par cette accroissance oculaire: auquel des deux sens donnoient-ils gaigné, ou à la veue qui leur representoit ces membres gros et grands à souhait, ou à l'attouchement qui les leur presentoit petits et desdaignables? Sont-ce nos sens qui prestent au subject ces diuerses conditions, et que les subjects n'en ayent pourtant qu'vne? Comme nous voyons du pain que nous mangeons; ce n'est que pain, mais nostre vsage en fait des os, du sang, de la chair, des poils, et des ongles: _Vt cibus, in membra atque artus cùm diditur omnes, Disperit, atque aliam naturam sufficit ex se._ L'humeur que succe la racine d'vn arbre, elle se fait tronc, feuille et fruict: l'air n'estant qu'vn, il se fait par l'application à vne trompette, diuers en mille sortes de sons. Sont-ce, dis-ie, noz sens qui façonnent de mesme, de diuerses qualitez ces subjects; ou s'ils les ont telles? Et sur ce doubte, que pouuons nous resoudre de leur veritable essence? D'auantage puis que les accidens des maladies, de la resuerie, ou du sommeil, nous font paroistre les choses autres, qu'elles ne paroissent aux sains, aux sages, et à ceux qui veillent: n'est-il pas vray-semblable que nostre assiette droicte, et noz humeurs naturelles, ont aussi dequoy donner vn estre aux choses, se rapportant à leur condition, et les accommoder à soy, comme font les humeurs desreglées: et nostre santé aussi capable de leur fournir son visage, comme la maladie? Pourquoy n'a le temperé quelque forme des obiects relatiue à soy, comme l'intemperé: et ne leur imprimera-il pareillement son charactere?
Le desgousté charge la fadeur au vin; le sain la saueur; l'alteré la friandise. Or nostre estat accommodant les choses à soy, et les transformant selon soy, nous ne sçauons plus quelles sont les choses en verité, car rien ne vient à nous que falsifié et alteré par noz sens. Où le compas, l'esquarre, et la regle sont gauches, toutes les proportions qui s'en tirent, tous les bastimens qui se dressent à leur mesure, sont aussi necessairement manques et deffaillans.
L'incertitude de noz sens rend incertain tout ce qu'ils produisent.
_Denique vt in fabrica, si praua est regula prima, Normáque si fallax rectis regionibus exit, Et libella aliqua si ex parte claudicat hilum, Omnia mendosè fieri, atque obstipa necessum est, Praua, cubantia, prona, supina, atque absona tecta, Iam ruere vt quædam videantur velle, ruántque Prodita iudiciis fallacibus omnia primis.
Hic igitur ratio tibi rerum praua necesse est, Falsáque sit falsis quæcumque à sensibus orta est._ Au demeurant, qui sera propre à iuger de ces differences? Comme nous disons aux debats de la religion, qu'il nous faut vn iuge non attaché à l'vn ny à l'autre party, exempt de choix et d'affection, ce qui ne se peut parmy les Chrestiens: il aduient de mesme en cecy: car s'il est vieil, il ne peut iuger du sentiment de la vieillesse, estant luy mesme partie en ce debat: s'il est ieune, de mesme: sain, de mesme, de mesme malade, dormant, et veillant: il nous faudroit quelqu'vn exempt de toutes ces qualitez, afin que sans præoccupation de iugement, il iugeast de ces propositions, comme à luy indifferentes: et à ce compte il nous faudroit vn iuge qui ne fust pas. Pour iuger des apparences que nous receuons des subjects, il nous faudroit vn instrument iudicatoire: pour verifier cet instrument, il nous y faut de la demonstration: pour verifier la demonstration, vn instrument, nous voila au rouet. Puis que les sens ne peuuent arrester nostre dispute, estans pleins eux-mesmes d'incertitude, il faut que ce soit la raison: aucune raison ne s'establira sans vne autre raison, nous voyla à reculons iusques à l'infiny. Nostre fantasie ne s'applique pas aux choses estrangeres, ains elle est conceue par l'entremise des sens, et les sens ne comprennent pas le subject estranger, ains seulement leurs propres passions: et par ainsi la fantasie et apparence n'est pas du subject, ains seulement de la passion et souffrance du sens; laquelle passion, et subject, sont choses diuerses: parquoy qui iuge par les apparences, iuge par chose autre que le subject. Et de dire que les passions des sens, rapportent à l'ame, la qualité des subjects estrangers par ressemblance; comment se peut l'ame et l'entendement asseurer de cette ressemblance, n'ayant de soy nul commerce, auec les subjects estrangers? Tout ainsi comme, qui ne cognoist pas Socrates, voyant son pourtraict, ne peut dire qu'il luy ressemble. Or qui voudroit toutesfois iuger par les apparences: si c'est par toutes, il est impossible, car elles s'entr'empeschent par leurs contrarietez et discrepances, comme nous voyons par experience.
