, ainsi que je l'ai constaté chez certains de mes amis particuliers, nombre de personnes, lorsqu'elles ont la parole, faire remonter leurs récits de plus en plus haut, au fur et à mesure que leur mémoire leur en fournit matière, les accompagnant d'une foule de détails qui n'ont pas raison de se produire, si bien que si la question était par elle-même intéressante, elle cesse de l'être, et que, si elle est sans intérêt, vous vous prenez à maudire la trop grande mémoire du narrateur ou son peu de jugement. Et c'est chose difficile que de clore convenablement un discours ou de l'interrompre à propos, une fois qu'il est en train; il en est de cela comme de la vigueur d'un cheval, qui apparaît surtout quand, dans un tournant, il peut s'arrêter net. Même parmi les gens le plus en possession de leur sujet, j'en connais qui voudraient et ne peuvent s'arrêter dans leur débit; ils cherchent comment s'y prendre et vont poursuivant leurs discours en des phrases oiseuses et insignifiantes, comme s'ils tombaient en pâmoison. Cela s'accentue particulièrement chez les vieillards, qui conservent le souvenir du passé et ne se souviennent pas de leurs redites; j'ai vu des récits fort agréables, devenir très ennuyeux dans la bouche d'un haut personnage de qui chacun, dans l'assistance, les avait déjà entendus cent fois.
En second lieu, la faiblesse de ma mémoire fait, ainsi que le disait un sage de l'antiquité, que je conserve moins souvenance des offenses qui me sont faites. Il me faudrait quelqu'un chargé de me les rappeler, comme en agissait Darius; qui, pour ne pas oublier l'offense qu'il avait reçue des Athéniens, avait commis un de ses pages pour lui répéter par trois fois, à l'oreille, chaque fois qu'il se mettait à table: «Seigneur, souvenez-vous des Athéniens!»--J'y trouve enfin cet avantage que tous les sites que je revois, tous les livres que je relis, me charment constamment par leur incessante nouveauté.
=Un menteur doit avoir bonne mémoire.=--Ce n'est pas sans raison que l'on dit que celui qui n'a pas de mémoire ne doit pas se permettre d'être menteur. On sait que les grammairiens établissent une différence entre dire un mensonge et mentir; dire un mensonge, d'après eux, c'est avancer une chose fausse, que l'on croit vraie; tandis que dans la langue latine, d'où la nôtre est dérivée, mentir est synonyme de parler contre sa conscience; ce que je dis ici, ne s'applique donc qu'à ceux qui parlent contrairement à ce qu'ils savent. Ces gens-là, ou inventent tout ce qu'ils disent, le fond et les détails, ou se bornent à déguiser et altérer un fond de vérité. Lorsqu'ils racontent souvent une même affaire en l'altérant, il leur est difficile de ne pas se contredire, parce que la chose s'étant tout d'abord logée dans leur mémoire, telle qu'on la leur a rapportée ou qu'ils l'ont vue eux-mêmes, il ne leur est guère possible, après l'avoir racontée à diverses reprises, et chaque fois avec plus ou moins d'inexactitude, de se remémorer, quand elle leur revient à l'idée, toutes les altérations qu'ils lui ont fait subir, tandis que l'impression première demeure et, sans cesse présente à leur esprit, efface de leur mémoire le souvenir de toutes les faussetés qu'ils ont greffées sur la vérité. Lorsqu'ils inventent leurs récits de toutes pièces, aucune impression première n'existant qui puisse troubler leurs dires, il semble qu'ils sont moins exposés à des mécomptes; et cependant, une chose qui n'existe pas, que rien ne fixe, à moins qu'on ne soit bien maître de soi, échappe facilement à la mémoire. J'en ai vu bien des exemples, parfois très plaisants et pas toujours à leur avantage, chez ces gens dont la profession est de toujours parler soit dans un sens, soit dans un autre, suivant l'intérêt qu'ils ont dans l'affaire, ou suivant ce qui plaît aux grands de ce monde auxquels ils parlent. Les circonstances où ils ont à aller ainsi contre la vérité et leur conscience sont si variables, il leur faut si souvent modifier chaque fois leur langage, qu'ils en arrivent à dire d'une même chose tantôt gris, tantôt jaune; à l'un, d'une façon; à l'autre, d'une autre; et, si par hasard leurs auditeurs viennent à se rapporter les uns aux autres ces dires, leurs contradictions apparaissent; que résulte-t-il alors de leur talent d'imagination! Outre ce que, par imprudence, ils peuvent laisser échapper et qui si souvent les trahit, quelle mémoire suffirait à ce qu'ils se rappellent les formes si diverses de leurs inventions, sous lesquelles ils ont présenté un même sujet. J'ai vu des personnes envier cette réputation d'homme adroit, toujours prêt à conformer son langage aux circonstances; elles ne voyaient pas qu'une fois cette réputation faite, le profit que cette adresse a pu procurer, cesse.
