parfois ils tombent juste, je n'en fais pas pour cela plus de cas; ils seraient de plus d'utilité, s'il était de règle que toujours ce qui arrive soit le contraire de ce qu'ils prédisent. Comme personne ne prend note de leurs erreurs, d'autant qu'elles sont en nombre infini et constituent le cas le plus ordinaire, on a beau jeu à faire valoir ceux de leurs pronostics, rares, incroyables, prodigieux, qui par hasard viennent à se réaliser. C'est le sens de la réponse que fit Diagoras, surnommé l'athée, à quelqu'un qui, dans l'île de Samothrace, lui montrant un temple où se trouvaient en quantité des ex-voto et des tableaux commémoratifs provenant de personnes échappées à des naufrages, lui disait: «Eh bien! vous qui croyez que les dieux se désintéressent des choses humaines, que dites-vous de ce grand nombre de gens sauvés par leur protection?»--«Oui, répondit-il; mais ceux qui ont péri, n'ont consacré aucun tableau, et ils sont en bien plus grand nombre.»
Cicéron dit que Xénophanes de Colophon, seul de tous les philosophes qui ont admis l'existence des dieux, s'est appliqué à combattre toutes espèces de divination; il est d'autant moins surprenant que ce soit une exception, que nous avons vu certains esprits d'élite donner parfois, à leur grand dommage, dans ces idées folles. Il est deux merveilles en ce genre, que j'aurais bien voulu voir: le livre de Joachim, abbé de la Calabre, qui prédisait tous les papes futurs, donnant leurs noms et leurs signalements; et celui de l'empereur Léon, qui prédisait tous les empereurs et tous les patriarches grecs. Mais ce que j'ai vu, vu de mes yeux, c'est dans les troubles publics, certaines personnes, étonnées de ce qui leur arrivait, se livrer à des pratiques tenant absolument de la superstition, et rechercher dans l'observation des astres, des signes précurseurs des malheurs qui leur étaient arrivés et leur en révélant les causes; et ils s'en trouvent si étrangement heureux, que je suis persuadé que c'est là un passe-temps amusant pour des esprits subtils et inoccupés, et que ceux qui ont acquis la dextérité d'esprit convenable pour découvrir et interpréter ces pronostics, seraient capables de trouver dans n'importe quel écrit tout ce qu'ils voudraient lui faire dire. Ce qui leur donne surtout beau jeu à cet égard, c'est le langage obscur, ambigu, fantastique du jargon prophétique; d'autant que ceux qui l'emploient, ont garde de s'y exprimer clairement, afin que la postérité puisse l'appliquer dans tel sens qu'il lui plaira.
=Ce que pouvait bien être le démon familier de Socrates.=--Le démon familier de Socrates était probablement certaines inspirations qui, en dehors de sa raison, se présentaient à lui. Dans une âme aussi pure que la sienne, tout entière à la sagesse et à la vertu, il est vraisemblable que ces inspirations, quoique hardies et peu précises, étaient toujours de grande conséquence et méritaient d'être écoutées.
Chacun ressent parfois en lui-même semblable obsession d'idées, qui se produit subitement, avec force et sans cause appréciable; c'est affaire à nous de leur donner ou non de la consistance, en dépit de ce que commanderait la prudence que nous écoutons si peu; j'en ai eu de pareilles, ne pouvant raisonnablement se soutenir et cependant agissant si fort en moi, soit pour, soit contre (ce qui était un cas fréquent chez Socrates), que je me laissais entraîner quand même à les suivre; et je m'en suis si bien trouvé, que je pourrais presque les attribuer à quelque chose comme des inspirations divines.
CHAPITRE XII.
_De la constance._ =En quoi consistent la résolution et la constance.=--Avoir de la résolution et de la constance, ne comporte pas que nous ne nous gardions pas, autant que cela nous est possible, des maux et des inconvénients qui peuvent nous menacer, ni par conséquent d'appréhender qu'ils nous arrivent. Bien au contraire, tout moyen honnête de nous garantir d'un mal, non seulement est licite, mais louable. La constance consiste surtout à supporter avec résignation les incommodités auxquelles on ne peut apporter remède; c'est ce qui fait qu'il n'y a pas de mouvement d'agilité corporelle, ou que nous permette notre science en escrime, que nous trouvions mauvais, du moment qu'il sert à nous préserver des coups qu'on nous porte.