Sera ce qu'aucunes apparences choisies reglent les autres?
Il faudra verifier cette choisie par vne autre choisie, la seconde par la tierce: et par ainsi ce ne sera iamais faict. Finalement, il n'y a aucune constante existence, ny de nostre estre, ny de celuy des obiects. Et nous, et nostre iugement, et toutes choses mortelles, vont coulant et roulant sans cesse. Ainsin il ne se peut establir rien de certain de l'vn à l'autre, et le iugeant, et le iugé, estans en continuelle mutation et branle. Nous n'auons aucune communication à l'estre, par ce que toute humaine nature est tousiours au milieu, entre le naistre et le mourir, ne baillant de soy qu'vne obscure apparence et ombre, et vne incertaine et debile opinion. Et si de fortune vous fichez vostre pensée à vouloir prendre son estre, ce sera ne plus ne moins que qui voudroit empoigner l'eau: car tant plus il serrera et pressera ce qui de sa nature coule par tout, tant plus il perdra ce qu'il vouloit tenir et empoigner.
Ainsi veu que toutes choses sont subjectes à passer d'vn changement en autre, la raison qui y cherche vne reelle subsistance, se trouue deceuë, ne pouuant rien apprehender de subsistant et permanant: par ce que tout ou vient en estre, et n'est pas encore du tout, ou commence à mourir auant qu'il soit nay. Platon disoit que les corps n'auoient iamais existence, ouy bien naissance, estimant qu'Homere eust faict l'Ocean pere des Dieux, et Thetis la mere: pour nous montrer, que toutes choses sont en fluxion, muance et variation perpetuelle. Opinion commune à tous les philosophes auant son temps, comme il dit: sauf le seul Parmenides, qui refusoit mouuement aux choses: de la force duquel il fait grand cas. Pythagoras, que toute matiere est coulante et labile. Les Stoiciens, qu'il n'y a point de temps present, et que ce que nous appellons present, n'est que la iointure et assemblage du futur et du passé: Heraclitus, que iamais homme n'estoit deux fois entré en mesme riuiere: Epicharmus, que celuy qui a pieça emprunté de l'argent, ne le doit pas maintenant; et que celuy qui cette nuict a esté conuié à venir ce matin disner, vient auiourd'huy non conuié; attendu que ce ne sont plus eux, ils sont deuenus autres: et qu'il ne se pouuoit trouuer vne substance mortelle deux fois en mesme estat: car par soudaineté et legereté de changement, tantost elle dissipe tantost elle rassemble, elle vient, et puis s'en va, de façon, que ce qui commence à naistre, ne paruient iamais iusques à perfection d'estre. Pourautant que ce naistre n'acheue iamais, et iamais n'arreste, comme estant à bout, ains depuis la semence, va tousiours se changeant et muant d'vn à autre. Comme de semence humaine se fait premierement dans le ventre de la mere vn fruict sans forme: puis vn enfant formé, puis estant hors du ventre, vn enfant de mammelle; apres il deuient garçon; puis consequemment vn iouuenceau; apres vn homme faict; puis vn homme d'aage; à la fin decrepite vieillard. De maniere que l'aage et generation subsequente va tousiours deffaisant et gastant la precedente.
_Mutat enim mundi naturam totius ætas, Ex alióque alius status excipere omnia debet, Nec manet vlla sui similis res: omnia migrant, Omnia commutat natura et vertere cogit._ Et puis nous autres sottement craignons vne espece de mort, là où nous en auons desia passé et en passons tant d'autres. Car non seulement, comme disoit Heraclitus, la mort du feu est generation de l'air, et la mort de l'air, generation de l'eau. Mais encor plus manifestement le pouuons nous voir en nous mesmes. La fleur d'aage se meurt et passe quand la vieillesse suruient: et la ieunesse se termine en fleur d'aage d'homme faict: l'enfance en la ieunesse: et le premier aage meurt en l'enfance: et le iour d'hier meurt en celuy du iourd'huy, et le iourd'huy mourra en celuy de demain: et n'y a rien qui demeure, ne qui soit tousiours vn. Car qu'il soit ainsi, si nous demeurons tousiours mesmes et vns, comment est-ce que nous nous esiouyssons maintenant d'vne chose, et maintenant d'vne autre? comment est-ce que nous aymons choses contraires, ou les hayssons, nous les louons, ou nous les blasmons? comment auons nous differentes affections, ne retenants plus le mesme sentiment en la mesme pensée? Car il n'est pas vray-semblable que sans mutation nous prenions autres passions: et ce qui souffre mutation ne demeure pas vn mesme: et s'il n'est pas vn mesme, il n'est donc pas aussi: ains quant et l'estre tout vn, change aussi l'estre simplement, deuenant tousiours autre d'vn autre. Et par consequent se trompent et mentent les sens de nature, prenans ce qui apparoist, pour ce qui est, à faute de bien sçauoir que c'est qui est. Mais qu'est-ce donc qui est veritablement? ce qui est eternel: c'est à dire, qui n'a iamais eu de naissance, ny n'aura iamais fin, à qui le temps n'apporte iamais aucune mutation. Car c'est chose mobile que le temps, et qui apparoist comme en ombre, auec la matiere coulante et fluante tousiours, sans iamais demeurer stable ny permanente: à qui appartiennent ces mots, deuant et apres, et, a esté, ou sera. Lesquels tout de prime face montrent euidemment, que ce n'est pas chose qui soit: car ce seroit grande sottise et fauceté toute apparente, de dire que cela soit, qui n'est pas encore en estre, ou qui desia a cessé d'estre. Et quant à ces mots, present, instant, maintenant, par lesquels il semble que principalement nous soustenons et fondons l'intelligence du temps, la raison le descouurant, le destruit tout sur le champ: car elle le fend incontinent, et le partit en futur et en passé: comme le voulant voir necessairement desparty en deux. Autant en aduient-il à la nature, qui est mesurée, comme au temps, qui la mesure: car il n'y a non plus en elle rien qui demeure, ne qui soit subsistant, ains y sont toutes choses ou nées, ou naissantes, ou mourantes.
Au moyen dequoy ce seroit peché de dire de Dieu, qui est le seul qui est, que il fut, ou il sera: car ces termes là sont declinaisons, passages, ou vicissitudes de ce qui ne peut durer, ny demeurer en estre. Parquoy il faut conclure Dieu seul est, non point selon aucune mesure du temps, mais selon vne eternité immuable et immobile, non mesurée par temps, ny subjecte à aucune declinaison: deuant lequel rien n'est, ny ne sera apres, ny plus nouueau ou plus recent; ains vn realement estant, qui par vn seul maintenant emplit le tousiours, et n'y a rien, qui veritablement soit, que luy seul: sans qu'on puisse dire, il a esté, ou, il sera, sans commencement et sans fin. A cette conclusion si religieuse, d'vn homme payen, ie veux ioindre seulement ce mot, d'vn tesmoing de mesme condition, pour la fin de ce long et ennuyeux discours, qui me fourniroit de matiere sans fin. O la vile chose, dit-il, et abiecte, que l'homme, s'il ne s'esleue au dessus de l'humanité! Voyla vn bon mot, et vn vtile desir: mais pareillement absurde. Car de faire la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras, et d'esperer eniamber plus que de l'estenduë de noz iambes, cela est impossible et monstrueux: ny que l'homme se monte au dessus de soy et de l'humanité: car il ne peut voir que de ses yeux, ny saisir que de ses prises. Il s'esleuera si Dieu luy preste extraordinairement la main. Il s'esleuera abandonnant et renonçant à ses propres moyens, et se laissant hausser et sousleuer par les moyens purement celestes. C'est à nostre foy Chrestienne, non à sa vertu Stoïque, de pretendre à cette diuine et miraculeuse metamorphose.
CHAPITRE XIII.
_De iuger de la mort d'autruy._ QVAND nous iugeons de l'asseurance d'autruy en la mort, qui est sans doubte la plus remerquable action de la vie humaine, il se faut prendre garde d'vne chose, que mal-aisément on croit estre arriué à ce poinct. Peu de gens meurent resolus, que ce soit leur heure derniere: et n'est endroit où la pipperie de l'esperance nous amuse plus. Elle ne cesse de corner aux oreilles: D'autres ont bien esté plus malades sans mourir, l'affaire n'est pas si desesperé qu'on pense: et au pis aller, Dieu a bien faict d'autres miracles. Et aduient cela de ce que nous faisons trop de cas de nous. Il semble que l'vniuersité des choses souffre aucunement de nostre aneantissement, et qu'elle soit compassionnée à nostre estat. D'autant que nostre veuë alterée se represente les choses de mesmes, et nous est aduis qu'elles luy faillent à mesure qu'elle leur faut.
Comme ceux qui voyagent en mer, à qui les montagnes, les campagnes, les villes, le ciel, et la terre vont mesme bransle, et quant et quant eux: _Prouehimur portu, terræque vrbésque recedunt._ Qui vit iamais vieillesse qui ne louast le temps passé, et ne blasmast le present, chargeant le monde et les mœurs des hommes, de sa misere et de son chagrin?
_Iámque caput quassans, grandis suspirat arator, Et cùm tempora temporibus præsentia confert Præteritis, laudat fortunas sæpe parentis, Et crepat antiquum genus vt pietate repletum._ Nous entrainons tout auec nous: d'où il s'ensuit que nous estimons grande chose nostre mort, et qui ne passe pas si aisément, ny sans solemne consultation des astres: _tot circa vnum caput tumultuantes deos_. Et le pensons d'autant plus, que plus nous nous prisons. Comment, tant de science se perdroit elle auec tant de dommage, sans particulier soucy des destinées? vne ame si rare et exemplaire ne couste elle non plus à tuer, qu'vne ame populaire et inutile? cette vie, qui en couure tant d'autres, de qui tant d'autres vies dependent, qui occupe tant de monde par son vsage, remplit tant de place, se desplace elle comme celle qui tient à son simple nœud? Nul de nous ne pense assez n'estre qu'vn. De là viennent ces mots de Cæsar à son pilote, plus enflez que la mer qui le menassoit: _Italiam si cœlo authore recusas, Me pete: sola tibi causa hæc est iusta timoris, Vectorem non nosse tuum, perrumpe procellas Tutela secure mei:_ et ceux-cy, _Credit iam digna pericula Cæsar Fatis esse suis: tantúsque euertere, dixit, Me superis labor est, parua quem puppe sedentem, Tam magno petiere mari?_ Et cette resuerie publique, que le soleil porta en son front tout le long d'vn an le deuil de sa mort: _Ille etiam extincto miseratus Cæsare Romam, Cùm caput obscura nitidum ferrugini texit._ Et mille semblables; dequoy le monde se laisse si aysément pipper, estimant que noz interests alterent le ciel, et que son infinité se formalise de noz menues actions. _Non tanta cœlo societas nobiscum est, vt nostro fato mortalis sit ille quoque siderum fulgor._ Or de iuger la resolution et la constance, en celuy qui ne croit pas encore certainement estre au danger, quoy qu'il y soit, ce n'est pas raison: et ne suffit pas qu'il soit mort en cette desmarche, s'il ne s'y estoit mis iustement pour cet effect. Il aduient à la plus part, de roidir leur contenance et leurs parolles, pour en acquerir reputation, qu'ils esperent encore iouir viuans. D'autant que i'en ay veu mourir, la fortune a disposé les contenances, non leur dessein. Et de ceux mesmes qui se sont anciennement donnez la mort, il y a bien à choisir, si c'est vne mort soudaine, ou mort qui ait du temps. Ce cruel Empereur Romain, disoit de ses prisonniers, qu'il leur vouloit faire sentir la mort, et si quelqu'vn se deffaisoit en prison, Celuy là m'est eschappé, disoit-il. Il vouloit estendre la mort, et la faire sentir par les tourmens.
_Vidimus et toto quamuis in corpore cæso, Nil animæ lethale datum, morémque nefandæ Durum sæuitiæ, pereuntis parcere morti._ De vray, ce n'est pas si grande chose, d'establir tout sain et tout rassis, de se tuer; il est bien aisé de faire le mauuais, auant que de venir aux prises. De maniere que le plus effeminé homme du monde Heliogabalus, parmy ses plus lasches voluptez, desseignoit bien de se faire mourir delicatement, où l'occasion l'en forceroit: et afin que sa mort ne dementist point le reste de sa vie, auoit faict bastir expres vne tour somptueuse, le bas et le deuant de laquelle estoit planché d'ais enrichis d'or et de pierrerie pour se precipiter: et aussi fait faire des cordes d'or et de soye cramoisie pour s'estrangler: et battre vne espée d'or pour s'enferrer: et gardoit du venin dans des vaisseaux d'emeraude et de topaze, pour s'empoisonner, selon que l'enuie luy prendroit de choisir de toutes ces façons de mourir.
_Impiger et fortis virtute coacta._ Toutefois quant à cettuy-cy, la mollesse de ses apprests rend plus vray-semblable que le nez luy eust saigné, qui l'en eust mis au propre. Mais de ceux mesmes, qui plus vigoureux, se sont resolus à l'execution, il faut voir, dis-ie, si ç'a esté d'vn coup, qui ostait le loisir d'en sentir l'effect. Car c'est à deuiner, à voir escouler la vie peu à peu, le sentiment du corps se meslant à celuy de l'ame, s'offrant le moyen de se repentir, si la constance s'y fust trouuée, et l'obstination en vne si dangereuse volonté. Aux guerres ciuiles de Cæsar, Lucius Domitius pris en la Prusse, s'estant empoisonné, s'en repentit apres. Il est aduenu de nostre temps que tel resolu de mourir, et de son premier essay n'ayant donné assez auant, la demangéson de la chair luy repoussant le bras, se reblessa bien fort à deux ou trois fois apres, mais ne peut iamais gaigner sur luy d'enfoncer le coup. Pendant qu'on faisoit le procés à Plantius Syluanus, Vrgulania sa mere-grand luy enuoya vn poignard, duquel n'ayant peu venir à bout de se tuer, il se feit coupper les veines à ses gents. Albucilla du temps de Tibere, s'estant pour se tuer frappée trop mollement, donna encores à ses parties moyen de l'emprisonner et faire mourir à leur mode.
Autant en fit le Capitaine Demosthenes apres sa route en la Sicile.
Et C. Fimbria s'estant frappé trop foiblement, impetra de son vallet de l'acheuer. Au rebours, Ostorius, lequel pour ne se pouuoir seruir de son bras, desdaigna d'employer celuy de son seruiteur à autre chose qu'à tenir le poignard droit et ferme: et se donnant le branle, porta luy mesme sa gorge à l'encontre, et la transperça.
C'est vne viande à la verité qu'il faut engloutir sans macher, qui n'a le gosier ferré à glace. Et pourtant l'Empereur Adrianus feit que son medecin merquast et circonscriuist en son tetin iustement l'endroit mortel, où celuy eust à viser, à qui il donna la charge de le tuer. Voyla pourquoy Cæsar, quand on luy demandoit quelle mort il trouuoit la plus souhaitable, La moins premeditée, respondit-il, et la plus courte. Si Cæsar l'a osé dire, ce ne m'est plus lascheté de le croire. Vne mort courte, dit Pline, est le souuerain heur de la vie humaine. Il leur fasche de la recognoistre.
Nul ne se peut dire estre resolu à la mort, qui craint à la marchander, qui ne peut la soustenir les yeux ouuerts. Ceux qu'on voit aux supplices courir à leur fin, et haster l'execution, et la presser, ils ne le font pas de resolution, ils se veulent oster le temps de la considerer: l'estre morts ne les fasche pas, mais ouy bien le mourir.
_Emori nolo, sed me esse mortuum, nihili æstimo._ C'est vn degré de fermeté, auquel i'ay exprimenté que ie pourrois arriuer, comme ceux qui se iettent dans les dangers, ainsi que dans la mer, à yeux clos. Il n'y a rien, selon moy, plus illustre en la vie de Socrates, que d'auoir eu trente iours entiers à ruminer le decret de sa mort: de l'auoir digerée tout ce temps là, d'vne tres-certaine esperance, sans esmoy, sans alteration: et d'vn train d'actions et de parolles, rauallé plustost et anonchally, que tendu et releué par le poids d'vne telle cogitation. Ce Pomponius Atticus, à qui Cicero escrit, estant malade, fit appeller Agrippa son gendre, et deux ou trois autres de ses amys; et leur dit, qu'ayant essayé qu'il ne gaignoit rien à se vouloir guerir, et que tout ce qu'il faisoit pour allonger sa vie, allongeoit aussi et augmentoit sa douleur; il estoit deliberé de mettre fin à l'vn et à l'autre, les priant de trouuer bonne sa deliberation, et au pis aller, de ne perdre point leur peine à l'en destourner. Or ayant choisi de se tuer par abstinence, voyla sa maladie guerie par accident: ce remede qu'il auoit employé pour se deffaire, le remet en santé. Les medecins et ses amis faisans feste d'vn si heureux euenement, et s'en resiouyssans auec luy, se trouuerent bien trompez: car il ne leur fut possible pour cela de luy faire changer d'opinion, disant qu'ainsi comme ainsi luy falloit il vn iour franchir ce pas, et qu'en estant si auant, il se vouloit oster la peine de recommencer vn' autre fois. Cestuy-cy ayant recognu la mort tout à loisir, non seulement ne se descourage pas au ioindre, mais il s'y acharne: car estant satisfaict en ce pourquoy il estoit entré en combat, il se picque par brauerie d'en voir la fin. C'est bien loing au delà de ne craindre point la mort, que de la vouloir taster et sauourer. L'histoire du philosophe Cleanthes est fort pareille. Les gengiues luy estoyent enflées et pourries: les medecins luy conseillerent d'vser d'vne grande abstinence. Ayant ieuné deux iours, il est si bien amendé, qu'ils luy declarent sa guarison, et permettent de retourner à son train de viure accoustumé.
Luy au rebours, goustant desia quelque douceur en cette defaillance, entreprend de ne se retirer plus arriere, et franchir le pas, qu'il auoit fort auancé. Tullius Marcellinus ieune homme Romain, voulant anticiper l'heure de sa destinée, pour se deffaire d'vne maladie, qui le gourmandoit, plus qu'il ne vouloit souffrir: quoy que les medecins luy en promissent guerison certaine, sinon si soudaine, appella ses amis pour en deliberer: les vns, dit Seneca, luy donnoyent le conseil que par lascheté ils eussent prins pour eux mesmes, les autres par flaterie, celuy qu'ils pensoyent luy deuoir estre plus aggreable: mais vn Stoïcien luy dit ainsi: Ne te trauaille pas Marcellinus, comme si tu deliberois de chose d'importance: ce n'est pas grand'chose que viure, tes valets et les bestes viuent: mais c'est grand'chose de mourir honestement, sagement, et constamment. Songe combien il y a que tu fais mesme chose, manger, boire, dormir: boire, dormir, et manger. Nous roüons sans cesse en ce cercle. Non seulement les mauuais accidens et insupportables, mais la satieté mesme de viure donne enuie de la mort. Marcellinus n'auoit besoing d'homme qui le conseillast, mais d'homme qui le secourust: les seruiteurs craignoyent de s'en mesler: mais ce philosophe leur fit entendre que les domestiques sont soupçonnez, lors seulement qu'il est en doubte, si la mort du maistre a esté volontaire: autrement qu'il seroit d'aussi mauuais exemple de l'empescher, que de le tuer, d'autant que _Inuitum qui seruat, idem facit occidenti._ Apres il aduertit Marcellinus, qu'il ne seroit pas messeant, comme le dessert des tables se donne aux assistans, nos repas faicts, aussi la vie finie, de distribuer quelque chose à ceux qui en ont esté les ministres. Or estoit Marcellinus de courage franc et liberal: il fit departir quelque somme à ses seruiteurs, et les consola.
Au reste, il n'y eut besoing de fer, ny de sang: il entreprit de s'en aller de cette vie, non de s'en fuyr: non d'eschapper à la mort, mais de l'essayer. Et pour se donner loisir de la marchander, ayant quitté toute nourriture, le troisiesme iour suyuant, apres s'estre faict arroser d'eau tiede, il defaillit peu à peu, et non sans quelque volupté, à ce qu'il disoit. De vray, ceux qui ont eu ces deffaillances de cœur, qui prennent par foiblesse, disent n'y sentir aucune douleur, ains plustost quelque plaisir comme d'vn passage au sommeil et au repos. Voyla des morts estudiées et digerées. Mais à fin que le seul Caton peust fournir à tout exemple de vertu, il semble que son bon destin luy fit auoir mal en la main, dequoy il se donna le coup: à ce qu'il eust loisir d'affronter la mort et de la colleter, renforceant le courage au danger, au lieu de l'amollir.
Et si ç'eust esté à moy, de le representer en sa plus superbe assiete, ç'eust esté deschirant tout ensanglanté ses entrailles, plustost que l'espée au poing, comme firent les statuaires de son temps. Car ce second meurtre, fut bien plus furieux, que le premier.
CHAPITRE XIIII.
C'EST vne plaisante imagination, de conceuoir vn esprit balancé iustement entre-deux pareilles enuyes. Car il est indubitable, qu'il ne prendra iamais party: d'autant que l'application et le choix porte inequalité de prix: et qui nous logeroit entre la bouteille et le iambon, auec egal appetit de boire et de manger, il n'y auroit sans doute remede, que de mourir de soif et de faim. Pour pouruoir à cet inconuenient, les Stoïciens, quand on leur demande d'où vient en nostre ame l'election de deux choses indifferentes (et qui fait que d'vn grand nombre d'escus nous en prenions plustost l'vn que l'autre, n'y ayant aucune raison qui nous incline à la preference) respondent, que ce mouuement de l'ame est extraordinaire et desreglé, venant en nous d'vne impulsion estrangere, accidentale, et fortuite. Il se pourroit dire, ce me semble, plustost, que aucune chose ne se presente à nous, où il n'y ait quelque difference, pour legere qu'elle soit: et que ou à la veuë, ou à l'attouchement, il y a tousiours quelque choix, qui nous tente et attire, quoy que ce soit imperceptiblement. Pareillement qui presupposera vne fisselle egallement forte par tout, il est impossible de toute impossibilité qu'elle rompe, car par où voulez vous que la faucée commence? et de rompre par tout ensemble, il n'est pas en nature. Qui ioindroit encore à cecy les propositions geometriques, qui concluent par la certitude de leurs demonstrations, le contenu plus grand que le contenant, le centre aussi grand que sa circonference: et qui trouuent deux lignes s'approchans sans cesse l'vne de l'autre, et ne se pouuans iamais ioindre: et la pierre philosophale, et quadrature du cercle, où la raison et l'effect sont si opposites: en tireroit à l'aduenture quelque argument pour secourir ce mot hardy de Pline, _solum certum nihil esse certi, et homine nihil miserius aut superbius_.
CHAPITRE XV.
_Que nostre desir s'accroist par la malaisance._ IL n'y a raison qui n'en aye vne contraire, dit le plus sage party des philosophes. Ie remaschois tantost ce beau mot, qu'vn ancien allegue pour le mespris de la vie: Nul bien nous peut apporter plaisir, si ce n'est celuy, à la perte duquel nous sommes preparez: _In æquo est dolor amissæ rei, et timor amittendæ_. Voulant gaigner par là, que la fruition de la vie ne nous peut estre vrayement plaisante, si nous sommes en crainte de la perdre. Il se pourroit toutesfois dire au rebours, que nous serrons et embrassons ce bien, d'autant plus estroit, et auecques plus d'affection, que nous le voyons nous estre moins seur, et craignons qu'il nous soit osté. Car il se sent euidemment, comme le feu se picque à l'assistance du froid, que nostre volonté s'aiguise aussi par le contraste: _Si numquam Danaen habuisset ahenea turris, Non esset Danae de Ioue facta parens:_ et qu'il n'est rien naturellement si contraire à nostre goust que la satieté, qui vient de l'aisance: ny rien qui l'aiguise tant que la rareté et difficulté. _Omnium rerum voluptas ipso quo debet fugare periculo crescit._ _Galla, nega; satiatur amor, nisi gaudia torquent._ Pour tenir l'amour en haleine, Lycurgue ordonna que les mariez de Lacedemone ne se pourroient prattiquer qu'à la desrobée, et que ce seroit pareille honte de les rencontrer couchés ensemble qu'auecques d'autres. La difficulté des assignations, le danger des surprises, la honte du lendemain, _Et languor, et silentium, Et latere petitus imo spiritus,_ c'est ce qui donne pointe à la sauce. Combien de ieux tres-lasciuement plaisants, naissent de l'honneste et vergongneuse maniere de parler des ouurages de l'Amour? La volupté mesme cherche à s'irriter par la douleur. Elle est bien plus sucrée, quand elle cuit, et quand elle escorche. La courtisane Flora disoit n'auoir iamais couché auec Pompeius, qu'elle ne luy eust faict porter les merques de ses morsures.
_Quod petiere, premunt arctè, faciúntque dolorem Corporis, et dentes inlidunt sæpe labellis: Et stimuli subsunt, qui instigant lædere id ipsum Quodcunque est, rabies vnde illæ germina surgunt._ Il en va ainsi par tout: la difficulté donne prix aux choses.
Ceux de la Marque d'Ancone font plus volontiers leurs vœuz à Sainct Iaques, et ceux de Galice à nostre Dame de Lorete: on fait au Liege grande feste des bains de Luques, et en la Toscane de ceux d'Aspa: il ne se voit guere de Romains en l'escole de l'escrime à Rome, qui est pleine de François. Ce grand Caton se trouua aussi bien que nous, desgousté de sa femme tant qu'elle fut sienne, et la desira quand elle fut à vn autre. I'ay chassé au haras vn vieil cheual, duquel à la senteur des iuments, on ne pouuoit venir à bout. La facilité l'a incontinent saoulé enuers les siennes: mais enuers les estrangeres et la premiere qui passe le long de son pastis, il reuient à ses importuns hannissements, et à ses chaleurs furieuses comme deuant. Nostre appetit mesprise et outrepasse ce qui luy est en main, pour courir apres ce qu'il n'a pas.
_Transuolat in medio posita, et fugientia captat._ Nous defendre quelque chose, c'est nous en donner enuie.
_Nisi tu seruare puellam Incipis, incipiet desinere esse mea._ Nous l'abandonner tout à faict, c'est nous en engendrer mespris.
La faute et l'abondance retombent en mesme inconuenient: _Tibi quod superest, mihi quod defit, dolet._ Le desir et la iouyssance nous mettent pareillement en peine. La rigueur des maistresses est ennuyeuse, mais l'aisance et la facilité l'est, à vray dire, encores plus, d'autant que le mescontentement et la cholere naissent de l'estimation, en quoy nous auons la chose desirée, aiguisent l'amour, et le reschauffent: mais la satieté engendre le dégoust: c'est vne passion mousse, hebetée, lasse, et endormie.
_Si qua volet regnare diu, contemnat amantem, Contemnite amantes, Sic hodie veniet, si qua negauit heri._ Pourquoy inuenta Popæa de masquer les beautez de son visage, que pour les rencherir à ses amants? Pourquoy a lon voilé iusques au dessoubs des talons ces beautez, que chacun desire montrer, que chacun desire voir? Pourquoy couurent elles de tant d'empeschemens, les vns sur les autres, les parties, où loge principallement nostre desir et le leur? Et à quoy seruent ces gros bastions, dequoy les nostres viennent d'armer leurs flancs, qu'à leurrer nostre appetit, et nous attirer à elles en nous esloignant?
_Et fugit ad salices, et se cupit antè videri.
Interdum tunica duxit operta moram._ A quoy sert l'art de cette honte virginalle? cette froideur rassise, cette contenance seuere, cette profession d'ignorance des choses, qu'elles sçauent mieux, que nous qui les en instruisons, qu'à nous accroistre le desir de vaincre, gourmander, et fouler à nostre appetit, toute cette ceremonie, et ces obstacles? Car il y a non seulement du plaisir, mais de la gloire encore, d'affolir et desbaucher cette molle douceur, et cette pudeur infantine, et de ranger à la mercy de nostre ardeur vne grauité froide et magistrale. C'est gloire, disent-ils, de triompher de la modestie, de la chasteté, et de la temperance: et qui desconseille aux Dames, ces parties là, il les trahit, et soy-mesmes. Il faut croire que le cœur leur fremit d'effroy, que le son de nos mots blesse la pureté de leurs oreilles, qu'elles nous en haissent et s'accordent à nostre importunité d'vne force forcée. La beauté, toute puissante qu'elle est, n'a pas dequoy se faire sauourer sans cette entremise. Voyez en Italie, où il y a plus de beauté à vendre, et de la plus fine, comment il faut qu'elle cherche d'autres moyens estrangers, et d'autres arts pour se rendre aggreable: et si à la verité, quoy qu'elle face estant venale et publique, elle demeure foible et languissante. Tout ainsi que mesme en la vertu, de deux effects pareils, nous tenons neantmoins celuy-là, le plus beau et plus digne, auquel il y a plus d'empeschement et de hazard proposé. C'est vn effect de la prouidence diuine, de permettre sa saincte Eglise estre agitée, comme nous la voyons de tant de troubles et d'orages, pour esueiller par ce contraste les ames pies, et les r'auoir de l'oisiueté et du sommeil, où les auoit plongees vne si longue tranquillité. Si nous contrepoisons la perte que nous auons faicte, par le nombre de ceux qui se sont desuoyez, au gain qui nous vient pour nous estre remis en haleine, resuscité nostre zele et nos forces, à l'occasion de ce combat, Ie ne sçay si l'vtilité ne surmonte point le dommage. Nous auons pensé attacher plus ferme le nœud de nos mariages, pour auoir osté tout moyen de les dissoudre, mais d'autant s'est dépris et relasché le nœud de la volonté et de l'affection, que celuy de la contraincte s'est estrecy. Et au rebours, ce qui tint les mariages à Rome, si long temps en honneur et en seurté, fut la liberté de les rompre, qui voudroit. Ils gardoient mieux leurs femmes, d'autant qu'ils les pouuoient perdre: et en pleine licence de diuorces, il se passa cinq cens ans et plus, auant que nul s'en seruist.
_Quod licet, ingratum est: quod non licet, acrius vrit._ A ce propos se pourroit ioindre l'opinion d'vn ancien, que les supplices aiguisent les vices plustost qu'ils ne les amortissent: