Dans la bataille si vivement disputée que livra Agésilas aux Béotiens, bataille que Xénophon, qui y assistait, déclare la plus acharnée qu'il ait jamais vue, Agésilas ne voulut pas profiter de l'avantage que lui offrait la fortune de laisser défiler le corps principal de l'ennemi et de l'attaquer en queue, bien que la victoire ne fît pas doute pour lui, estimant qu'en agissant ainsi, il eût fait montre de plus d'habileté que de vaillance; et, pour faire preuve de valeur et donner carrière à son courage hors de pair, il préféra l'attaquer de front. Mal lui en prit, il y gagna d'éprouver un sérieux échec et d'être grièvement blessé. Contraint de rallier son monde, il se résolut au parti qu'il avait écarté au début. Il fit ménager un intervalle dans ses troupes, pour livrer passage à la fougue des Béotiens; et, quand ils furent passés, qu'ils marchaient en désordre, comme des gens qui se croient à l'abri de tout danger, il les fit suivre et charger sur leurs flancs; mais il ne parvint ni à les rompre, ni à précipiter leur retraite; ils se retirèrent à petits pas, montrant toujours les dents, jusqu'à ce qu'ils fussent hors d'atteinte.
CHAPITRE XLVI.
_Des noms._ =Il est des noms qui sont pris en mauvaise part; certains sont, par tradition, plus particulièrement usités dans telle ou telle famille de souverains; d'autres sont plus ou moins répandus chez tel ou tel peuple.=--Quelque diversité d'herbes qu'il y ait, on les comprend toutes sous la dénomination de salade; je vais faire de même, et, à propos de noms, présenter ici un salmigondis de sujets divers.
Chaque nation a, je ne sais pourquoi, des noms qui se prennent en mauvaise part; tels, chez nous, Jean, Guillaume, Benoît. Il semble aussi que, dans la généalogie des princes, certains noms se reproduisent fatalement; tels sont: les Ptolémées en Égypte; les Henrys en Angleterre; les Charles en France; Baudouins en Flandre; et, dans notre ancienne Aquitaine, les Guillaume, d'où l'on dit qu'est dérivé le nom actuel de Guyenne, par une étymologie assez difficile à admettre, si on n'en trouvait d'aussi peu admissible dans Platon même.
C'est une chose sans importance et cependant digne d'être notée en raison de sa singularité et que rapporte un témoin oculaire, qu'Henry duc de Normandie, fils de Henry second roi d'Angleterre, donna en France un festin où la noblesse qui y prit part fut en nombre si considérable que, par amusement, s'étant répartie en groupes de même nom, on compta dans le plus nombreux, qui fut celui des Guillaume, cent dix chevaliers de ce nom ayant pris place à table, nombre dans lequel n'étaient compris ni les simples gentilshommes ni les gens de service.
Il n'est pas plus singulier de grouper à table les convives d'après leurs noms, que d'y faire servir les mets suivant l'ordre que leur assigne la première lettre de leur nom, comme le fit faire l'empereur Geta; c'est ainsi qu'on servit consécutivement la série de ceux commençant par un m: mouton, marcassin, merluche, marsouin, et ainsi des autres.
=Il est avantageux de porter un nom aisé à prononcer et qui se retienne facilement.=--On dit communément qu'il y a avantage à avoir bon nom ou bon renom, c'est-à-dire du crédit et de la réputation; il est également vrai qu'il est utile d'avoir un * beau nom, qui soit facile à prononcer et à retenir; les rois et les grands nous reconnaissent plus aisément et nous oublient moins. Nous-mêmes, parmi les gens qui nous servent, nous appelons de préférence et employons ceux dont les noms nous viennent le plus facilement à la bouche. J'ai vu le roi Henry II ne pouvoir arriver à prononcer exactement le nom d'un gentilhomme de cette partie-ci de la Gascogne, et ce même prince être d'avis que l'on désignât l'une des filles d'honneur de la reine du nom de son pays d'origine, trouvant que son nom de famille était trop répandu. Socrate estime que c'est un soin auquel un père doit s'attacher que de donner de beaux noms à ses enfants.
