SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I (French)

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un geôlier cruel.--Un dieu me délivrera, dès que je le voudrai.--Ce dieu, je pense, c'est la mort, la mort est le dernier terme de toutes =Le mépris de la vie est le fondement le plus assuré de la religion.=--Notre religion n'a pas, chez l'homme, de base plus assurée que le mépris de la vie; non seulement la raison nous y amène, car pourquoi appréhenderions-nous de perdre une chose qu'une fois perdue, nous ne sommes plus en état de pouvoir regretter? Et, puisque la mort nous menace sans cesse sous tant de formes, n'est-il pas plus désagréable d'être toujours à les redouter toutes que d'être, par avance, résigné quand une bonne fois elle se présente? Pourquoi avoir souci de sa venue, puisqu'elle est inévitable?--A quelqu'un disant à Socrate: «Les trente tyrans t'ont condamné à mort», le philosophe répondit: «Eux, le sont par la nature.»--Quelle sottise de nous affliger au moment même où nous allons être délivrés de tous maux.--Notre venue en ce monde a été pour nous la venue de toutes choses; notre mort sera de même pour nous la mort de tout. Regretter de n'être plus dans cent ans, est aussi fou que si nous regrettions de n'être pas né cent ans plus tôt. Mourir, c'est renaître à une autre vie; nous sommes nés dans les larmes, il nous en a coûté d'entrer dans la vie actuelle; en passant à une vie nouvelle, nous nous dépouillons de ce que nous avons été dans celle qui l'a précédée.--Une chose qui ne peut arriver qu'une fois ne peut être d'une gravité excessive; est-il raisonnable d'appréhender si longtemps à l'avance un accident de si courte durée?--Par le fait de la mort vivre longtemps ou peu, c'est tout un, parce que ce qui n'est plus n'est ni long, ni court.--Aristote dit qu'il y a sur la rivière Hypanis des insectes qui ne vivent qu'un jour: ceux qui meurent à huit heures du matin, meurent jeunes; ceux qui meurent à cinq heures du soir, meurent de vieillesse. Qui de nous ne trouverait plaisant qu'une si minime différence dans la durée de ces existences si éphémères, puisse les faire taxer d'heureuses? Pareille appréciation sur la durée de l'existence humaine est aussi ridicule, si nous la comparons à l'éternité, ou encore à celle des montagnes, des rivières, des étoiles, des arbres et même à celle de certains animaux.

=La mort fait partie de l'ordre universel des choses.=--Quoi qu'il en soit, il en est ainsi du fait même de la Nature: «Sortez de ce monde, nous dit-elle, comme vous y êtes entrés. Vous êtes passés de la mort à la vie, sans que ce soit un effet de votre volonté et sans en être effrayés; faites de même pour passer de la vie à la mort; votre mort rentre dans l'organisation même de l'univers, c'est un fait qui a sa place marquée dans le cours des siècles: «_Les mortels se prêtent mutuellement la vie...; c'est le flambeau qu'on se passe de main en main comme aux courses sacrées_ (_Lucrèce_).» Croyez-vous que, pour vous, je vais changer cet admirable agencement? Mourir est la condition même de votre création; la mort est partie intégrante de vous-même, sans cesse vous allez vous dérobant à vous-même. L'existence dont vous jouissez, tient à la fois de la vie et de la mort; du jour de votre naissance, vous vous acheminez tout à la fois et dans la vie et vers la mort. «_La première heure de votre vie, est une heure de moins que vous avez à vivre_ (_Sénèque_).»--«_Naître, c'est commencer de mourir; le dernier moment de notre vie, est la conséquence du premier_ (_Manilius_).» Tout le temps que vous vivez, vous le dérobez à la vie et la diminuez d'autant. Votre vie a pour effet continu de vous conduire à la mort. Alors que vous êtes en vie, vous êtes constamment sous le coup de la mort, puisqu'une fois mort, vous n'êtes plus en vie; ou, si vous le préférez, la mort succède à la vie, donc votre vie durant, vous êtes moribond; et la mort, quand elle prépare son œuvre, a une action autrement dure, énergique, considérable, que lorsqu'elle l'a accompli.

