_Ad deos, id magis quàm ad se pertinere, ipsos visuros, ne sacra sua polluantur_: conformément à ce que respondit l'oracle à ceux de Delphes, en la guerre Medoise, craignans l'inuasion des Perses. Ils demanderent au Dieu, ce qu'ils auoient à faire des tresors sacrez de son temple, ou les cacher, ou les emporter. Il leur respondit, qu'ils ne bougeassent rien, qu'ils se souciassent d'eux: qu'il estoit suffisant pour prouuoir à ce qui luy estoit propre. La religion Chrestienne a toutes les marques d'extreme iustice et vtilité: mais nulle plus apparente, que l'exacte recommandation de l'obeïssance du magistrat, et manutention des polices. Quel merueilleux exemple nous en a laissé la sapience diuine; qui pour establir le salut du genre humain, et conduire cette sienne glorieuse victoire contre la mort et le peché, ne l'a voulu faire qu'à la mercy de nostre ordre politique: et a soubsmis son progrez et la conduicte d'vn si haut effet et si salutaire, à l'aueuglement et iniustice de nos obseruations et vsances: y laissant courir le sang innocent de tant d'esleuz ses fauoriz, et souffrant vne longue perte d'années à meurir ce fruict inestimable?
Il y a grand à dire entre la cause de celuy qui suit les formes et les loix de son pays, et celuy qui entreprend de les regenter et changer. Celuy là allegue pour son excuse, la simplicité, l'obeissance et l'exemple: quoy qu'il face ce ne peut estre malice, c'est pour le plus malheur. _Quis est enim, quem non moueat clarissimis monimentis testata consignatàque antiquitas?_ Outre ce que dit Isocrates, que la defectuosité a plus de part à la moderation, que n'a l'exces. L'autre est en bien plus rude party. Car qui se mesle de choisir et de changer, vsurpe l'authorité de iuger: et se doit faire fort, de voir la faute de ce qu'il chasse, et le bien de ce qu'il introduit.
Cette si vulgaire consideration m'a fermy en mon siege: et tenu ma ieunesse mesme, plus temeraire, en bride: de ne charger mes espaules d'vn si lourd faix, que de me rendre respondant d'vne science de telle importance. Et oser en cette cy, ce qu'en sain iugement, ie ne pourroy oser en la plus facile de celles ausquelles on m'auoit instruit, et ausquelles la temerité de iuger est de nul preiudice.
Me semblant tres-inique, de vouloir sousmettre les constitutions et obseruances publiques et immobiles, à l'instabilité d'vne priuée fantasie (la raison priuée n'a qu'vne iurisdiction priuée) et entreprendre sur les loix diuines, ce que nulle police ne supporteroit aux ciuiles. Ausquelles, encore que l'humaine raison aye beaucoup plus de commerce, si sont elles souuerainement iuges de leurs iuges: et l'extreme suffisance sert à expliquer et estendre l'vsage, qui en est receu, non à le destourner et innouer. Si quelques fois la prouidence diuine a passé par dessus les regles, ausquelles elle nous a necessairement astreints: ce n'est pas pour nous en dispenser.
Ce sont coups de sa main diuine: qu'il nous faut, non pas imiter, mais admirer: et exemples extraordinaires, marques d'vn expres et particulier adueu: du genre des miracles, qu'elle nous offre, pour tesmoignage de sa toute puissance, au dessus de noz ordres et de noz forces: qu'il est folie et impieté d'essayer à representer: et que nous ne deuons pas suiure, mais contempler auec estonnement. Actes de son personnage, non pas du nostre. Cotta proteste bien opportunément: _Quum de religione agitur, T. Coruncanum, P. Scipionem, P. Scæuolam, pontifices maximos, non Zenonem, aut Cleanthem, aut Chrysippum, sequor_. Dieu le sçache en nostre presente querelle, où il y a cent articles à oster et remettre, grands et profonds articles, combien ils sont qui se puissent vanter d'auoir exactement recogneu les raisons et fondements de l'vn et l'autre party. C'est vn nombre, si c'est nombre, qui n'auroit pas grand moyen de nous troubler. Mais toute cette autre presse où va elle?
soubs quelle enseigne se iette elle à quartier? Il aduient de la leur, comme des autres medecines foibles et mal appliquees: les humeurs qu'elle vouloit purger en nous, elle les a eschauffées, exasperees et aigries par le conflit, et si nous est demeurée dans le corps. Elle n'a sçeu nous purger par sa foiblesse, et nous a cependant affoiblis: en maniere que nous ne la pouuons vuider non plus, et ne receuons de son operation que des douleurs longues et intestines. Si est-ce que la fortune reseruant tousiours son authorité au dessus de nos discours, nous presente aucunes-fois la necessité si vrgente, qu'il est besoin que les loix luy facent quelque place. Et quand on resiste à l'accroissance d'vne innouation qui vient par violence à s'introduire, de se tenir en tout et par tout en bride et en regle contre ceux qui ont la clef des champs, ausquels tout cela est loisible qui peut auancer leur dessein, qui n'ont ny loy ny ordre que de suiure leur aduantage, c'est vne dangereuse obligation et inequalité.
_Aditum nocendi perfido præstat fides._ D'autant que la discipline ordinaire d'vn Estat qui est en sa santé, ne pouruoit pas à ces accidens extraordinaires: elle presuppose vn corps qui se tient en ses principaux membres et offices, et vn commun consentement à son obseruation et obeissance. L'aller legitime, est vn aller froid, poisant et contraint: et n'est pas pour tenir bon, à vn aller licencieux et effrené. On sçait qu'il est encore reproché à ces deux grands personnages, Octauius et Caton, aux guerres ciuiles, l'vn de Sylla, l'autre de Cæsar, d'auoir plustost laissé encourir toutes extremitez à leur patrie, que de la secourir aux despens de ses loix, et que de rien remuer. Car à la verité en ces dernieres necessitez, où il n'y a plus que tenir, il seroit à l'auanture plus sagement fait, de baisser la teste et prester vn peu au coup, que s'ahurtant outre la possibilité à ne rien relascher, donner occasion à la violance de fouler tout aux pieds: et vaudroit mieux faire vouloir aux loix ce qu'elles peuuent, puis qu'elles ne peuuent ce qu'elles veulent. Ainsi fit celuy qui ordonna qu'elles dormissent vingt quatre heures: et celuy qui remua pour cette fois vn iour du calendrier: et cet autre qui du mois de Iuin fit le second May. Les Lacedemoniens mesmes, tant religieux obseruateurs des ordonnances de leur païs, estans pressez de leur loy, qui deffendoit d'eslire par deux fois Admiral vn mesme personnage, et de l'autre part leurs affaires requerans de toute necessité, que Lysander prinst de rechef cette charge, ils firent bien vn Aracus Admiral, mais Lysander surintendant de la marine.
Et de mesme subtilité, vn de leurs Ambassadeurs estant enuoyé vers les Atheniens, pour obtenir le changement de quelque ordonnance, et Pericles luy alleguant qu'il estoit deffendu d'oster le tableau, où vne loy estoit vne fois posée, luy conseilla de le tourner seulement, d'autant que cela n'estoit pas deffendu. C'est ce dequoy Plutarque loüe Philopœmen, qu'estant né pour commander, il sçauoit non seulement commander selon les loix, mais aux loix mesmes, quand la necessité publique le requeroit.
CHAPITRE XXIII.
_Diuers euenemens de mesme Conseil._ IAQVES Amiot, grand Aumosnier de France, me recita vn iour cette histoire à l'honneur d'vn Prince des nostres (et nostre estoit-il à tres-bonnes enseignes, encore que son origine fust estrangere) que durant nos premiers troubles au siege de Roüan, ce Prince ayant esté aduerti par la Royne mere du Roy d'vne entreprise qu'on faisoit sur sa vie, et instruit particulierement par ses lettres, de celuy qui la deuoit conduire à chef, qui estoit vn Gentil-homme Angeuin ou Manceau, frequentant lors ordinairement pour cet effet, la maison de ce Prince: il ne communiqua à personne cet aduertissement: mais se promenant l'endemain au mont saincte Catherine, d'où se faisoit nostre baterie à Rouan (car c'estoit au temps que nous la tenions assiegee) ayant à ses costez ledit Seigneur grand Aumosnier et vn autre Euesque, il apperçeut ce Gentil-homme, qui luy auoit esté remarqué, et le fit appeller. Comme il fut en sa presence, il luy dit ainsi le voyant desia pallir et fremir des alarmes de sa conscience: Monsieur de tel lieu, vous vous doutez bien de ce que ie vous veux, et vostre visage le montre: vous n'auez rien à me cacher: car ie suis instruict de vostre affaire si auant, que vous ne feriez qu'empirer vostre marché, d'essayer à le couurir.
