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ESSAIS DE MONTAIGNE (Self-édition *) TEXTE ORIGINAL, ACCOMPAGNÉ DE LA TRADUCTION EN LANGAGE DE NOS JOURS, PAR le Général MICHAUD DEUXIÈME VOLUME PARIS LIBRAIRIE FIRMIN-DIDOT ET Cie, ÉDITEURS 56, RUE JACOB, 56 1907 * Édition se suffisant à elle-même.
ESSAIS DE MONTAIGNE Cet ouvrage se compose de quatre volumes, comprenant: 1er VOLUME.--Avertissement, table générale des chapitres, texte et traduction du commencement au chapitre 6 inclus du livre II.
2e VOLUME.--Texte et traduction du chapitre 7 inclus du livre II au chapitre 35 inclus de ce même livre.
3e VOLUME.--Texte et traduction du chapitre 36 du livre II jusqu'à la fin.
4e VOLUME *.--Notice sur Montaigne, etc.; sommaire des _Essais_, variantes, notes, lexique, etc.
ILLUSTRATIONS: 1er vol.--Portrait de l'auteur, armoiries et signature.
2e vol.--Plan du domaine et perspective du manoir de Montaigne.
3e vol.--Vue de la tour de Montaigne et plan des étages.
4e vol.--Fac-similé d'une page du manuscrit de Bordeaux.
Voir sur ces illustrations, la notice insérée à cet effet au quatrième volume, en tête des Notes.
* Ce volume, indépendant des autres, est susceptible par sa contexture d'être aisément utilisé avec n'importe quelle édition des _Essais_ ancienne ou moderne, moyennant un simple tableau de concordance de pagination facile à établir soi-même.
ESSAIS DE MICHEL SEIGNEVR DE MONTAIGNE CIƆ IƆ XCV TEXTE ET TRADUCTION (SUITE) LIVRE SECOND.
(_Suite_).
CHAPITRE VII.
CEVX qui escriuent la vie d'Auguste Cæsar, remerquent cecy en sa discipline militaire, que des dons il estoit merueilleusement liberal enuers ceux qui le meritoient: mais que des pures recompenses d'honneur il en estoit bien autant espargnant. Si est-ce qu'il auoit esté luy mesme gratifié par son oncle, de toutes les recompenses militaires, auant qu'il eust iamais esté à la guerre. Ç'a esté vne belle inuention, et receuë en la plus part des polices du monde, d'establir certaines merques vaines et sans prix, pour en honnorer et recompenser la vertu: comme sont les couronnes de laurier, de chesne, de meurte, la forme de certain vestement, le priuilege d'aller en coche par ville, ou de nuit auecques flambeau, quelque assiette particuliere aux assemblées publiques, la prerogatiue d'aucuns surnoms et titres, certaines merques aux armoiries, et choses semblables dequoy l'vsage a esté diuersement receu selon l'opinion des nations, et dure encores. Nous auons pour nostre part, et plusieurs de nos voisins, les ordres de cheualerie, qui ne sont establis qu'à cette fin.
C'est à la verité vne bien bonne et profitable coustume, de trouuer moyen de recognoistre la valeur des hommes rares et excellens, et de les contenter et satisfaire par des payemens, qui ne chargent aucunement le publiq, et qui ne coustent rien au Prince. Et ce qui a esté tousiours conneu par experience ancienne, et que nous auons autrefois aussi peu voir entre nous, que les gens de qualité auoyent plus de ialousie de telles recompenses, que de celles où il y auoit du guain et du profit, cela n'est pas sans raison et grande apparence.
Si au prix qui doit estre simplement d'honneur, on y mesle d'autres commoditez, et de la richesse: ce meslange au lieu d'augmenter l'estimation, il la rauale et en retranche. L'ordre Sainct Michel, qui a esté si long temps en credit parmy nous, n'auoit point de plus grande commodité que celle-la, de n'auoir communication d'aucune autre commodité. Cela faisoit, qu'autre-fois il n'y auoit ne charge ny estat, quel qu'il fust, auquel la Noblesse pretendist auec tant de desir et d'affection, qu'elle faisoit à l'ordre, ny qualité qui apportast plus de respect et de grandeur: la vertu embrassant et aspirant plus volontiers à vne recompense purement sienne, plustost glorieuse, qu'vtile. Car à la verité les autres dons n'ont pas leur vsage si digne, d'autant qu'on les employe à toute sorte d'occasions.
