satisfait, que pour cette bonne nouvelle il l'affranchit.
=Raisons qui ont fait préférer à Montaigne la forme qu'il a donnée à ses Essais, au lieu du genre épistolaire pour lequel il avait cependant des dispositions particulières.=--Un mot sur ce genre épistolaire, dans lequel mes amis estiment que je pourrais réussir et que j'eusse volontiers adopté pour publier les produits de mon imagination, si j'avais eu à qui adresser mes lettres. Mais, pour cela, il eût fallu que j'eusse aujourd'hui, comme je l'avais jadis, une personne avec laquelle je fusse en relations continues, qui m'attirât, m'encourageât et me mit en verve; parce que raisonner, comme d'autres font, sur des hypothèses, je ne saurais le faire qu'en songe; ennemi juré de tout ce qui est faux, je ne saurais davantage m'entretenir de questions sérieuses avec des correspondants imaginaires. J'eusse été plus attentif et plus net dans ce que j'écrivais, si j'avais eu à l'adresser à un ami de l'intelligence et du caractère duquel j'eusse été assuré, plus qu'en m'adressant au public, chez lequel on trouve des gens de toutes sortes; et je suis convaincu que cela m'eût beaucoup mieux réussi. Mon style, naturellement peu sérieux et familier, ne convient guère pour traiter les affaires publiques; mais il m'est bien personnel, conforme de tous points à ma conversation qui est touffue, désordonnée, coupée, d'un caractère tout particulier.
=Rien de ridicule comme les formules oiseuses de respect et d'adulation qu'on prodigue de nos jours dans la correspondance privée; comment lui-même procédait à la sienne.=--Je ne m'entends pas à écrire des lettres cérémonieuses, qui ne sont au fond qu'une suite ininterrompue de belles phrases courtoises. Les longues protestations d'affection et les offres de service ne sont ni dans mes moyens, ni dans mes goûts; je n'en pense pas si long et il me déplaît d'en dire plus que je n'en pense. Cela n'est guère dans les usages actuels qui comportent une débauche de formules de politesse obséquieuses et serviles, comme il n'en fut jamais, où il est fait un tel abus dans les relations courantes de ces mots: Vie, âme, dévotion, adoration, serf, esclave, que si l'on veut marquer une sympathie particulièrement accentuée et respectueuse, les termes pour l'exprimer font défaut.
J'ai horreur d'avoir l'air d'un flatteur, et comme j'ai naturellement le parler bref, allant droit au but, dépourvu d'ambages, je semble, pour ceux qui ne me connaissent pas autrement, quelque peu dédaigneux.
Ceux que j'honore le plus, sont ceux avec lesquels j'emploie le moins ces formules de politesse affectée; lorsque je suis tout particulièrement content, j'oublie les conventions mondaines. A l'égard de ceux de qui je dépends, je suis peu empressé et témoigne de la fierté; je me jette encore moins à la tête de ceux auxquels je suis le plus attaché; il me semble qu'ils doivent lire en mon cœur et que mes paroles feraient tort à mes sentiments. S'agit-il de souhaiter la bienvenue, de prendre congé, remercier, saluer, faire des offres de service et tous autres compliments emphatiques qu'édicte le cérémonial de la civilité, je ne connais personne qui ne demeure aussi sottement à court que moi. Je n'ai jamais écrit de lettres de recommandation pour solliciter en faveur de quelqu'un, que celui auquel elle était adressée n'ait trouvées sèches et tièdes.--Les Italiens sont forts pour publier des correspondances; j'en ai, je crois, plus de cent volumes; celles d'Annibal Caro me paraissent les meilleures. Si j'avais tout le papier qu'autrefois j'ai barbouillé pour les dames, lorsque ma plume traduisait les élans passionnés qui étaient en moi, peut-être y trouverait-on quelques pages qui mériteraient d'être communiquées à la jeunesse inoccupée, en proie à la même frénésie.
J'écris toujours mes lettres à la hâte et si précipitamment que, bien qu'ayant une écriture insupportablement mauvaise, je préfère écrire moi-même que d'avoir recours à quelqu'un, ne trouvant personne qui puisse me suivre quand je dicte; de plus, je ne me recopie jamais.
J'ai habitué les hauts personnages qui me connaissent à admettre mes ratures et mes surcharges, ainsi que mon papier non plié et sans marge.
Les lettres qui me coûtent le plus à faire, sont celles qui valent le moins; quand je traîne à les écrire, c'est signe que je n'y suis guère disposé. Je commence d'ordinaire sans plan arrêté, une phrase amène la suivante. De nos jours, les préambules et les enjolivements tiennent dans une lettre plus de place que ce qui en est le sujet.