=Il est parfois utile de céder devant l'ennemi, quand c'est pour le mieux combattre.=--Chez plusieurs nations très belliqueuses la fuite était un des principaux procédés de combat, et l'ennemi, auquel elles tournaient le dos, avait alors plus à les redouter que lorsqu'elles lui faisaient face; c'est un peu ce que pratiquent encore les Turcs.--Socrates, d'après Platon, critiquait Lachès, qui définissait le courage: «Tenir ferme à sa place, quand on est aux prises avec l'ennemi.» «Quoi, disait Socrates, y a-t-il donc lâcheté à battre un ennemi, en lui cédant du terrain?» Et, à l'appui de son dire, il citait Homère qui loue dans Enée sa science à simuler une fuite. A Lachès qui, se contredisant, reconnaît que ce procédé est pratiqué par les Scythes, et en général par tous les peuples combattant à cheval, il cite encore les guerriers à pied de Lacédémone, dressés plus que tous autres à combattre de pied ferme; qui, dans la journée de Platée, ne pouvant entamer la phalange des Perses, eurent l'idée de céder et de se reporter en arrière, afin que les croyant en fuite et n'avoir plus qu'à les poursuivre, cette masse se rompît et se désagrégeât d'elle-même, stratagème qui leur procura la victoire.
Pour en revenir aux Scythes, lorsque Darius marcha contre eux avec le dessein de les subjuguer, il manda, dit-on, à leur roi force reproches, de ce qu'il se retirait toujours devant lui, refusant le combat. A quoi Indathyrsès, c'était son nom, répondit: «Que ce n'était pas parce qu'il avait peur de lui, pas plus que de tout autre homme vivant; mais que c'était la façon de combattre de sa nation, n'ayant ni terres cultivées, ni maisons, ni villes à défendre et dont ils pouvaient craindre que l'ennemi ne profitât; toutefois, s'il avait si grande hâte d'en venir aux mains, il n'avait qu'à s'approcher jusqu'au lieu de sépulture de leurs ancêtres; et que là, il trouverait à qui parler, =Chercher à se soustraire à l'effet du canon quand on est à découvert, est bien inutile par suite de la soudaineté du coup.=--Devant le canon, quand il est pointé sur nous, ainsi que cela arrive dans diverses circonstances de guerre, il ne convient pas de s'émouvoir par la seule crainte du coup, d'autant que par sa soudaineté et sa vitesse, il est à peu près inévitable; aussi combien ont, pour le moins, prêté à rire à leurs compagnons, pour avoir, en pareille occurrence, levé la main ou baissé la tête pour parer ou éviter le projectile.--Et cependant, lors de l'invasion de la Provence par l'empereur Charles-Quint, le marquis du Guast, en reconnaissance devant la ville d'Arles, s'étant montré en dehors de l'abri que lui constituait un moulin à vent, à la faveur duquel il s'était approché, fut aperçu par le seigneur de Bonneval et le sénéchal d'Agénois, qui se promenaient sur le théâtre des arènes.
Ils le signalèrent au sieur de Villiers, commandant de l'artillerie, qui pointa sur lui, avec tant de justesse, une couleuvrine, que si le marquis, y voyant mettre le feu, ne se fût jeté de côté, il était atteint en plein corps.--De même, quelques années auparavant, Laurent de Médicis, duc d'Urbin, père de la reine Catherine, mère de notre roi, assiégeant Mondolphe, place d'Italie située dans la région dite du Vicariat, voyant mettre le feu à une pièce dirigée contre lui, se baissa; et bien lui en prit, autrement le coup, qui lui effleura le sommet de la tête, l'atteignait sûrement à l'estomac. Pour dire vrai, je ne crois pas que ces mouvements aient été raisonnés, car comment apprécier, en chose si soudaine, si l'arme est pointée haut ou bas? Il est bien plus judicieux de croire que le hasard servit leur frayeur, et qu'en une autre circonstance ce serait au contraire aller au-devant du coup, que de chercher à l'éviter.--Je ne puis me défendre de tressaillir, quand le bruit éclatant d'une arquebusade retentit à l'improviste à mon oreille, dans un endroit où il ne me semblait pas devoir se produire; et cette même impression, je l'ai vue également éprouvée par d'autres valant mieux que moi.
