SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II (French)

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à Possidonius, Cleanthes et Galen, vne chaleur ou complexion chaleureuse, _Igneus est ollis vigor, et cœlestis origo:_ à Hippocrates, vn esprit espandu par le corps: à Varro, vn air receu par la bouche, eschauffé au poulmon, attrempé au cœur, et espandu par tout le corps: à Zeno, la quint'-essence des quatre elemens: à Heraclides Ponticus, la lumiere: à Xenocrates, et aux Ægyptiens, vn nombre mobile: aux Chaldées, vne vertu sans forme determinée.

_Habitum quemdam vitalem corporis esse, Harmoniam Græci quam dicunt._ N'oublions pas Aristote, ce qui naturellement fait mouuoir le corps, qu'il nomme entelechie: d'vne autant froide inuention que nulle autre: car il ne parle ny de l'essence, ny de l'origine, ny de la nature de l'ame, mais en remerque seulement l'effect. Lactance, Seneque, et la meilleure part entre les dogmatistes, ont confessé que c'estoit chose qu'ils n'entendoient pas. Et apres tout ce denombrement d'opinions: _Harum sententiarum quæ vera sit, Deus aliquis viderit_, dit Cicero. Ie connoy par moy, dit S. Bernard, combien Dieu est incomprehensible, puis que les pieces de mon estre propre, ie ne les puis comprendre. Heraclitus, qui tenoit, tout estre plein d'ames et de daimons, maintenoit pourtant, qu'on ne pouuoit aller tant auant vers la cognoissance de l'ame, qu'on y peust arriuer, si profonde estre son essence. Il n'y a pas moins de dissension, ny de debat à la loger. Hippocrates et Hierophilus la mettent au ventricule du cerueau: Democritus et Aristote, par tout le corps: _Vt bona sæpe valet udo cùm dicitur esse Corporis, et non est tamen hæc pars vlla valentis._ Epicurus, en l'estomach: _Hîc exultat enim pauor ac metus, hæc loca circúm Lætitiæ mulcent._ Les Stoïciens, autour et dedans le cœur: Erasistratus, ioignant la membrane de l'epicrane: Empedocles, au sang: comme aussi Moyse, qui fut la cause pourquoy il defendit de manger le sang des bestes, auquel leur ame est iointe: Galen a pensé que chaque partie du corps ait son ame: Strato l'a logée entre les deux sourcils: _Qua facie quidem sit animus, aut vbi habitet, ne quærendum quidem est_: dit Cicero. Ie laisse volontiers à cet homme ses mots propres.

à desrober la matiere de ses inuentions. Elles sont et peu frequentes, et peu roides, et peu ignorées. Mais la raison pourquoy Chrysippus l'argumente autour du cœur, comme les autres de sa secte, n'est pas pour estre oubliée: C'est par ce, dit-il, que quand nous voulons asseurer quelque chose, nous mettons la main sur l'estomach: et quand nous voulons prononcer, εγω, qui signifie moy, nous baissons vers l'estomach la machouëre d'embas. Ce lieu ne se doit passer, sans remerquer la vanité d'vn si grand personnage: car outre ce que ces considerations sont d'elles mesmes infiniment legeres, la derniere ne preuue qu'aux Grecs, qu'ils ayent l'ame en cet endroit là. Il n'est iugement humain, si tendu, qui ne sommeille par fois. Que craignons nous à dire? Voyla les Stoiciens peres de l'humaine prudence, qui trouuent, que l'ame d'vn homme accablé sous vne ruine, traine et ahanne long temps à sortir, ne se pouuant desmesler de la charge, comme vne sourix prinse à la trapelle.

Aucuns tiennent, que le monde fut faict pour donner corps par punition, aux esprits decheus par leur faute, de la pureté en quoy ils auoyent esté creés: la premiere creation n'ayant esté qu'incorporelle: et que selon qu'ils se sont plus ou moins esloignez de leur spiritualité, on les incorpore plus et moins alaigrement ou lourdement.

De là vient la varieté de tant de matiere creée. Mais l'esprit, qui fut pour sa peine inuesti du corps du soleil, deuoit auoir vne mesure d'alteration bien rare et particuliere. Les extremitez de nostre perquisition tombent toutes en esblouyssement. Comme dit Plutarque de la teste des histoires, qu'à la mode des chartes, l'orée des terres cognuës est saisie de marests, forests profondes, deserts et lieux inhabitables. Voyla pourquoy les plus grossieres et pueriles rauasseries, se trouuent plus en ceux qui traittent les choses plus hautes, et plus auant: s'abysmants en leur curiosité et presomption.

