SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I (French)

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accomplissions, si répréhensible soit-il. Il est bien notre seul, notre unique protecteur et peut tout lorsqu'il nous vient en aide; mais, de ce qu'il daigne nous honorer de son appui bienveillant et paternel, il ne cesse cependant pas d'être juste, autant qu'il est bon et puissant; et, comme il use plus souvent de sa justice que de son pouvoir, il ne nous est favorable que dans la mesure où elle le permet, et non suivant ce que nous lui demandons.

Dans ses _Lois_, Platon admet trois cas où nos croyances sont injurieuses envers les dieux: «Quand nous nions leur existence;--lorsque nous nions leur intervention dans nos affaires;--quand nous prétendons qu'ils ne repoussent jamais nos vœux, nos offrandes, nos sacrifices.» La première de ces erreurs, à son avis, n'est jamais immuable chez l'homme, et ses croyances à cet égard peuvent se modifier dans le cours de la vie; les deux autres, une fois accréditées en lui, sont susceptibles de persister.

La justice et la puissance de Dieu sont inséparablement liées l'une à l'autre; c'est en vain que nous faisons appel à lui pour obtenir son intervention quand notre cause est mauvaise. Il faut, lorsque nous le prions, que notre âme soit pure et qu'au moins à ce moment, nous ne soyons pas animés de mauvais sentiments; sinon, nous lui apportons nous-mêmes les verges pour nous châtier; au lieu de pallier notre faute, nous l'aggravons en nous présentant à celui auquel nous devrions demander pardon, dans des dispositions haineuses qui constituent un manque de respect. C'est pourquoi je ne loue guère ceux que je vois prier Dieu très souvent et très régulièrement, alors que les actes qui accompagnent leurs prières ne témoignent ni repentir, ni intention de s'amender: «_Pour te livrer la nuit à l'adultère, tu te couvres la tête La conduite d'un homme qui associe la dévotion à une vie exécrable me semble en quelque sorte plus condamnable que celle de celui qui, conséquent avec lui-même, se montre dissolu sous tous rapports; et cependant nous voyons tous les jours l'Église refuser de laisser pénétrer et d'admettre dans sa société des personnes qui s'obstinent dans une voie particulièrement répréhensible.

=Le plus souvent nous prions par habitude.=--Nous prions parce que c'est l'usage et la coutume; ou, pour mieux dire, lisant ou marmottant nos prières, nous faisons semblant de prier. Il m'est pénible de voir faire trois signes de croix au «_Bénédicite_» et autant aux «_Grâces_», à des personnes qui, pendant toutes les autres heures du jour, pratiquent la haine, l'avarice et l'injustice; cela me déplaît d'autant plus que j'ai ce signe en grande vénération et que j'en fais continuellement usage, chaque fois même que je suis pris de bâillement.

Aux vices, leur heure; à Dieu, la sienne; cela se compense et satisfait à tout! C'est miracle de voir se succéder des actions si diverses, si bien liées les unes aux autres qu'on n'aperçoit ni interruption, ni changement, lors du passage de l'une à l'autre, quand l'une prend fin et que l'autre commence. Quelle prodigieuse conscience que celle dont le calme ne se dément pas alors qu'elle abrite en elle, à la fois, le crime et le juge qui s'y tiennent compagnie, vivant en bonne intelligence et si paisiblement.

=Que peuvent valoir les prières de ceux qui vivent dans une inconduite continue.=--Un homme qui ne cesse d'avoir en tête des idées libidineuses et qui a conscience de la réprobation divine que cela lui vaut, que dit-il à Dieu quand il l'en entretient? qu'il s'en repent, et aussitôt après il y retombe. S'il était pénétré de sa justice et de sa présence, ainsi qu'il le dit, et que son âme en fût touchée, si court que soit ce moment de pénitence, la crainte seule y ramènerait si souvent sa pensée que, sur-le-champ, il triompherait des vices qui lui sont habituels, si enracinés qu'ils soient en lui.--Et que dire de ces gens qui passent leur vie entière à jouir et à bénéficier de ce qu'ils savent être péché mortel! Pourtant il existe des métiers et des situations, admis par la société, qui vivent du vice? Un individu se confessant à moi, me contait avoir passé sa vie, pour ne perdre ni son crédit ni les charges dont il était honoré, à faire profession et pratiquer une religion qu'il estimait compromettre son salut éternel et contraire à celle qu'il avait en son cœur; combien devait lui coûter une semblable attitude? Comment tous ces gens justifient-ils leur conduite, quand ils comparaissent devant la justice divine? Leur repentir les obligerait à une réparation effective et manifeste à laquelle ils ne satisfont pas; ils ne peuvent donc s'en prévaloir, ni vis-à-vis de Dieu, ni vis-à-vis de nous; et quelle hardiesse est la leur de demander pardon sans accorder réparation ni éprouver de repentir?--Je tiens qu'il en est des premiers qui mêlent la dévotion à l'inconduite, comme de ceux-ci qui passent leur vie dans la débauche; mais il est encore moins facile de les ramener de leur obstination que ces derniers. Les variations incessantes, subites, allant d'un extrême à l'autre dans les croyances qu'ils feignent d'avoir, sont pour moi incompréhensibles: elles dénotent un état d'âme en proie à une lutte constante et angoissante, dont nous ne pouvons nous faire idée.