=Influence des noms.=--On raconte que la fondation de Notre-Dame la Grande, à Poitiers, est due à ce qu'un jeune débauché, qui avait sa demeure sur cet emplacement, ayant rencontré une fille de joie et lui ayant, en l'abordant, demandé son nom, qui était Marie, sentit soudainement se réveiller en lui ses sentiments religieux; et, saisi de respect pour ce très saint nom de la Vierge, mère de notre Sauveur, non seulement il chassa immédiatement la fille, mais s'amenda pour le reste de ses jours. En considération de ce miracle fut bâtie, là même où était la maison de ce jeune homme, une chapelle sous le vocable de Notre-Dame, et par la suite, l'église que nous voyons.--C'est par la voix et l'ouïe que la dévotion, agissant directement sur l'âme, produisit chez ce jeune homme ce revirement. Le fait suivant, de même genre, fut dû à une action immédiate sur les sens: Pythagore se trouvant en compagnie de jeunes gens en fête, s'aperçut que, commençant à s'échauffer, ils méditaient de pénétrer avec violence dans une maison respectable. Il prescrivit alors à l'orchestre de modifier ses airs et d'en jouer de graves qui, sévères et monotones, pénétrant peu à peu les auditeurs de leur rythme, endormirent leur ardeur.
La postérité ne contestera pas que la Réforme qui a éclaté de nos jours, n'ait été délicate et vigilante. Elle s'est appliquée non seulement à combattre les erreurs et les vices, a rempli le monde de dévotion, d'humilité, d'obéissance, de paix, de vertus de toutes sortes, mais elle a été jusqu'à proscrire nos noms de baptême, Charles, Louis, François, pour y substituer ceux de Mathusalem, Ezéchiel, Malachie, beaucoup plus en harmonie avec les dogmes de la foi!--Un gentilhomme de mes voisins, supputant les supériorités des temps passés sur les temps actuels, n'omettait pas de faire entrer en ligne de compte le relief et l'élégance des noms de la noblesse en ces temps-là, Dom Grumedan, Quedragan, Agesilan; rien qu'en les entendant prononcer, on sentait que c'étaient là des gens bien autres que Pierre, Guillot et Michel!
=Il serait bon de ne jamais traduire les noms propres et de les laisser tels qu'ils sont écrits et se prononcent dans leur langue d'origine.=--Je sais bon gré à Jacques Amyot d'avoir laissé subsister dans un discours écrit en français les noms latins tels qu'ils s'écrivent dans leur langue d'origine, et de ne pas les avoir altérés et modifiés pour leur donner une tournure française; au début, cela semblait un peu extraordinaire, mais déjà sa traduction si répandue de Plutarque y avait préparé. J'ai souvent souhaité que ceux qui écrivent des chroniques en latin, transcrivent les noms propres tels qu'ils sont; en les métamorphosant à la grecque ou à la romaine pour leur donner plus de grâce, en faisant de Vaudemont, «Vallemontanus», nous finissons par ne plus savoir où nous en sommes et nous nous y perdons.
=Inconvénient qu'il y a à prendre des noms de terre comme on le fait en France, cela favorise la tendance que beaucoup ont à altérer leur généalogie.=--Pour clore cette série de réflexions sur les noms, disons que c'est une mauvaise habitude, qui a de très fâcheuses conséquences, qu'en France nous appelions chacun du nom de sa terre et de sa seigneurie; c'est la chose du monde qui fait le plus que les races se mêlent et ne peuvent plus se distinguer. Un cadet de bonne maison, qui a reçu en apanage une terre dont il a pris le nom, sous lequel il a été connu et honoré, ne peut honnêtement abandonner ce nom. Lui mort, dix ans après sa terre passe à un étranger qui en fait autant; comment est-il possible de s'y reconnaître entre ces deux familles? Il n'est pas besoin du reste, à cet égard, de chercher des exemples en dehors de notre maison royale où il y a autant de surnoms qu'il s'y fait de partages, si bien qu'on ne sait plus aujourd'hui à qui remonte son origine. Chacun en use à un tel degré à sa fantaisie sous ce rapport que, de nos jours, je ne vois personne, porté par la fortune à un rang tant soit peu élevé, auquel on n'ait tout aussitôt découvert des titres généalogiques nouveaux et ignorés de son père, le faisant descendre de quelque illustre lignée; et, par surcroît de chance, ce sont les familles les plus obscures qui prêtent le plus à ces falsifications.