=Mentir est un vice exécrable; l'altération de la vérité est, avec l'entêtement, a combattre dès le début, chez l'enfant.=--En vérité, mentir est un vice odieux. N'est-ce pas la parole qui fait que nous sommes des hommes, au lieu d'être des animaux; et n'est-ce pas elle qui nous met en relations les uns avec les autres? Si nous nous faisions une juste idée de l'horreur que doit nous inspirer le mensonge et de l'importance qu'il peut avoir, nous réclamerions contre lui le supplice du feu, qu'on applique pour d'autres crimes qui le justifient moins.--M'est avis que d'ordinaire on s'occupe de châtier très mal à propos les enfants, pour des fautes dont ils ne se rendent pas compte, ou on leur adresse des reproches pour des actes inconsidérés, dont ils ne gardent aucune impression et sont sans conséquences; tandis que la menterie, cette altération de la vérité dans les choses les plus insignifiantes, et, ce qui est un peu moins grave, l'entêtement, sont, ce me semble, à combattre chez eux avec le plus grand soin, pour en arrêter les débuts et les progrès. Ces défauts croissent avec eux; et il est vraiment étonnant combien, quand ils sont passés à l'état d'habitude, il devient impossible de les leur faire perdre; c'est ce qui fait que nous voyons des hommes, honnêtes à tous autres égards, s'y abandonner et en être esclave. J'ai un tailleur qui est un bon garçon; jamais je ne lui ai entendu dire la vérité, pas même quand elle pouvait lui être utile. Si, comme la vérité, le mensonge n'avait qu'une face, je m'en accommoderais encore; nous en serions quittes pour tenir comme certain le contraire de ce que nous dirait un menteur; mais il y a cent mille manières d'exprimer le contraire de la vérité et le champ d'action du mensonge est sans limites. Les Pythagoriciens tenaient le bien comme chose certaine et nettement définie; le mal, comme infini et incertain. Mille chemins détournent du but, un seul y conduit.
Toutefois, je ne garantis pas avoir sur moi assez d'empire, pour ne pas me laisser aller à faire un mensonge effronté et solennel, si c'était le seul moyen à ma disposition pour échapper à un péril extrême et dont j'aurais la certitude.--Un ancien Père de l'Église dit que la compagnie d'un chien qui nous est connu, est préférable à celle d'un homme dont nous ne connaissons pas le langage, «_de sorte que deux hommes de nations différentes, ne sont point hommes, l'un à l'égard de l'autre_ (_Pline_)». Combien, pour vivre en société, la compagnie de qui garde le silence n'est-elle pas préférable à celle de qui la langue est menteuse!