=Quelle prétention que de penser que toute croyance autre que la nôtre est entachée d'erreur.=--Combien me paraissait fantastique la prétention de ceux qui, en ces dernières années, reprochaient à quiconque avait une intelligence tant soit peu lucide et professait la religion catholique, que son obéissance n'était qu'une feinte de sa part, et qui, pour lui faire honneur, allaient jusqu'à dire que, quelles que fussent les apparences, il était impossible que dans son for intérieur il ne fût comme eux pour la religion réformée! Fâcheuse maladie que celle de se croire si fort, qu'on en arrive à se persuader que d'autres ne peuvent croire le contraire de ce que vous croyez vous-même, et, ce qui est plus fâcheux encore, qu'on soit imprégné d'un esprit tel, qu'un changement dans sa fortune présente soit un sujet de préoccupation plus grande que ce que nous avons à espérer ou à craindre dans l'éternité. On peut m'en croire, si rien n'a été capable, dans ma jeunesse, de me faire sortir de ma réserve, la profonde incertitude et les difficultés résultant de ces idées de réforme qui venaient de naître, y ont été pour beaucoup.

=Les psaumes de David ne devraient pas être chantés indifféremment par tout le monde, ni la Bible se trouver dans toutes les mains.=--Ce n'est pas sans raison sérieuse, ce me semble, que l'Église interdit que tout le monde, sans distinction de personnes, d'âge et de sexe, s'arroge la faculté téméraire et indiscrète de commenter et psalmodier ces chants sacrés et divins que le Saint-Esprit a inspirés à David.

Il ne faut mêler Dieu à nos actions qu'avec réserve et y apporter une attention qui témoigne de l'honneur et du respect qu'on lui doit; ces chants, par leur origine divine, ont un autre but que de développer nos poumons et charmer nos oreilles; c'est de la conscience, et non de la bouche, qu'ils doivent émaner. Il n'est pas admissible qu'on permette à un garçon de boutique d'en causer et de s'en amuser, en même temps que lui passent par la tête d'autres idées vaines et frivoles; ce n'est pas davantage raisonnable de voir le Livre saint, où sont décrits les mystères sacrés de notre foi, être lu et passer de mains en mains dans les antichambres et les cuisines; jadis, c'étaient des mystères à méditer; à présent, ce ne sont plus que des prétextes à amusements et distractions.

Ce n'est pas en passant, et dans des assemblées tumultueuses, qu'il faut étudier un sujet si sérieux et si digne de vénération; ce doit être dans le calme et de propos délibéré, ces méditations être toujours précédées du «_Sursum corda_» (haut les cœurs), cette préface de l'office divin, et notre attitude y témoigner de l'attention particulière et du respect que nous y apportons. Cette étude n'est pas du ressort de tout le monde; seuls doivent s'y adonner ceux qui y sont voués et que Dieu y appelle; les méchants, les ignorants en deviennent pires qu'avant; ce n'est pas une histoire à raconter, c'est une histoire à révérer, à craindre et à adorer.--Plaisantes gens en vérité que ceux qui s'imaginent l'avoir mise à la portée du peuple, parce qu'ils l'ont traduite en langage populaire! N'est-ce donc qu'une affaire de mots, et cela suffit-il pour que le vulgaire comprenne ce qui y est écrit. Je dirai plus, pour lui en apprendre bien peu, on imprime à sa foi un mouvement rétrograde; celui qui est complètement ignorant et qui s'en rapporte à autrui, est en bien meilleure voie et sait bien plus que celui dont la science se dépense en paroles, n'a rien de sérieux et ne fait qu'alimenter sa présomption et sa témérité.

=Il n'y a pas d'entreprise plus dangereuse que la traduction de la Bible en langue vulgaire.=--Je crois aussi que la liberté laissée à chacun de répandre, traduite en tant d'idiomes différents, la parole sacrée dont l'importance est si grande, est chose beaucoup plus dangereuse qu'utile. Les juifs, les musulmans et presque tous les peuples d'autre religion, conservent précieusement et avec vénération leurs mystères sacrés, dans la langue même en laquelle, dès l'origine, ils leur ont été transmis; et il semble que c'est à juste titre que toute altération, toute modification y soient interdites. Sommes-nous certains que, chez les Basques et en Bretagne, il y ait des gens assez qualifiés pour faire accepter la traduction en ces langues de nos Saintes Écritures? Rien dans l'Église universelle n'est plus ardu et n'a plus d'importance; en prêchant ou en parlant les interprétations demeurent vagues, elles ne s'imposent pas, peuvent être modifiées et ne portent que sur des points partiels: il n'en est pas de même avec des traductions.

=Une grande prudence est à apporter dans l'étude des questions dogmatiques.=--Un historien grec, qui était chrétien, reproche avec raison à son siècle que les secrets de notre religion fussent divulgués partout, livrés aux mains des moindres artisans et que chacun pût en discuter et en parler à son idée. Nous qui, par la grâce de Dieu, jouissons des plus purs mystères confiés à notre piété, devrions avoir grande honte, remarquait-il, de les voir profanés dans la bouche de gens ignorants du bas peuple, alors que les Gentils interdisaient à Socrate, à Platon et aux plus sages de s'enquérir et de parler de choses commises à la discrétion des prêtres de Delphes.--Ce même historien dit aussi que l'intervention des princes, quand il est question de théologie, est dirigée non par le zèle, mais par la colère; le zèle procède de la raison divine et de la justice, son action s'exerce régulière et modérée; il se transforme en haine et envie, et au lieu de blé et de raisin, produit de l'ivraie et des orties, quand une passion humaine intervient.--Un autre n'était pas moins dans le vrai quand, donnant un conseil à l'empereur Théodose, il lui disait que les discussions ne calment pas tant les schismes de l'Église, qu'elles ne les suscitent et engendrent les hérésies; qu'en conséquence, il fallait éviter tout débat, toute argumentation méthodique et s'en tenir uniquement aux prescriptions et aux formules de la foi, telles que les anciens les ont établies.--L'empereur Andronic, rencontrant dans son palais * deux des grands de sa cour discutant contre Lapodius sur un des points les plus importants de notre religion, les tança vertement, allant jusqu'à les menacer de les faire jeter à la rivière, s'ils continuaient.--De nos jours, les femmes, les enfants en remontrent sur les lois ecclésiastiques aux vieillards les plus expérimentés, alors que la première des prescriptions de Platon allait jusqu'à leur interdire de s'occuper des motifs qui avaient présidé à l'établissement des lois civiles, qui sont à considérer au même titre que les ordonnances divines et comme en tenant lieu, et qu'en même temps qu'il permettait aux vieillards d'en converser entre eux et avec les magistrats, il ajoutait: «mais ce devra toujours être en dehors de la présence des jeunes gens et de toute personne profane».

Un évêque a écrit qu'à l'autre bout du monde, il y a une île que les anciens nommaient Dioscoride, remarquable par sa fertilité en arbres de toutes sortes, ses fruits et la salubrité de son climat. Le peuple en est chrétien: il a des églises et des autels dont la croix, à l'exclusion de toute autre image, est le seul ornement; il est exact observateur des jeûnes et des fêtes, paie régulièrement la dîme au clergé, et sa chasteté est telle que personne ne peut y connaître plus d'une femme en sa vie. Au demeurant, content de son sort, au point qu'isolé au milieu des mers, il ne connaît pas l'usage des navires; si simple, que, bien que strict observateur de la religion, il n'en connaît pas un seul mot, ce qui paraîtra incroyable à qui ne sait que les païens, si dévots dans leur idolâtrie, ne connaissaient de leurs dieux que le nom et la statue: Ménalippe, une des anciennes tragédies d'Euripide, * commençait ainsi: «O Jupiter, toi dont je ne connais rien que le nom!»