=La vie n'est en soi ni un bien, ni un mal.=--«Si vous avez su user de la vie, en ayant joui autant qu'il se pouvait, allez-vous-en et déclarez-vous satisfait: «_Pourquoi ne pas sortir du banquet de la vie, comme un convive rassasié_ (_Lucrèce_)?» Si vous n'avez pas su en user, si elle vous a été inutile, que vous importe de la perdre; si elle se continuait, à quoi l'emploieriez-vous bien? «_A quoi bon prolonger des jours, dont on ne saurait faire meilleur usage que par le passé_ (_Lucrèce_)!» La vie, par elle-même, n'est ni un bien, ni un mal; elle devient un bien ou un mal, suivant ce que vous en agissez.--Si vous avez vécu un seul jour, vous avez tout vu, chaque jour étant la répétition de tous les autres. La lumière est une, la nuit est une; ce soleil, cette lune, ces étoiles, cet ensemble dont vous avez joui, sont les mêmes que du temps de vos aïeux; ce sont les mêmes que connaîtront vos arrière-neveux: «_Vos neveux ne verront rien de plus que ce qu'ont vu leurs pères_ (_Manilius_).»--Tout au plus peut-on dire que la totalité des actes divers que comporte la comédie à laquelle je vous ai convié, s'accomplit dans le cours d'une année, dont les quatre saisons, si vous y avez prêté attention, embrassent l'enfance, l'adolescence, la virilité et la vieillesse de tout ce qui existe. Cette marche est constante, le jeu n'en varie jamais; sans autre malice, sans cesse il se renouvelle; et il en sera toujours ainsi: «_Nous tournons toujours dans le même cercle_ (_Lucrèce_)»; «_et l'année recommence sans cesse la route qu'elle a parcourue_ (_Virgile_).» Il n'entre pas dans mes projets d'innover pour vous un autre ordre de choses: «_Je ne puis rien imaginer, rien inventer de nouveau pour vous plaire; c'est, ce sera toujours la répétition des mêmes tableaux_ (_Lucrèce_).»--Faites place à d'autres, comme d'autres vous l'ont faite. L'égalité est la première condition de l'équité. Qui peut se plaindre d'une mesure qui s'étend à tous? Vous avez beau prolonger votre vie; quoi que vous fassiez, vous ne réduirez en rien le temps durant lequel vous serez mort; si longue qu'elle soit, votre vie n'est rien, et cet état qui lui succédera, que vous semblez si fort redouter, aura la même durée que si vous étiez mort en nourrice: «_Vivez autant de siècles que vous voudrez, la mort n'en sera pas moins éternelle_ (_Lucrèce_).»

«En cet état où je vous mettrai, vous n'aurez pas sujet d'être mécontent: «_Ignorez-vous qu'il ne vous survivra pas un autre vous-même qui, vivant, puisse vous pleurer mort et gémir sur votre cadavre_ (_Lucrèce_)?» et cette vie que vous regrettez tant, vous ne la désirerez plus: «_Nous n'aurons plus alors à nous inquiéter ni de nous-mêmes, ni de la vie..., et nous n'aurons aucun regret de «La mort est moins que rien, si tant est que cela puisse être: _La mort est moins à craindre que rien, s'il existe quelque chose qui soit moins que rien_ (_Lucrèce_).» Mort ou vivant vous lui échappez: vivant, parce que vous êtes; mort, parce que vous n'êtes plus. Bien plus, nul ne meurt avant son heure. Le temps que vous ne vivez plus, ne vous appartient pas plus que celui qui a précédé votre naissance; vous êtes étranger à l'un comme à l'autre: «_Considérez en effet que les siècles sans nombre, déjà écoulés, sont pour nous comme s'ils n'avaient jamais été_ (_Lucrèce_).»

«Quelle que soit la durée de votre vie, elle forme un tout complet.

Elle est utile, non par sa durée, mais par l'usage qui en est fait.

Tel a vécu longtemps, qui a peu vécu. Songez-y pendant que vous le pouvez, il dépend de vous et non du nombre de vos années que vous ayez assez vécu. Pensiez-vous donc ne jamais arriver au point vers lequel vous n'avez jamais cessé de marcher. Existe-t-il un chemin qui ne prenne fin? Si avoir des compagnons peut être pour vous de quelque soulagement, le monde tout entier ne va-t-il pas du même train que vous? «_Les races futures vous suivront à leur tour_ (_Lucrèce_).»

«Tout obéit à la même impulsion que celle à laquelle vous obéissez.