En écrire deux ne me coûte pas tant que d'en plier et cacheter une, aussi est-ce un soin dont je charge toujours un autre; non moins volontiers, quand j'ai achevé de traiter l'objet de ma lettre, je donnerais à quelqu'un commission d'y ajouter ces longues harangues, offres de service et prières par lesquelles nous les terminons et dont je souhaite vivement que l'usage, en se modifiant, nous débarrasse, comme aussi de transcrire la kyrielle des qualités et titres du destinataire, ce qui maintes fois a fait que, de crainte de me tromper, j'ai négligé d'écrire, notamment à des gens de loi et de finance. On a imaginé aujourd'hui tant de charges nouvelles, on a tellement prodigué les distinctions honorifiques et la gradation entre elles est telle, qu'outre la difficulté de s'y reconnaître, ces titres ayant été achetés fort cher par ceux qui les détiennent, on ne peut faire confusion ou commettre d'omissions sans les offenser; en surcharger les en-tête et dédicaces des ouvrages que nous faisons imprimer, est également, à mon avis, de fort mauvais goût.
CHAPITRE XL.
_Le bien et le mal qui nous arrivent, ne sont souvent tels que par l'idée que nous nous en faisons._ =La diversité des opinions sur les biens et les maux est grande; la mort elle-même n'apparaît pas à tous comme un mal.=--Les hommes, dit une ancienne sentence grecque, sont tourmentés par l'idée qu'ils se font des choses, et non par les choses elles-mêmes. Ce serait un grand pas de fait pour le soulagement de notre misérable condition, s'il était prouvé que c'est là une vérité absolue. Si, en effet, le mal n'a accès en nous que parce que nous le jugeons tel, il semble qu'il est en notre pouvoir, soit de n'en pas tenir compte, soit de le faire servir pour notre bien. Si cela dépend de nous, pourquoi n'en viendrions-nous pas à bout, ou ne le ferions-nous pas tourner à notre avantage? Si ce que nous nommons mal et tourment, n'est par lui-même ni mal ni tourment, et que ce soit notre seule fantaisie qui lui attribue cette qualité, nous pouvons la modifier. Le pouvant, c'est une étrange folie de notre part si, alors que nul ne nous y force, nous nous en tenons à ce qui est le plus ennuyeux pour nous; et que, de notre consentement, les maladies, l'indigence, le mépris que l'on fait de nous, nous causent une impression pénible et désagréable, quand nous avons possibilité qu'elle soit bonne; autrement dit, si la fortune faisant naître simplement l'incident, c'est à nous qu'il appartient que son effet soit de telle ou telle nature.--Voyons donc si on peut affirmer avec quelque autorité que ce que nous appelons mal ne l'est pas par lui-même; ou du moins, ce qui revient au même, si, tel que c'est, il dépend de nous d'en modifier l'apparence sous laquelle cela se présente et l'effet que nous en ressentons.
Si les choses que nous redoutons avaient un caractère qui leur soit propre, s'imposant par lui-même, elles s'implanteraient chez tous de la même façon et leur action serait la même; tous les hommes sont en effet de même espèce et, à peu de différence près en plus ou en moins, pourvus des mêmes organes leur donnant possibilité de concevoir et de juger. La divergence d'idées que nous nous faisons de ces choses, témoigne donc bien nettement qu'elles n'agissent sur nous qu'en raison de la disposition d'esprit en laquelle nous sommes. Pour un qui, par hasard, les admet telles qu'elles sont dans la réalité, mille autres ne les reçoivent qu'en altérant leur caractère et leur en attribuant un tout contraire.--Nous tenons la mort, la pauvreté, la douleur comme nos pires ennemis. Or, cette mort que certains qualifient «d'entre les choses horribles, la plus horrible», qui ne sait que d'autres l'appellent «l'unique abri contre les tourments de cette vie,--le souverain bienfait de la nature,--le seul garant de notre liberté,--l'unique refuge immédiat et commun à tous les hommes, contre tous les maux». Les uns l'attendent en tremblant d'effroi; d'autres la préfèrent à la vie; il en est même qui se plaignent qu'elle soit trop à notre portée: «_O mort, plût aux dieux que tu dédaignasses les lâches et que la vertu fût le seul titre à tes préférences_ (_Lucain_).»
Ne nous occupons pas davantage de ces natures exceptionnelles, chez lesquelles le courage est porté à un si haut degré.
=Il est des gens qui plaisantent au seuil même de la mort, en allant au supplice, etc.=--Théodore répondait à Lysimaque qui menaçait de le tuer: «Tu feras là un grand coup, à l'instar de ce que peut produire la cantharide.»--La plupart des philosophes se trouvent avoir soit à dessein prévenu la venue de la mort, soit l'avoir hâtée en y aidant.--Combien ne voit-on pas de gens du peuple, conduits à la mort, non pas simplement à la mort, mais à une mort ignominieuse, accompagnée quelquefois de cruels supplices, faire montre d'une telle assurance, les uns par ostentation, les autres tout naturellement, que rien ne semble changé dans l'ordinaire de leur vie. Ils règlent leurs affaires domestiques, se recommandent à leurs amis, chantent, adressent des exhortations à la foule, lui parlent en mêlant parfois à leurs propos le mot pour rire; boivent, en portant la santé de leurs connaissances, avec le même calme, le même courage qu'eut Socrate.
L'un d'eux, que l'on menait au gibet, disait «qu'on se gardât de passer par telle rue, où l'on courrait risque de rencontrer un marchand envers lequel il avait une vieille dette et qui pourrait lui faire mettre la main sur le collet».--Un autre disait au bourreau «de ne pas lui toucher la gorge, parce qu'étant très chatouilleux, il pourrait se faire que cela lui donnât envie de rire».--Un autre répondait à son confesseur qui lui affirmait qu'il souperait le soir même avec Notre-Seigneur: «Allez-y donc, vous; pour moi, je fais jeûne aujourd'hui.»--Un autre ayant demandé à boire, et le bourreau ayant bu le premier au même gobelet, disait «ne pas vouloir boire après lui, de peur d'attraper la vérole».--Chacun connaît l'histoire de ce Picard auquel, pendant qu'il gravissait l'échelle de la potence, on présentait une fille à épouser, moyennant quoi, il aurait la vie sauve (ce que parfois notre justice autorise). Il l'examina un instant et bourreau; elle boite.»--On dit qu'en Danemark, même fait s'est produit: un homme condamné à avoir la tête tranchée, était sur l'échafaud; on lui fit même proposition; il refusa parce que la fille qu'on lui offrait avait les joues tombantes et le nez trop pointu.--A Toulouse, un valet accusé d'hérésie, donnait pour unique raison de sa croyance que, sur ce point, il s'en rapportait uniquement à son maître, jeune écolier qui était prisonnier comme lui; n'en voulant pas démordre, il préféra la mort à se laisser persuader que son maître pût être dans l'erreur.--Les chroniques rapportent qu'à Arras, quand Louis XI s'empara de la ville, nombre de gens du peuple se laissèrent pendre, plutôt que de consentir à crier: «Vive le roi!»--Parmi les bouffons, ces êtres assez méprisables, il s'en est trouvé qui ont conservé jusqu'à leur dernier moment leur caractère enjoué: l'un d'eux, condamné à être pendu, au moment où le bourreau le lançait dans le vide, s'écria: «Vive le plaisir!» ce qui était son refrain ordinaire.--Un autre, sur le point de rendre l'âme, avait été étendu sur une paillasse, en travers du foyer; le médecin lui demandant où son mal le tenait: «Entre le banc et le feu,» lui répondit-il. Au prêtre qui, pour lui donner l'extrême-onction, cherchait ses pieds contractés et repliés sous lui par l'effet de la maladie: «Vous les trouverez, dit-il, au bout de mes jambes.» Un des assistants l'exhortant à se recommander à Dieu: «Quelqu'un se rend-il donc près de lui?» demanda-t-il. L'autre lui répondant: «Mais c'est vous-même et sous peu, si tel est son bon plaisir.» «Y a-t-il chance que ce soit demain soir?» répliqua-t-il.
«Demain ou à un autre moment, peu importe, cela ne tardera pas, poursuivit son interlocuteur; bornez-vous à vous recommander à lui.»
«Alors mieux vaut, conclut-il, que je lui porte mes recommandations moi-même.»
=Dans les Indes, les femmes s'ensevelissent ou se brûlent vivantes sur le corps de leur mari; fréquemment les vicissitudes de la guerre amènent des populations entières à se donner volontairement la mort.=--Dans le royaume de Narsingue, les femmes des prêtres sont, encore aujourd'hui, ensevelies vivantes avec le corps de leurs maris: les autres femmes n'appartenant pas à cette caste sont brûlées vives aux funérailles de leurs époux, et toutes supportent leur sort, non seulement avec fermeté, mais gaîment. A la mort du roi, ses femmes et ses concubines, ses favoris, tous ses officiers et ses serviteurs, et ils sont légion, se présentent avec une joie si manifeste au bûcher où le corps de leur maître est brûlé et dans lequel ils vont eux-mêmes se précipiter, qu'ils témoignent par là tenir pour un très grand honneur de l'accompagner dans l'autre monde.--Pendant nos dernières guerres dans le Milanais, Milan fut si souvent pris et repris que le peuple, rendu impatient par ces changements de fortune multipliés, en vint à une telle insouciance de la mort, que mon père, auquel je l'ai entendu dire, vit compter jusqu'à vingt-cinq chefs de famille qui, en une semaine, se la donnèrent eux-mêmes.--Ce fait est à rapprocher de ce qui se passa au siège de Xanthe par Brutus, dont les habitants, hommes, femmes et enfants, se précipitèrent pêle-mêle au-devant de la mort avec un si ardent désir de la recevoir, qu'on ne saurait faire plus pour sauver sa vie qu'ils ne firent pour la perdre; si bien que Brutus ne put qu'à grand'peine en sauver un petit nombre.
=Souvent l'homme sacrifie sa vie à la conservation d'idées politiques ou religieuses.=--Toute opinion peut s'emparer de nous avec une force telle qu'il peut nous arriver de la soutenir aux dépens de notre vie.--Le premier article du serment, si empreint de courage, par lequel les Grecs se lièrent au moment des guerres médiques, portait que chacun s'engageait à passer de vie à trépas, plutôt que d'accepter la domination des Perses.--Combien, dans la guerre engagée entre les Turcs et les Grecs, voit-on des premiers subir une mort cruelle, plutôt que de renoncer à la circoncision et se faire baptiser, actes de courage dont toutes les religions du reste nous offrent des exemples.
Les rois de Castille ayant banni les Juifs de leurs états, le roi Jean de Portugal leur vendit, à huit écus par tête, la faculté de se réfugier dans les siens pendant un temps déterminé, au bout duquel ils devaient en sortir; et, pour ce faire, il s'engageait à leur fournir des vaisseaux pour les transporter en Afrique. Le jour arrivé, passé lequel il était spécifié que ceux qui n'auraient pas quitté le territoire seraient réduits en esclavage, les vaisseaux leur furent amenés en nombre insuffisant. Ceux qui purent embarquer, fort vilainement malmenés par les équipages, eurent à subir indignités sur indignités; en outre, promenés sur mer dans un sens puis en sens contraire jusqu'à ce que, leurs provisions étant épuisées, ils fussent contraints d'en acheter à ceux qui les transportaient, ceux-ci les leur firent payer si cher, qu'ils en arrivèrent, cet état de choses se prolongeant, à se trouver, lorsqu'on les débarqua, ne plus posséder que leurs chemises. En apprenant ces traitements inhumains, la plupart de ceux demeurés en Portugal se résolurent à la servitude; quelques-uns feignirent même de changer de religion. Emmanuel, successeur de Jean, étant monté sur le trône, leur rendit d'abord la liberté; plus tard, changeant d'avis, il leur enjoignit de sortir du royaume et leur assigna trois ports pour s'embarquer. Il espérait de la sorte, dit l'évêque Osorius, historien latin très digne de foi de notre époque, qui a écrit la chronique de ces temps, que la liberté qu'il leur avait rendue ne les ayant pas fait se convertir au christianisme, ils s'y détermineraient pour ne pas se livrer aux rapines des mariniers auxquels ils devaient se confier et ne pas abandonner, pour une contrée qui leur était étrangère et inconnue, un pays auquel ils étaient habitués et dans lequel ils avaient de grandes richesses. Les voyant résolus à partir et se trouvant ainsi déçu dans ses espérances, il supprima deux des ports où il avait autorisé leur embarquement, soit qu'il espérât qu'une plus grande longueur du trajet et le surcroît d'incommodités qui devait en résulter en arrêteraient un certain nombre, soit pour les faire se réunir tous en un même lieu et avoir ainsi plus de facilité pour le projet qu'il avait conçu de leur enlever leurs enfants au-dessous de quatorze ans et les transporter en un endroit où, hors de la vue et de la direction de leurs parents, ils fussent élevés dans notre religion. Osorius ajoute que l'exécution de cette mesure donna lieu à des scènes horribles; l'affection naturelle desquels allait cet ordre barbare, firent qu'on vit nombre de pères et de mères se détruire eux-mêmes et, ce qui était un plus terrible spectacle encore, par amour et compassion précipiter leurs jeunes enfants dans des puits, pour les soustraire à la violence qui leur était faite. Finalement, le délai qui leur avait été assigné pour leur départ étant, faute de moyens pour l'affectuer, arrivé à terme, ils se remirent en servitude. Quelques-uns se firent chrétiens, mais aujourd'hui encore, après cent ans écoulés, peu de Portugais sont convaincus de la sincérité de leur foi et de celle de quiconque de leur race, bien que l'habitude et le temps, plus que la contrainte, soient les facteurs qui ont le plus d'action pour amener des changements de cette nature.--A Castelnaudary, cinquante Albigeois atteints d'hérésie, ne voulant pas désavouer leur croyance, furent, d'une seule fois, brûlés vifs et endurèrent ce supplice avec un courage admirable: «_Que de fois n'a-t-on pas vu courir à une mort certaine non seulement nos généraux, mais nos armées entières_ (_Cicéron_)!»
=Parfois la mort est recherchée uniquement comme un état préférable à la vie; ainsi donc elle ne saurait être un sujet de crainte.=--J'ai vu un de mes amis intimes vouloir la mort à toute force; absolument imbu de cette idée, dont il s'était pénétré par maints arguments spécieux dont je ne parvins pas à triompher, il saisit avec * une ardeur fiévreuse la première occasion honorable qui s'offrit de la mettre à exécution, sans qu'on pût soupçonner son parti pris.--Nous avons plusieurs exemples de gens, même d'enfants qui, de notre temps, se sont donné la mort pour éviter des incommodités sans importance. A ce propos, un ancien ne dit-il pas: «Que ne craindrons-nous pas, si nous craignons ce que la lâcheté elle-même choisit pour refuge?»
Je n'en finirais pas, si j'énumérais ici les individus, en si grand nombre, de tous sexes, de toutes conditions, de toutes sectes qui, dans des siècles plus heureux, ont attendu la mort avec fermeté, ou l'ont volontairement cherchée, et cherchée non seulement pour mettre fin aux maux de cette vie, mais certains simplement parce qu'ils en avaient assez de l'existence, d'autres parce qu'ils espéraient une vie meilleure dans l'autre monde. Ils sont en nombre infini, si bien que j'aurais meilleur marché de supputer ceux pour lesquels la mort a été un sujet de crainte.--Rien que ce fait: Le philosophe Pyrrhon étant sur un bateau, assailli par une violente tempête, montrait à ceux qui, autour de lui, étaient les plus effrayés, un pourceau qui ne semblait nullement se soucier de l'orage, et les exhortait à prendre exemple sur cet animal. Oserons-nous donc soutenir que la raison, cette faculté dont nous nous enorgueillissons tant, à laquelle nous devons de nous considérer comme les souverains maîtres des autres créatures, nous a été donnée pour être un sujet de tourment? A quoi nous sert de pouvoir nous rendre compte des choses, si nous en devenons plus lâches; si cette connaissance nous enlève le repos et le tranquillité dont nous jouirions sans cela, si elle nous réduit à une condition pire que celle du pourceau de Pyrrhon? C'est pour notre plus grand bien, que nous avons été doués d'intelligence; pourquoi la faire tourner à notre préjudice, contrairement aux desseins de la nature et à l'ordre universel des choses qui veulent que chacun use de ses facultés et de ses moyens d'action, au mieux de sa commodité?
=La douleur est tenue par certains comme le plus grand des maux; il en est qui nient sa réalité, d'autres prétendent au contraire ne redouter dans la mort que la douleur qui d'ordinaire l'accompagne; fausseté de ces deux assertions.=--Bien, me dira-t-on, admettons que vous soyez dans le vrai en ce qui touche la mort; mais que direz-vous de l'indigence? Que direz-vous aussi de la douleur qu'Aristippe, Hieronyme et la plupart des sages ont estimée le plus grand des maux, ce qu'ont dû confesser, sous son étreinte, ceux-là mêmes qui la niaient en parole?--Posidonius étant extrêmement souffrant d'une crise aiguë d'une maladie douloureuse, Pompée, venu pour le voir, s'excusait d'avoir choisi un moment aussi inopportun, pour l'entendre deviser de philosophie: «A Dieu ne plaise, lui dit Posidonius, que la douleur prenne tant d'empire sur moi, qu'elle m'empêche d'en disserter»; et, là-dessus, il se met à parler précisément sur le mépris que nous devons faire de la douleur. Pendant qu'il discourait, ses souffrances s'accentuant de plus en plus: «Tu as beau faire, ô douleur, s'écria-t-il, je ne conviendrai pas quand même que tu es un mal.»--Que prouve ce conte dont les philosophes se prévalent tant sur le mépris en lequel nous devons tenir la douleur? Le débat ne porte ici que sur le mot lui-même; mais si la douleur était sans effet sur Posidonius, pourquoi lui faisait-elle interrompre son entretien? pourquoi croyait-il faire acte méritoire, en ne l'appelant pas un mal? Tout n'est pas ici effet d'imagination: nous pouvons en parler en parfaite connaissance de cause, puisque ce sont nos sens eux-mêmes qui sont juges: «_S'ils nous trompent la raison nous trompe également_ (_Lucrèce_).» Ferons-nous admettre à notre chair que les coups d'étrivières ne sont qu'un chatouillement agréable; à notre goût, que l'aloès est du vin de Graves? Le pourceau de Pyrrhon vient ici à l'appui de notre thèse: il n'éprouve pas d'effroi, alors que la mort est imminente; mais si on le bat, il crie et se tourmente. Nierons-nous la loi générale de la nature qui se manifeste chez tout ce qui, sous la voûte céleste, a vie et tremble sous l'effet de la douleur? Les arbres eux-mêmes semblent gémir, quand on les mutile!
La mort ne se ressent que parce qu'on y pense, d'autant que c'est l'affaire d'un moment: «_Ou la mort a été ou elle sera, rien n'est présent en elle_ (_La Boétie_)»; «_C'est bien moins elle-même que son attente qui est cruelle_ (_Ovide_)»; des milliers d'animaux, des milliers d'hommes meurent, sans même se sentir menacés.--Nous disons aussi que ce que nous redoutons surtout dans la mort, c'est la douleur qui, d'ordinaire, en est l'avant-coureur; toutefois s'il faut en croire un Père de l'Église: «_La mort n'est un mal que par ce qui vient après elle_ (_Saint Augustin_)»; pour moi, je crois être encore plus dans le vrai en disant que «ni ce qui la précède, ni ce qui la suit, ne sont parties intégrantes de la mort». Notre dire sur ce point est entaché de fausseté; l'expérience montre que c'est plutôt l'inquiétude que nous cause le sentiment de la mort qui fait que nous ressentons si vivement la douleur, et que nos souffrances nous sont doublement pénibles, quand elles semblent devoir aboutir à cette fin. Mais la raison nous fait honte de redouter une chose si soudaine, si inévitable et qui ne se sent pas, et nous masquons notre lâcheté en lui donnant un prétexte plus plausible. Tous les maux qui n'ont d'autre conséquence que la souffrance qu'ils nous causent, nous les disons sans danger; qui est-ce qui considère comme des maladies les maux de dents, la goutte, si douloureux qu'ils soient, du moment qu'ils ne menacent pas notre vie?
=La réalité de la douleur n'est pas douteuse, et c'est même le propre de la vertu de la braver.=--Admettons un instant que dans la mort, ce soit surtout la douleur qui nous touche; n'est-ce pas aussi la douleur qui se présente à nous dans le cas de la pauvreté, qui nous la fait sentir par la soif, le froid, le chaud, les veilles!
ne nous occupons donc que d'elle qui est la seule à qui nous ayons affaire.--J'admets que ce soit le pire accident qui puisse nous arriver et le fais volontiers, étant l'homme du monde qui lui veut le plus de mal et l'évite le plus qu'il peut, bien que, jusqu'à présent, Dieu merci, je n'aie pas eu grand rapport avec elle; mais nous avons possibilité, sinon de l'anéantir, du moins de la diminuer, en nous montrant patients, et d'en affranchir notre âme et notre raison, alors même qu'elle tient notre corps sous sa dépendance. S'il n'en était ainsi, que vaudraient la vertu, la vaillance, la force, la magnanimité et la résolution? Quel rôle auraient-elles à jouer, si la douleur n'était plus à défier? «_La vertu est avide de périls_ (_Sénèque_).»
S'il ne fallait nous coucher sur la dure; armé de toutes pièces, endurer la chaleur du milieu du jour; manger du cheval et de l'âne, se voir taillader les chairs, extraire une balle du corps; souffrir quand on nous recoud, qu'on nous cautérise ou qu'on nous sonde, par quoi acquerrions-nous supériorité sur les gens du commun? Les sages sont bien loin de nous inviter à fuir le mal et la douleur quand ils nous disent «qu'entre plusieurs actions également bonnes, celle dont l'exécution présente le plus de peine, est celle que nous devons le plus souhaiter avoir à accomplir».--«_Ce n'est ni par la joie et les plaisirs, ni par les jeux et les ris compagnons ordinaires de la frivolité, qu'on est heureux; on l'est souvent aussi dans la tristesse, par la fermeté et la constance_ (_Cicéron_).» C'est pourquoi jamais nos pères n'ont pu comprendre que les conquêtes faites de vive force, en courant les hasards de la guerre, ne soient pas plus avantageuses que celles qu'on fait en toute sécurité, par les intelligences que l'on s'est ménagées et par des négociations: «_La vertu est d'autant plus =Plus elle est violente, plus elle est courte et plus il est possible à l'homme d'en diminuer l'acuité en réagissent contre elle, ce que nous permettent de faire les forces de l'âme, et ce à quoi nous parvenons tous, sous l'empire de sentiments divers.=--Bien plus, et cela doit nous consoler, la nature a fait que «_lorsque la douleur est violente, elle est de courte durée; et que lorsqu'elle se prolonge, elle est légère_ (_Cicéron_)». Tu ne la ressentiras pas longtemps, si elle est excessive; elle cessera d'être ou mettra fin à ton existence, ce qui revient au même; si tu ne peux la supporter, elle t'emportera: «_Souviens-toi que les grandes douleurs se terminent par la mort; que les petites nous laissent de nombreux intervalles de repos et que nous sommes à même de dominer celles de moyenne intensité. Tant qu'elles sont supportables, endurons-les donc patiemment; si elles ne le sont pas, si la vie nous déplaît, sortons-en comme d'un théâtre_ (_Cicéron_).»
Ce qui fait que nous supportons si impatiemment la douleur, c'est que nous ne sommes pas habitués à rechercher en notre âme notre principal contentement; nous ne faisons pas assez fond sur elle, qui est la seule et souveraine maîtresse de notre condition ici-bas. Le corps n'a, sauf en plus ou en moins, qu'une manière d'être et de faire; l'âme, sous des formes diverses très variées, soumet à elle, et d'après l'état dans lequel elle se trouve, les sensations du corps et tous autres accidents; aussi faut-il l'étudier, chercher et éveiller en elle ses moyens d'action qui sont tout-puissants. Il n'y a pas de raison, de prescription, de force susceptibles de prévaloir contre ce vers quoi elle incline et qui a ses préférences. De tant de milliers de moyens qui sont à notre disposition, mettons-en un en jeu qui assure notre repos et notre conservation et nous serons non seulement à l'abri de toute atteinte, mais les offenses et les maux tourneront eux-mêmes, si bon lui semble, à notre avantage, et peut-être même nous en réjouirons-nous. Elle met tout indifféremment à profit; l'erreur, les songes lui servent comme la réalité à nous protéger et à nous satisfaire.--Il est facile de reconnaître que c'est notre disposition d'esprit qui aiguise en nous la douleur et la volupté; chez les animaux, sur lesquels l'esprit n'a pas action, les sensations du corps se manifestent naturellement, telles qu'elles se ressentent, et, par suite, sont à peu près uniformes dans chaque espèce, ainsi que cela se constate par la similitude qui existe dans la manière dont ils en agissent dans les divers actes qu'ils accomplissent. Si, sans intervenir, nous laissions à nos membres la liberté d'action qu'ils tiennent de la nature, il est à croire que nous nous en trouverions mieux, parce qu'elle leur a donné la notion exacte de la mesure à garder vis-à-vis de la volupté comme vis-à-vis de la douleur, sentiment qui doit être juste, cette notion étant la même pour tous. Mais puisque nous n'en tenons aucun compte, que nous en agissons au gré de nos fantaisies qui ne connaissent aucune règle, cherchons au moins à faire que ce soit de la façon la plus agréable pour nous.--Platon redoute de nous voir trop fortement aux prises avec la douleur et la volupté qui, d'après lui, rendraient l'âme trop dépendante du corps; je crois plutôt qu'au contraire, elles l'en détachent et l'en affranchissent. De même que la fuite rend l'ennemi plus acharné à la poursuite, la douleur s'enorgueillit si elle arrive à nous faire trembler; à l'égard de qui lui tient tête, elle est de bien meilleure composition; résistons-lui donc et contenons-la; en battant en retraite, nous laissant acculer, nous provoquons et attirons sur nous la ruine qui nous menace. Le corps, en se raidissant, est plus dispos à la résistance; il en est de même de l'âme.