Combien avons-nous de gentilshommes en France qui, d'après leur compte plus que d'après celui des autres, sont de race royale! Cela fut dit un jour, fort spirituellement, par un de mes amis, dans la circonstance suivante: Dans une réunion, un différend s'étant élevé entre deux seigneurs, dont l'un par ses titres et ses alliances avait une prééminence incontestable sur le commun de la noblesse, chacun, dans l'assemblée, cherchant à propos de cette prééminence à s'égaler en lui, en vint à alléguer: qui, son origine; qui, une ressemblance de nom; qui, ses armoiries; qui, un vieux titre de famille; et le moindre se trouvait être arrière-petit-fils de quelque roi d'outre-mer. Lorsqu'on passa dans la salle à manger, mon ami, au lieu de se rendre à sa place, se mit à aller à reculons, se confondant en révérences, suppliant l'assistance d'excuser la témérité qu'il avait eue jusqu'ici de vivre sur un pied d'intimité avec eux; mais venant seulement d'être informé de leurs qualités de si ancienne date, il les priait de consentir que, dès maintenant, il leur rendît les honneurs dus à leur rang, qu'il ne lui appartenait pas de s'asseoir en si nombreuse compagnie de princes; et, terminant sa plaisanterie par des railleries sans fin, il leur dit: «Contentons-nous donc, par Dieu! de ce dont nos pères se sont contentés et de ce que nous sommes; notre rang est suffisant, si nous savons nous y bien tenir; ne désavouons pas la fortune et la condition de nos aïeux. Bannissons ces écarts d'imagination si ridicules, qui ne peuvent manquer de tourner à la confusion de quiconque a l'impudence d'avoir des prétentions qui ne sont pas fondées.»
=Les armoiries passent également des uns aux autres; armoiries de Montaigne.=--Les armoiries ne prouvent guère plus que les surnoms.
Les miennes sont «d'azur semé de trèfles d'or, avec une patte de lion également d'or, armée de gueule et mise de face». Quelle assurance ai-je qu'elles ne sortiront pas de ma maison? Un gendre ne peut-il les transporter dans une autre famille? Quelque acheteur de rien s'en parera peut-être à défaut d'autres. Il n'est rien qui ne donne plus sujet à de plus fréquentes mutations et à plus de confusion.
=On se donne bien de la peine pour illustrer un nom qui souvent sera altéré par la postérité; un nom, après nous, n'est en fin de compte qu'un mot et un assemblage de traits sans objet.=--Ces réflexions en entraînent une autre d'ordre différent. Pour Dieu, examinons de près et sondons sur quoi reposent cette gloire, cette réputation pour lesquelles nous bouleversons le monde? en quoi consiste cette renommée, qu'à si grand'peine nous cherchons à acquérir? C'est en somme à Pierre ou à Guillaume qu'elle s'applique, ce sont eux qui l'ont en garde, qu'elle intéresse. De quelle puissante faculté vraiment jouit l'espérance qui, chez un simple mortel embrassant l'infini, l'immensité *, l'éternité, substitue, par un effet de mirage, à une indigence absolue la possession illimitée de tout ce qu'il peut imaginer et souhaiter; de quel agréable jouet la nature nous a en cela gratifiés!
Mais, en fin de compte, qu'est-ce que Pierre ou Guillaume sinon un son ou encore trois ou quatre traits de plume, qui même sont si peu précis que l'on peut se demander vraiment à qui revient l'honneur de tant de victoires: à Guesquin, à Glesquin ou à Gueaquin? La question sur ce point donnerait vraisemblablement lieu à un débat encore plus épineux que celui que Lucien a imaginé entre les deux lettres grecques sigma (Σ) et tau (Τ); «_le prix, dans le cas actuel, n'est pas de peu de valeur_ (_Virgile_)» et la chose est d'importance, puisqu'il s'agit de fixer auquel de ces mots diversement orthographiés sont à attribuer tant de sièges entrepris ou soutenus, de batailles livrées, de blessures reçues, de captivité endurée, de services rendus à la couronne royale par ce connétable fameux.
=Parfois, de notre vivant même, ce n'est qu'un pseudonyme.=--Nicolas Denisot ne s'est occupé que des lettres dont se compose son nom et il en a changé la contexture pour en faire «le comte d'Alsinois» qu'il a illustré de la gloire que lui ont value ses poésies et sa peinture.--Suétone l'historien affectionnait la signification qu'avait le sien; ne pouvant s'appeler Lénis (doux) qui était le surnom de son père, il a adopté celui de Tranquillus qu'il a fait héritier de la réputation que lui ont acquise ses écrits.--Qui croirait que le capitaine Bayard ne doit qu'aux hauts faits accomplis par Pierre Terrail, une illustration empruntée; et qu'Antoine Escalin s'est, de son propre consentement, laissé dépouiller par le capitaine Paulin et le baron de la Garde du mérite et de l'éclat de tant de voyages nautiques et des hautes charges qu'il a remplies et sur terre et sur mer?