Y a-t-il quelque chose qui ne vieillisse pas, comme vous-même vieillissez? Des milliers d'hommes, des milliers d'animaux, des milliers de créatures autres, meurent au même instant où vous mourez vous-mêmes: «_Il n'est pas une seule nuit, pas un jour, où l'on n'entende, mêlés aux vagissements du nouveau-né, les cris de douleur «Pourquoi essayer de reculer, puisque vous ne pouvez revenir en arrière? Vous en avez vu qui se sont bien trouvés de mourir, échappant par là à de grandes misères; avez-vous vu quelqu'un qui s'en soit mal trouvé? et n'est-ce pas une bien grande niaiserie que de condamner une chose que vous ne connaissez ni par vous-mêmes, ni par d'autres?--Pourquoi te plaindre de moi et de la destinée? Te faisons-nous tort? Est-ce à toi de nous gouverner, ou est-ce toi qui relèves de nous? Si peu avancé en âge que tu sois, ta vie est arrivée à son terme; un homme de petite taille est aussi complet qu'un homme de haute taille; ni la taille de l'homme, ni sa vie, n'ont de mesure déterminée.

lorsque Saturne son père, le dieu même du temps et de la durée, lui en eut révélé les conditions. Imaginez-vous combien, en vérité, une vie sans fin serait moins tolérable et beaucoup plus pénible pour l'homme que celle que je lui ai donnée. Si vous n'aviez la mort, vous me maudiriez sans cesse de vous en avoir privés.

=Pourquoi la mort est mêlée d'amertume.=--«C'est à dessein que j'y ai mêlé quelque peu d'amertume, pour empêcher qu'en raison de la commodité de son usage, vous ne la recherchiez avec trop d'avidité et en dépassant la mesure. Pour vous amener à cette modération que je réclame de vous, de ne pas abréger la vie et de ne pas chercher à esquiver la mort, j'ai tempéré l'une et l'autre par les sensations plus ou moins douces, plus ou moins pénibles, qu'elles sont à même de vous procurer.

«J'ai appris à Thalès, le premier de vos sages, que vivre et mourir sont choses également indifférentes; ce qui l'amena à répondre très sagement à quelqu'un qui lui demandait pourquoi alors il ne se donnait pas la mort: «Parce que cela m'est indifférent.»--L'eau, la terre, l'air, le feu et tout ce qui constitue mon domaine et contribue à ta vie, n'y contribuent pas plus qu'ils ne contribuent à ta mort. Pourquoi redoutes-tu ton dernier jour? Il ne te livre pas plus à la mort que ne l'a fait chacun de ceux qui l'ont précédé. Le dernier pas que nous faisons n'est pas celui qui cause notre fatigue, il ne fait que la déterminer. Tous les jours mènent à la mort, le dernier seul y arrive.»

Voilà les sages avertissements que nous donne la Nature, notre mère.

=Pourquoi la mort nous paraît autre à la guerre que dans nos foyers; pourquoi elle est accueillie avec plus de calme par les gens du commun que par les personnes des classes plus élevées.=--Je me suis souvent demandé d'où vient qu'à la guerre, la perspective, la vue de la mort, qu'il s'agisse de nous ou des autres, nous impressionnent, sans comparaison, beaucoup moins que dans nos demeures; s'il en était autrement, une armée ne se composerait que de médecins et de gens continuellement en pleurs. Je m'étonne également que la mort étant la même pour tous, elle soit cependant accueillie avec plus de calme par les gens de la campagne et de basse extraction que par les autres.

Je crois en vérité que ces figures de circonstance et cet appareil lugubre dont nous l'entourons, nous impressionnent plus qu'elle-même.

Quand elle approche, c'est une transformation complète de notre vie journalière: mères, femmes, enfants, crient à qui mieux mieux; quantité de personnes font visite, consternées et transies; les gens de la maison sont là, pâles et éplorés; l'obscurité règne dans la chambre; des cierges sont allumés; à notre chevet, se tiennent prêtres et médecins; en somme tout, autour de nous, est disposé pour inspirer l'horreur et l'effroi; nous n'avons pas encore rendu le dernier soupir, que déjà nous sommes ensevelis et enterrés. Les enfants ont peur, même des personnes qu'ils affectionnent, quand elles leur apparaissent masquées, c'est ce qui nous arrive à cette heure; enlevons les masques aux choses comme aux personnes, et dessous nous y verrons tout simplement la mort; la même, au sein de laquelle s'en sont allés hier, sans plus en avoir peur, tel valet ou telle petite femme de chambre.

C'est une mort heureuse, que celle qui nous surprend sans donner le temps à de pareils apprêts.

CHAPITRE XX.

_De la force de l'imagination._ =Des effets de l'imagination.=--«_Une imagination fortement préoccupée d'un événement, peut l'amener_ (_Sénèque_)», disent les gens d'expérience.

Je suis de ceux sur lesquels l'imagination a beaucoup d'empire; chacun l'éprouve plus ou moins, mais il en est chez lesquels son action est prépondérante; je suis de ceux-là, elle s'impose à moi; aussi je m'efforce de lui échapper, faute de pouvoir lui résister. Je passerais volontiers ma vie en compagnie de personnes bien portantes et d'humeur gaie; la vue des angoisses des autres agit matériellement sur moi d'une façon pénible, et souvent j'ai souffert de sentir qu'un autre souffrait. Quelqu'un qui tousse continuellement, amène cette même irritation dans mes poumons et dans mes bronches. Je suis moins porté à visiter les malades auxquels, par devoir, je porte intérêt, que ceux près desquels je suis appelé sans m'y attendre et pour lesquels je n'ai pas grande considération. Je me pénètre d'une maladie sur laquelle je porte particulièrement mon attention, et en prends le germe. Je ne trouve pas étonnant qu'à ceux qui laissent faire leur imagination, elle puisse, s'ils n'y prennent garde, communiquer la fièvre et même amener la mort.--Simon Thomas était un grand médecin en son temps.

Il me souvient que me rencontrant un jour avec lui, à Toulouse, chez un vieillard qui avait de la fortune et était malade de la poitrine, Simon Thomas, dans sa consultation, lui dit qu'entre autres moyens de guérison, il lui conseillait de chercher à faire que je me plaise en sa compagnie, et qu'en s'appliquant à contempler la fraîcheur de mon visage, en concentrant sa pensée sur l'allégresse et la vigueur qui rayonnaient de tout mon être alors en pleine adolescence, qu'en imprégnant tous ses sens de cette exubérance de santé qui était en moi, il pourrait en améliorer son état habituel; il omettait de dire que, par contre, le mien pourrait bien aussi s'en fâcheusement ressentir.--Gallus Vibius s'appliqua si fort à étudier les causes et les effets de la folie, qu'il en perdit la raison et ne put la recouvrer; en voici un qui pouvait se vanter d'être devenu fou par excès de sagesse.--Chez quelques condamnés, la frayeur devance l'action du bourreau, témoin celui auquel, sur l'échafaud, on débanda les yeux pour lui donner lecture de sa grâce et qui était déjà mort foudroyé, par le seul effet de son imagination. Son action suffit pour nous mettre en nage, nous donner le frisson, nous faire pâlir, rougir; sur notre lit de plume, notre corps s'agite sous ses excitations, au point de parfois nous faire rendre l'âme; et la bouillante jeunesse s'en échauffe à tel point qu'il lui arrive, pendant le sommeil, d'aller, sous l'influence d'un rêve, jusqu'à assouvir ses amoureux désirs.

=Des émotions violentes peuvent occasionner des modifications radicales dans notre organisme.=--Bien qu'il ne soit pas rare de voir, pendant la nuit, les cornes pousser à tel qui n'en avait pas en se couchant, le cas de Cippus, roi d'Italie, est particulièrement remarquable. Il avait assisté dans la journée à un combat de taureaux et s'y était si vivement intéressé que, toute la nuit, il avait rêvé qu'il lui venait des cornes sur la tête, ce qui, par la force de l'imagination, se produisit effectivement.--L'amour filial donna au fils de Crésus la voix que la nature lui avait refusée.--Antiochus contracta la fièvre, par suite de l'impression excessive que lui avait fait éprouver la beauté de Stratonice.--Pline dit avoir vu Lucius Cossitius de femme changé en homme, le jour de ses noces.--Pontanus et d'autres rapportent de pareilles métamorphoses advenues en Italie, dans les siècles passés; et, par suite d'un violent désir, conçu par lui et par sa mère, «_Iphis paya garçon, les vœux qu'il avait faits étant fille_ (_Ovide_)».

Étant de passage à Vitry le Français, il me fut donné de voir un homme qui, en raison du fait, avait reçu de l'évêque de Soissons le nom de Germain, et que tous les gens de la localité avaient connu et vu fille, jusqu'à l'âge de vingt-deux ans, sous le nom de Marie. A l'époque où je le vis, il était déjà âgé, portait une forte barbe et n'était pas marié; il expliquait son cas, par un effort qu'il s'était donné en sautant, qui avait déterminé dans ses organes génitaux une transformation qui avait changé son sexe. On chante encore dans ce pays une chanson où les filles s'avertissent de ne pas faire de trop grandes enjambées, de peur de devenir garçon, comme Marie Germain.--Ce n'est pas là du reste un fait extraordinaire; ce genre d'accident se rencontre assez fréquemment. On peut pourtant observer que si, en pareil cas, l'imagination y est pour quelque chose, c'est un point sur lequel elle est surexcitée avec une telle continuité et une telle violence, que pour ne pas avoir à retomber si souvent dans cette pensée obsédante, dans ce désir effréné, la nature aurait meilleur compte de doter, une fois pour toutes, les filles d'un organe masculin.

=L'imagination peut produire des extases, des visions, des défaillances considérées jadis comme le fait d'enchantements.=--Il en est qui attribuent à un effet de l'imagination les stigmates du roi Dagobert et de saint François.--On dit que sous cette même influence, le corps humain peut se soulever de la place qu'il occupe.--Celsus raconte qu'un prêtre parvenait à produire en lui-même une telle extase que, durant un assez long temps, le cours de sa respiration en était arrêté et son corps insensible.--Saint Augustin en cite un autre, auquel il suffisait de faire entendre des cris lamentables et plaintifs, pour le voir tout à coup tomber en faiblesse et perdre le sentiment, au point qu'on avait beau le secouer, hurler, le pincer, le brûler, il ne ressentait rien, tant qu'il n'avait pas repris connaissance. Revenu à lui, il disait avoir entendu des voix semblant venir de loin, et s'apercevait alors seulement de ses brûlures et de ses meurtrissures; comme pendant tout ce temps il était demeuré sans pouls ni haleine, cela indiquait bien que cette insensibilité n'était pas, de sa part, le fait d'une volonté arrêtée.--Il est vraisemblable que c'est surtout par un effet de l'imagination, agissant principalement sur les âmes des gens du peuple plus enclins à la crédulité, que les visions, * les miracles, les enchantements et tous les faits surnaturels de même ordre, trouvent créance; on les a si bien endoctrinés, qu'ils en arrivent à croire qu'ils voient des choses qu'ils ne voient réellement pas.

Je * crois aussi que ces défaillances singulières dans la consommation du mariage, qui réduisent tant de personnes à une impuissance momentanée, qu'on ne s'entretient que de cela, sont tout simplement un effet de l'appréhension et de la crainte. Je sais de source certaine qu'une personne dont je puis répondre comme de moi-même, qu'on ne peut soupçonner ni de faiblesse, ni de croyance aux enchantements, ayant entendu un de ses compagnons raconter la défaillance extraordinaire qui lui était survenue au moment même où elle était le plus hors de saison, ce récit lui revenant à la mémoire, il en éprouva, en pareille circonstance, une telle appréhension et son imagination en fut tellement frappée que même infortune lui arriva cette fois et d'autres encore, ce désagréable souvenir de sa mésaventure le poursuivant et l'obsédant sans cesse. Pour remédier à cette singulière situation, il imagina un moyen non moins singulier. Prenant les devants, avant toute chose, il avouait de lui-même ce à quoi il était sujet; il trouvait un soulagement à la contention d'esprit à laquelle il était en proie, par l'annonce de ce qui pouvait arriver; il lui semblait être tenu à moins et en était moins préoccupé. Quand alors sa compagne, dûment avertie, en vint à se livrer complaisamment à lui, lui concédant toute latitude d'essayer, de s'y reprendre en usant d'elle à son gré, son esprit se trouvant de la sorte dégagé de l'obsession qui l'étreignait, il fut radicalement guéri. Du reste avec qui on a fait une fois acte de virilité, l'impuissance n'est plus à redouter, sauf dans les cas où elle s'explique par notre épuisement. Pareil accident n'est d'ordinaire à craindre que dans les circonstances où on est surexcité par un désir immodéré contenu par le respect, particulièrement lorsque les rencontres sont imprévues et que l'on est pressé par le temps; notre trouble alors nous empêche de nous ressaisir. Je connais une personne, à demi blasée il est vrai sur les plaisirs de ce genre, à laquelle le contact de la femme suffit pour calmer l'ardeur qui le possède, et qui doit à cette impuissance d'avoir, malgré son âge, conservé ses facultés à cet égard; j'en sais une autre, à laquelle il a suffi qu'un ami l'ait assuré posséder un préservatif certain contre ces enchantements, pour le garantir de ces faiblesses; la chose vaut la peine d'être contée.