=On ne devrait jamais mêler la théologie aux discussions philosophiques.=--J'ai aussi entendu, en ces temps-ci, se plaindre de ce que certains ouvrages traitent de sujets exclusivement littéraires ou philosophiques, sans mélange de théologie. Cette manière de faire peut, au contraire, parfaitement se soutenir; et on peut dire à l'appui: Qu'il est préférable que la doctrine divine, en souveraine qui domine tout, ait un rang à part. Là où il en est question, il convient qu'elle soit le sujet principal et non reléguée au second plan, venant simplement à l'appui de la thèse qu'on développe. Si on se trouve avoir besoin d'exemples, on peut les emprunter à la grammaire, à la rhétorique, à la logique, ou encore aux pièces jouées dans les théâtres, aux jeux, aux spectacles publics, plutôt que de recourir à ceux dont les textes sacrés nous fournissent la matière. Il est plus respectueux, et cela témoigne de plus de vénération, de traiter à part et dans le style qui leur est propre, les sujets qui se rapportent à Dieu, qu'incidemment dans des ouvrages ayant trait à des questions profanes. Écrire sur les choses sacrées, dans le style dont tout le monde fait usage, est une faute que commettent les théologiens, plus que n'a lieu cette autre qui amène les gens de lettres à trop peu emprunter le style de la théologie. La philosophie, dit S. Chrysostome, est depuis longtemps bannie des études théologiques, comme un accessoire inutile; elle est même considérée comme indigne de jeter en passant un regard sur le sanctuaire où sont en dépôt les dogmes sacrés de la doctrine céleste. Le langage commun à tout le monde a des formes moins bien choisies, qui font qu'il ne saurait être employé à exprimer d'une manière suffisamment digne la majesté royale de la parole sacrée.

Pour moi, je lui laisse qualifier, selon son expression, de termes peu orthodoxes ceux tels que: Fortune, Destinée, Accident, Bonheur, Malheur, Dieux et autres dont je me sers; il est vrai que les sujets fantaisistes que je traite, je les considère chacun isolément et les envisage uniquement au point de vue de ce bas monde, à ma manière et non comme fixés et réglés d'ores et déjà par la loi divine, auquel cas, ni doute, ni discussion ne seraient plus permis; c'est ma façon de voir que j'émets et non un article de foi que je conteste; je raisonne suivant ce qui me vient à l'esprit et non sur ce qui entre dans mes croyances religieuses; j'en cause comme un laïque et non comme un clerc, sans jamais cependant que cela porte atteinte à la religion, tels les enfants qui produisent des devoirs servant à leur instruction et non à celle de ceux qui les instruisent.--Peut-être dira-t-on, non sans apparence de raison, qu'il serait utile et parfaitement justifié d'interdire à quiconque, dont ce n'est pas la profession expresse, de se mêler d'écrire sur la religion, même en y apportant une grande discrétion, et que, personnellement, je ferai mieux de m'en taire.

=Le nom de Dieu ne devrait être invoqué que dans un sentiment de piété.=--On m'a dit que ceux qui se sont séparés de l'Église défendent, eux aussi, de se servir du nom de Dieu, dans les rapports qu'ils ont entre eux dans la vie ordinaire; et qu'ils ne veulent pas non plus qu'on en use en manière d'interjection ou d'exclamation, qu'on l'invoque en témoignage ou qu'on le prenne pour terme de comparaison.

Je trouve qu'en cela ils ont raison et que, chaque fois que nous invoquons Dieu dans nos propos et pour nos affaires, il faut que ce soit sérieusement et dans un motif de piété.

=Abus qu'on fait de la prière.=--Il y a, ce me semble, dans Xénophon, un passage où il expose que nous devrions prier Dieu plus rarement qu'on n'a coutume, d'autant qu'il ne nous est pas aisé de faire que notre âme soit si souvent en cet état de calme, de pureté et de dévotion qui convient en pareil cas; où, faute de quoi, nos prières non seulement sont vaines et inutiles, mais encore vicieuses: «Pardonnez-nous, disons-nous, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés»; qu'est-ce que cela signifie, sinon que nous offrons à Dieu notre âme exempte de vengeance et de rancune? Et cependant combien de fois n'invoquons-nous pas Dieu et son aide pour l'associer à nos fautes, le conviant à faire ce qui est injuste, «_demandant des choses que vous ne pouvez confier aux dieux, qu'en les prenant à part_ (_Perse_)». L'avare prie pour la conservation illusoire et superflue de ses trésors; l'ambitieux, pour que Dieu lui procure la victoire et que la fortune lui demeure fidèle; le voleur l'appelle à lui pour surmonter les mauvaises chances et les difficultés qui peuvent se mettre en travers de ses méchants desseins, ou le remercie de la facilité avec laquelle il a pu égorger un passant. Au pied même de la maison que ces chenapans vont escalader ou faire sauter, ils prient tandis que leur intention et leur espérance sont tout à la cruauté, à la luxure et à l'avarice: «_Dis à Staius ce que tu voudrais obtenir de Jupiter, Staius s'écriera: «Oh, Jupiter, ô bon Jupiter, peut-on t'adresser de telles demandes!» quant à Jupiter, il répondra de même façon_ (_Perse_).»