=Mésaventures de deux ambassadeurs.=--Le roi François Ier se vantait d'avoir, à force de le presser, contraint dans ses derniers retranchements Francisque Taverna, ambassadeur de François Sforza, duc de Milan, homme qui passait pour parfaitement manier la parole et qui lui avait été envoyé pour justifier son maître, au sujet d'un fait d'une haute gravité. Le roi, pour se ménager constamment des intelligences en Italie d'où il venait d'être chassé, et précisément dans ce duché de Milan, avait imaginé de placer auprès du duc un de ses gentilshommes, en réalité son ambassadeur, mais en apparence simple particulier, ayant l'air de s'y trouver pour ses propres affaires. Le duc avait, du reste, lui-même grand intérêt à ne pas paraître être en relations avec nous, étant beaucoup plus sous la dépendance de l'empereur que sous la nôtre, surtout à ce moment, où il négociait son mariage avec la nièce de ce souverain, fille du roi de Danemark, laquelle est actuellement duchesse douairière de Lorraine. Pour cela, le roi fit choix d'un nommé Merveille, gentilhomme milanais, écuyer de ses écuries. Merveille partit avec des instructions et des lettres secrètes l'accréditant comme ambassadeur, auxquelles en furent jointes d'autres le recommandant au duc à propos de ses affaires personnelles, ces dernières lettres destinées à être produites en public et à dissimuler sa mission. Mais Merveille demeura si longtemps près du duc, que l'empereur eut des soupçons, ce qui, croyons-nous, fut cause de ce qui suivit. Sous prétexte de meurtre, le duc lui fit, une belle nuit, trancher la tête, après un procès expédié en deux jours. Le roi, pour avoir raison de cet acte, s'adressa à tous les princes de la chrétienté et au duc lui-même, et Messire Francisque, envoyé pour exposer l'affaire dûment dénaturée pour les besoins de la cause, fut admis à une des audiences du matin. Comme base de son plaidoyer, après avoir présenté le fait en mettant toutes les apparences de son côté, il dit que son maître avait toujours considéré Merveille comme un simple gentilhomme, son propre sujet, venu à Milan pour ses affaires et jamais autrement; niant même avoir su qu'il fît partie de la maison du roi, que le roi le connût, et par suite n'avoir jamais eu l'idée de le considérer comme son ambassadeur. Le roi, à son tour, le pressa de questions et d'objections, les multipliant sur tous les points; et, en arrivant enfin à l'exécution, il lui demanda pourquoi elle avait été faite de nuit et en quelque sorte à la dérobée? Sur quoi, le pauvre homme embarrassé, pensant faire acte de courtoisie, répondit que, par respect pour Sa Majesté, le duc eût été bien au regret qu'elle eût été faite de jour. On peut penser comme le roi le releva, après qu'il se fut à son nez si maladroitement coupé, au nez de François Ier!
Le pape Jules II avait envoyé un ambassadeur au roi d'Angleterre, pour le presser d'agir contre ce même roi de France. Cet ambassadeur ayant exposé sa mission, le roi d'Angleterre lui objecta les difficultés qu'il éprouvait à réunir les forces et faire les préparatifs nécessaires pour combattre un adversaire si puissant, lui en détaillant les raisons. A quoi l'ambassadeur répliqua, assez mal à propos, que ces raisons lui étaient également venues à l'esprit et qu'il les avait soumises au Pape. Cette parole, si peu en rapport avec la mission qu'il avait de pousser le roi d'Angleterre à entrer immédiatement en campagne, donna à penser à celui-ci, ce qui par la suite fut reconnu exact, que cet ambassadeur, en son for intérieur, penchait pour la France; il en avertit son maître; ses biens furent confisqués et peu s'en fallut qu'il ne perdît la vie.
CHAPITRE X.
_De ceux prompts à parler et de ceux auxquels un certain temps est nécessaire pour s'y préparer._ =Certaines gens ayant à parler en public, ont besoin de préparer ce qu'ils ont à dire; d'autres n'ont pas besoin de préparation.=--Jamais il n'a été donné à personne de réunir tous les dons de la nature; aussi, parmi ceux qui ont reçu celui de l'éloquence, en voyons-nous avoir la parole facile et prompte, et, quoi qu'on leur dise, avoir la repartie si vive, qu'à tous moments ils sont prêts; et d'autres, moins prompts, ne parlant qu'après avoir longuement élaboré leur sujet arrêté à l'avance.