La fin et le commencement de science, se tiennent en pareille bestise. Voyez prendre à mont l'essor à Platon en ses nuages poëtiques. Voyez chez luy le iargon des Dieux. Mais à quoy songeoit-il, quand il definit l'homme, vn animal à deux pieds, sans plume: fournissant à ceux qui auoyent enuie de se moquer de luy, vne plaisante occasion? car ayans plumé vn chapon vif, ils alloyent le nommant, l'homme de Platon. Et quoy les Epicuriens, de quelle simplicité estoyent ils allez premierement imaginer, que leurs atomes, qu'ils disoyent estre des corps ayants quelque pesanteur, et vn mouuement naturel contre bas, eussent basti le monde: iusques à ce qu'ils fussent auisez par leurs aduersaires, que par cette description, il n'estoit pas possible qu'ils se ioignissent et se prinsent l'vn à l'autre, leur cheute estant ainsi droite et perpendiculaire, et engendrant par tout des lignes paralleles?

Parquoy il fut force, qu'ils y adioustassent depuis vn mouuement de costé, fortuite: et qu'ils fournissent encore à leurs atomes, des queuës courbes et crochuës, pour les rendre aptes à s'attacher et se coudre. Et lors mesme, ceux qui les poursuyuent de cette autre consideration, les mettent ils pas en peine? Si les atomes ont par sort formé tant de sortes de figures, pourquoy ne se sont ils iamais rencontrez à faire vne maison et vn soulier? Pourquoy de mesme ne croid on, qu'vn nombre infini de lettres Grecques versées emmy la place, seroyent pour arriuer à la contexture de l'Iliade? Ce qui est capable de raison, dit Zenon, est meilleur, que ce qui n'en est point capable: il n'est rien meilleur que le monde: il est donc capable de raison. Cotta par cette mesme argumentation fait le monde mathematicien: et le fait musicien et organiste, par cette autre argumentation aussi de Zenon: Le tout est plus que la partie: nous sommes capables de sagesse, et sommes parties du monde: il est donc sage. Il se void infinis pareils exemples, non d'argumens faux seulement, mais ineptes, ne se tenans point, et accusans leurs autheurs non tant d'ignorance que d'imprudence, és reproches que les philosophes se font les vns aux autres sur les dissentions de leurs opinions, et de leurs sectes. Qui fagoteroit suffisamment vn amas des asneries de l'humaine sapience, il diroit merueilles.

I'en assemble volontiers, comme vne montre, par quelque biais non moins vtile que les instructions plus moderees. Iugeons par là ce que nous auons à estimer de l'homme, de son sens et de sa raison, puis qu'en ces grands personnages, et qui ont porté si haut l'humaine suffisance, il s'y trouue des deffauts si apparens et si grossiers. Moy i'aime mieux croire qu'ils ont traitté la science casuelement ainsi, qu'vn iouët à toutes mains, et se sont esbatus de la raison, comme d'vn instrument vain et friuole, mettans en auant toutes sortes d'inuentions et de fantasies tantost plus tenduës, tantost plus lasches. Ce mesme Platon, qui definit l'homme comme vne poulle, dit ailleurs apres Socrates, qu'il ne sçait à la verité que c'est que l'homme, et que c'est l'vne des pieces du monde d'autant difficile cognoissance. Par cette varieté et instabilité d'opinions, ils nous menent comme par la main tacitement à cette resolution de leur irresolution. Ils font profession de ne presenter pas tousiours leur auis à visage descouuert et apparent: ils l'ont caché tantost soubs des vmbrages fabuleux de la poësie, tantost soubs quelque autre masque: car nostre imperfection porte encores cela, que la viande crue n'est pas tousiours propre à nostre estomach: il la faut assecher, alterer et corrompre. Ils font de mesmes: ils obscurcissent par fois leurs naïfues opinions et iugemens, et les falsifient pour s'accommoder à l'vsage publique. Ils ne veulent pas faire profession expresse d'ignorance, et de l'imbecillité de la raison humaine, pour ne faire peur aux enfans: mais ils nous la descouurent assez soubs l'apparence d'vne science trouble et inconstante.