=A qui le souvenir que, dans l'histoire, les noms consacrent, s'applique-t-il parmi le grand nombre d'êtres, connus ou inconnus, qui ne sont plus et qui ont porté le même nom?=--Outre ces variations qu'ils éprouvent, ces traits de plume sont communs à des milliers de personnes. Combien, dans toute race, y en a-t-il qui ont mêmes noms et mêmes surnoms? Combien, encore parmi des hommes de races différentes en des contrées et des siècles divers? L'histoire a conservé le souvenir de trois Socrate, cinq Platon, huit Aristote, sept Xénophon, vingt Démétrius, vingt Théodore; et combien lui sont demeurés inconnus.--Qu'est-ce qui empêche que mon palefrenier se nomme Pompée le Grand; et qu'est-ce qui s'oppose finalement à ce que ce soit à lui, quand il sera trépassé, au lieu que ce soit à cet homme qui a eu la tête coupée en Égypte, qu'aille la gloire qu'éveille ce nom quand on le prononce, ou l'honneur qu'il rappelle quand on le voit écrit, et auquel des deux profitera-t-il? «_Croyez-vous qu'il y ait là de quoi toucher la cendre et les mânes des morts_ (_Virgile_)?»
=Qu'importe aux grands hommes, quand ils ne sont plus, la gloire de leur nom?=--Que peuvent bien éprouver Épaminondas et Scipion l'Africain, ces deux émules par leur valeur qui les élève sous ce rapport au-dessus de tous les hommes: le premier, de ce vers si beau gravé sur le socle de sa statue et qui depuis tant de siècles est dans toutes nos bouches quand il est question de lui: «_Sparte, devant sa gloire, abaisse son orgueil_ (_reproduit du grec par Cicéron_)»; le second, de ce distique composé à sa louange: «_Du levant au couchant il n'est point de guerriers dont le front soit couvert de si nobles Ces témoignages impressionnent agréablement ceux qui sont sur cette terre, excitent leur envie et leurs désirs; et sans y réfléchir, ils prêtent aux trépassés les sensations qu'ils éprouvent eux-mêmes, en même temps qu'ils se leurrent d'être capables, eux aussi, d'arriver à la célébrité. Dieu seul sait ce qui en sera, il n'en est pas moins vrai que «_c'est là le mobile auquel ont obéi les généraux grecs, romains et barbares; c'est là ce qui leur fit affronter mille travaux et mille dangers, tant il est vrai que l'homme est plus altéré de gloire que de CHAPITRE LXVII.
_Incertitude de notre jugement._ =En maintes occasions on peut être incertain sur le parti à prendre.--Par exemple, faut-il poursuivre à outrance un ennemi vaincu?=--«_A propos de toutes choses, il est aisé de parler soit pour, soit contre_», dit Homère avec juste raison. C'est ainsi par exemple que Pétrarque a pu écrire: «_Annibal vainquit les Romains, mais ne sut pas profiter de la victoire._» Celui dont ce serait là la façon de penser et qui regarderait comme une faute, ainsi que le parti catholique est généralement porté à le faire, de n'avoir pas poursuivi le succès que nous avons obtenu à Montcontour, ou qui reprocherait au roi d'Espagne de n'avoir pas mis à profit l'avantage qu'il avait obtenu contre nous à Saint-Quentin, pourrait à l'appui de sa thèse émettre les arguments suivants: De semblables fautes sont le fait d'une âme enivrée d'un premier succès et dont le courage limité, satisfait de ce commencement de bonne fortune, est peu porté à pousser plus en avant, se trouvant déjà embarrassé du résultat obtenu; la coupe est pleine et ne peut en contenir davantage; pareil chef ne mérite pas son heureuse chance, ne sachant pas l'utiliser, puisqu'il donne à son ennemi possibilité de rétablir ses affaires.
Peut-on espérer de lui qu'il osera renouveler son attaque contre un adversaire qui s'est rallié et se présente à nouveau en bon ordre, que surexcitent le dépit et le désir de se venger, alors qu'il n'a pas osé ou n'a pas su le poursuivre quand ses rangs étaient rompus et que la frayeur l'envahissait, «_alors que la fortune s'était déclarée et que tout cédait à la terreur_ (_Lucain_)»? car enfin que peut-il attendre de mieux que ce qu'il a laissé échapper? A la guerre, ce n'est pas comme à l'escrime où celui qui touche le plus souvent gagne; tant que l'ennemi est sur pied, c'est à recommencer de plus belle, il n'y a de victoire que ce qui met fin aux hostilités.--A la suite de cette rencontre près d'Oricum, où César courut les plus grands risques, il reprochait aux soldats de Pompée d'avoir manqué l'occasion, convenant qu'il eût été perdu si leur général avait su vaincre; lui-même leur tint bien autrement l'épée dans les reins, quand son tour vint de les poursuivre.
A l'appui de la thèse contraire, on peut dire que c'est le propre d'un esprit impatient et insatiable, de ne pas savoir borner sa convoitise; que c'est abuser des faveurs divines que de vouloir outrepasser la mesure dans laquelle elles nous sont accordées; que s'exposer à un échec après une victoire, c'est se remettre à nouveau à la merci de la fortune; que l'un des principes les plus sages de l'art militaire, c'est de ne pas pousser son ennemi au désespoir.--Sylla et Marius, pendant la guerre sociale, venaient de battre les Marses; voyant une fraction ennemie qui, poussée par le désespoir, reprenant l'offensive, se ruait sur eux comme des bêtes furieuses, ils ne furent pas d'avis de l'attendre.--Si M. de Foix ne s'était pas laissé emporter par son ardeur à poursuivre avec trop d'acharnement les résultats de sa victoire de Ravenne, il ne l'eût pas gâtée par sa mort. Son exemple encore récent servit du reste de leçon à M. d'Enghien, à Cerisolles, et le préserva de semblable mésaventure.--Il est dangereux d'assaillir un homme auquel on a enlevé toute autre chance de salut que la force des armes, car la nécessité est une violente maîtresse d'école: «_Rien de plus aigu que les morsures de la nécessité_ (_Porcius Latro_)»; «_Qui défie la mort, n'est pas vaincu sans qu'il en coûte au vainqueur_ (_Lucain_).»--C'est ce qui fit que Pharax détourna le roi de Lacédémone, qui venait de battre les Mantinéens, de se porter contre un millier d'Argiens qui, encore intacts, avaient échappé au désastre, et lui persuada de les laisser se retirer en toute liberté, pour ne pas en venir aux prises avec des hommes valeureux, stimulés et dépités par le malheur.--Clodomir, roi d'Aquitaine, après sa victoire sur Gondemar, roi de Bourgogne, le poursuivit si activement qu'il l'obligea à faire volte-face; dans l'action qui s'ensuivit, il fut tué et perdit ainsi par son opiniâtreté le fruit de sa victoire.
=Faut-il permettre que les soldats soient richement armés?=--De même est-il préférable d'avoir des soldats richement et somptueusement armés, ou vaut-il mieux que leurs armures soient simplement telles que le comportent les nécessités du combat?--Sertorius, Philopœmen, Brutus, César et autres sont pour le premier de ces deux modes, arguant que l'honneur et la vanité qu'il en ressent, sont un stimulant pour le soldat; de plus, ayant à sauver ses armes, qui par leur valeur vénale lui constituent en quelque sorte une fortune et lui font l'effet d'un héritage, il n'en est que mieux disposé à déployer plus d'énergie dans le combat. C'est, dit Xénophon, cette considération qui faisait que les peuples d'Asie emmenaient avec eux, à la guerre, leurs femmes et leurs concubines, avec leurs joyaux et ce qu'ils avaient de plus précieux.--Sur le second mode, on peut dire qu'il faut plutôt détourner le soldat de l'idée de sa conservation que de le porter à y songer; par là, on l'amènera à doubler son mépris des dangers. Faire étalage de luxe, c'est en outre exciter chez l'ennemi le désir de vaincre pour s'approprier ces riches dépouilles, cela a été observé à diverses fois; ce fut notamment un puissant mobile chez les Romains contre les Samnites.--Antiochus montrait avec orgueil à Annibal l'armée qu'il menait contre Rome, armée où régnaient le faste et un luxe d'équipages de toute nature, et lui disait: «Pensez-vous que les Romains se contenteront d'une pareille armée?»--«S'ils s'en contenteront, répondit Annibal, oui vraiment, si avares qu'ils soient.»--Lycurgue interdisait à ses concitoyens, non seulement tout luxe dans leurs équipages de guerre, mais encore de dépouiller l'ennemi vaincu, voulant, disait-il, qu'ils s'honorent par leur pauvreté et leur frugalité en même temps que par leur succès.
=Faut-il tolérer qu'ils défient l'ennemi?=--Dans les sièges et autres circonstances où l'on est à portée de l'ennemi, on autorise volontiers les bravades des soldats qui le défient, l'injurient, l'accablent de reproches de toute espèce; ce procédé semble avoir sa raison d'être.