Un comte, de très bonne famille, avec lequel j'étais fort lié, se mariant avec une très belle personne, qui avait été l'objet des assiduités de quelqu'un qui assistait au mariage, inquiétait fort ses amis, et en particulier une vieille dame sa parente, qui présidait à ses noces qui avaient lieu chez elle; elle croyait à ces sorcelleries et me fit part qu'on redoutait fort que le quidam n'en usât contre lui. Je lui répondis que j'étais à même de prévenir ces maléfices et la priai de s'en reposer sur moi. J'avais par hasard, dans un coffre, une petite pièce d'or de peu d'épaisseur, dont m'avait fait présent Jacques Pelletier, lorsqu'il demeurait chez moi; sur cette pièce étaient gravés quelques signes du zodiaque, dans le but de constituer un préservatif contre les coups de soleil et guérir les maux de tête. On la plaçait, à cet effet, exactement sur la suture du crâne, l'y maintenant à l'aide d'un ruban auquel elle était fixée et qui s'attachait sous le menton, bizarrerie cousine germaine de celle dont nous parlons. L'idée me vint d'en tirer parti, et je dis au comte que, bien que menacé de la même infortune que les autres, ayant des ennemis qui s'employaient à la lui faire arriver, il pouvait néanmoins s'aller coucher sans crainte, que j'étais à même de lui rendre un vrai service d'ami et, au besoin, de faire un miracle en sa faveur, pourvu que, sur son honneur, il s'engageât à en garder très fidèlement le secret.

Il devait simplement, pendant la nuit, lorsqu'on irait lui porter le réveillon, si les choses allaient mal pour lui, me faire à ce moment un signe dont nous convînmes. Il avait eu l'esprit et les oreilles si rabattus de tout ce qui s'était dit à ce propos que, son imagination aidant, ce qu'il redoutait arriva; et, à l'heure dite, il me fit le signe convenu. Je lui glissai alors à l'oreille de se lever comme pour nous mettre dehors, de s'emparer en manière de plaisanterie de la robe de nuit que je portais, de la mettre (nous étions à peu près de la même taille), et de la conserver jusqu'à ce qu'il eût exécuté le reste de mon ordonnance, qui fut que, lorsque nous serions sortis, il se retirât comme pour tomber de l'eau, prononçât trois fois telles paroles et fît tels mouvements que je lui indiquai. A chaque fois, il devait ceindre le ruban que je lui remis, en appliquant soigneusement sur les reins la médaille qui y était attachée, ayant bien soin finalement de l'assujettir, de telle sorte qu'il ne puisse ni se dénouer, ni se déranger; et retourner alors en toute assurance à sa besogne, sans omettre d'étendre ma robe sur le lit, de façon qu'elle les couvrît tous deux, elle et lui. Ces singeries constituaient la chose capitale de l'affaire; de si étranges moyens nous semblent en effet ne pouvoir procéder que d'une science difficile à pénétrer, et par leur insanité même, ils acquièrent importance et considération. En somme il est certain qu'en la circonstance, mon talisman agit plus en secondant l'œuvre de Vénus qu'en combattant celle du soleil, poussant plus à l'action que remplissant un rôle de protection. En cette occasion, je cédai à un mouvement de jovialité et de curiosité qui n'est pas dans ma nature; je suis au contraire ennemi de ces simagrées qui n'ont pas le sens commun; c'est un genre que je n'aime pas, bien que cette fois j'en aie usé d'une façon récréative et profitable; mais si le fait n'est pas par lui-même à réprouver, il rentre dans un ordre d'idées qu'on ne peut approuver.

Amasis, roi d'Égypte, avait épousé Laodice, une très belle fille grecque; et lui qui, en pareil cas, était toujours un aimable compagnon, se trouva à court quand il voulut jouir d'elle. Attribuant le fait à ce qu'elle lui avait jeté un sort, il menaça de la tuer. Comme il arrive à propos de tout ce qui est du ressort de l'imagination, elle le pressa, pour faire cesser cet état de choses, de recourir à la dévotion. Il fit à Vénus force vœux et promesses; et, dès la première nuit qui suivit ses offrandes et ses sacrifices, il recouvrit, comme par l'intervention de la divinité, la plénitude de ses moyens; cela montre combien les femmes ont tort, lorsqu'elles nous accueillent en prenant vis-à-vis de nous des attitudes compassées, querelleuses, faisant mine de nous repousser; en en agissant ainsi, elles éteignent nos ardeurs, tout en les excitant. La bru de Pythagore disait que la femme qui couche avec un homme, doit, en même temps qu'elle ôte sa jupe, se départir de toute pudeur, et n'y revenir qu'en la revêtant.--L'homme qui, dans ses rapports avec les femmes, a eu à souffrir plusieurs mésaventures semblables, perd aisément confiance.

Celui qui, victime une première fois de son imagination, subit cette honte (et elle ne se produit * guère qu'aux débuts d'une liaison, alors que les désirs sont le plus vifs et le plus ardents et qu'en cette première rencontre, tenant à donner bonne opinion de soi, on redoute d'autant plus de faillir), ayant mal commencé, éprouve de cet accident un dépit qui le met dans un état d'agitation tel, qu'il court grand risque de ne pas mieux se montrer dans les rencontres qui suivent.

=Comment les mariés doivent se comporter dans la couche nuptiale.=--Les gens mariés se trouvant avoir tout leur temps, ne doivent ni se presser, ni même tenter d'entrer en rapport, s'ils ne sont entièrement prêts; il est préférable, dans l'état d'agitation et de fièvre où l'on est en pareil moment, de différer d'étrenner la couche nuptiale, si déplaisant que ce soit, et d'attendre patiemment un moment où l'on soit plus dispos et plus calme, que de s'exposer à de continuels mécomptes, pour s'être laissé surprendre et se désespérer d'un premier échec.

Avant d'entrer en possession l'un de l'autre, celui qui a sujet de douter de lui-même, doit inopinément, à des moments divers, essayer en se jouant, provoquant sa belle sans s'opiniâtrer, de manière à arriver à connaître si, oui ou non, il peut ou ne peut pas. Que ceux, au contraire, qui savent qu'en eux les moyens sont toujours à hauteur de leurs désirs, se gardent pourtant d'en arriver à l'impuissance, en cédant par trop à leur fantaisie.

=Nos organes sont sujets à aller à l'encontre de notre volonté, qui elle-même échappe parfois à toute direction.=--C'est avec raison qu'on remarque combien cet organe est indépendant de nous-mêmes; nous sollicitant souvent fort importunément quand nous n'en avons que faire; nous faisant défaut parfois tout aussi mal à propos, alors qu'il nous serait de toute nécessité; se mettant en opposition directe avec notre volonté, se refusant nettement et obstinément à toutes les sollicitations, soit de notre imagination, soit par attouchements. Si cependant on arguait de cette indépendance de sa part, pour demander sa condamnation, et que j'ai charge de défendre sa cause, je hasarderais que cette querelle doit venir du fait de nos autres organes, ses compagnons, qui, jaloux de son importance et de la douceur de son usage, ont dû comploter et soulever le monde contre lui, imputant méchamment à lui seul une faute qu'eux-mêmes commettent tout comme lui. Car enfin, réfléchissez: est-il une seule partie de notre corps qui ne se refuse souvent à ce qui lui incombe et qui, souvent aussi, n'agisse contre notre volonté? Chacune d'elles obéit à des impulsions qui lui sont propres, qui l'éveillent et l'endorment en dehors de notre consentement. Que de fois les mouvements involontaires de notre visage révèlent des pensées que nous voudrions tenir secrètes et les livrent à ceux qui nous approchent. La cause qui fait que cet organe a des mouvements indépendants de nous, exerce une action semblable sur le cœur, les poumons et le pouls; l'émotion fiévreuse que produit en nous la vue d'un objet agréable, nous pénètre tout entier de ses feux, sans même que nous nous en apercevions. N'y a-t-il que ces muscles et ces veines qui se tendent et se distendent, non seulement sans que nous le voulions, mais même sans que ce soit un effet de notre pensée.

Nous ne commandons pas à nos cheveux de se hérisser, à notre peau de tressaillir de désir ou de crainte; la main fait souvent des mouvements inconscients; la langue se paralyse, la voix se fige à certains moments. Alors même que nous n'avons rien à manger et à boire, et que par suite nous nous passerions bien d'y être incités, l'appétit ne sollicite-t-il pas en nous l'envie de boire et de manger et les organes qui s'y emploient, ni plus ni moins que fait cet autre appétit qui sollicite cette partie de nous-mêmes qui se trouve incriminée et qui, comme le premier, s'éteint aussi sans raison, quand bon lui semble?