Ie conseillois en Italie à quelqu'vn qui estoit en peine de parler Italien, que pourueu qu'il ne cherchast qu'à se faire entendre, sans y vouloir autrement exceller, qu'il employast seulement les premiers mots qui luy viendroyent à la bouche, Latins, François, Espagnols, ou Gascons, et qu'en y adioustant la terminaison Italienne, il ne faudroit iamais à rencontrer quelque idiome du pays, ou Thoscan, ou Romain, ou Venetien, ou Piemontois, ou Napolitain, et de se ioindre à quelqu'vne de tant de formes. Ie dis de mesme de la philosophie: elle a tant de visages et de varieté, et a tant dict, que tous nos songes et resueries s'y trouuent. L'humaine phantasie ne peut rien conceuoir en bien et en mal qui n'y soit: _Nihil tam absurdè dici potest, quod non dicatur ab aliquo philosophorum_. Et i'en laisse plus librement aller mes caprices en public: d'autant que bien qu'ils soyent nez chez moy, et sans patron, ie sçay qu'ils trouueront leur relation à quelque humeur ancienne, et ne faudra quelqu'vn de dire: Voyla d'où il le print. Mes mœurs sont naturelles: ie n'ay point appellé à les bastir, le secours d'aucune discipline. Mais toutes imbecilles qu'elles sont, quand l'enuie m'a prins de les reciter, et que pour les faire sortir en publiq, vn peu plus decemment, ie me suis mis en deuoir de les assister, et de discours, et d'exemples: ç'a esté merueille à moy mesme, de les rencontrer par cas d'aduenture, conformes à tant d'exemples et discours philosophiques. De quel regiment estoit ma vie, ie ne l'ay appris qu'apres qu'elle est exploittée et employée.

Nouuelle figure: Vn philosophe impremedité et fortuit. Pour reuenir à nostre ame, ce que Platon a mis la raison au cerueau, l'ire au cœur, et la cupidité au foye, il est vray-semblable que ç'a esté plustost vne interpretation des mouuemens de l'ame, qu'vne diuision, et separation qu'il en ayt voulu faire, comme d'vn corps en plusieurs membres. Et la plus vray-semblable de leurs opinions est, que c'est tousiours vne ame, qui par sa faculté ratiocine, se souuient, comprend, iuge, desire et exerce toutes ses autres operations par diuers instrumens du corps, comme le nocher gouuerne son nauire selon l'experience qu'il en a, ores tendant ou laschant vne corde, ores haussant l'antenne, ou remuant l'auiron, par vne seule puissance conduisant diuers effets: et qu'elle loge au cerueau: ce qui appert de ce que les blessures et accidens qui touchent cette partie, offensent incontinent les facultez de l'ame: de là il n'est pas inconuenient qu'elle s'escoule par le reste du corps: _Medium non deserit vnquam Cœli Phœbus iter: radiis tamen omnia lustrat._ comme le soleil espand du ciel en hors sa lumiere et ses puissances, et en remplit le monde.

_Cætera pars animæ, per totum dissita corpus Paret, et ad numen mentis moménque mouetur._ Aucuns ont dict, qu'il y auoit vne ame generale, comme vn grand corps, duquel toutes les ames particulieres estoyent extraictes, et s'y en retournoyent, se remeslant tousiours à cette matiere vniuerselle: _Deum namque ire per omnes Terrásque, tractúsque maris, cœlúmque profundum: Hinc pecudes, armenta, viros, genus omne ferarum, Quemque sibi tenues nascentem arcessere vitas: Scilicet huc reddi deinde, ac resoluta referri Omnia: nec morti esse locum:_ d'autres, qu'elles ne faisoyent que s'y resioindre et r'attacher: d'autres, qu'elle estoyent produites de la substance diuine: d'autres, par les anges, de feu et d'air. Aucuns, de toute ancienneté: aucuns, sur l'heure mesme du besoin. Aucuns les font descendre du rond de la lune, et y retourner. Le commun des anciens, qu'elles sont engendrées de pere en fils, d'vne pareille maniere et production que toutes autres choses naturelles: argumentants cela par la ressemblance des enfans aux peres, _Instillata patris virtus tibi: Fortes creantur fortibus et bonis:_ et qu'on void escouler des peres aux enfans, non seulement les marques du corps, mais encores vne ressemblance d'humeurs, de complexions, et inclinations de l'ame: _Denique cur acris violentia triste leonum Seminium sequitur? dolus vulpibus, et fuga ceruis A patribus datur, et patrius pauor incitat artus?