C'est un résultat d'une certaine importance que d'en arriver à ôter à ses propres troupes toute assurance d'être reçu en grâce ou à composition; on y tend, en leur représentant qu'elles n'ont pas à en attendre d'un adversaire qu'elles ont comblé d'outrages et qu'elles n'ont d'autres ressources que de vaincre.--Vitellius en fit l'épreuve mais à ses dépens. Se trouvant en présence d'Othon, dont l'armée se composait de soldats dont la valeur était déprimée, parce que depuis longtemps ils avaient perdu l'habitude de faire la guerre et qu'ils étaient amollis par les délices d'un séjour prolongé à Rome, il les agaça tellement par ses apostrophes piquantes, leur reprochant leur pusillanimité, le regret qu'ils éprouvaient des belles dames et des fêtes dont ils étaient repus à la ville et se trouvaient privés, qu'il leur remit du cœur au ventre et finit par se les attirer sur les bras, ce que n'avaient pu faire toutes les exhortations que leurs chefs leur avaient adressées pour les décider à combattre. De fait des injures qui blessent au vif, peuvent aisément faire que celui qui ne marchait qu'à contre-cœur pour le service de son roi, marche dans un sentiment tout autre si, par surcroît, il a une injure personnelle à venger.
=Un général, pendant le combat, doit-il se déguiser pour n'être pas reconnu des ennemis.=--A considérer de quelle importance est, pour une armée, la conservation de son chef, importance qui est telle que c'est vers lui, qui dirige et dont dépendent tous les autres, que convergent principalement les efforts de l'ennemi, il semble hors de doute que, pour lui, se travestir et se déguiser au moment de se jeter dans la mêlée ainsi que l'ont fait certains et non des moindres, soit chose avantageuse. Ce mode a cependant l'inconvénient, qui n'est pas moindre que celui que l'on se propose d'éviter en agissant ainsi, que le capitaine qui y a recours ne se distingue plus au milieu des siens; le courage que leur inspirent son exemple et sa présence s'affaiblit d'autant; n'apercevant pas les marques distinctives et les enseignes qui d'habitude le leur signalent, ils s'imaginent qu'il est mort ou que, désespérant du succès, il s'est retiré du champ de bataille.--Pour ce qui est des faits, nous les voyons corroborer tantôt l'une, tantôt l'autre de ces deux manières de faire. Ce qui arriva à Pyrrhus dans la bataille qu'il livra en Italie au consul Levinus, plaide à la fois pour et contre; il s'était rendu méconnaissable en prenant, pour combattre, les armes de Mégacles auquel il avait donné les siennes; cela lui sauva certainement la vie, mais il faillit être victime de l'inconvénient que je signale et perdre la bataille.--Alexandre, César, Lucullus aimaient à marcher au combat avec des costumes et des armes de grande richesse, de couleurs voyantes, décelant qui ils étaient; Agis, Agésilas, le grand Gylippe au contraire allaient à la guerre dans un costume sévère dont rien n'indiquait qu'ils exerçaient le commandement.
=Est-il préférable, au combat, de demeurer sur la défensive ou de prendre l'offensive?=--Parmi les reproches relatifs à la bataille de Pharsale que l'on fait à Pompée, est celui d'avoir attendu de pied ferme l'attaque de l'adversaire. Voici ce qu'en propres termes Plutarque, qui sait mieux s'exprimer que moi, dit à cet égard: «Outre que cela diminue la violence avec laquelle se portent les premiers coups, quand ils le sont à la suite d'une course qu'on vient de fournir, on se prive de l'élan des combattants qui, lorsqu'ils se lancent les uns contre les autres ainsi que cela se pratique d'ordinaire, par l'impétuosité et la surexcitation qui en résultent, joint aux cris que chacun pousse, accroissent le courage du soldat au moment du choc décisif; tandis qu'on en arrive, en demeurant sur place, à ce qu'au lieu d'être surchauffé, sa chaleur s'éteint et se fige en quelque sorte.»--Mais si telle est l'appréciation à porter dans ce cas, si César eût été défait, n'aurait-on pas dit, tout aussi judicieusement, qu'une position est d'autant plus forte et plus difficile à enlever, qu'on ne se laisse pas aller à l'abandonner dans la chaleur du combat; que celui qui, suspendant sa marche, se concentre et ménage ses forces pour les employer suivant les besoins, a un grand avantage sur qui est obligé à une marche ininterrompue et a déjà fourni une course qui l'a presque mis hors d'haleine? En outre, une armée se compose de tant de fractions diverses, qu'elle ne saurait, si elle a à s'ébranler pour se ruer sur l'adversaire, y apporter, si elle le fait avec tant de furie, une précision suffisante pour que son ordre de bataille n'en soit pas troublé et rompu; et alors, les plus dispos s'engagent avant que leurs compagnons d'armes soient en mesure de leur prêter leur concours.--Dans cette bataille, si contraire aux lois de la morale, où deux frères se disputèrent l'empire des Perses, le Lacédémonien Cléarque, qui commandait les Grecs qui avaient embrassé le parti de Cyrus, les mena tranquillement à la charge, sans se hâter; et, arrivé à cinquante pas de l'ennemi, leur fit prendre la course.