Marguerite, reine de Navarre, conte qu'un jeune prince, qu'elle ne nomme pas, mais que ses hauts faits ont assez fait connaître, allant à un rendez-vous d'amour et coucher avec la femme d'un avocat de Paris, son chemin passant près d'une église, ne manquait jamais, quand, allant chez sa maîtresse ou en revenant, il passait près de ce sanctuaire, d'y faire ses prières et ses oraisons; je vous laisse à juger ce qu'il pouvait bien demander à Dieu, avec les idées que sa bonne fortune lui mettait en tête. La reine cite cependant ce fait comme un témoignage de grande dévotion; c'est là une preuve, qui du reste n'est pas la seule, qui fait ressortir que les femmes ne sont guère propres à traiter les questions se rapportant à la théologie.

=Que de choses on demande à Dieu qu'on n'oserait lui demander en public et à haute voix.=--La vraie prière et notre réconciliation avec Dieu telle que la comprend la religion, ne peut guère être le fait d'une âme impure et soumise quand même à la domination du Démon.

Celui qui réclame l'assistance de Dieu, quand il est dans la voie du vice, fait comme le brigand de profession qui appellerait la justice à son aide, ou comme ceux invoquant le nom de Dieu, en portant un faux témoignage.--«_Nous murmurons à voix basse des prières criminelles_ (_Lucain_).» Peu d'hommes oseraient émettre en public les demandes qu'ils adressent en secret à Dieu: «_Il ne serait pas facile de proscrire des temples la prière faite à voix basse, peu nombreux sont ceux en état d'exprimer leurs vœux à haute voix_ (_Perse_).» C'est la raison pour laquelle les Pythagoriciens voulaient que les prières fussent faites en public et entendues de tous, afin qu'on ne demandât pas des choses indécentes et injustes, comme celui qui «_disait clairement et à haute voix: «Apollon!» puis ajoutait tout bas, remuant à peine les lèvres de peur d'être entendu: «Belle Laverne, donne-moi les moyens de tromper et de passer pour un homme de bien; couvre mes fautes du voile de la nuit et mes larcins d'un nuage_ (_Horace_).»

Les dieux punirent sévèrement, en y donnant satisfaction, les vœux contraires à la nature exprimés par Œdipe. Il avait demandé dans ses prières que le sort des armes décidât entre ses enfants à qui lui succéderait sur le trône de Thèbes et fut assez malheureux pour se voir exaucé. Il ne faut pas demander que les choses arrivent suivant ce que nous voulons, mais suivant ce que nous commande la prudence.

=On dirait que pour beaucoup, la prière n'est qu'une sorte de formule cabalistique pouvant faciliter l'accomplissement de nos désirs.=--Il semble, en vérité, que nous usons de la prière comme d'un langage cabalistique, comme font ceux qui emploient la parole sacrée de Dieu dans leurs opérations de sorcellerie et de magie, et que nous nous tenions pour assurés que ses effets dépendent de sa contexture, de l'inflexion de notre voix, des mots employés ou de notre attitude.

L'âme pleine de concupiscences, n'ayant ni repentir ni désir de réconciliation avec Dieu, nous allons à lui, répétant des paroles que notre mémoire dicte à notre langue, et croyons cela une expiation suffisante de nos fautes.--Rien n'est si aisé, si doux, si conciliant que la loi divine; elle nous appelle à elle, quelque enclin à commettre des fautes et quelque détestables que nous soyons; elle nous tend les bras et nous reçoit en son sein, si vilains, si souillés d'ordures et de boue que nous soyons et que nous puissions le devenir, mais encore faut-il être reconnaissant du pardon qui nous est accordé et au moins, sur le moment où nous nous adressons à elle, être désolés de nos fautes et détester les passions qui nous ont portés à l'offenser. Ni les dieux, ni les gens de bien, dit Platon, n'acceptent le présent que leur offre un méchant. «_La main innocente qui touche l'autel, apaise aussi sûrement les dieux irrités, avec un simple gâteau de fleur de farine et quelques grains de sel, qu'en immolant de riches victimes_ (_Horace_).»