Vous sçauez bien telle chose et telle (qui estoyent les tenans et aboutissans des plus secretes pieces de cette menee) ne faillez sur vostre vie à me confesser la verité de tout ce dessein. Quand ce pauure homme se trouua pris et conuaincu, car le tout auoit esté descouuert à la Royne par l'vn des complices, il n'eut qu'à ioindre les mains et requerir la grace et misericorde de ce Prince; aux pieds duquel il se voulut ietter, mais il l'en garda, suyuant ainsi son propos: Venez çà, vous ay-ie autre-fois fait desplaisir? ay-ie offencé quelqu'vn des vostres par haine particuliere? Il n'y a pas trois semaines que ie vous cognois, quelle raison vous a peu mouuoir à entreprendre ma mort? Le Gentil-homme respondit à cela d'vne voix tremblante, que ce n'estoit aucune occasion particuliere qu'il en eust, mais l'interest de la cause generale de son party, et qu'aucuns luy auoient persuadé que ce seroit vne execution pleine de pieté, d'extirper en quelque maniere que ce fust, vn si puissant ennemy de leur religion. Or, suiuit ce Prince, ie vous veux montrer, combien la religion que ie tiens est plus douce, que celle dequoy vous faictes profession. La vostre vous a conseillé de me tuer sans m'ouir, n'ayant receu de moy aucune offence; et la mienne me commande que ie vous pardonne, tout conuaincu que vous estes de m'auoir voulu tuer sans raison. Allez vous en, retirez vous, que ie ne vous voye plus icy: et si vous estes sage, prenez doresnauant en voz entreprises des conseillers plus gens de bien que ceux là. L'empereur Auguste estant en la Gaule, reçeut certain auertissement d'vne coniuration que luy brassoit L. Cinna: il delibera de s'en venger, et manda pour cet effect au lendemain le conseil de ses amis: mais la nuict d'entre-deux il la passa auec grande inquietude, considerant qu'il auoit à faire mourir un ieune homme de bonne maison, et neueu du grand Pompeius: et produisoit en se pleignant plusieurs diuers discours.
Quoy donq, faisoit-il, sera-il dict que ie demeureray en crainte et en alarme, et que ie lairray mon meurtrier se pourmener cependant à son ayse? S'en ira-il quitte, ayant assailly ma teste, que i'ay sauuée de tant de guerres ciuiles, de tant de batailles, par mer et par terre? et apres auoir estably la paix vniuerselle du monde, sera-il absouz, ayant deliberé non de me meurtrir seulement, mais de me sacrifier? Car la coniuration estoit faicte de le tuer, comme il feroit quelque sacrifice. Apres cela s'estant tenu coy quelque espace de temps, il recommençoit d'vne voix plus forte, et s'en prenoit à soy-mesme: Pourquoy vis tu, s'il importe à tant de gens que tu meures? n'y aura-il point de fin à tes vengeances et à tes cruautez? Ta vie vaut-elle que tant de dommage se face pour la conseruer? Liuia sa femme le sentant en ces angoisses: Et les conseils des femmes y seront-ils receuz, luy dit elle? Fais ce que font les medecins, quand les receptes accoustumees ne peuuent seruir, ils en essayent de contraires. Par seuerité tu n'as iusques à cette heure rien profité: Lepidus a suiuy Sauidienus, Murena Lepidus, Cæpio Murena, Egnatius Cæpio. Commence à experimenter comment te succederont la douceur et la clemence. Cinna est conuaincu, pardonne luy; de te nuire desormais, il ne pourra, et profitera à ta gloire. Auguste fut bien ayse d'auoir trouué vn aduocat de son humeur, et ayant remercié sa femme et contremandé ses amis, qu'il auoit assignez au Conseil, commanda qu'on fist venir à luy Cinna tout seul. Et ayant fait sortir tout le monde de sa chambre, et fait donner vn siege à Cinna, il luy parla en cette maniere: En premier lieu ie te demande Cinna, paisible audience: n'interromps pas mon parler, ie te donray temps et loysir d'y respondre. Tu sçais Cinna que t'ayant pris au camp de mes ennemis, non seulement t'estant faict mon ennemy, mais estant né tel, ie te sauuay; ie te mis entre mains tous tes biens, et t'ay en fin rendu si accommodé et si aysé, que les victorieux sont enuieux de la condition du vaincu: l'office du sacerdoce que tu me demandas, ie te l'ottroiay, l'ayant refusé à d'autres, desquels les peres auoyent tousiours combatu auec moy: t'ayant si fort obligé, tu as entrepris de me tuer. A quoy Cinna s'estant escrié qu'il estoit bien esloigné d'vne si meschante pensee: Tu ne me tiens pas Cinna ce que tu m'auois promis, suyuit Auguste: tu m'auois asseuré que ie ne serois pas interrompu: ouy, tu as entrepris de me tuer, en tel lieu, tel iour, en telle compagnie, et de telle façon: et le voyant transi de ces nouuelles, et en silence, non plus pour tenir le marché de se taire, mais de la presse de sa conscience: Pourquoy, adiousta il, le fais tu? Est-ce pour estre Empereur?