En abrégeant ainsi l'espace qu'ils avaient à franchir à une allure rapide, il espérait ménager leurs forces et, tout en leur permettant de conserver leurs rangs, leur donnait l'avantage de l'impétuosité qui augmentait leur puissance de choc et l'effet de leurs armes de jet.--D'autres ont, dans les armées sous leurs ordres, résolu de la manière suivante ce point controversé: «Si l'ennemi vous court sus, attendez-le de pied ferme; s'il vous attend de pied ferme, courez lui sus.»
=Vaut-il mieux attendre l'ennemi chez soi ou aller le combattre chez lui?=--Lors de l'invasion de l'empereur Charles-Quint en Provence, le roi François Ier eut à décider s'il le devancerait en se portant au-devant de lui en Italie, ou s'il l'attendrait sur ses états. Il se résolut à ce dernier parti, bien qu'il se rendit compte de l'avantage qu'il y a à transporter hors de chez soi le théâtre des hostilités, de telle sorte que le pays conservant ses ressources intactes, puisse continuellement fournir aux besoins en hommes et en argent. En outre, les nécessités de la guerre entraînent de continuels dégâts, auxquels nous ne nous décidons pas de gaîté de cœur à exposer ce qui nous appartient, d'autant que l'habitant s'y résigne moins facilement quand ils proviennent de gens de son parti que du fait de l'ennemi, à tel point, qu'il peut en résulter aisément des séditions et des troubles.
Enfin, la licence de dérober et de piller, qui est pour le soldat une grande atténuation aux misères de la guerre, ne peut s'exercer dans son propre pays; et comme, dès lors, il n'a plus d'autre bénéfice à espérer que sa solde, il est difficile de le retenir à son poste quand il est à si courte distance de sa femme et de son chez lui. Ajoutons que celui qui met la nappe en est toujours pour les frais du festin; qu'il est plus agréable d'attaquer que de demeurer sur la défensive; que l'ébranlement résultant de la perte d'une bataille est si violent que, lorsque l'événement se passe sur notre sol, il est difficile que le pays tout entier n'en soit pas atteint, attendu que rien n'est si contagieux que la peur, ne trouve si aisément créance, ne se répand plus rapidement et qu'il est à craindre que les villes, aux portes desquelles l'orage aura éclaté, qui en auront été témoins, qui auront recueilli chefs et soldats encore ahuris et tremblants d'effroi, ne se jettent, sous le coup de l'émotion, dans quelque mauvaise résolution.
Ces diverses considérations n'empêchèrent pas le roi de rappeler les forces qu'il avait au delà des Alpes et de se déterminer à voir venir l'ennemi; c'est qu'en effet, des raisons d'un autre ordre militent en sens contraire:--Étant sur son propre territoire, au milieu de populations amies, le roi, dans cette seconde hypothèse, était assuré de trouver en abondance toutes facilités. Les rivières, les moyens de passage étant à son entière disposition, les convois de vivres et d'argent s'effectueraient en toute sécurité sans qu'il soit besoin d'escorte. Ses sujets se montreraient d'autant plus dévoués que le danger serait plus proche. Disposant d'un grand nombre de villes et de points de résistance lui donnant toute sûreté, il demeurerait maître de combattre quand bon lui semblerait et seulement lorsqu'il y trouverait opportunité et avantage. S'il lui convenait de temporiser, il pouvait le faire à l'abri et tout à son aise, laissant son ennemi se morfondre et se désagréger de lui-même, en raison des difficultés qu'il aurait à surmonter sur un territoire où tout serait contre lui; où tout, devant, derrière, sur les flancs, lui serait hostile, où il serait dans l'impossibilité de faire reposer ses troupes, d'étendre ses cantonnements si des maladies survenaient; où il ne trouverait pas à abriter ses blessés; où il ne pourrait se procurer de l'argent et des vivres qu'en recourant à la force, où il n'aurait pas possibilité de se refaire et de reprendre haleine; où, ne connaissant le pays ni dans son ensemble, ni dans ses détails, il ne pourrait se préserver des embûches et des surprises; et où finalement sa situation serait irrémédiablement compromise, s'il venait à perdre une bataille, n'ayant où rallier les débris de son armée. En somme, il ne manquait pas d'exemples qu'il pouvait invoquer à l'appui de ces deux manières de faire.
Scipion estima beaucoup plus avantageux, et bien lui en prit, de transporter la guerre chez son ennemi en Afrique que de défendre son propre territoire et de combattre en Italie cet adversaire qui se trouvait déjà y avoir pris pied. Annibal, au contraire, dans cette même guerre, se perdit pour avoir abandonné ses conquêtes en pays étranger, afin de se porter à la défense du sien.--La fortune fut contraire aux Athéniens qui, laissant l'ennemi sur leur propre territoire, étaient passés en Sicile; elle se montra favorable à Agathocles roi de Syracuse qui, négligeant l'ennemi qu'il avait aux portes de sa capitale, alla l'attaquer en Afrique.
=Cette même indécision existe pour toutes les déterminations que nous pouvons avoir à prendre.=--Nous avons coutume de dire, et cela avec raison, que les événements et leurs conséquences découlent généralement, et à la guerre en particulier, de la fortune qui ne veut pas s'assujettir aux règles de notre jugement et de notre prudence, ce qu'exprime ainsi un poète latin: «_Souvent l'imprévoyance réussit et la prudence nous trompe; la fortune n'est pas toujours avec les plus dignes; toujours inconstante, elle va indistinctement d'un côté puis d'un autre. C'est qu'il est une puissance supérieure qui nous domine et tient sous sa dépendance tout ce qui est mortel_ (_Manilius_).»
A l'envisager de près, il semble que cette même influence s'exerce sur les conseils que nous tenons, sur les délibérations que nous agitons, et que nos raisonnements eux-mêmes se ressentent du trouble et de l'incertitude de la fortune. «Nous raisonnons au hasard et inconsidérément, dit le Timée de Platon, parce que, comme nous-mêmes, notre raison est, dans une large mesure, le jouet du hasard.»
CHAPITRE XLVIII.
Me voici devenu grammairien, moi qui n'ai jamais appris une langue que par routine et qui ne sais même pas encore ce que c'est qu'un adjectif, un subjonctif et un ablatif.
=Chez les Romains, les chevaux avaient différents noms suivant l'emploi auquel ils étaient destinés.=--Il me semble avoir ouï dire que les Romains avaient des chevaux qu'ils appelaient soit _funales_ (chevaux d'attelage), soit _dexteriores_. Ces derniers étaient à deux fins, tenus en dehors des traits et à droite, d'où leur nom; c'étaient des chevaux de relais, qui se montaient au besoin comme des chevaux frais, et de là est venue l'appellation de _destriers_ que nous donnons à nos chevaux de selle; c'est aussi ce qui fait que les auteurs qui écrivent en roman se servent de l'expression _adestrer_, pour dire accompagner.--Les gentilshommes romains avaient encore des _desultiores equos_, chevaux dressés de façon que sans bride et sans selle, allant par deux, ils galopaient à l'allure la plus rapide, chacun, de lui-même, joignant constamment l'autre, si bien que lorsque le cavalier monté sur l'un d'eux et le sentant fatigué, voulait changer de monture, s'élançant, il passait de l'un à l'autre sans ralentir l'allure; et cela, alors même qu'il était armé de toutes pièces.--Les guerriers numides agissaient de même; ils avaient un second cheval conduit en main, pour en changer au plus fort de la mêlée: «_Comme nos cavaliers qui sautent d'un cheval sur un autre, les Numides avaient coutume de mener deux chevaux à la guerre; et souvent, au fort du combat, ils se jetaient tout armés d'un cheval fatigué sur un cheval frais, tant leur agilité était grande et tant leurs chevaux étaient dociles_ (_Tite-Live_).»
=Il y a des chevaux dressés à défendre leurs maîtres.=--Certains chevaux sont dressés à défendre leur maître, à courir sus à qui leur présente une épée nue, à se précipiter sur ceux qui les attaquent et les affrontent; ils les frappent de leurs pieds et les mordent. Mais il leur advient de nuire de la sorte encore plus souvent aux amis qu'aux ennemis; sans compter que vous ne pouvez les maîtriser comme vous le voulez et qu'une fois qu'ils sont aux prises vous êtes à la merci de ce qui peut leur arriver.--Artibius, qui commandait les Perses contre Onesilus, roi de Salamine, montait un cheval de la sorte; mal lui en prit, ce fut cause de sa mort. Il était engagé dans un combat singulier avec son ennemi et comme son cheval se cabrait contre Onesilus, l'écuyer de ce dernier lui planta une faux entre les deux épaules.--Les Italiens racontent qu'à la bataille de Fornoue, le cheval du roi Charles VIII le dégagea, par ses ruades et ses coups de pied, de nombre d'ennemis qui le pressaient et qui, sans cela, lui eussent fait mauvais