Les organes par lesquels se décharge le ventre, n'ont-ils pas des mouvements de rétraction et de dilatation qui se produisent spontanément et malgré nous, tout comme ceux qui concourent au fonctionnement des organes génitaux? Pour démontrer la puissance de notre volonté, saint Augustin cite avoir vu quelqu'un qui avait possibilité de produire, quand il le voulait, une évacuation sonore de gaz intestinaux; Vivès, glossateur de saint Augustin, renchérit sur cette citation par l'exemple d'un individu de son temps qui, à cette possibilité, joignait celle de donner à ces bruits une sonorité proportionnée au ton de voix plus ou moins élevé sur lequel on le lui demandait; ce ne sont pas là cependant des preuves irréfutables d'une obéissance absolue de cette partie de notre corps qui, d'ordinaire, est plus indiscrète et moins ordonnée dans ses manifestations parfois indisciplinées. Je connais une personne chez qui cette partie d'elle-même est si turbulente et si peu traitable que, depuis quarante ans, elle est tourmentée par cette infirmité de ne pouvoir se contenir; cette évacuation est chez elle, pour ainsi dire, continue, sans accalmie, et paraît devoir demeurer telle jusqu'à sa mort. Combien de fois l'impossibilité de se soulager de la sorte, n'a-t-elle pas été cause de souffrances qui nous torturent comme les approches d'une mort des plus douloureuses; en ce qui me touche, que n'a-t-il plu à Dieu que je ne le sache que par ouï dire; et pourquoi l'empereur Claude, en octroyant à chacun la liberté de donner, sur ce point, libre cours à la nature, en quelque endroit que nous nous trouvions, n'a-t-il pu aussi nous en donner la possibilité!

Mais notre volonté elle-même, dont nous revendiquons ici l'autorité méconnue, combien n'avons-nous pas, à bon droit, encore plus sujet de lui reprocher de son esprit d'opposition et de rébellion, en raison de ses déréglements et de ses désobéissances! Veut-elle toujours ce que nous voudrions qu'elle voulût? Ne veut-elle pas souvent, alors qu'il est évident que nous en serons lésés, ce que nous lui défendons de vouloir? Se laisse-t-elle toujours conduire par les conseils judicieux de notre raison?

Enfin, pour la défense de cet organe dont je suis l'avocat, je demande que l'on considère qu'en ce qui touche ce qui lui est reproché, sa cause est inséparablement liée à celle d'un autre, son associé; les deux causes se confondent et pourtant mon client est le seul qu'on incrimine, parce qu'il est contre lui des arguments et des méfaits dont on ne saurait faire reproche à son complice, auquel on peut bien imputer ses provocations parfois inopportunes, mais jamais de se refuser; encore ses provocations sont-elles discrètes et d'allure tranquille. On peut juger par là de l'animosité et du mal-fondé manifestes de l'accusation.--Quoi qu'il en soit, avocats et juges auront beau discuter et rendre des sentences, la nature n'en continuera pas moins son train; si elle a doté cet organe de quelque privilège particulier, c'est avec juste raison, attendu que seul il perpétue l'immortalité chez les mortels, œuvre divine au dire de Socrates, et que lui-même est amour, désir d'immortalité, démon immortel.

=Du seul fait de l'imagination, les maladies peuvent se guérir ou s'aggraver.=--De deux compagnons affligés d'écrouelles, venus ensemble d'Espagne pour en obtenir la guérison, l'un croit aux pratiques qui doivent la produire et laisse son mal en France, l'autre le remporte avec lui; l'imagination, en pareille matière, joue un tel rôle, que c'est pour cela qu'on n'opère que sur des sujets qui témoignent de dispositions à cet effet. Pourquoi les médecins, avant d'agir, s'appliquent-ils à mettre leurs malades en confiance, en leur donnant des assurances auxquelles eux-mêmes ne croient pas, si ce n'est pour que leur imagination supplée à l'inefficacité prévue de leurs remèdes? ils n'ont garde d'oublier ce qu'a écrit un des maîtres dans leur art, que certains malades se sont trouvés délivrés de leur mal, par la seule vue des apprêts de l'opération.--Je trouve confirmation de cet effet de l'imagination, dans ce fait que m'a conté un garçon apothicaire qu'employait feu mon père. Ce garçon, à l'esprit simple, était de nationalité suisse, nation où les gens sont sérieux et peu enclins au mensonge. Il avait, pendant de longues années, eu affaire avec un marchand de Toulouse qui était maladif, atteint de la pierre et avait fréquemment besoin de lavements, pour lesquels il se faisait délivrer par les médecins des ordonnances appropriées à son mal du moment. On les lui apportait avec le cérémonial d'habitude; souvent il s'assurait au préalable qu'ils n'étaient pas trop chauds, puis il se couchait, se mettait sur le côté et on opérait comme il est de règle, sauf que l'injection du liquide n'était pas faite. L'apothicaire se retirait alors et le patient, accommodé comme si le lavement avait été effectivement administré, en ressentait le même effet qu'on éprouve en pareil cas; si le médecin ne trouvait pas cet effet suffisant, on en administrait deux ou trois autres, toujours de la même façon. Mon témoin m'affirmait sur serment que, pour réduire la dépense, car le malade payait ces clystères comme s'il les avait reçus, la femme de ce client avait quelquefois essayé d'y faire mettre simplement de