=Les stoïciens ne dénient pas au sage d'être, sur le premier moment, troublé par un choc inattendu; mais sa conduite ne doit pas en être influencée.=--Les stoïciens ne prétendent pas que l'âme du sage tel qu'ils le conçoivent, ne puisse, de prime abord, demeurer insensible aux sensations et aux apparitions qui le surprennent. Ils admettent, comme étant un effet de notre nature, qu'elle soit impressionnée, par exemple, par un bruit considérable pouvant provenir soit du ciel, soit d'une construction qui s'écroulerait; qu'il peut en pâlir, ses traits se contracter, comme sous l'empire de toute autre émotion; mais qu'il doit conserver saine et entière sa lucidité d'esprit, et sa raison ne pas s'en ressentir, ne pas en être, en quoi que ce soit, altérée; de telle sorte qu'il ne cède de son plein consentement ni à l'effroi, ni à la douleur. Celui qui n'est point un sage, se comportera de même sur le premier point, mais bien différemment sur le second. L'impression de l'émotion ne sera pas chez lui seulement superficielle, elle pénétrera jusqu'au siège de la raison, l'infectera, la corrompra; et c'est avec cette faculté ainsi viciée, qu'il jugera ce qui lui arrive et qu'il se conduira. «_Il pleure, mais son cœur demeure inébranlable_ (_Virgile_)»; tel est bien, dit nettement et en bons termes, l'état d'âme que les stoïciens veulent au sage.--A ce même sage, les Péripatéticiens ne demandent pas de demeurer insensible aux émotions qu'il éprouve, mais de les modérer.
CHAPITRE XIII.
_Cérémonial des entrevues des rois._ Il n'est pas de sujet si futile, qui ne mérite de prendre place dans ces Essais, faits de pièces et de morceaux.
=Attendre chez soi un grand personnage dont la visite est annoncée, est plus régulier que d'aller au-devant de lui, ce qui expose à le manquer.=--Dans nos usages, ce serait un grave manque de courtoisie vis-à-vis d'un égal, et à plus forte raison vis-à-vis d'un grand, de ne pas nous trouver chez nous, quand il nous a prévenu qu'il doit y venir.
Marguerite, reine de Navarre, ajoutait même à ce propos que pour un gentilhomme c'est une atteinte à la politesse, de quitter sa demeure, comme cela se fait le plus souvent, pour aller au-devant de la personne qui vient chez lui, quel que soit le rang de cette personne; qu'il est plus respectueux et plus poli de l'attendre chez soi pour la recevoir, ne fût-ce que par peur de la manquer en chemin et qu'il suffit de l'accompagner seulement quand elle vous quitte. M'affranchissant chez moi, le plus possible, de toute cérémonie, j'oublie souvent l'une et l'autre de ces futiles obligations; il en est qui s'en offensent, qu'y faire? Il vaut mieux que je l'offense, lui, une unique fois, que d'avoir à en souffrir moi-même tous les jours; ce deviendrait une contrainte continue. A quoi servirait d'avoir fui la servitude des cours, si elle vous suit jusque dans votre retraite?--Il est également dans les usages qu'à toute réunion, les personnes de moindre importance soient les premières rendues; comme faire attendre, est du meilleur genre pour les personnages en vue.
=Dans les entrevues des souverains, on fait en sorte que celui qui a la prééminence se trouve le premier au lieu désigné.=--Toutefois à l'entrevue qui eut lieu à Marseille entre le pape Clément VII et le roi François Ier, le roi, après avoir ordonné les préparatifs nécessaires, s'éloigna de la ville et laissa au pape, avant de le venir voir, deux ou trois jours pour faire son entrée et se reposer.--De même, à l'entrevue, à Bologne, de ce même pape et de l'empereur Charles-Quint, celui-ci fit en sorte que le pape y arrivât le premier, et lui-même n'y vint qu'après lui.--C'est, dit-on, le cérémonial spécial aux entrevues de tels princes, qui veut que le plus élevé en dignité, arrive le premier au lieu assigné comme rendez-vous, avant même celui dans les États duquel ce lieu se trouve situé; moyen détourné de faire que celui auquel appartient la préséance, paraisse recevoir ceux de rang moins élevé qui, de la sorte, ont l'air d'aller à lui, au lieu que ce soit lui qui vienne à eux.
=Il est toujours utile de connaître les formes de la civilité, mais il faut se garder de s'en rendre esclave et de les exagérer.=--Non seulement chaque pays, mais chaque ville et même chaque profession ont, sous le rapport de la civilité, leurs usages particuliers. J'y ai été assez soigneusement dressé en mon enfance, et ai assez vécu en bonne compagnie, pour ne pas ignorer ceux qui se pratiquent en France; je pourrais les enseigner aux autres. J'aime à les suivre, mais non pas avec une servilité telle que ma vie en soit entravée. Quelques-uns de ces usages sont gênants; et on ne cesse pas de faire montre de bonne éducation si, par discrétion et non par ignorance, on vient à les omettre. J'ai vu souvent des personnes manquer à la politesse, en l'exagérant au point d'en être importunes.