Si non certa suo quia semine seminióque, Vis animi pariter crescit cum corpore toto?_ que là dessus se fonde la iustice diuine, punissant aux enfans la faute des peres: d'autant que la contagion des vices paternels est aucunement empreinte en l'ame des enfans, et que le desreglement de leur volonté les touche. Dauantage, que si les ames venoyent d'ailleurs, que d'vne suitte naturelle, et qu'elles eussent esté quelque autre chose hors du corps, elles auroyent recordation de leur estre premier; attendu les naturelles facultez, qui luy sont propres, de discourir, raisonner et se souuenir.

_Si in corpus nascentibus insinuatur, Cur super anteactam ætatem meminesse nequimus, Nec vestigia gestarum rerum vlla tenemus?_ Car pour faire valoir la condition de nos ames, comme nous voulons, il les faut presupposer toutes sçauantes, lors qu'elles sont en leur simplicité et pureté naturelle. Par ainsin elles eussent esté telles, estans exemptes de la prison corporelle, aussi bien auant que d'y entrer, comme nous esperons qu'elles seront apres qu'elles en seront sorties. Et de ce sçauoir, il faudroit qu'elles se ressouuinssent encore estans au corps, comme disoit Platon, que ce que nous apprenions, n'estoit qu'vn ressouuenir de ce que nous auions sçeu: chose que chacun par experience peut maintenir estre fauce. En premier lieu d'autant qu'il ne nous ressouuient iustement que de ce qu'on nous apprend: et que si la memoire faisoit purement son office, aumoins nous suggereroit elle quelque traict outre l'apprentissage. Secondement ce qu'elle sçauoit estant en sa pureté, c'estoit vne vraye science, cognoissant les choses comme elles sont, par sa diuine intelligence: là où icy on luy fait receuoir la mensonge et le vice, si on l'en instruit; en quoy elle ne peut employer sa reminiscence, cette image et conception n'ayant iamais logé en elle. De dire que la prison corporelle estouffe de maniere ses facultez naifues, qu'elles y sont toutes esteintes: cela est premierement contraire à cette autre creance, de recognoistre ses forces si grandes, et les operations que les hommes en sentent en cette vie, si admirables, que d'en auoir conclu cette diuinité et eternité passée, et l'immortalité à venir; _Nam si tantopere est animi mutata potestas, Omnis vt actarum exciderit retinentia rerum, Non, vt opinor, ea ab letho iam longior errat._ En outre, c'est icy chez nous, et non ailleurs, que doiuent estre considerées les forces et les effects de l'ame: tout le reste de ses perfections, luy est vain et inutile: c'est de l'estat present, que doit estre payée et recognue toute son immortalité, et de la vie de l'homme, qu'elle est comtable seulement. Ce seroit iniustice de luy auoir retranché ses moyens et ses puissances, de l'auoir desarmée, pour du temps de sa captiuité et de sa prison, de sa foiblesse et maladie, du temps où elle auroit esté forcée et contrainte, tirer le iugement et vne condemnation de durée infinie et perpetuelle: et de s'arrester à la consideration d'vn temps si court, qui est à l'aduenture d'vne ou de deux heures, ou au pis aller, d'vn siecle (qui n'ont non plus de proportion à l'infinité qu'vn instant) pour de ce moment d'interualle, ordonner et establir definitiuement de tout son estre. Ce seroit vne disproportion inique, de tirer vne recompense eternelle en consequence d'vne si courte vie. Platon, pour se sauuer de cet inconuenient, veut que les payements futurs se limitent à la durée de cent ans, relatiuement à l'humaine durée: et des nostres assez leur ont donné bornes temporelles. Par ainsin ils iugeoyent, que sa generation suyuoit la commune condition des choses humaines: comme aussi sa vie, par l'opinion d'Epicurus et de Democritus, qui a esté la plus receuë, suyuant ces belles apparences: Qu'on la voyoit naistre; à mesme que le corps en estoit capable; on voyoit esleuer ses forces comme les corporelles; on y recognoissoit la foiblesse de son enfance, et auec le temps sa vigueur et sa maturité: et puis sa declination et sa vieillesse, et en fin sa decrepitude: _Gigni pariter cum corpore, et vnà Crescere sentimus, paritérque senescere mentem._ Ils l'apperceuoient capable de diuerses passions et agitée de plusieurs mouuemens penibles, d'où elle tomboit en lassitude et en douleur, capable d'alteration et de changement, d'allegresse, d'assopissement, et de langueur, subjecte à ses maladies et aux offences, comme l'estomach ou le pied: _Mentem sanari, corpus vt ægrum Cernimus, et flecti medicina posse videmus:_ esblouye et troublée par la force du vin: desmue de son assiette, par les vapeurs d'vne fieure chaude: endormie par l'application d'aucuns medicamens, et reueillée par d'autres.

_Corpoream naturam animi esse necesse est, Corporeis quoniam telis ictúque laborat._ On luy voyoit estonner et renuerser toutes ses facultez par la seule morsure d'vn chien malade, et n'y auoir nulle si grande fermeté de discours, nulle suffisance, nulle vertu, nulle resolution philosophique, nulle contention de ses forces, qui la peust exempter de la subjection de ces accidens: la saliue d'vn chetif mastin versée sur la main de Socrates, secouër toute sa sagesse et toutes ses grandes et si reglées imaginations, les aneantir de maniere qu'il ne restast aucune trace de sa cognoissance premiere: _Vis...animaï Conturbatur, et...diuisa seorsum Disiectatur, eodem illo distracta veneno:_ et ce venin ne trouuer non plus de resistance en cette ame, qu'en celle d'vn enfant de quatre ans: venin capable de faire deuenir toute la philosophie, si elle estoit incarnée, furieuse et insensée: si que Caton, qui tordoit le col à la mort mesme et à la fortune, ne peust souffrir la veuë d'vn miroir, ou de l'eau, accablé d'espouuantement et d'effroy, quand il seroit tombé par la contagion d'vn chien enragé, en la maladie que les medecins nomment Hydroforbie.

_Vis morbi distracta per artus Turbat agens animam, spumantes æquore salso Ventorum vt validis feruescunt viribus vndæ._ Or quant à ce poinct, la philosophie a bien armé l'homme pour la souffrance de tous autres accidens, ou de patience, ou si elle couste trop à trouuer, d'vne deffaitte inffallible, en se desrobant tout à faict du sentiment: mais ce sont moyens, qui seruent à vne ame estant à soy, et en ses forces, capable de discours et de deliberation: non pas à cet inconuenient, où chez vn philosophe, vne ame deuient l'ame d'vn fol, troublée, renuersée, et perdue. Ce que plusieurs occasions produisent, comme vne agitation trop vehemente, que, par quelque forte passion, l'ame peut engendrer en soy-mesme: ou vne blessure en certain endroit de la personne: ou vne exhalation de l'estomach, nous iectant à vn esblouyssement et tournoyement de teste: _Morbis in corporis auius errat Sæpe animus; dementit enim, deliráque fatur, Interdúmque graui lethargo fertur in altum Æternúmqùe soporem, oculis nutúque cadenti._ Les philosophes n'ont, ce me semble, guere touché cette corde, non plus qu'vne autre de pareille importance. Ils ont ce dilemme tousiours en la bouche, pour consoler nostre mortelle condition: Ou l'ame est mortelle, ou immortelle: Si mortelle, elle sera sans peine: Si immortelle, elle ira en amendant. Ils ne touchent iamais l'autre branche: Quoy, si elle va en empirant? Et laissent aux poëtes les menaces des peines futures. Mais par là ils se donnent vn beau ieu. Ce sont deux omissions qui s'offrent à moy souvent en leurs discours. Ie reuiens à la premiere. Cette ame pert l'vsage du souuerain bien Stoïque, si constant et si ferme. Il faut que nostre belle sagesse se rende en cet endroit, et quitte les armes.

Au demeurant, ils consideroient aussi par la vanité de l'humaine raison, que le meslange et société de deux pieces si diuerses, comme est le mortel et l'immortel, est inimaginable: _Quippe etenim mortale æterno iungere, et vnà Consentire putare, et fungi mutua posse, Desipere est. Quid enim diuersius esse putandum est, Aut magis inter se disiunctum discrepitánsque, Quàm, mortale quod est, immortali atque perenni Iunctum in concilio sæuas tolerare procellas?_ Dauantage ils sentoyent l'ame s'engager en la mort, comme le corps.

_Simul æuo fessa fatiscit._ Ce que, selon Zeno, l'image du sommeil nous montre assez. Car il estime que c'est vne defaillance et cheute de l'ame aussi bien que du corps. _Contrahi animum, et quasi labi putat atque decidere._ Et ce qu'on aperceuoit en aucuns, sa force, et sa vigueur se maintenir en la fin de la vie, ils le rapportoyent à la diuersité des maladies, comme on void les hommes en cette extremité, maintenir, qui vn sens, qui vn autre, qui l'ouïr, qui le fleurer, sans alteration: et ne se voit point d'affoiblissement si vniuersel, qu'il n'y reste quelques parties entieres et vigoureuses: _Non alio pacto, quàm si pes cùm dolet ægri, In nullo caput interea sit fortè dolore._ La veuë de nostre iugement se rapporte à la verité, comme fait l'œil du chat-huant, à la splendeur du soleil, ainsi que dit Aristote.

Par où le sçaurions nous mieux conuaincre que par si grossiers aueuglemens en vne si apparente lumiere? Car l'opinion contraire, de l'immortalité de l'ame, laquelle Cicero dit auoir esté premierement introduitte, au moins du tesmoignage des liures, par Pherecydes Syrius du temps du Roy Tullus (d'autres en attribuent l'inuention à Thales: et autres à d'autres) c'est la partie de l'humaine science traictée auec plus de reseruation et de doute. Les dogmatistes les plus fermes, sont contraints en cet endroit principalement, de se reietter à l'abry des ombrages de l'Academie. Nul ne sçait ce qu'Aristote a estably de ce subiect, non plus que touts les anciens en general, qui le manient d'vne vacillante creance: _rem gratissimam promittentium magis quàm probantium_. Il s'est caché soubs le nuage des paroles et sens difficiles, et non intelligibles, et a laissé à ses sectateurs, autant à debattre sur son iugement que sur la matiere. Deux choses leur rendoient cette opinion plausible: l'vne, que sans l'immortalité des ames, il n'y auroit plus dequoy asseoir les vaines esperances de la gloire, qui est vne consideration de merueilleux credit au monde: l'autre, que c'est vne tres-vtile impression, comme dit Platon, que les vices, quand ils se desroberont de la veuë et cognoissance de l'humaine iustice, demeurent tousiours en butte à la diuine, qui les poursuyura, voire apres la mort des coulpables. Vn soing extreme tient l'homme d'alonger son estre; il y a pourueu par toutes ses pieces. Et pour la conseruation du corps, sont les sepultures: pour la conseruation du nom, la gloire. Il a employé toute son opinion à se rebastir, impatient de sa fortune, et à s'estançonner par ses inuentions.

L'ame par son trouble et sa foiblesse, ne pouuant tenir sur son pied, va questant de toutes parts des consolations, esperances et fondements, et des circonstances estrangeres, où elle s'attache et se plante. Et pour legers et fantastiques que son inuention les luy forge, s'y repose plus seurement qu'en soy, et plus volontiers. Mais les plus aheurtez à cette si iuste et claire persuasion de l'immortalité de nos esprits; c'est merueille comme ils se sont trouuez courts et impuissans à l'establir par leurs humaines forces. _Somnia sunt non docentis, sed optantis_: disoit vn ancien. L'homme peut recognoistre par ce tesmoignage, qu'il doit à la fortune et au rencontre, la verité qu'il descouure luy seul; puis que lors mesme, qu'elle luy est tombée en main, il n'a pas dequoy la saisir et la maintenir, et que sa raison n'a pas la force de s'en preualoir.

Toutes choses produites par nostre propre discours et suffisance, autant vrayes que fauces, sont subiectes à incertitude et debat.

C'est pour le chastiment de nostre fierté, et instruction de nostre misere et incapacité, que Dieu produisit le trouble, et la confusion de l'ancienne tour de Babel. Tout ce que nous entreprenons sans son assistance, tout ce que nous voyons sans la lampe de sa grace, ce n'est que vanité et folie. L'essence mesme de la verité, qui est vniforme et constante, quand la fortune nous en donne la possession, nous la corrompons et abastardissons par nostre foiblesse.

Quelque train que l'homme prenne de soy, Dieu permet qu'il arriue tousiours à cette mesme confusion, de laquelle il nous represente si viuement l'image par le iuste chastiement, dequoy il batit l'outrecuidance de Nemroth, et aneantit les vaines entreprinses du bastiment de sa pyramide. _Perdam sapientiam sapientium, et prudentiam prudentium reprobabo._ La diuersité d'idiomes et de langues, dequoy il troubla cet ouurage, qu'est-ce autre chose, que cette infinie et perpetuelle altercation et discordance d'opinions et de raisons, qui accompaigne et embrouille le vain bastiment de l'humaine science? Et l'embrouille vtilement. Qui nous tiendroit, si nous auions un grain de connoissance? Ce sainct m'a faict grand plaisir: _Ipsa vtilitatis occultatio, aut humilitatis exercitatio est, aut elationis attritio_. Iusques à quel poinct de presomption et d'insolence, ne portons nous nostre aueuglement et nostre bestise? Mais pour reprendre mon propos: c'estoit vrayement bien raison, que nous fussions tenus à Dieu seul, et au benefice de sa grace, de la verité d'vne si noble creance, puis que de sa seule liberalité, nous receuons le fruict de l'immortalité, lequel consiste en la iouyssance de la beatitude eternelle. Confessons ingenuement, que Dieu seul nous l'a dict, et la foy: car leçon n'est-ce pas de Nature et de nostre raison. Et qui retentera son estre et ses forces, et dedans et dehors, sans ce priuilege diuin: qui verra l'homme, sans le flatter, il n'y verra ny efficace, ny faculté, qui sente autre chose que la mort et la terre. Plus nous donnons, et deuons, et rendons à Dieu, nous en faisons d'autant plus chrestiennement.

Ce que ce philosophe Stoïcien dit tenir du fortuit consentement de la voix populaire, valoit-il pas mieux qu'il le tinst de Dieu? _Cùm de animorum æternitate disserimus, non leue momentum apud nos habet consensus hominum, aut timentium inferos, aut colentium.

Vtor hac publica persuasione._ Or la foiblesse des argumens humains sur ce subiect, se connoist singulierement par les fabuleuses circonstances, qu'ils ont adioustees à la suite de cette opinion, pour trouuer de quelle condition estoit cette nostre immortalité.

Laissons les Stoïciens, _Vsuram nobis largiuntur tanquam cornicibus; diu mansuros aiunt animos, semper negant_: qui donnent aux ames vne vie au delà de ceste cy, mais finie. La plus vniuerselle et plus receuë fantaisie, et qui dure iusques à nous, ç'a esté celle, de laquelle on fait autheur Pythagoras; non qu'il en fust le premier inuenteur, mais d'autant qu'elle receut beaucoup de poix, et de credit, par l'authorité de son approbation: C'est que les ames au partir de nous, ne faisoient que rouler de l'vn corps à vn autre, d'vn lyon à un cheual, d'vn cheual à vn Roy, se promenants ainsi sans cesse, de maison en maison. Et luy, disoit se souuenir auoir esté Æthalides, depuis Euphorbus, en apres Hermotimus, en fin de Pyrrhus estre passé en Pythagoras: ayant memoire de soy de deux cents six ans. Adioustoyent aucuns, que ces mesmes ames remontent au ciel par fois, et en deuallent encores: _O pater, ànne aliquas ad cœlum hinc ire putandum est Sublimes animas, iterúmque ad tarda reuerti Corpora? quæ lucis miseris tam dira cupido?_ Origene les fait aller et venir eternellement du bon au mauuais estat. L'opinion que Varro recite, est, qu'en quatre cens quarante ans de reuolution elles se reioignent à leur premier corps. Chrysippus, que cela doibt aduenir apres certain espace de temps incognu et non limité. Platon (qui dit tenir de Pindare et de l'ancienne poësie cette croyance) des infinies vicissitudes de mutation, ausquelles l'ame est preparée, n'ayant ny les peines, ny les recompenses en l'autre monde, que temporelles, comme sa vie en cestuy-cy n'est que temporelle, conclud en elle vne singuliere sçience des affaires du ciel, de l'enfer, et d'icy, où elle a passé, repassé, et seiourné à plusieurs voyages: matiere à sa reminiscence. Voicy son progrés ailleurs: Qui a bien vescu, il se reioint à l'astre, auquel il est assigné: qui mal, il passe en femme: et si lors mesme il ne se corrige point, il se rechange en beste de condition conuenable à ses mœurs vicieuses: et ne verra fin à ses punitions, qu'il ne soit reuenu à sa naïue constitution, s'estant par la force de la raison défaict des qualitez grossieres, stupides, et elementaires, qui estoyent en luy. Mais ie ne veux oublier l'obiection que font les Epicuriens à cette transmigration de corps en autre. Elle est plaisante.

Ils demandent quel ordre il y auroit, si la presse des mourans venoit à estre plus grande que des naissans. Car les ames deslogées de leur giste seroyent à se fouler à qui prendroit place la premiere dans ce nouuel estuy. Et demandent aussi, à quoy elles passeroient leur temps, ce pendant qu'elles attendroient qu'vn logis leur fust appresté: ou au rebours s'il naissoit plus d'animaux, qu'il n'en mourroit, ils disent que les corps seroient en mauuais party, attendant l'infusion de leur ame, et en aduiendroit qu'aucuns d'iceux se mourroient auant que d'auoir esté viuans.

_Denique connubia ad veneris, partúsque ferarum, Esse animas præsto deridiculum esse videtur, Et spectare immortales mortalia membra Innumero numero, certaréque præproperanter Inter se, quæ prima potissimáque insinuetur._ D'autres ont arresté l'ame au corps des trespassez, pour en animer les serpents, les vers, et autres bestes, qu'on dit s'engendrer de la corruption de nos membres, voire et de nos cendres. D'autres la diuisent en vne partie mortelle, et l'autre immortelle. Autres la font corporelle, et ce neantmoins immortelle. Aucuns la font immortelle, sans science et sans cognoissance. Il y en a aussi des nostres mesmes qui ont estimé, que des ames des condamnez, il s'en faisoit des diables: comme Plutarque pense, qu'il se face des dieux de celles qui sont sauuées. Car il est peu de choses que cet autheur là establisse d'vne façon de parler si resolue, qu'il fait ceste-cy: maintenant par tout ailleurs vne maniere dubitatrice et ambigue.

Il faut estimer, dit-il, et croire fermement, que les ames des hommes vertueux selon nature et selon iustice diuine, deuiennent d'hommes saincts, et de saincts demy-dieux, et de demy-dieux, apres qu'ils sont parfaictement, comme és sacrifices de purgation, nettoyez et purifiez, estans deliurez de toute passibilité et de toute mortalité, ils deuiennent, non par aucune ordonnance ciuile, mais à la verité, et selon raison vray-semblable, dieux entiers et parfaicts, en receuant vne fin tres heureuse et tres-glorieuse. Mais qui le voudra voir, luy, qui est des plus retenus pourtant et moderez de la bande, s'escarmoucher auec plus de hardiesse, et nous conter ses miracles sur ce propos, ie le renuoye à son discours de la lune, et du Dæmon de Socrates, là où aussi euidemment qu'en nul autre lieu, il se peut aduerer, les mysteres de la philosophie auoir beaucoup d'estrangetez communes auec celles de la poësie: l'entendement humain se perdant à vouloir sonder et contreroller toutes choses iusques au bout: tout ainsi comme, lassez et trauaillez de la longue course de nostre vie, nous retombons en enfantillage.

Voyla les belles et certaines instructions, que nous tirons de la science humaine, sur le subiect de nostre ame. Il n'y a point moins de temerité en ce qu'elle nous apprend des parties corporelles.

Choisissons en vn, ou deux exemples: car autrement nous nous perdrions dans cette mer trouble et vaste des erreurs medecinales.

Sçachons, si on s'accorde au moins en cecy, de quelle matiere les hommes se produisent les vns des autres. Car quant à leur premiere production, ce n'est pas merueille, si en chose si haute et ancienne, l'entendement humain se trouble et dissipe.

Archelaüs le physicien, duquel Socrates fut le disciple et le mignon, selon Aristoxenus, disoit, et les hommes et les animaux auoir esté faicts d'vn limon laicteux, exprimé par la chaleur de la terre. Pythagoras dit nostre semence estre l'escume de nostre meilleur sang: Platon, l'escoulement de la moëlle de l'espine du dos: ce qu'il argumente de ce, que cet endroit se sent le premier, de la lasseté de la besongne: Alcmeon, partie de la substance du cerueau: et qu'il soit ainsi, dit-il, les yeux troublent à ceux qui se trauaillent outre mesure à cet exercice: Democritus, vne substance extraite de toute la masse corporelle: Epicurus, extraicte de l'ame et du corps: Aristote, vn excrement tiré de l'aliment du sang le dernier qui s'espand en nos membres: autres, du sang, cuit et digeré par la chaleur des genitoires: ce qu'ils iugent de ce qu'aux extremes efforts, on rend des gouttes de pur sang: enquoy il semble qu'il y ayt plus d'apparence, si on peut tirer quelque apparence d'vne confusion si infinie. Or pour mener à effect cette semence, combien en font-ils d'opinions contraires? Aristote et Democritus tiennent que les femmes n'ont point de sperme: et que ce n'est qu'vne sueur qu'elles eslancent par la chaleur du plaisir et du mouuement, qui ne sert de rien à la generation. Galen au contraire, et ses suyuans, que sans la rencontre des semences, la generation ne se peut faire. Voyla les medecins, les philosophes, les iurisconsultes, et les theologiens, aux prises pesle mesle auec nos femmes, sur la dispute, à quels termes les femmes portent leur fruict. Et moy ie secours par l'exemple de moy-mesme, ceux d'entre eux, qui