Par des richesses on satisfaict le seruice d'vn valet, la diligence d'vn courrier, le dancer, le voltiger, le parler, et les plus viles offices qu'on reçoiue: voire et le vice s'en paye, la flaterie, le maquerelage, la trahison: ce n'est pas merueille si la vertu reçoit et desire moins volontiers cette sorte de monnoye commune, que celle qui luy est propre et particuliere, toute noble et genereuse. Auguste auoit raison d'estre beaucoup plus mesnager et espargnant de cette-cy, que de l'autre: d'autant que l'honneur, c'est vn priuilege qui tire sa principale essence de la rareté: et la vertu mesme.
_Cui malus est nemo, quis bonus esse potest?_ On ne remerque pas pour la recommandation d'vn homme, qu'il ait soin de la nourriture de ses enfans, d'autant que c'est vne action commune, quelque iuste qu'elle soit: non plus qu'vn grand arbre, où la forest est toute de mesmes. Ie ne pense pas qu'aucun citoyen de Sparte se glorifiast de sa vaillance: car c'estoit vne vertu populaire en leur nation: et aussi peu de la fidelité et mespris des richesses.
Il n'eschoit pas de recompense à vne vertu, pour grande qu'elle soit, qui est passée en coustume: et ne sçay auec, si nous l'appellerions iamais grande, estant commune. Puis donc que ces loyers d'honneur, n'ont autre prix et estimation que cette là, que peu de gens en iouyssent, il n'est, pour les aneantir, que d'en faire largesse. Quand il se trouueroit plus d'hommes qu'au temps passé, qui meritassent nostre ordre, il n'en faloit pas pourtant corrompre l'estimation. Et peut aysément aduenir que plus le meritent: car il n'est aucune des vertuz qui s'espande si aysement que la vaillance militaire. Il y en a vne autre vraye, perfaicte et philosophique, dequoy ie ne parle point (et me sers de ce mot, selon nostre vsage) bien plus grande que cette cy, et plus pleine: qui est vne force et asseurance de l'ame, mesprisant également toute sorte de contraires accidens; equable, vniforme et constante, de laquelle la nostre n'est qu'vn bien petit rayon. L'vsage, l'institution, l'exemple et la coustume, peuuent tout ce qu'elles veulent en l'establissement de celle, dequoy ie parle, et la rendent aysement vulgaire, comme il est tres-aysé à voir par l'experience que nous en donnent nos guerres ciuiles.
Et qui nous pourroit ioindre à cette heure, et acharner à vne entreprise commune tout nostre peuple, nous ferions refleurir nostre ancien nom militaire. Il est bien certain, que la recompense de l'ordre ne touchoit pas au temps passé seulement la vaillance, elle regardoit plus loing. Ce n'a iamais esté le payement d'vn valeureux soldat, mais d'vn Capitaine fameux. La science d'obeïr ne meritoit pas vn loyer si honorable: on y requeroit anciennement vne expertise bellique plus vniuerselle, et qui embrassast la plus part et plus grandes parties d'vn homme militaire, _neque enim eædem militares et imperatoriæ artes sunt_, qui fust encore, outre cela de condition accommodable à vne telle dignité. Mais ie dy, quand plus de gens en seroyent dignes qu'il ne s'en trouuoit autresfois, qu'il ne falloit pas pourtant s'en rendre plus liberal: et eust mieux vallu faillir à n'en estrener pas tous ceux, à qui il estoit deu, que de perdre pour iamais, comme nous venons de faire, l'vsage d'vne inuention si vtile.
Aucun homme de cœur ne daigne s'auantager de ce qu'il a de commun auec plusieurs. Et ceux d'auiourd'huy qui ont moins merité cette recompense, font plus de contenance de la desdaigner, pour se loger par là, au reng de ceux à qui on fait tort d'espandre indignement et auilir cette marque qui leur estoit particulierement deuë.
Or de s'attendre en effaçant et abolissant cette-cy, de pouuoir soudain remettre en credit, et renouueller vne semblable coustume, ce n'est pas entreprinse propre à vne saison si licentieuse et malade, qu'est celle, où nous nous trouuons à present: et en aduiendra que la derniere encourra dés sa naissance, les incommoditez qui viennent de ruiner l'autre. Les regles de la dispensation de ce nouuel ordre, auroyent besoing d'estre extremement tendues et contraintes, pour luy donner authorité: et cette saison tumultuaire n'est pas capable d'vne bride courte et reglée. Outre ce qu'auant qu'on luy puisse donner credit, il est besoing qu'on ayt perdu la memoire du premier, et du mespris auquel il est cheut. Ce lieu pourroit receuoir quelque discours sur la consideration de la vaillance, et difference de cette vertu aux autres: mais Plutarque estant souuent retombé sur ce propos, ie me meslerois pour neant de rapporter icy ce qu'il en dit. Cecy est digne d'estre consideré, que nostre nation donne à la vaillance le premier degré des vertus, comme son nom montre, qui vient de valeur: et qu'à nostre vsage, quand nous disons vn homme qui vaut beaucoup, ou vn homme de bien, au stile de nostre Cour, et de nostre Noblesse, ce n'est à dire autre chose qu'vn vaillant homme: d'vne façon pareille à la Romaine.