Au demeurant, c'est une très utile science, que celle de savoir se conduire dans le monde. Comme la grâce et la beauté, elle vous ouvre les portes de la société et de l'intimité; elle nous donne, par suite, occasion de nous instruire par ce que nous voyons faire à autrui; et ce que nous faisons nous-mêmes est mis à profit par les autres, quand cela est bon à retenir et qu'ils peuvent se l'assimiler.
CHAPITRE XIV.
_On est punissable, quand on s'opiniâtre à défendre une place au delà de ce qui est raisonnable._ =La vaillance a ses limites; et qui s'obstine à défendre à outrance une place trop faible, est punissable.=--La vaillance a ses limites, comme toute autre vertu; ces limites outrepassées, on peut être entraîné jusqu'au crime. Cela peut devenir de la témérité, de l'obstination, de la folie, chez qui en ignore les bornes, fort malaisées, en vérité, à définir quand on approche de la limite. C'est de cette considération qu'est née, à la guerre, la coutume de punir, même de mort, ceux qui s'opiniâtrent à défendre une place qui, d'après les règles de l'art militaire, ne peut plus être défendue. Autrement, comptant sur l'impunité, il n'y a pas de bicoque qui n'arrêterait une armée.
M. le connétable de Montmorency, au siège de Pavie, ayant reçu mission de passer le Tessin et de s'établir dans le faubourg Saint-Antoine, s'en trouva empêché par une tour, située à l'extrémité du pont, à la défense de laquelle la garnison s'opiniâtra au point qu'il fallut l'enlever d'assaut; le connétable fit pendre tous ceux qui y furent pris.--Plus tard, accompagnant M. le Dauphin en campagne par delà les monts, et s'étant emparé de vive force du château de Villane, tout ce qui était dedans fut tué par les soldats exaspérés, hormis le capitaine et l'enseigne, que pour punir de la résistance qu'ils lui avaient opposée, il fit étrangler et pendre tous deux.--Le capitaine Martin du Bellay en agit de même à l'égard du capitaine de St-Bony, gouverneur de Turin, dont tous les gens avaient été massacrés, au moment même de la prise de la place.
=L'appréciation du degré de résistance et de faiblesse d'une place est difficile; et l'assiégeant qui s'en rend maître, est souvent disposé à trouver que la défense a été trop prolongée.=--L'appréciation du degré de résistance ou de faiblesse d'une place résulte des forces de l'assaillant et de la comparaison de ses moyens d'action; tel en effet, qui s'opiniâtre avec juste raison à résister contre deux couleuvrines, serait insensé de prétendre lutter contre trente canons; il y a aussi à considérer la grandeur que donnent à un prince, que l'on a pour adversaire, les conquêtes qu'il a déjà faites, sa réputation, le respect qu'on lui doit. Mais il y a danger à tenir par trop compte de ces dernières considérations qui, en ces mêmes termes, peuvent être de valeur bien différente; car il en est qui ont une si grande opinion d'eux-mêmes et des moyens dont ils disposent, qu'ils n'admettent pas qu'on ait la folie de leur tenir tête; et, autant que la fortune leur est favorable, ils égorgent tout ce qui leur fait résistance. Cela apparaît notamment dans les expressions en lesquelles sont conçues les sommations et défis des anciens princes de l'Orient et même de leurs successeurs; dans leur langage fier et hautain, se répètent encore aujourd'hui les injonctions les plus barbares.--Dans la région par laquelle les Portugais entamèrent la conquête des Indes, ils trouvèrent des peuples chez lesquels c'est une loi générale, d'application constante, que tout ennemi vaincu par le roi en personne, ou par son lieutenant, n'est ni admis à payer rançon, ni reçu à merci; autrement dit, est toujours mis à mort.
Comme conclusion: qui en a la possibilité, doit surtout se garder de tomber entre les mains d'un ennemi en armes, qui est victorieux et a pouvoir de décider de votre sort.
CHAPITRE XV.