=La première de ces qualités est le propre du prédicateur, la seconde convient à l'avocat.=--On conseille aux dames de se livrer de préférence aux jeux et aux exercices du corps qui font le plus valoir leurs grâces; je ferais de même, si j'avais à émettre un avis sur les avantages de ces deux genres d'éloquence qui semblent, en notre siècle, la spécialité des prédicateurs et des avocats; ne pas se hâter convient mieux aux premiers, l'opposé aux seconds. Le prédicateur peut prendre, pour se préparer, autant de temps qu'il lui plaît; et quand il prêche, c'est tout d'un trait et sans qu'on l'interrompe. L'avocat, lui, doit, à tout moment, être prêt à entrer en lice; les réponses imprévues de la partie adverse le tiennent toujours en suspens, et l'obligent à modifier, à tout bout de champ, ses dispositions premières.
C'est cependant le contraire qui se produisit, lors de l'entrevue, à Marseille, du pape Clément et du roi François Ier. M. Poyet, qui avait passé sa vie dans le barreau et y était en grande réputation, fut chargé de haranguer sa Sainteté; il s'y était préparé de longue main, avait même, dit-on, apporté de Paris son discours complètement achevé. Le jour où il devait le prononcer, le Pape, craignant de voir aborder des sujets dont pourraient se froisser les ambassadeurs des autres princes qui l'accompagnaient, manda au roi le thème qui lui paraissait le mieux approprié au moment et au lieu, et qui se trouva malencontreusement être tout autre que celui sur lequel avait travaillé M. Poyet; si bien que la harangue qu'il avait composée ne pouvant être utilisée, il lui fallait en refaire promptement une autre; il s'en sentit incapable, et ce fut M. le cardinal du Bellay qui dut s'en charger.--La tâche de l'avocat est plus difficile que celle du prédicateur; et m'est avis que nous trouvons pourtant, du moins en France, plus de bons avocats que de bons prédicateurs. On dirait que la promptitude et la soudaineté sont le propre de l'esprit, tandis que le jugement va lentement et posément. Quant à celui qui demeure complètement muet, s'il n'a été à même de préparer ce qu'il a à dire, c'est un cas tout aussi particulier que celui de qui, pouvant y penser à loisir, n'arrive pas à mieux dire.
=Parmi les avocats, il en est chez lesquels la contradiction stimule le talent oratoire; beaucoup de personnes parlent mieux qu'elles n'écrivent.=--On rapporte que Sévérus Cassius parlait d'autant mieux qu'il n'y était pas préparé; qu'il était redevable de son talent plus à la nature qu'au travail. Les interruptions, quand il pérorait, le servaient si bien, que ses adversaires regardaient à l'exciter, de peur que la colère n'accrût son éloquence. Je connais, par expérience, ce genre particulier de talent oratoire, qui n'a que faire d'une étude préalable et approfondie, et qui, s'il ne peut aller bon train et en toute liberté, ne donne rien qui vaille. Il est des discours dont on dit qu'ils sentent l'huile et la lampe, quand ils affectent un certain caractère d'âpreté et de rudesse que leur imprime le travail, quand il y a eu une trop grande part. Mais en outre, la préoccupation de bien faire, une trop grande contention de l'esprit en gestation, * la harassent, l'entravent, souvent même arrêtent son essor; effet analogue à ce qui se produit pour l'eau qui, sous une trop forte pression, par la violence et l'abondance avec lesquelles elle arrive, ne peut s'écouler par un goulet étroit, alors même que l'orifice en est ouvert.
Il arrive aussi que les talents oratoires de cette nature, ce ne sont pas les passions violentes qui les ébranlent et les excitent, comme le faisait la colère chez Cassius (la colère produit de trop vives excitations); la violence est sans action sur eux; ce qu'il leur faut pour qu'ils s'échauffent et s'éveillent, c'est d'y être sollicités par les incidents inattendus qui se produisent sur le moment même. Que rien ne les arrête, leur parole se traîne et languit; mais que le milieu où elle se fait entendre soit un peu agité, elle se ranime et acquiert toute sa grâce.
A cet égard, je ne suis pas absolument maître de moi; le hasard influe beaucoup sur les dispositions en lesquelles je puis être; l'occasion, la société, le feu même de ma parole ont beaucoup d'action sur mon esprit, qui donne alors beaucoup plus que lorsque, seul à seul avec lui, je le consulte et le fais travailler. Aussi mes paroles valent-elles mieux que mes écrits, si toutefois on peut faire un choix entre des choses qui n'ont pas de valeur. Il en résulte également que je ne me retrouve pas, quand je fais un retour sur moi-même; ou, si je me retrouve, c'est fortuitement, plutôt qu'en faisant appel à mon jugement. Si, en écrivant, je me suis laissé aller à quelque trait d'esprit (bien entendu insignifiant pour autrui et plein de subtilité pour moi; mais à quoi bon tant de façons, chacun, de fait, en agit suivant ses moyens), il m'arrive de le perdre si bien de vue, que je ne sais plus trop, en le relisant, ce que j'ai voulu dire et que d'autres en découvrent parfois le sens avant moi; et si je grattais tous les passages de mes écrits où il en est ainsi, tout y passerait. Une autre fois au contraire, il m'arrivera d'en saisir le sens, qui m'apparaît plus clair que le soleil en plein midi, et je m'étonne alors de mon hésitation.
CHAPITRE XI.
_Des pronostics._ =Les anciens oracles avaient déjà perdu tout crédit, avant l'établissement de la religion chrétienne.=--Pour ce qui est des oracles, il est certain que, depuis longtemps déjà avant la venue de Jésus-Christ, ils avaient commencé à perdre de leur crédit; car nous voyons Cicéron se mettre en peine de rechercher la cause de leur défaveur, et ces mots sont de lui: «_D'où vient que de nos jours, et même depuis longtemps, Delphes ne rend plus de tels oracles? d'où vient que rien n'est si méprisé?_» Quant aux autres pronostics qui se tiraient de l'anatomie des animaux offerts en sacrifice, dont l'organisation physique, d'après Platon, a été en partie déterminée par le Créateur en vue de ce genre d'observations; à ceux tirés du trépignement des poulets, du vol des oiseaux, «_nous croyons qu'il est des oiseaux qui naissent exprès pour servir à l'art des augures_ (_Cicéron_)»; de la foudre, des remous de rivière, «_les aruspices voient quantité de choses; les augures en prévoient beaucoup; nombre d'événements sont annoncés par les oracles, quantité par les devins, d'autres par les songes, d'autres encore par les prodiges_ (_Cicéron_)»; et autres qui, dans l'antiquité, intervenaient dans la plupart des entreprises publiques et privées, notre religion y a mis fin.
=On croit encore, cependant, à certains pronostics; origine de l'art de la divination chez les Toscans, art vain et dangereux qui ne rencontre la vérité que par l'effet du hasard.=--Cependant nous pratiquons encore quelques moyens de divination, notamment par les astres, les esprits, les lignes de notre corps, les songes, etc., témoignages irrécusables de la curiosité forcenée qui est en nous et fait que nous allons perdant notre temps à nous préoccuper des choses futures, comme si nous n'avions pas assez à faire avec les incidents de la vie de chaque jour: «_Pourquoi, maître de l'Olympe, lorsque les pauvres mortels sont en butte à tant de maux présents, leur faire connaître encore, par de cruels présages, leurs malheurs futurs?...Si tes destins doivent s'accomplir, fais qu'ils restent cachés et nous frappent à l'improviste! qu'il nous soit permis au moins d'espérer en tremblant_ (_Lucain_)!»
«_On ne gagne rien à connaître l'avenir et c'est malheureux de se tourmenter en vain_ (_Cicéron_)»; toujours est-il que la divination est de bien moins grande autorité de nos jours; voilà pourquoi l'exemple de François, marquis de Saluces, me paraît digne de remarque. Ce marquis commandait, au delà des Alpes, l'armée de François Ier; il était très bien en cour et même redevable au roi de son marquisat qui avait été confisqué à son frère. N'ayant aucune raison d'agir comme il le fit, agissant même contre ses propres affections, il se laissa néanmoins si fort impressionner, ainsi que cela a été reconnu, par les belles prophéties qu'on faisait courir de tous côtés, à l'avantage de l'empereur Charles-Quint et à notre détriment (en Italie, ces prophéties furent tellement prises au sérieux, qu'à Rome, l'agiotage s'en mêla et que, spéculant sur notre ruine, de très fortes sommes d'argent furent engagées), que le dit marquis, qui avait souvent témoigné à ses familiers son chagrin des malheurs qu'il voyait inévitablement devoir fondre sur la France et les amis qu'il y avait, nous abandonna et passa à l'ennemi; et ce, à son grand dommage, quelle qu'ait été la constellation sous l'influence de laquelle il agit. En prenant cette détermination, il se conduisit comme un homme en proie aux sentiments les plus opposés; car, disposant des villes et des forces que nous avions, l'armée ennemie sous les ordres d'Antoine de Lèves étant tout proche et personne ne le soupçonnant, il pouvait nous faire beaucoup plus de mal qu'il ne nous en fit, puisque, du fait de sa trahison, nous ne perdîmes pas un homme, pas une ville, sauf Fossano, et encore fut-elle longtemps disputée.
«_Un dieu prudent nous a caché d'une nuit épaisse les événements de l'avenir, et se rit du mortel qui s'inquiète du destin plus qu'il ne doit...Celui-là est maître de lui-même et passe heureusement la vie, qui peut dire chaque jour: «J'ai vécu». Qu'importe que demain, Jupiter obscurcisse l'air de sombres nuages ou nous donne un ciel serein; satisfaits du présent, gardons-nous de nous inquiéter de l'avenir_ (_Horace_).»
«_Il en est qui raisonnent ainsi: s'il y a divination, il y a des ont tort qui se rangent à cet aphorisme, contraire à notre thèse.
Pacuvius dit beaucoup plus sagement: «_Quant à ceux qui entendent le langage des oiseaux et consultent le foie d'un animal plutôt que leur raison, je tiens qu'il vaut mieux les écouter que les croire._» On prête l'origine suivante à cet art de la divination chez les Toscans qui y acquirent tant de célébrité: Un paysan labourait son champ; le fer de la charrue pénétrant profondément dans la terre, fit apparaître Tagès, ce demi-dieu des devins qui joint au visage d'un enfant, la prudence d'un vieillard. Chacun accourut; ses paroles et sa science, renfermant les principes et les pratiques de cet art, aussi merveilleux par ses progrès que par sa naissance, furent avidement recueillies et se transmirent de siècle en siècle. Quant à moi, pour le règlement de mes propres affaires, je préférerais m'en rapporter au sort des dés, plus qu'à l'interprétation des songes. De fait, dans tous les gouvernements, on a toujours laissé une bonne part d'autorité au hasard. Dans celui qu'il organise de toutes pièces et à son idée, Platon s'en remet à lui pour décider dans plusieurs actes importants; entre autres, il propose que les mariages entre gens de bien aient lieu par voie du sort; et il attache tant d'importance aux unions ainsi faites, qu'il veut que les enfants qui en naissent soient élevés dans le pays; ceux, au contraire, nés d'unions contractées par les mauvaises gens, seraient bannis. Toutefois si, par extraordinaire, quelqu'un de ces derniers semblait, en grandissant, devoir bien faire, on pourrait le rappeler; inversement, on aurait la possibilité d'exiler quiconque, tout d'abord conservé sur le sol natal, semblerait, en prenant de l'âge, ne pas devoir réaliser les espérances qu'on avait conçues de lui.
J'en vois qui étudient et commentent leurs almanachs, faisant ressortir l'exactitude de leurs prévisions appliquées à ce qui se passe actuellement. A force de dire, il faut bien que vérités et mensonges s'y rencontrent: «_Quel est celui qui tirant à la cible toute la journée, n'atteindra pas quelquefois le but_ (_Cicéron_)?» De ce que