Car la generale appellation de vertu prend chez eux etymologie de la force. La forme propre, et seule, et essencielle, de noblesse en France, c'est la vacation militaire. Il est vray-semblable que la premiere vertu qui se soit faict paroistre entre les hommes, et qui a donné aduantage aux vns sur les autres, ç'a esté cette-cy: par laquelle les plus forts et courageux se sont rendus maistres des plus foibles, et ont acquis reng et reputation particuliere: d'où luy est demeuré cet honneur et dignité de langage: ou bien que ces nations estans tres-belliqueuses, ont donné le prix à celle des vertus, qui leur estoit plus familiere, et le plus digne tiltre. Tout ainsi que nostre passion, et cette fieureuse solicitude que nous auons de la chasteté des femmes, fait aussi qu'vne bonne femme, vne femme de bien, et femme d'honneur et de vertu, ce ne soit en effect à dire autre chose pour nous, qu'vne femme chaste: comme si pour les obliger à ce deuoir, nous mettions à nonchaloir tous les autres, et leur laschions la bride à toute autre faute, pour entrer en composition de leur faire quitter cette-cy.
CHAPITRE VIII.
_De l'affection des pères aux enfants._ MADAME, si l'estrangeté ne me sauue, et la nouuelleté, qui ont accoustumé de donner prix aux choses, ie ne sors iamais à mon honneur de cette sotte entreprinse: mais elle est si fantastique, et a vn visage si esloigné de l'vsage commun, que cela luy pourra donner passage. C'est vne humeur melancolique, et vne humeur par consequent tres-ennemie de ma complexion naturelle, produite par le chagrin de la solitude, en laquelle il y a quelques années que ie m'estoy ietté, qui m'a mis premierement en teste cette resuerie de me mesler d'escrire. Et puis me trouuant entierement despourueu et vuide de toute autre matiere, ie me suis presenté moy-mesmes à moy pour argument et pour subiect. C'est le seul liure au monde de son espece, et d'vn dessein farousche et extrauaguant. Il n'y a rien aussi en cette besoigne digne d'estre remerqué que cette bizarrerie: car à vn subiect si vain et si vil, le meilleur ouurier du monde n'eust sçeu donner façon qui merite qu'on en face conte. Or Madame, ayant à m'y pourtraire au vif, i'en eusse oublié vn traict d'importance, si ie n'y eusse representé l'honneur, que i'ay tousiours rendu à vos merites. Et I'ay voulu dire signamment à la teste de ce chapitre, d'autant que parmy vos autres bonnes qualitez, celle de l'amitié que vous auez montrée à vos enfans, tient l'vn des premiers rengs. Qui sçaura l'aage auquel Monsieur d'Estissac vostre mari vous laissa veufue, les grands et honorables partis, qui vous ont esté offerts, autant qu'à Dame de France de vostre condition, la constance et fermeté dequoy vous auez soustenu tant d'années et au trauers de tant d'espineuses difficultez, la charge et conduite de leurs affaires, qui vous ont agitée par tous les coins de France, et vous tiennent encores assiegée, l'heureux acheminement que vous y auez donné, par vostre seule prudence ou bonne Fortune: il dira aisément auec moy, que nous n'auons point d'exemple d'affection maternelle en nostre temps plus exprez que le vostre. Ie louë Dieu, Madame, qu'elle aye esté si bien employée: car les bonnes esperances que donne de soy Monsieur d'Estissac vostre fils, asseurent assez que quand il sera en aage, vous en tirerez l'obeïssance et reconnoissance d'vn tres-bon enfant. Mais d'autant qu'à cause de sa puerilité, il n'a peu remerquer les extremes offices qu'il a receu de vous en si grand nombre, ie veux, si ces escrits viennent vn iour à luy tomber, en main, lors que ie n'auray plus ny bouche ny parole qui le puisse dire, qu'il reçoiue de moy ce tesmoignage en toute verité: qui luy sera encore plus vifuement tesmoigné par les bons effects, dequoy si Dieu plaist il se ressentira, qu'il n'est Gentilhomme en France, qui doiue plus à sa mere qu'il fait, et qu'il ne peut donner à l'aduenir plus certaine preuue de sa bonté, et de sa vertu, qu'en vous reconnoissant pour telle.
S'il y a quelque loy vrayement naturelle, c'est à dire quelque instinct, qui se voye vniuersellement et perpetuellement empreinct aux bestes et en nous, ce qui n'est pas sans controuerse, ie puis dire à mon aduis, qu'apres le soin que chasque animal a de sa conseruation, et de fuir ce qui nuit, l'affection que l'engendrant porte à son engeance, tient le second lieu en ce rang. Et parce que Nature semble nous l'auoir recommandée, regardant à estendre et faire aller auant, les pieces successiues de cette sienne machine: ce n'est pas merueille, si à reculons des enfans aux peres, elle n'est pas si grande. Ioint cette autre consideration Aristotelique: que celuy qui bien faict à quelcun, l'aime mieux, qu'il n'en est aimé. Et celuy à qui il est deu, aime mieux, que celuy qui doibt: et tout ouurier aime mieux son ouurage, qu'il n'en seroit aimé, si l'ouurage auoit du sentiment: d'autant que nous auons cher, estre, et estre consiste en mouuement et action. Parquoy chascun est aucunement en son ouurage. Qui bien fait, exerce vne action belle et honneste: qui reçoit, l'exerce vtile seulement. Or l'vtile est de beaucoup moins aimable que l'honneste. L'honneste est stable et permanent, fournissant à celuy qui l'a faict, vne gratification constante. L'vtile se perd et eschappe facilement, et n'en est la memoire ny si fresche ny si douce. Les choses nous sont plus cheres, qui nous ont plus cousté.
Et donner, est de plus de coust que le prendre. Puis qu'il a pleu à Dieu nous doüer de quelque capacité de discours, affin que comme les bestes nous ne fussions pas seruilement assubiectis aux loix communes, ains que nous nous y appliquassions par iugement et liberté volontaire: nous deuons bien prester vn peu à la simple authorité de Nature: mais non pas nous laisser tyranniquement emporter à elle: la seule raison doit auoir la conduite de nos inclinations. I'ay de ma part le goust estrangement mousse à ces propensions, qui sont produites en nous sans l'ordonnance et entremise de nostre iugement.
Comme sur ce subiect, duquel ie parle, ie ne puis receuoir cette passion, dequoy on embrasse les enfans à peine encore naiz, n'ayants ny mouuement en l'ame, ny forme recognoissable au corps, par où ils se puissent rendre aimables: et ne les ay pas souffert volontiers nourrir pres de moy. Vne vraye affection et bien reglée, deuroit naistre, et s'augmenter auec la cognoissance qu'ils nous donnent d'eux; et lors, s'ils le valent, la propension naturelle marchant quant et quant la raison, les cherir d'vne amitié vrayement paternelle; et en iuger de mesme s'ils sont autres, nous rendans tousiours à la raison, nonobstant la force naturelle. Il en va fort souuent au rebours, et le plus communement nous nous sentons plus esmeuz des trepignemens, ieux et niaiseries pueriles de noz enfans, que nous ne faisons apres, de leurs actions toutes formées: comme si nous les auions aymez pour nostre passe-temps, comme des guenons, non comme des hommes. Et tel fournit bien liberalement de iouëts à leur enfance, qui se trouue resserré à la moindre despence qu'il leur faut estans en aage. Voire il semble que la ialousie que nous auons de les voir paroistre et iouyr du monde, quand nous sommes à mesme de le quitter, nous rende plus espargnans et restrains enuers eux. Il nous fasche qu'ils nous marchent sur les talons, comme pour nous solliciter de sortir. Et si nous auions à craindre cela, puis que l'ordre des choses porte qu'ils ne peuuent, à dire verité, estre, ny viure, qu'aux despens de nostre estre et de nostre vie, nous ne deuions pas nous mesler d'estre peres. Quant à moy, ie treuue que c'est cruauté et iniustice de ne les receuoir au partage et societé de noz biens, et compagnons en l'intelligence de noz affaires domestiques, quand ils en sont capables, et de ne retrancher et resserrer noz commoditez pour pouruoir aux leurs, puis que nous les auons engendrez à cet effect. C'est iniustice de voir qu'vn pere vieil, cassé, et demy-mort, iouysse seul à vn coing du foyer, des biens qui suffiroient à l'auancement et entretien de plusieurs enfans, et qu'il les laisse cependant par faute de moyen, perdre leurs meilleures années, sans se pousser au seruice public, et cognoissance des hommes. On les iecte au desespoir de chercher par quelque voye, pour iniuste qu'elle soit, à prouuoir à leur besoing. Comme i'ay veu de mon temps, plusieurs ieunes hommes de bonne maison, si addonnez au larcin, que nulle correction les en pouuoit destourner.