=La lâcheté ne devrait pas être punie de mort chez un soldat, à moins qu'elle ne soit le fait de mauvais desseins.=--J'ai entendu dire autrefois à un prince, très grand capitaine, qui, à table, vint à nous faire le récit du procès du seigneur de Vervins, qui fut condamné à mort pour avoir rendu Boulogne, qu'un soldat ne devrait pas être puni de mort pour un acte de lâcheté, provenant de sa pusillanimité. Je conviens qu'il est juste qu'on fasse une grande différence entre une faute due à notre faiblesse de caractère et une provenant du fait de nos mauvais sentiments. Ici, nous agissons en pleine connaissance de cause, contre ce que nous dicte la raison que la nature a mise en nous pour diriger nos actions; là, il semble que nous pouvons invoquer en notre faveur cette même nature, de laquelle nous tenons cette imperfection, cause de notre faiblesse. C'est ce raisonnement qui conduit beaucoup de gens à penser qu'on ne peut nous rendre responsable que de ce que nous faisons à l'encontre de notre conscience; c'est même sur lui que se basent en partie les personnes qui prononcent la peine capitale contre les hérétiques et les infidèles; c'est aussi pour cela que juge et avocat ne peuvent être rendus responsables lorsque, par ignorance des faits de la cause, ils ont failli à leur devoir.
=Les peuples anciens et modernes ont souvent varié dans leur manière de sévir contre la poltronnerie.=--Pour ce qui est de la lâcheté, il est certain que la honte et l'ignominie sont les châtiments qui lui sont le plus ordinairement infligés; le législateur Charondas passe pour avoir été le premier qui les lui ait appliqués. Avant lui, les Grecs punissaient de mort ceux qui, au combat, avaient lâché pied. Charondas se borna à ordonner que, vêtus de robes de femme, ils demeurassent pendant trois jours, exposés au milieu de la place publique; il espérait de la sorte que, cette honte rappelant leur courage, ils pourraient reparaître dans les rangs de l'armée: «_Songez plutôt à faire rougir le coupable, qu'à répandre son sang_ (_Tertullien_).»--Il semble que les lois romaines punissaient également de mort ceux qui avaient pris la fuite; car Ammien Marcellin cite l'empereur Julien comme ayant condamné dix de ses soldats, qui avaient tourné le dos dans une charge contre les Parthes, à être dégradés, puis mis à mort, conformément, dit-il, aux lois anciennes. Toutefois, en d'autres circonstances, pour semblable faute, il se borna à en condamner d'autres à marcher aux bagages avec les prisonniers.--Le rude châtiment infligé par le peuple romain aux soldats échappés au désastre de Cannes, et, dans cette même guerre, contre ceux qui accompagnaient Cneius Fulvius dans sa défaite, n'alla pas jusqu'à la mort. En pareil cas, il est à craindre que la honte n'engendre le désespoir et que ceux ainsi frappés, non seulement ne se rallient pas à nous de bon cœur, mais nous deviennent même hostiles.
Du temps de nos pères, le seigneur de Franget, alors lieutenant de la compagnie de M. le Maréchal de Châtillon, mis par M. le Maréchal de Chabannes comme gouverneur de Fontarabie, en remplacement de M.
du Lude, rendit cette place aux Espagnols. Il fut condamné à être dégradé de sa noblesse, tant lui que sa postérité, et déclaré roturier, taillable (soumis à l'impôt personnel), et incapable de porter les armes; cette sentence rigoureuse reçut son exécution à Lyon.--Plus tard, cette même peine fut infligée à tous les gentilshommes qui se trouvaient dans la ville de Guise, lorsque le comte de Nassau s'en empara; et depuis, à d'autres encore. Cependant, quand la faute dénote une si grossière et évidente ignorance ou lâcheté qu'elle sort de l'ordinaire, il serait rationnel de la considérer comme un acte de perversité, provenant de mauvais sentiments, et de la punir comme telle.
CHAPITRE XVI.
_Façon de faire de quelques ambassadeurs._ =Les hommes aiment à faire parade de toute science autre que celle objet de leur spécialité.=--Pour toujours apprendre quelque chose dans mes relations avec autrui (ce qui est un des meilleurs moyens de s'instruire), j'ai attention, dans mes voyages, d'amener constamment les personnes avec lesquelles je m'entretiens, sur les sujets qu'elles connaissent le mieux: «_Que le pilote se contente de parler des vents, le laboureur de ses taureaux, le guerrier de ses blessures et le berger de ses troupeaux_ (_d'après Properce_).» Le plus souvent, c'est le contraire qui a lieu; chacun préfère parler d'un métier autre que le sien, croyant accroître ainsi sa réputation; témoin le reproche adressé par Archidamus à Périandre, d'abandonner la gloire d'être un bon médecin, pour acquérir celle de mauvais poète.--Voyez combien César se dépense largement, pour nous faire admirer son talent à construire des ponts et autres engins de guerre; et combien relativement il s'étend peu, quand il parle de ses faits et gestes comme soldat, de sa vaillance, de la conduite de ses armées. Ses exploits témoignent hautement que c'est un grand capitaine; il veut se révéler comme excellent ingénieur, qualité qu'il possède à un bien moindre degré.--Denys l'Ancien était, à la guerre, un très bon général, ainsi qu'il convenait à sa situation; eh bien, il se tourmentait pour en arriver à ce que l'on prisât surtout en lui son talent pour la poésie, qui était fort médiocre.--Un personnage appartenant à l'ordre judiciaire, auquel ces jours-ci on faisait visiter une bibliothèque abondamment pourvue d'ouvrages, tant de droit, ce qui était sa profession, que sur toutes les autres branches des connaissances humaines, n'y trouva pas matière à conversation; mais il s'arrêta longuement à entrer dans des explications doctorales sur une barricade, * sujet auquel il ne connaissait rien, élevée près de l'entrée de cette bibliothèque, et que cent capitaines et soldats voyaient tous les jours, sans qu'elle donnât lieu à remarque ou à critique de leur part. «_Le bœuf pesant voudrait porter la selle, et le cheval tirer la charrue_ (_Horace_).» En en agissant ainsi, vous ne faites jamais rien qui vaille; efforçons-nous donc de toujours ramener l'architecte, le peintre, le cordonnier et tous autres, à ce qui est le propre de leur métier.
=Pour juger de la valeur d'un historien, il importe de connaître sa profession.=--Et à ce propos, quand je lis des chroniques, genre que tant de gens abordent aujourd'hui, j'ai coutume de considérer tout d'abord ce qu'en sont les auteurs. Si ce sont des personnes qui ne s'occupent que de lettres, je m'attache principalement au style et au langage; si ce sont des médecins, je les crois surtout quand ils traitent de la température de l'air, de la santé, de la constitution physique des princes, des blessures et des maladies; des jurisconsultes, je porte particulièrement mon attention sur les discussions afférentes au droit, aux lois, à la confection des règlements et autres sujets analogues; des théologiens, sur les affaires de l'Église, les censures ecclésiastiques, les dispenses et les mariages; si ce sont des courtisans, sur les mœurs et les cérémonies qu'ils dépeignent; des gens de guerre, sur ce qui les touche, et principalement sur les déductions qu'ils tirent des actions auxquelles ils ont assisté; des ambassadeurs, sur les menées, les intelligences et les pratiques du ressort de la diplomatie et la manière de les conduire.
=Les ambassadeurs d'un prince ne doivent rien lui cacher.=--C'est ce qui m'a porté à remarquer et à lire avec intérêt le passage suivant des chroniques du seigneur de Langey, très entendu en ces sortes de choses et que j'eusse laissé passer sans m'y arrêter, s'il eût été de tout autre. Il conte les fameuses remontrances faites à Rome, par l'empereur Charles-Quint, en plein consistoire, auquel assistaient nos ambassadeurs, l'évêque de Mâcon et le seigneur de Velly. Après quelques paroles offensantes pour nous, qu'il y avait glissées entre autres que si ses capitaines, ses soldats * et ses sujets n'avaient pas plus de fidélité à leurs devoirs, ni plus de connaissances militaires que ceux du roi de France, sur l'heure, il irait, la corde au cou, lui demander miséricorde (et il y a lieu de croire que c'était bien un peu le fond de sa pensée, car depuis, deux ou trois fois dans sa vie, il a tenu le même langage); l'empereur dit aussi qu'il défiait le roi en combat singulier, en chemise, avec l'épée et le poignard, en pleine rivière, sur un bateau et de la sorte dans l'impossibilité de lâcher pied. Le seigneur de Langey termine en disant qu'en rendant compte au roi de cette séance, ses ambassadeurs lui en dissimulèrent la plus grande partie et omirent même les deux particularités qui précèdent.
Or, je trouve bien étrange qu'un ambassadeur puisse se dispenser de rapporter de tels propos, dans les comptes rendus qu'il adresse à son souverain; surtout quand ils sont de telle importance, qu'ils émanent d'un personnage comme l'empereur et qu'ils ont été tenus en si grande assemblée. Il me semble que le devoir du serviteur est de reproduire fidèlement toutes choses, comme elles se sont présentées, afin que le maître ait toute liberté d'ordonner, apprécier et choisir. Lui altérer ou lui cacher la vérité, de peur qu'il ne la prenne autrement qu'il ne le doit, et que cela ne l'amène à prendre un mauvais parti, et, pour cette raison, lui laisser ignorer ce qui l'intéresse, c'est, à mon sens, intervertir les rôles; celui qui commande, le peut; celui qui obéit, ne le doit pas. Cela appartient au tuteur et au maître d'école et non à celui qui, dans sa situation *, non seulement est inférieur en autorité, mais doit aussi s'estimer tel, sous le rapport de l'expérience et de la prudence; quoi qu'il en soit, dans ma petite sphère, je ne voudrais pas être servi de cette façon.
=Rien de la part des subordonnés n'est apprécié par un supérieur, comme leur obéissance pure et simple.=--Nous nous soustrayons si volontiers au commandement, sous n'importe quel prétexte, usurpant les prérogatives de ceux qui ont le pouvoir; chacun aspire si naturellement à avoir les coudées franches et donner des ordres, que rien ne doit être plus utile au supérieur et plus précieux, que de trouver chez ceux qui le servent une obéissance pure et simple.
Ne pas obéir entièrement à un ordre donné, le faire avec réticence, c'est manquer au commandement.--Publius Crassus, qualifié cinq fois heureux par les Romains, avait mandé à un ingénieur grec, alors que consul, lui-même était en Asie, de lui faire amener le plus grand de deux mâts de navire qu'il avait remarqués à Athènes et qu'il voulait employer à la construction d'une machine de guerre. Cet ingénieur, de par ses connaissances spéciales, prit sur lui de modifier les instructions qu'il avait reçues et amena le plus petit de ces mâts qui, dit-il, au point de vue technique, convenait mieux. Crassus écouta ses explications sans l'interrompre, puis lui fit donner quand même le fouet, estimant que l'intérêt de la discipline importait plus que le travail exécuté dans des conditions plus ou moins bonnes.
=Une certaine latitude doit cependant être laissée à des portant sur des objets nettement déterminés. Les ambassadeurs ont plus de latitude, et, sur certains points, peuvent en agir entièrement comme bon leur semble; parce que leur mission n'est pas simplement d'exécuter, mais encore d'éclairer et de fixer par leurs conseils la volonté du maître. J'ai vu, en mon temps, des personnes investies du commandement, auxquelles il a été fait reproche d'avoir obéi à la lettre même d'instructions émanant du roi, au lieu de s'inspirer de l'état de choses qu'ils pouvaient constater par eux-mêmes. C'est ainsi que * les hommes de jugement condamnent les errements des rois de Perse, tenant de si court leurs agents et leurs lieutenants, que, pour les moindres choses, il leur fallait recourir à l'autorité royale; ce qui, étant donnée l'immense étendue de leur empire, occasionnait des pertes de temps qui furent souvent, pour les affaires, cause de préjudice sérieux. Quant à Crassus, écrivant à un homme du métier et lui donnant avis de l'usage auquel il destinait le mât qu'il lui demandait, ne l'incitait-il pas à examiner l'affaire avec lui et ne le conviait-il pas à agir suivant ce qu'il croirait convenir?
CHAPITRE XVII.
_De la peur._ =La peur est la plus étrange de toutes les passions.=--«_Je demeurai frappé de stupeur, les cheveux hérissés et sans voix_ (_Virgile_).»--Je ne suis pas très versé dans l'étude de la nature humaine, suivant l'expression consacrée, et ne sais guère par quels moyens la peur agit en nous; ce qu'il y a de certain, c'est que c'est une étrange passion; aucune, disent les médecins, ne nous jette aussi précipitamment en dehors du bon sens. De fait, j'ai vu beaucoup de gens rendus insensés par la peur; même chez les plus pondérés, il est certain que lorsqu'ils y sont en proie, elle occasionne de terribles troubles d'esprit.
=Les soldats eux-mêmes en sont atteints.=--Je mets de côté les gens du commun, auxquels elle fait voir tantôt des aïeux sortis du tombeau, enveloppés de leurs suaires; tantôt des loups-garous, des lutins, des chimères; mais même chez les soldats, où elle devrait avoir moins de prise, combien de fois n'a-t-elle pas transformé à leurs yeux un troupeau de moutons en un escadron de piquiers portant cuirasse; des roseaux, des bâtons, en gendarmes, en lanciers; n'a-t-elle pas fait prendre nos ennemis pour des amis, et croix rouge pour croix blanche?--Lorsque M. de Bourbon prit Rome, le porte-enseigne de la troupe préposée à la garde du faubourg Saint-Pierre, fut saisi d'un tel effroi, à la première alarme, que passant au travers d'un trou, dans un mur en ruine, il sortit de la ville portant son enseigne et marcha droit à l'ennemi, croyant se diriger vers l'intérieur de la place. Apercevant les troupes de M. de Bourbon se ranger en bataille pour résister, croyant que c'étaient les défenseurs qui opéraient une sortie, il revient à lui, et, faisant face en arrière, rentre en ville par le même trou par lequel il était sorti et s'était avancé de plus de trois cents pas dans la campagne.--L'enseigne du capitaine * Juille ne s'en tira pas si heureusement, lorsque le comte de Bures et M. du Reu nous enlevèrent saint Paul; il fut si éperdu de frayeur, que s'élançant hors ville par l'embrasure d'un canon, son enseigne à la main, il alla donner tête baissée contre les assaillants qui le mirent en pièces.
A ce même siège, se produisit un cas extraordinaire: se trouvant sur la brèche, un gentilhomme fut saisi d'une telle peur, qui l'étreignit si fort, paralysant les mouvements du cœur, qu'il en tomba raide mort, sans avoir la moindre blessure.--Pareille inconscience furibonde s'empare parfois des multitudes: dans une rencontre de Germanicus contre les Allemands, deux grosses fractions de ses troupes, postées en des points différents, prises d'effroi, s'enfuirent dans la direction l'une de l'autre et vinrent se heurter l'une contre l'autre.
=Elle a souvent des résultats tout contraires, elle nous rend immobile ou nous donne des ailes.=--La peur nous donne tantôt des ailes aux talons, comme à ces deux enseignes; tantôt elle nous cloue au sol et nous immobilise, ainsi qu'il arriva à l'empereur Théophile. Battu dans une bataille qu'il livrait aux Agarènes, il demeurait si stupéfait, si transi, qu'il ne pouvait se décider à fuir, «_tant la peur s'effraie, même de ce qui pourrait lui venir en aide_ (_Quinte Curce_)»; jusqu'à ce que Manuel, un des principaux chefs de son armée, l'ayant tiraillé et secoué comme pour l'éveiller d'un profond sommeil, lui dit: «Si vous ne me suivez pas, je vous tue; car mieux vaut que vous perdiez la vie, que d'être fait prisonnier et courir risque de perdre l'empire.»
=Quelquefois elle a déterminé des actions d'éclat.=--C'est surtout quand, sous son influence, nous recouvrons la vaillance qu'elle nous a enlevée, contre ce que le devoir et l'honneur nous commandaient, que la peur manifeste son action la plus intensive. A la première bataille sérieuse que les Romains, sous le consul Sempronius, perdirent contre Annibal, une troupe de bien dix mille fantassins, saisie d'épouvante, se débandant, et dans sa lâcheté ne trouvant pas où passer ailleurs, se jeta au travers du gros des ennemis; elle fit si bien, tuant un si grand nombre de Carthaginois, qu'elle perça leur ligne, achetant une fuite honteuse au prix des mêmes efforts qu'il lui eût fallu faire pour remporter une victoire glorieuse.
=Elle domine toutes les autres passions et, plus qu'aucune autre, nous démoralise.=--La peur est la chose du monde dont j'ai le plus peur; elle dépasse par les incidents aigus qu'elle nous cause, tout autre genre d'accident. Quelle affliction peut être plus pénible et plus justifiée que celle des amis de Pompée, témoins sur son propre navire de l'horrible guet-apens dans lequel il fut assassiné? Et cependant la peur que leur causa l'approche des voiles égyptiennes étouffa en eux ce sentiment; au point qu'on a remarqué qu'ils ne songèrent qu'à presser les matelots, pour qu'ils fissent diligence et force de rames pour hâter leur fuite, jusqu'à ce qu'arrivés à Tyr, délivrés de toute crainte, ils eurent le loisir de penser à la perte qu'ils venaient de faire et donner libre cours à leurs lamentations et à leurs larmes, que la peur, plus forte que leur douleur, avait paralysées: «_L'effroi, de mon cœur, chasse alors toute sagesse_ (_Ennius_).» Ceux qui ont été fortement éprouvés dans une action de guerre, qui y ont été blessés et dont les blessures sont encore saignantes, on peut encore dès le lendemain les ramener au combat; mais ceux qui ont eu une forte peur de l'ennemi, vous ne le leur feriez pas seulement regarder en face.
Ceux qui ont sérieusement sujet de craindre de perdre leurs biens, d'être exilés, subjugués, vivent dans une angoisse continue; ils en perdent le boire, le manger et aussi le repos; tandis que dans les