CHAPITRE LVII.

_De l'âge._ =Qu'entend-on par durée naturelle de la vie de l'homme.=--Je ne puis admettre la façon dont nous établissons la durée de la vie. Je vois les sages lui assigner une limite beaucoup moindre qu'on ne le fait communément. «Hé quoi! dit Caton le jeune à ceux qui cherchent à le détourner de se donner la mort, à l'âge où je suis arrivé, peut-on me reprocher de renoncer prématurément à la vie?» Il n'avait que quarante-huit ans, et estimait que c'était là un âge déjà bien mûr et bien avancé, étant donné combien peu d'hommes y atteignent.--Ceux qui parlent de je ne sais quelle durée, qu'ils qualifient de naturelle, qu'ils assignent à la vie, la portent à quelques années au delà de cet âge. Leur dire serait admissible, s'il existait un privilège qui les mît à l'abri des accidents, en si grand nombre, auxquels chacun de nous est naturellement exposé et qui peuvent interrompre cette durée qu'ils se flattent de pouvoir atteindre. Mais c'est de la rêverie pure que de croire qu'on peut mourir de l'épuisement de nos forces amené par une extrême vieillesse et déterminer d'après cela la durée de la vie, attendu que ce genre de mort est le plus rare de tous, celui qui se produit le moins. C'est lui seul que nous appelons naturel, comme s'il était contraire à la nature de voir un homme se rompre le cou dans une chute, se noyer dans un naufrage, être emporté par la peste ou par une pleurésie, comme si nous ne nous trouvions pas constamment, dans la vie ordinaire, en but à ces accidents multiples. Ne nous leurrons pas de beaux mots; n'appelons pas naturel ce qui n'est qu'une exception et conservons ce qualificatif pour ce qui est général, commun, universel.

=Mourir de vieillesse n'est pas un genre de mort plus naturel qu'un autre.=--Mourir de vieillesse est une mort qui se produit rarement, qui est singulière, extraordinaire et par suite beaucoup moins naturelle que toute autre; c'est celle qui nous attend en dernier lieu, quand nous sommes à la limite extrême de l'existence; plus elle est loin de nous, moins nous sommes en droit de l'espérer. C'est bien effectivement la limite au delà de laquelle nous n'irons pas et que la nature nous a fixée, comme ne devant pas être dépassée; mais c'est une faveur bien exceptionnelle de sa part de nous faire vivre jusque-là; c'est un privilège qu'elle ne concède guère dans l'espace de deux ou trois siècles qu'à un seul d'entre nous, le préservant des afflictions et difficultés si nombreuses semées sur le parcours d'une aussi longue carrière. Aussi mon opinion est-elle de regarder l'âge auquel je suis arrivé, comme un âge que peu de gens atteignent. Puisque dans les conditions ordinaires, l'homme ne vit pas jusque-là, c'est que déjà nous sommes au delà du terme assigné; et ces limites habituelles qui donnent de fait la mesure exacte de la vie étant dépassées, nous ne devons pas espérer aller au delà; par cela même que nous avons échappé à la mort en tant d'occasions qui ont été fatales à tant de monde, il nous faut reconnaître qu'une fortune si extraordinaire, qui nous conserve ainsi à la vie à l'encontre de ce qui est la règle commune, ne saurait se prolonger beaucoup.

=C'est un vice des lois d'avoir retardé jusqu'à vingt-cinq ans l'âge auquel il est permis de gérer soi-même ses affaires.=--C'est une erreur des lois elles-mêmes, d'avoir imaginé, bien à tort, qu'un homme n'est capable de gérer ses biens qu'à partir de vingt-cinq ans, et de faire qu'à peine avant cet âge il soit libre de donner à sa vie telle direction qui lui convient. Auguste réduisit de cinq ans l'âge auquel les anciennes ordonnances romaines autorisaient l'accession aux charges de la magistrature, que l'on put dès lors exercer à trente ans. Servius Tullius avait dispensé du service militaire les chevaliers qui avaient dépassé quarante-sept ans, Auguste les en libéra après quarante-cinq; il ne me semble pas qu'il ait admis les autres à la retraite avant cinquante-cinq à soixante. Je serais d'avis qu'on nous maintînt dans nos charges et emplois autant que cela se peut sans que l'intérêt public en soit compromis; mais je trouve, d'autre part, que c'est une faute de ne pas nous y admettre plus tôt: et lui qui, à dix-neuf ans, présidait sans contrôle aux destinées du monde, trouvait nécessaire qu'il fallût être âgé de trente ans pour décider de l'emplacement d'une gouttière.

Quant à moi, je pense qu'à vingt ans nos âmes ont acquis tout leur développement, sont ce qu'elles seront et laissent voir tout ce dont elles seront capables. Jamais âme qui à cet âge n'a pas donné un gage bien évident de sa force, n'en a plus tard donné de preuve. Les qualités et les vertus qui sont dans notre nature ont déjà, à ce moment ou jamais, montré ce qu'elles ont de vigoureux et de beau: «Si l'épine ne pique pas en naissant, à peine piquera-t-elle jamais», dit-on dans le Dauphiné.

=Un bien plus grand nombre d'hommes se sont distingués par de belles actions avant leur trentième année, qu'après.=--De toutes les belles actions humaines quelles qu'elles soient, dont j'ai connaissance, j'estime que soit dans les siècles passés, soit dans le siècle actuel, le plus grand nombre s'est accompli plutôt avant l'âge de trente ans qu'après, souvent même à ne considérer que celles provenant du fait d'un même homme. N'est-on pas fondé à l'affirmer en toute certitude, en ce qui concerne Annibal et Scipion son redoutable adversaire? Pour tous deux, la plus belle moitié de leur vie s'est passée dans le rayonnement de la gloire acquise en leur jeunesse; postérieurement, comparés aux autres, ce sont toujours de grands hommes, mais il n'en est plus de même quand on les compare à eux-mêmes.--Pour moi, je tiens pour certain que depuis cet âge, mon esprit et mon corps ont plutôt diminué qu'augmenté en force et en lucidité, plutôt reculé que progressé. Il est possible que chez ceux qui emploient bien leur temps, le savoir et l'expérience croissent avec les années; mais la vivacité, la promptitude, la fermeté et les autres parties intégrantes de nous-mêmes, physiques ou morales, les plus importantes et les plus essentielles se fanent et perdent leur énergie. «_Lorsque le corps s'est affaissé sous le poids des ans, et que les ressorts de la machine épuisée sont usés, le jugement s'oblitère, l'esprit s'obscurcit et la =La vieillesse arrive promptement, aussi ne faudrait-il donner à l'apprentissage de la vie que le temps strictement nécessaire.=--Tantôt c'est le corps qui cède le premier à la vieillesse, parfois aussi c'est l'âme. J'en ai assez vu dont la tête s'est affaiblie avant l'estomac et les jambes; chez ceux pour lesquels il en est ainsi, le mal est d'ordinaire latent et peu manifeste pour celui qui en est frappé, il n'en est que plus dangereux. C'est ce qui surtout me fait incriminer nos lois, non parce qu'elles nous laissent trop tard au travail, mais parce qu'elles ne nous y admettent pas assez tôt. Il me paraît qu'étant donné l'affaiblissement dont nous pouvons être atteints, les nombreux écueils auxquels nous sommes tout naturellement exposés dans le cours ordinaire de l'existence, on ne devrait pas, au début de la vie, faire une si grande part à l'oisiveté et à l'apprentissage.

FIN DU PREMIER LIVRE.

LIVRE SECOND.

CHAPITRE PREMIER.

_Inconstance de nos actions._ =Trop de contradictions se rencontrent dans l'homme, pour qu'on puisse les expliquer.=--Ceux qui s'adonnent à la critique des faits et gestes des hommes ne se trouvent sur aucun point aussi embarrassés que lorsqu'ils cherchent à grouper ceux émanant d'une même personne, pour porter sur elle une appréciation d'ensemble, parce que d'ordinaire ses actes se contredisent de si étrange façon qu'il semble impossible qu'ils proviennent d'un même individu. Marius le jeune se montra tantôt par son courage fils de Mars, tantôt par son manque d'énergie fils de Vénus. Le pape Boniface VIII arrivé, dit-on, au souverain pontificat en déployant l'astuce du renard, s'y comporta en lion et mourut comme un chien. Qui croirait que ce fut Néron, la cruauté personnifiée, qui, lorsque, suivant l'usage, on lui présenta à ratifier une sentence prononcée contre un criminel, s'écria: «Plût aux dieux que jamais je n'eusse su écrire!» tant il éprouvait de serrement de cœur à condamner un homme à mort?--De tels exemples sont en toutes choses si fréquents, chacun peut en trouver tant par lui-même, qu'il me paraît extraordinaire de voir quelquefois des gens de jugement se mettre en peine pour chercher à établir une corrélation entre les actes d'un homme, attendu que l'irrésolution est, ce me semble, le défaut de notre nature le plus commun et le plus répandu, témoin ce vers si connu de Publius le poète comique: «_C'est une mauvaise résolution, que celle sur laquelle on ne peut revenir._» possible de porter une appréciation sur un homme dont on connaît les faits les plus habituels de la vie; mais par suite de la versatilité de nos mœurs et de nos opinions, je crois que les meilleurs auteurs eux-mêmes ont tort de s'opiniâtrer à donner de nous une idée ferme et invariable. Ils choisissent l'air qui, d'une manière générale, semble le mieux convenir à leur personnage, et à cette image ils rattachent, en les interprétant, toutes ses actions; s'ils ne peuvent assez les déformer pour les adapter au type qu'ils ont imaginé, ils l'attribuent à ce que, dans ce cas, celui qu'ils étudient a dissimulé son caractère.--L'empereur Auguste leur a échappé; on trouve dans ses actes, durant toute sa vie, une diversité si flagrante, si inattendue et presque si ininterrompue, que les historiens les plus hardis ont dû renoncer à le juger dans son ensemble et se résigner à le laisser, tel qu'il apparaît, sans déterminer son caractère.

=Rien de plus ordinaire en nous que l'inconstance, alors que la constance en tout ce qui est bon et juste est le propre de la sagesse.=--Je crois que, chez les hommes, la constance est la chose la plus malaisée à observer et que rien ne leur est plus familier que l'inconstance. Celui qui prendrait, pièce par pièce, ce qu'ils ont dit et fait, qui les examinerait séparément et en détail, serait le plus à même de dire la vérité sur leur compte. Dans l'antiquité entière, il serait difficile de trouver une douzaine d'hommes ayant, sans dévier, dirigé leur vie selon des principes déterminés, ce à quoi tend la sagesse, laquelle, d'après Sénèque, peut se résumer d'un mot qui, en une seule règle, embrasse toutes celles de notre vie: «Vouloir et ne pas vouloir sont toujours une seule et même chose. Je pourrais ajouter, dit-il, sous condition que ce que nous voulons ou ne voulons pas soit juste; je ne le fais pas, parce que, si ce n'était pas juste, notre volonté elle-même ne serait pas toujours une.» De fait, j'ai autrefois appris que le vice n'est autre qu'un dérèglement et un manque de mesure; par suite, il n'est pas susceptible de constance.--C'est Démosthènes qui passe pour avoir dit: «La vertu, quelle qu'elle soit, commence par se recueillir et délibérer; et la constance, dans ses résolutions finales, témoigne de sa perfection». Si, avant de nous engager dans la voie où nous marchons, nous avions bien réfléchi, nous aurions pris la meilleure de celles qui s'offraient à nous; mais personne n'y pense. «_Il méprise ce qu'il a demandé, il revient à ce qu'il a quitté, et, toujours flottant, se contredit sans cesse_ (_Horace_).»

=C'est presque toujours l'occasion qui fait les hommes tels qu'ils nous apparaissent.=--Notre façon ordinaire d'aller, c'est de suivre l'impulsion de nos appétits qui nous portent à gauche, à droite, en haut, en bas, suivant que souffle le vent d'après les occasions.

Nous ne réfléchissons à ce que nous voulons, qu'au moment où nous le voulons, et changeons de volonté, comme le caméléon de couleur, suivant le milieu dans lequel on le place. Ce qu'à un moment nous avons décidé, nous ne tardons pas à le changer, et, bientôt après, revenons sur nos pas; nous ne faisons qu'osciller et faire preuve d'inconstance: «_Nous sommes conduits, comme l'automate, par des fils qui nous font mouvoir_ (_Horace_).» Nous n'allons pas, on nous emporte, comme il arrive des corps flottants, ballottés tantôt doucement, tantôt violemment, selon que les flots sont calmes ou irrités. «_Ne voyons-nous pas l'homme chercher toujours, sans savoir ce qu'il veut et changer continuellement de place, comme s'il pouvait ainsi se décharger de son fardeau_ (_Lucrèce_).» Chaque jour c'est une fantaisie nouvelle, et nos dispositions d'esprit varient comme le temps qui se renouvelle sans cesse: «_Les pensées des hommes changent chaque jour que Jupiter leur Nous flottons entre divers partis à prendre; nous ne nous décidons sur rien par nous-mêmes, sur rien d'une façon absolue, sur rien d'une façon immuable.--Chez qui aurait adopté des principes définis, une ligne de