Mais passons aux exemples; ils intéressent particulièrement les gens qui, comme moi, souffrent des reins. Nous verrons qu'il en est de la douleur comme des brillants qui prennent des teintes plus claires ou plus foncées selon le fond sur lequel ils sont sertis, et qu'elle n'occupe de place en nous que celle que nous lui faisons: «_Plus ils se livrent à la douleur, plus elle a de prise sur eux_ (_Saint Augustin_).»--Nous ressentons plus vivement un coup de bistouri qui nous est donné par un chirurgien, que dix coups d'épée reçus dans la chaleur du combat.--Les douleurs de l'enfantement que les médecins et Dieu lui-même estiment grandes et que nous entourons de tant de cérémonie, chez certains peuples on n'y prête pas attention. Je laisse de côté les femmes de Sparte, mais chez les Suisses qui sont en nombre parmi nos gens de service, il n'y paraît pas, sinon que trottant à la suite de leurs maris, elles vont aujourd'hui portant suspendu à leur cou l'enfant qu'hier elles avaient dans le ventre. Ces Bohémiennes mal bâties, qui apparaissent parfois chez nous, vont elles-mêmes laver au cours d'eau le plus proche leur enfant qui vient de naître, et s'y baignent en même temps. Sans parler de tant de filles qui, tous les jours, mettent au monde clandestinement des enfants conçus également à la dérobée, cette belle et noble épouse de Sabinus, patricien romain, n'a-t-elle pas, pour ne pas compromettre le salut d'un autre, seule, sans secours, sans jeter un cri ni exhaler un gémissement, supporté l'enfantement de deux jumeaux?--Un tout jeune garçon de Lacédémone qui a dérobé un renard et le tient caché sous son manteau, se laisse déchirer le ventre plutôt que de se trahir, redoutant plus la honte que lui vaudrait sa maladresse que nous ne craignons nous-mêmes la punition pour un semblable méfait.--Un autre présentant l'encens dans un sacrifice, pour ne pas apporter de trouble à la cérémonie, se laisse brûler jusqu'à l'os par un charbon ardent tombé dans la manche de son vêtement.--N'en cite-t-on pas un grand nombre qui, dans l'épreuve qu'imposaient les institutions de Lacédémone aux enfants de sept ans, se laissaient fouetter jusqu'à la mort, sans que leur physionomie accusât la moindre douleur? Cicéron les a vus se battre par troupes à coups de poings, de pieds, de dents, luttant ainsi jusqu'à en perdre connaissance, plutôt que de s'avouer vaincus: «_Jamais l'usage ne vaincra la nature, elle est invincible; mais la mollesse, les délices, l'oisiveté, l'indolence, altèrent notre âme; les opinions fausses et les mauvaises habitudes nous corrompent_ (_Cicéron_).»
Chacun connaît l'histoire de Scévola qui, s'étant introduit dans le camp ennemi pour en tuer le chef, n'y réussit point; et qui, pour atteindre quand même son but de délivrer sa patrie, s'avisa d'une idée étrange. Confessant son projet à Porsenna, le roi qu'il avait voulu frapper, il ajouta pour l'effrayer que, dans le camp romain, ils étaient plusieurs tels que lui, résolus à entreprendre le coup qu'il avait manqué; et, pour montrer quel homme il était, s'approchant d'un brasier, il y étendit le bras et souffrit sans broncher de le voir lentement consumer par le feu et l'y maintint jusqu'à ce que son ennemi lui-même, pénétré d'horreur, fît écarter le brasero.--Que dire de celui qui, pendant qu'on lui coupait un membre, ne daigna pas interrompre sa lecture?--Et de cet autre, persistant à se moquer et à rire des tortures qu'on exerçait contre lui, au point que ses bourreaux exaspérés, après avoir inventé des tourments de plus en plus cruels pour triompher de sa constance, durent s'avouer vaincus? il est vrai que c'était un philosophe!--Un gladiateur de César ne cessa de plaisanter, tandis qu'on lui sondait ses plaies et qu'on les lui ouvrait: «_Jamais le dernier des gladiateurs a-t-il gémi ou changé de visage? Quel art dans sa chute même, pour en dérober la honte aux yeux du public! Renversé enfin sous son adversaire et condamné par le peuple, a-t-il jamais détourné la tête, en recevant le coup mortel_ (_Cicéron_)?»
Venons-en aux femmes. Qui n'a entendu parler de celle qui, à Paris, se fit enlever la peau dans le seul but qu'une nouvelle lui donnât un teint plus frais? Il y en a qui se font arracher des dents saines, pleines de vie, pour que la voix en devienne plus douce et plus ample