I'en cognois vn bien apparenté, à qui par la priere d'vn sien frere, tres-honneste et braue Gentil-homme, ie parlay vne fois pour cet effect. Il me respondit et confessa tout rondement, qu'il auoit esté acheminé à cett'ordure, par la rigueur et auarice de son pere; mais qu'à present il y estoit si accoustumé, qu'il ne s'en pouuoit garder. Et lors il venoit d'estre surpris en larrecin des bagues d'vne dame, au leuer de laquelle il s'estoit trouué auec beaucoup d'autres.
Il me fit souuenir du compte que i'auois ouy faire d'vn autre Gentil-homme, si faict et façonné à ce beau mestier, du temps de sa ieunesse, que venant apres à estre maistre de ses biens, deliberé d'abandonner cette trafique, il ne se pouuoit garder pourtant s'il passoit pres d'vne boutique, où il y eust chose, dequoy il eust besoin, de la desrobber, en peine de l'enuoyer payer apres. Et en ay veu plusieurs si dressez et duitz à cela, que parmy leurs compagnons mesmes, ils desrobboient ordinairement des choses qu'ils vouloient rendre. Ie suis Gascon, et si n'est vice auquel ie m'entende moins.
Ie le hay vn peu plus par complexion, que ie ne l'accuse par discours: seulement par desir, ie ne soustrais rien à personne. Ce quartier en est à la verité vn peu plus descrié que les autres de la Françoise nation. Si est-ce que nous auons veu de nostre temps à diuerses fois, entre les mains de la Iustice, des hommes de maison, d'autres contrées, conuaincus de plusieurs horribles voleries. Ie crains que de cette desbauche il s'en faille aucunement prendre à ce vice des peres. Et si on me respond ce que fit vn iour vn Seigneur de bon entendement, qu'il faisoit espargne des richesses, non pour en tirer autre fruict et vsage, que pour se faire honorer et rechercher aux siens; et que l'aage luy ayant osté toutes autres forces, c'estoit le seul remede qui luy restoit pour se maintenir en authorité en sa famille, et pour euiter qu'il ne vinst à mespris et desdain à tout le monde (de vray non la vieillesse seulement, mais toute imbecillité, selon Aristote, est promotrice d'auarice) cela est quelque chose: mais c'est la medecine à vn mal, duquel on deuoit euiter la naissance.
Vn pere est bien miserable, qui ne tient l'affection de ses enfans, que par le besoin qu'ils ont de son secours, si cela se doit nommer affection: il faut se rendre respectable par sa vertu, et par sa suffisance, et aymable par sa bonté et douceur de ses mœurs.
Les cendres mesmes d'vne riche matiere, elles ont leur prix: et les os et reliques des personnes d'honneur, nous auons accoustumé de les tenir en respect et reuerence. Nulle vieillesse peut estre si caducque et si rance, à vn personnage qui a passé en honneur son aage, qu'elle ne soit venerable; et notamment à ses enfans, desquels il faut auoir reglé l'ame à leur deuoir par raison, non par necessité et par le besoin, ny par rudesse et par force.
_Et errat longè, mea quidem sententia, Qui imperium credat esse grauius aut stabilius, Vi quod fit, quàm illud quod amicitia adiungitur._ I'accuse toute violence en l'education d'vne ame tendre, qu'on dresse pour l'honneur, et la liberté. Il y a ie ne sçay quoi de seruile en la rigueur, et en la contraincte: et tiens que ce qui ne se peut faire par la raison, et par prudence, et addresse, ne se fait iamais par la force. On m'a ainsin esleué: ils disent qu'en tout mon premier aage, ie n'ay tasté des verges qu'à deux coups, et bien mollement. I'ay deu la pareille aux enfans que i'ay eu. Ils me meurent tous en nourrisse: mais Leonor, vne seule fille qui est eschappée à cette infortune, a attaint six ans et plus, sans qu'on ayt employé à sa conduicte, et pour le chastiement de ses fautes pueriles, l'indulgence de sa mere s'y appliquant aysément, autre chose que parolles, et bien douces. Et quand mon desir y seroit frustré, il est assez d'autres causes ausquelles nous prendre, sans entrer en reproche auec ma discipline, que ie sçay estre iuste et naturelle.
I'eusse esté beaucoup plus religieux encores en cela vers des masles, moins nais à seruir, et de condition plus libre: i'eusse aymé à leur grossir le cœur d'ingenuité et de franchise. Ie n'ay veu autre effect aux verges, sinon de rendre les ames plus lasches, ou plus malitieusement opiniastres. Voulons nous estre aymez de noz enfans?
leur voulons nous oster l'occasion de souhaiter nostre mort?
(combien que nulle occasion d'vn si horrible souhait, ne peut estre ny iuste ny excusable, _nullum scelus rationem habet_) accommodons leur vie raisonnablement, de ce qui est en nostre puissance. Pour cela, il ne nous faudroit pas marier si ieunes que nostre aage vienne quasi à se confondre auec le leur. Car cet inconuenient nous iette à plusieurs grandes difficultez. Ie dy specialement à la Noblesse, qui est d'vne condition oysifue, et qui ne vit, comme on dit, que de ses rentes: car ailleurs, où la vie est questuaire, la pluralité et compagnie des enfans, c'est vn agencement de mesnage, ce sont autant de nouueaux vtils et instrumens à s'enrichir. Ie me mariay à trente trois ans, et louë l'opinion de trente cinq, qu'on dit estre d'Aristote. Platon ne veut pas qu'on se marie auant les trente: mais il a raison de se mocquer de ceux qui font les œuures de mariage apres cinquante cinq: et condamne leur engeance indigne d'aliment et de vie. Thales y donna les plus vrayes bornes: qui ieune, respondit à sa mere le pressant de se marier, qu'il n'estoit pas temps: et, deuenu sur l'aage, qu'il n'estoit plus temps. Il faut refuser l'opportunité à toute action importune. Les anciens Gaulois estimoient à extreme reproche d'auoir eu accointance de femme, auant l'aage de vingt ans: et recommandoient singulierement aux hommes, qui se vouloient dresser pour la guerre, de conseruer bien auant en l'aage leur pucellage; d'autant que les courages s'amollissent et diuertissent par l'accouplage des femmes.
_Ma hor congiunto à giouinetta sposa, Lieto homai de' figli, era inuilito Ne gli affetti di padre et di marito._ Muleasses Roy de Thunes, celuy que l'Empereur Charles cinquiesme remit en ses Estats, reprochoit la memoire de Mahomet son pere, de sa hantise auec les femmes, l'appellant brode, effeminé, engendreur d'enfants. L'histoire Grecque remarque de Iecus Tarentin, de Chryso, d'Astylus, de Diopompus, et d'autres, que pour maintenir leurs corps fermes au seruice de la course des ieux Olympiques, de la Palæstrine, et tels exercices, ils se priuerent autant que leur dura ce soing, de toute sorte d'acte Venerien. En certaine contrée des Indes Espagnolles, on ne permettoit aux hommes de se marier, qu'apres quarante ans, et si le permettoit-on aux filles à dix ans.
Vn Gentilhomme qui a trente cinq ans, il n'est pas temps qu'il face place à son fils qui en a vingt: il est luy-mesme au train de paroistre et aux voyages des guerres, et en la cour de son Prince: il a besoin de ses pieces; et en doit certainement faire part, mais telle part, qu'il ne s'oublie pas pour autruy. Et à celuy-là peut seruir iustement cette response que les peres ont ordinairement en la bouche: Ie ne me veux pas despouiller deuant que de m'aller coucher.
Mais vn pere atterré d'années et de maux, priué par sa foiblesse et faute de santé, de la commune societé des hommes, il se faict tort, et aux siens, de couuer inutilement vn grand tas de richesses.
Il est assez en estat, s'il est sage, pour auoir desir de se despouiller pour se coucher, non pas iusques à la chemise, mais iusques à vne robbe de nuict bien chaude: le reste des pompes, dequoy il n'a plus que faire, il doit en estrener volontiers ceux, à qui par ordonnance naturelle cela doit appartenir. C'est raison qu'il leur en laisse l'vsage, puis que Nature l'en priue: autrement sans doute il y a de la malice et de l'enuie. La plus belle des actions de l'Empereur Charles cinquiesme fut celle-là, à l'imitation d'aucuns anciens de son qualibre, d'auoir sçeu recognoistre que la raison nous commande assez de nous despouiller, quand noz robbes nous chargent et empeschent, et de nous coucher quand les iambes nous faillent.