Vrayment il va bien mal à la chose publique, s'il n'y a que moy, qui t'empesche d'arriuer à l'Empire. Tu ne peux pas seulement deffendre ta maison, et perdis dernierement vn procés par la faueur d'vn simple libertin. Quoy? n'as tu pas moyen ny pouuoir en autre chose qu'à entreprendre Cæsar? Ie le quitte, s'il n'y a que moy qui empesche tes esperances. Penses-tu, que Paulus, que Fabius, que les Cosseens et Seruiliens te souffrent? et vne si grande trouppe de nobles, non seulement nobles de nom, mais qui par leur vertu honnorent leur noblesse? Apres plusieurs autres propos, car il parla à luy plus de deux heures entieres, Or va, luy dit-il, ie te donne, Cinna, la vie à traistre et à parricide, que ie te donnay autres-fois à ennemy: que l'amitié commence de ce iourd'huy entre nous: essayons qui de nous deux de meilleure foy, moy t'aye donné ta vie, ou tu l'ayes receuë. Et se despartit d'auec luy en cette maniere.
Quelque temps apres il luy donna le consulat, se pleignant dequoy il ne le luy auoit osé demander. Il l'eut depuis pour fort amy, et fut seul faict par luy heritier de ses biens. Or depuis cet accident, qui aduint à Auguste au quarantiesme an de son aage, il n'y eut iamais de coniuration ny d'entreprise contre luy, et reçeut vne iuste recompense de cette sienne clemence. Mais il n'en aduint pas de mesmes au nostre: car sa douceur ne le sceut garentir, qu'il ne cheust depuis aux lacs de pareille trahison. Tant c'est chose vaine et friuole que l'humaine prudence: et au trauers de tous nos proiects, de nos conseils et precautions, la fortune maintient tousiours la possession des euenemens. Nous appellons les medecins heureux, quand ils arriuent à quelque bonne fin: comme s'il n'y auoit que leur art, qui ne se peust maintenir d'elle mesme, et qui eust les fondemens trop frailes, pour s'appuyer de sa propre force: et comme s'il n'y auoit qu'elle, qui ayt besoin que la fortune preste la main à ses operations. Ie croy d'elle tout le pis ou le mieux qu'on voudra: car nous n'auons, Dieu mercy, nul commerce ensemble. Ie suis au rebours des autres: car ie la mesprise bien tousiours, mais quand ie suis malade, au lieu d'entrer en composition, ie commence encore à la haïr et à la craindre: et respons à ceux qui me pressent de prendre medecine, qu'ils attendent au moins que ie sois rendu à mes forces et à ma santé, pour auoir plus de moyen de soustenir l'effort et le hazart de leur breuuage. Ie laisse faire nature, et presuppose qu'elle se soit pourueue de dents et de griffes, pour se deffendre des assaux qui luy viennent, et pour maintenir cette contexture, dequoy elle fuit la dissolution. Ie crain au lieu de l'aller secourir, ainsi comme elle est aux prises bien estroites et bien iointes auec la maladie, qu'on secoure son aduersaire au lieu d'elle, et qu'on la recharge de nouueaux affaires. Or ie dy que non en la medecine seulement, mais en plusieurs arts plus certaines, la fortune y a bonne part. Les saillies poëtiques, qui emportent leur autheur, et le rauissent hors de soy, pourquoy ne les attribuerons nous à son bon heur, puis qu'il confesse luy mesme qu'elles surpassent sa suffisance et ses forces, et les recognoit venir d'ailleurs que de soy, et ne les auoir aucunement en sa puissance: non plus que les orateurs ne disent auoir en la leur ces mouuemens et agitations extraordinaires, qui les poussent au delà de leur dessein? Il en est de mesmes en la peinture, qu'il eschappe par fois des traits de la main du peintre surpassans sa conception et sa science, qui le tirent luy mesmes en admiration, et qui l'estonnent. Mais la fortune montre bien encores plus euidemment, la part qu'elle a en tous ces ouurages, par les graces et beautez qui s'y treuuent, non seulement sans l'intention, mais sans la cognoissance mesme de l'ouurier. Vn suffisant lecteur descouure souuent és escrits d'autruy, des perfections autres que celles que l'autheur y a mises et apperceuës, et y preste des sens et des visages plus riches. Quant aux entreprises militaires, chacun void comment la fortune y a bonne part. En nos conseils mesmes et en nos deliberations, il faut certes qu'il y ayt du sort et du bonheur meslé parmy: car tout ce que nostre sagesse peut, ce n'est pas grandchose. Plus elle est aigue et viue, plus elle trouue en soy de foiblesse, et se deffie d'autant plus d'elle mesme.
Ie suis de l'aduis de Sylla: et quand ie me prens garde de pres aux plus glorieux exploicts de la guerre, ie voy, ce me semble, que ceux qui les conduisent, n'y employent la deliberation et le conseil, que par acquit; et que la meilleure part de l'entreprinse, ils l'abandonnent à la fortune; et sur la fiance qu'ils ont à son secours, passent à tous les coups au delà des bornes de tout discours. Il suruient des allegresses fortuites, et des fureurs estrangeres parmy leurs deliberations, qui les poussent le plus souuent à prendre le party le moins fondé en apparence, et qui grossissent leur courage au dessus de la raison. D'où il est aduenu à plusieurs grands Capitaines anciens, pour donner credit à ces conseils temeraires, d'alleguer à leurs gens, qu'ils y estoyent conuiez par quelque inspiration, par quelque signe et prognostique. Voyla pourquoy en cette incertitude et perplexité, que nous apporte l'impuissance de voir et choisir ce qui est le plus commode, pour les difficultez que les diuers accidens et circonstances de chaque chose tirent: le plus seur, quand autre consideration ne nous y conuieroit, est à mon aduis de se reietter au party, où il y a plus d'honnesteté et de iustice: et puis qu'on est en doute du plus court chemin, tenir tousiours le droit. Comme en ces deux exemples, que ie vien de proposer, il n'y a point de doubte, qu'il ne fust plus beau et plus genereux à celuy qui auoit receu l'offence, de la pardonner, que s'il eust fait autrement. S'il en est mes-aduenu au premier, il ne s'en faut pas prendre à ce sien bon dessein: et ne sçait on, quand il eust pris le party contraire, s'il eust eschapé la fin, à laquelle son destin l'appelloit; et si eust perdu la gloire d'vne telle humanité. Il se void dans les histoires, force gens, en cette crainte; d'où la plus part ont suiuy le chemin de courir au deuant des coniurations, qu'on faisoit contre eux, par vengeance et par supplices: mais i'en voy fort peu ausquels ce remede ayt seruy; tesmoing tant d'Empereurs Romains. Celuy qui se trouue en ce danger, ne doit pas beaucoup esperer ny de sa force, ny de sa vigilance. Car combien est-il mal aisé de se garentir d'vn ennemy, qui est couuert du visage du plus officieux amy que nous ayons? et de cognoistre les volontez et pensemens interieurs de ceux qui nous assistent? Il a beau employer des nations estrangeres pour sa garde, et estre tousiours ceint d'vne haye d'hommes armez: Quiconque aura sa vie à mespris, se rendra tousiours maistre de celle d'autruy. Et puis ce continuel soupçon, qui met le Prince en doute de tout le monde, luy doit seruir d'vn merueilleux tourment. Pourtant Dion estant aduerty que Callippus espioit les moyens de le faire mourir, n'eut iamais le cœur d'en informer, disant qu'il aymoit mieux mourir que viure en cette misere, d'auoir à se garder non de ses ennemys seulement, mais aussi de ses amis. Ce qu'Alexandre representa bien plus viuement par effect, et plus roidement, quand ayant eu aduis par vne lettre de Parmenion, que Philippus son plus cher medecin estoit corrompu par l'argent de Darius pour l'empoisonner; en mesme temps qu'il donnoit à lire sa lettre à Philippus, il auala le bruuage qu'il luy auoit presenté. Fut-ce pas exprimer cette resolution, que si ses amis le vouloient tuer, il consentoit qu'ils le peussent faire? Ce Prince est le souuerain patron des actes hazardeux: mais ie ne sçay s'il y a traict en sa vie, qui ayt plus de fermeté que cestui-cy, ny vne beauté illustre par tant de visages. Ceux qui preschent aux Princes la deffiance si attentiue, soubs couleur de leur prescher leur seurté, leur preschent leur ruine et leur honte. Rien de noble ne se faict sans hazard. I'en sçay vn de courage tres-martial de sa complexion et entreprenant, de qui tous les iours on corrompt la bonne fortune par telles persuasions: Qu'il se resserre entre les siens, qu'il n'entende à aucune reconciliation de ses anciens ennemys, se tienne à part, et ne se commette entre mains plus fortes, quelque promesse qu'on luy face, quelque vtilité qu'il y voye. I'en sçay vn autre, qui a inesperément auancé sa fortune, pour auoir pris conseil tout contraire. La hardiesse dequoy ils cerchent si auidement la gloire, se represente, quand il est besoin, aussi magnifiquement en pourpoint qu'en armes: en vn cabinet, qu'en vn camp: le bras pendant, que le bras leué. La prudence si tendre et circonspecte, est mortelle ennemye des hautes executions. Scipion sceut, pour pratiquer la volonté de Syphax, quittant son armée, et abandonnant l'Espaigne, douteuse encore sous sa nouuelle conqueste, passer en Afrique, dans deux simples vaisseaux, pour se commettre en terre ennemie, à la puissance d'vn Roy barbare, à vne foy incogneue, sans obligation, sans hostage, sous la seule seureté de la grandeur de son propre courage, de son bon heur, et de la promesse de ses hautes esperances. _Habita fides ipsam plerumque fidem obligat._ A vne vie ambitieuse et fameuse, il faut au rebours, prester peu, et porter la bride courte aux souspeçons. La crainte et la deffiance attirent l'offence et la conuient. La plus deffiant de nos Roys establit ses affaires, principalement pour auoir volontairement abandonné et commis sa vie, et sa liberté, entre les mains de ses ennemis: montrant auoir entiere fiance d'eux, afin qu'ils la prinssent de luy. A ses legions mutinées et armées contre luy, Cæsar opposoit seulement l'authorité de son visage, et la fierté de ses paroles; et se fioit tant à soy et à sa fortune, qu'il ne craingnoit point de l'abandonner et commettre à vne armée seditieuse et rebelle; _Stetit aggere fultus Cespitis, intrepidus vultu, meruitque timeri Nil metuens._ Mais il est bien vray, que cette forte asseurance ne se peut presenter bien entiere, et naifue, que par ceux ausquels l'imagination de la mort, et du pis qui peut aduenir apres tout, ne donne point d'effroy; car de la representer tremblante encore, doubteuse et incertaine, pour le seruice d'vne importante reconciliation, ce n'est rien faire qui vaille. C'est vn excellent moyen de gaigner le cœur et volonté d'autruy, de s'y aller soubsmettre et fier, pourueu que ce soit librement, et sans contrainte d'aucune necessité, et que ce soit en condition, qu'on y porte vne fiance pure et nette; le front au moins deschargé de tout scrupule. Ie vis en mon enfance, vn Gentil-homme commandant à vne grande ville empressé à l'esmotion d'vn peuple furieux. Pour esteindre ce commencement du trouble, il print party de sortir d'vn lieu tres-asseuré où il estoit, et se rendre à cette tourbe mutine: d'où mal luy print, et y fut miserablement tué. Mais il ne me semble pas que sa faute fust tant d'estre sorty, ainsi qu'ordinairement on le reproche à sa memoire, comme ce fut d'auoir pris vne voye de soubsmission et de mollesse: et d'auoir voulu endormir cette rage, plustost en suiuant qu'en guidant, et en requerant plustost qu'en remontrant: et estime que vne gracieuse seuerité, auec vn commandement militaire, plein de securité, et de confiance, conuenable à son rang, et à la dignité de sa charge, luy eust mieux succedé, au moins auec plus d'honneur, et de bien-seance. Il n'est rien moins esperable de ce monstre ainsin agité, que l'humanité et la douceur, il receura bien plustost la reuerance et la crainte. Ie luy reprocherois aussi, qu'ayant pris vne resolution plustost braue à mon gré, que temeraire, de se ietter foible et en pourpoint, emmy cette mer tempestueuse d'hommes insensez, il la deuoit aualler toute, et n'abandonner ce personnage.
Là où il luy aduint apres auoir recogneu le danger de pres, de saigner du nez: et d'alterer encore depuis cette contenance démise et flatteuse, qu'il auoit entreprinse, en vne contenance effraiee: chargeant sa voix et ses yeux d'estonnement et de penitence: cerchant à conniller et à se desrober, il les enflamma et appella sur soy. On deliberoit de faire vne montre generalle de diuerses trouppes en armes, (c'est le lieu des vengeances secrettes, et n'est point où en plus grande seureté on les puisse exercer) il y auoit publiques et notoires apparences, qu'il n'y faisoit pas fort bon pour aucuns, ausquels touchoit la principalle et necessaire charge de les recognoistre. Il s'y proposa diuers conseils, comme en chose difficile, et qui auoit beaucoup de poids et de suitte. Le mien fut, qu'on euitast sur tout de donner aucun tesmoignage de ce doubte, et qu'on s'y trouuast et meslast parmy les files, la teste droicte, et le visage ouuert, et qu'au lieu d'en retrancher aucune chose, à quoy les autres opinions visoient le plus, au contraire, l'on sollicitast les Capitaines d'aduertir les soldats de faire leurs salues belles et gaillardes en l'honneur des assistans, et n'espargner leur poudre. Cela seruit de gratification enuers ces trouppes suspectes, et engendra dés lors en auant vne mutuelle et vtile confidence. La voye qu'y tint Iulius Cæsar, ie trouue que c'est la plus belle, qu'on y puisse prendre. Premierement il essaya par clemence, à se faire aymer de ses ennemis mesmes, se contentant aux coniurations qui luy estoient descouuertes, de declarer simplement qu'il en estoit aduerti. Cela faict, il print vne tres-noble resolution, d'attendre sans effroy et sans solicitude, ce qui luy en pourroit aduenir, s'abandonnant et se remettant à la garde des Dieux et de la fortune. Car certainement c'est l'estat où il estoit quand il fut tué. Vn estranger ayant dict et publié par tout qu'il pourroit instruire Dionysius Tyran de Syracuse, d'vn moyen de sentir et descouurir en toute certitude, les parties que ses subiets machineroient contre luy, s'il luy vouloit donner vne bonne piece d'argent, Dionysius en estant aduerty, le fit appeller à soy, pour s'esclaircir d'vn art si necessaire à sa conseruation; cet estranger luy dict, qu'il n'y auoit pas d'autre art, sinon qu'il luy fist deliurer vn talent, et se ventast d'auoir apris de luy vn singulier secret. Dionysius trouua cette inuention bonne, et luy fit compter six cens escus. Il n'estoit pas vray-semblable, qu'il eust donné si grande somme à vn homme incogneu, qu'en recompense d'vn tres-vtile apprentissage, et seruoit cette reputation à tenir ses ennemis en crainte. Pourtant les Princes sagement publient les aduis qu'ils reçoiuent des menées qu'on dresse contre leur vie; pour faire croire qu'ilz sont bien aduertis, et qu'il ne se peut rien entreprendre dequoy ils ne sentent le vent. Le Duc d'Athenes fit plusieurs sottises en l'establissement de sa fresche tyrannie sur Florence: mais cette-cy la plus notable, qu'ayant receu le premier aduis des monopoles que ce peuple dressoit contre luy, par Mattheo dit Morozo, complice d'icelles, il le fit mourir, pour supprimer cet aduertissement, et ne faire sentir, qu'aucun en la ville s'ennuïast de sa domination. Il me souuient auoir leu autrefois l'histoire de quelque Romain, personnage de dignité, lequel fuyant la tyrannie du Triumuirat, auoit eschappé mille fois les mains de ceux qui le poursuiuoyent, par la subtilité de ses inuentions.
Il aduint vn iour, qu'vne troupe de gens de cheual, qui auoit charge de le prendre, passa tout ioignant vn halier, où il s'estoit tapy, et faillit de le descouurir. Mais luy sur ce point là, considerant la peine et les difficultez, ausquelles il auoit desia si long temps duré, pour se sauuer des continuelles et curieuses recherches, qu'on faisoit de luy par tout, le peu de plaisir qu'il pouuoit esperer d'vne telle vie, et combien il luy valoit mieux passer vne fois le pas, que demeurer tousiours en cette transe, luy-mesme les r'appella, et leur trahit sa cachette, s'abandonnant volontairement à leur cruauté, pour oster eux et luy d'vne plus longue peine.
D'appeller les mains ennemies, c'est vn conseil vn peu gaillard: si croy-ie, qu'encore vaudroit-il mieux le prendre, que de demeurer en la fieure continuelle d'vn accident, qui n'a point de remede.
Mais puis que les prouisions qu'on y peut apporter sont pleines d'inquietude, et d'incertitude, il vaut mieux d'vne belle asseurance se preparer à tout ce qui en pourra aduenir; et tirer quelque consolation de ce qu'on n'est pas asseuré qu'il aduienne.
CHAPITRE XXIIII.
_Du Pedantisme._ IE me suis souuent despité en mon enfance, de voir és comedies Italiennes, tousiours vn pedante pour badin, et le surnom de magister, n'auoir guere plus honorable signification parmi nous.
Car leur estant donné en gouuernement, que pouuois-ie moins faire que d'estre ialoux de leur reputation? Ie cherchois bien de les excuser par la disconuenance naturelle qu'il y a entre le vulgaire, et les personnes rares et excellentes en iugement, et en sçauoir: d'autant qu'ils vont vn train entierement contraire les vns des autres. Mais en cecy perdois-ie mon latin: que les plus galans hommes c'estoient ceux qui les auoyent le plus à mespris, tesmoing nostre bon du Bellay: _Mais ie hay par sur tout vn sçauoir pedantesque._ Et est cette coustume ancienne: car Plutarque dit que Grec et Escolier, estoient mots de reproche entre les Romains, et de mespris.
Depuis auec l'aage i'ay trouué qu'on auoit vne grandissime raison, et que _magis magnos clericos non sunt magis magnos sapientes_.
Mais d'où il puisse aduenir qu'vne ame riche de la cognoissance de tant de choses, n'en deuienne pas plus viue, et plus esueillée; et qu'vn esprit grossier et vulgaire puisse loger en soy, sans s'amender, les discours et les iugemens des plus excellens esprits, que le monde ait porté, i'en suis encore en doute. A receuoir tant de ceruelles estrangeres, et si fortes, et si grandes, il est necessaire, me disoit vne fille, la premiere de nos Princesses, parlant de quelqu'vn, que la sienne se foule, se contraigne et rappetisse, pour faire place aux autres. Ie dirois volontiers, que comme les plantes s'estouffent de trop d'humeur, et les lampes de trop d'huile, aussi faict l'action de l'esprit par trop d'estude et de matiere: lequel occupé et embarassé d'vne grande diuersité de choses, perde le moyen de se demesler. Et que cette charge le tienne courbe et croupy. Mais il en va autrement; car nostre ame s'eslargit d'autant plus qu'elle se remplit. Et aux exemples des vieux temps, il se voit tout au rebours, des suffisans hommes aux maniemens des choses publiques, des grands Capitaines, et grands conseillers aux affaires d'Estat, auoir esté ensemble tressçauans. Et quant aux Philosophes retirez de toute occupation publique, ils ont esté aussi quelque fois à la verité mesprisez, par la liberté Comique de leur temps, leurs opinions et façons les rendans ridicules. Les voulez vous faire iuges des droits d'vn procés, des actions d'vn homme?
Ils en sont bien prests! Ils cerchent encore s'il y a vie, s'il y a mouuement, si l'homme est autre chose qu'vn bœuf: que c'est qu'agir et souffrir, quelles bestes ce sont, que loix et iustice. Parlent-ils du magistrat, ou parlent-ils à luy? c'est d'vne liberté irreuerente et inciuile. Oyent-ils louer vn Prince ou vn Roy? c'est vn pastre pour eux, oisif comme vn pastre, occupé à pressurer et tondre ses bestes: mais bien plus rudement. En estimez vous quelqu'vn plus grand, pour posseder deux mille arpents de terre? eux s'en moquent, accoustumés d'embrasser tout le monde, comme leur possession. Vous ventez vous de vostre noblesse, pour compter sept ayeulx riches? ils vous estiment de peu, ne conceuant l'image vniuerselle de nature, et combien chascun de nous a eu de predecesseurs, riches, pauures, Roys, valets, Grecs, Barbares. Et quand vous seriez cinquantiesme descendant de Hercules, ils vous trouuent vain, de faire valoir ce present de la fortune. Ainsi les desdeignoit le vulgaire, comme ignorants les premieres choses et communes, et comme presomptueux et insolents. Mais cette peinture Platonique est bien esloignée de celle qu'il faut à noz hommes. On enuioit ceux-là comme estans au dessus de la commune façon, comme mesprisans les actions publiques, comme ayans dressé vne vie particuliere et inimitable, reglée à certains discours hautains et hors d'vsage: ceux-cy on les desdeigne, comme estans au dessoubs de la commune façon, comme incapables des charges publiques, comme trainans vne vie et des meurs basses et viles apres le vulgaire.
_Odi homines ignaua opera, Philosopha sententia._ Quant à ces Philosophes, dis-ie, comme ils estoient grands en science, ils estoient encore plus grands en toute action. Et tout ainsi qu'on dit de ce Geometrien de Syracuse, lequel ayant esté destourné de sa contemplation, pour en mettre quelque chose en pratique, à la deffence de son païs, qu'il mit soudain en train des engins espouuentables, et des effects surpassans toute creance humaine; desdaignant toutefois luy mesme toute cette sienne manufacture, et pensant en cela auoir corrompu la dignité de son art, de laquelle ses ouurages n'estoient que l'apprentissage et le iouet. Aussi eux, si