Il resigna ses moyens, grandeur et puissance à son fils, lors qu'il sentit defaillir en soy la fermeté et la force pour conduire les affaires, auec la gloire qu'il y auoit acquise.
_Solue senescentem maturè sanus equum, ne Peccet ad extremùm ridendus, et ilia ducat._ Cette faute, de ne se sçauoir recognoistre de bonne heure, et ne sentir l'impuissance et extreme alteration que l'aage apporte naturellement et au corps et à l'ame, qui à mon opinion est esgale, si l'ame n'en a plus de la moitié, a perdu la reputation de la plus part des grands hommes du monde. I'ay veu de mon temps et cognu familierement, des personnages de grande authorité, qu'il estoit bien aisé à voir, estre merueilleusement descheuz de cette ancienne suffisance, que ie cognoissois par la reputation qu'ils en auoient acquise en leurs meilleurs ans. Ie les eusse pour leur honneur volontiers souhaitez retirez en leur maison à leur aise, et deschargez des occupations publiques et guerrieres, qui n'estoient plus pour leurs espaules. I'ay autrefois esté priué en la maison d'vn Gentilhomme veuf et fort vieil, d'vne vieillesse toutefois assez verte. Cettuy-cy auoit plusieurs filles à marier, et vn fils desia en aage de paroistre; cela chargeoit sa maison de plusieurs despences et visites estrangeres, à quoy il prenoit peu de plaisir, non seulement pour le soin de l'espargne, mais encore plus, pour auoir, à cause de l'aage, pris vne forme de vie fort esloignée de la nostre. Ie luy dy vn iour vn peu hardiment, comme i'ay accoustumé, qu'il luy sieroit mieux de nous faire place, et de laisser à son fils sa maison principale, car il n'auoit que celle-là de bien logée et accommodée, et se retirer en vne sienne terre voisine, où personne n'apporteroit incommodité à son repos, puis qu'il ne pouuoit autrement euiter nostre importunité, veu la condition de ses enfans. Il m'en creut depuis, et s'en trouua bien. Ce n'est pas à dire qu'on leur donne, par telle voye d'obligation, de laquelle on ne se puisse plus desdire: ie leur lairrois, moy qui suis à mesme de iouer ce rolle, la iouyssance de ma maison et de mes biens, mais auec liberté de m'en repentir, s'ils m'en donnoyent occasion: ie leur en lairrois l'vsage, par ce qu'il ne me seroit plus commode. Et de l'authorité des affaires en gros, ie m'en reseruerois autant qu'il me plairoit. Ayant tousiours iugé que ce doit estre vn grand contentement à vn pere vieil, de mettre luy-mesme ses enfans en train du gouuernement de ses affaires, et de pouuoir pendant sa vie contreroller leurs deportemens: leur et d'acheminer luy mesme l'ancien honneur et ordre de sa maison en la main de ses successeurs, et se respondre par là, des esperances qu'il peut prendre de leur conduicte à venir. Et pour cet effect, ie ne voudrois pas fuir leur compagnie, ie voudrois les esclairer de pres, et iouyr selon la condition de mon aage, de leur allegresse, et de leurs festes. Si ie ne viuoy parmy eux (comme ie ne pourroy sans offencer leur assemblée par le chagrin de mon aage, et l'obligation de mes maladies, et sans contraindre aussi et forcer les regles et façons de viure que i'auroy lors) ie voudroy au moins viure pres d'eux en vn quartier de ma maison, non pas le plus en parade, mais le plus en commodité. Non comme ie vy il y a quelques années, vn Doyen de S. Hilaire de Poictiers, rendu à telle solitude par l'incommodité de sa melancholie, que lors que i'entray en sa chambre, il y auoit vingt deux ans, qu'il n'en estoit sorty vn seul pas; et si auoit toutes ses actions libres et aysées, sauf vn reume qui luy tomboit sur l'estomac. A peine vne fois la sepmaine, vouloit-il permettre qu'aucun entrast pour le voir. Il se tenoit tousiours enfermé par le dedans de sa chambre seul, sauf qu'vn valet luy portoit vne fois le iour à manger, qui ne faisoit qu'entrer et sortir.
Son occupation estoit se promener, et lire quelque liure, car il cognoissoit aucunement les lettres, obstiné au demeurant de mourir en cette desmarche, comme il fit bien tost apres. I'essayeroy par vne douce conuersation, de nourrir en mes enfans vne viue amitié et bien-vueillance non feinte en mon endroict. Ce qu'on gaigne aisément enuers des natures bien nées: car si ce sont bestes furieuses, comme nostre siecle en produit à miliers, il les faut hayr et fuyr pour telles. Ie veux mal à cette coustume, d'interdire aux enfants l'appellation paternelle, et leur en enioindre vn' estrangere, comme plus reuerentiale: Nature n'aiant volontiers pas suffisamment pourueu à nostre authorité. Nous appellons Dieu tout-puissant, pere, et desdaignons que noz enfants nous en appellent. I'ay reformé cett' erreur en ma famille. C'est aussi folie et iniustice de priuer les enfans qui sont en aage, de la familiarité des peres, et vouloir maintenir en leur endroit vne morgue austere et desdaigneuse, esperant par là, les tenir en crainte et obeissance. Car c'est vne farce tres-inutile, qui rend les peres ennuieux aux enfans, et qui pis est, ridicules.
Ils ont la ieunesse et les forces en la main, et par consequent le vent et la faueur du monde; et reçoiuent auecques mocquerie, ces mines fieres et tyranniques, d'vn homme qui n'a plus de sang, ny au cœur, ny aux veines: vrais espouuantails de cheneuiere.
Quand ie pourroy me faire craindre, i'aimeroy encore mieux me faire aymer. Il y a tant de sortes de deffauts en la vieillesse, tant d'impuissance, elle est si propre au mespris, que le meilleur acquest qu'elle puisse faire, c'est l'affection et amour des siens: le commandement et la crainte, ce ne sont plus ses armes. I'en ay veu quelqu'vn, duquel la ieunesse auoit esté tres-imperieuse, quand c'est venu sur l'aage, quoy qu'il le passe sainement ce qu'il se peut, il frappe, il mord, il iure, le plus tempestatif maistre de France, il se ronge de soing et de vigilance, tout cela n'est qu'vn bastelage, auquel la famille mesme complotte: du grenier, du celier, voire et de sa bource, d'autres ont la meilleure part de l'vsage, cependant qu'il en a les clefs en sa gibbessiere, plus cherement que ses yeux. Cependant qu'il se contente de l'espargne et chicheté de sa table, tout est en desbauche en diuers reduits de sa maison, en ieu, et en despence, et en l'entretien des comptes de sa vaine cholere et prouuoyance.
Chacun est en sentinelle contre luy. Si par fortune quelque chetif seruiteur s'y addonne, soudain il luy est mis en soupçon: qualité à laquelle la vieillesse mord si volontiers de soy-mesme.
Quantes fois s'est-il vanté à moy, de la bride qu'il donnoit aux siens, et exacte obeïssance et reuerence qu'il en receuoit; combien il voyoit clair en ses affaires!
_Ille solus nescit omnia._ Ie ne sçache homme qui peust apporter plus de parties et naturelles et acquises, propres à conseruer la maistrise, qu'il faict, et si en est descheu comme vn enfant. Partant l'ay-ie choisi parmy plusieurs telles conditions que ie cognois, comme plus exemplaire. Ce seroit matiere à vne question scholastique, s'il est ainsi mieux, ou autrement.
En presence, toutes choses luy cedent. Et laisse-on ce vain cours à son authorité, qu'on ne luy resiste iamais. On le croit, on le craint, on le respecte tout son saoul. Donne-il congé à vn valet?
il plie son pacquet, le voila party: mais hors de deuant luy seulement.
Les pas de la vieillesse sont si lents, les sens si troubles, qu'il viura et fera son office en mesme maison, vn an, sans estre apperceu.
Et quand la saison en est, on faict venir des lettres lointaines, piteuses, suppliantes, pleines de promesse de mieux faire, par où on le remet en grace. Monsieur fait-il quelque marché ou quelque depesche, qui desplaise? on la supprime: forgeant tantost apres, assez de causes, pour excuser la faute d'execution ou de response.
Nulles lettres estrangeres ne luy estants premierement apportées, il ne void que celles qui semblent commodes à sa science. Si par cas d'aduanture il les saisit, ayant en coustume de se reposer sur certaine personne, de les luy lire, on y trouue sur le champ ce qu'on veut: et faict-on à tous coups que tel luy demande pardon, qui l'iniurie par sa lettre. Il ne void en fin affaires, que par vne image disposée et desseignée et satisfactoire le plus qu'on peut, pour n'esueiller son chagrin et son courroux. I'ay veu souz des figures differentes, assez d'œconomies longues, constantes, de tout pareil effect.
Il est tousiours procliue aux femmes de disconuenir à leurs maris.
Elles saisissent à deux mains toutes couuertures de leur contraster: