SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II (French)

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affaires, que de plier ma foy pour leur seruice. Car quant à cette nouuelle vertu de faintise et dissimulation, qui est à cett'heure si fort en credit, ie la hay capitalement: et de tous les vices, ie n'en trouue aucun qui tesmoigne tant de lascheté et bassesse de cœur. C'est vn' humeur coüarde et seruile de s'aller desguiser et cacher sous vn masque, et de n'oser se faire veoir tel qu'on est.

Par là nos hommes se dressent à la perfidie. Estans duicts à produire des parolles fauces, ils ne font pas conscience d'y manquer.

Vn cœur genereux ne doit point desmentir ses pensées: il se veut faire voir iusques au dedans: tout y est bon, ou aumoins, tout y est humain. Aristote estime office de magnanimité, hayr et aymer à descouuert: iuger, parler auec toute franchise: et au prix de la verité, ne faire cas de l'approbation ou reprobation d'autruy. Apollonius disoit que c'estoit aux serfs de mentir, et aux libres de dire verité. C'est la premiere et fondamentale partie de la vertu. Il la faut aymer pour elle mesme. Celuy qui dit vray, par ce qu'il y est d'ailleurs obligé, et par ce qu'il sert: et qui ne craind point à dire mensonge, quand il n'importe à personne, il n'est pas veritable suffisamment.

Mon ame de sa complexion refuit la menterie, et haït mesme à la penser. I'ay vn' interne vergongne et vn remors piquant, si par fois elle m'eschappe, comme par fois elle m'eschappe, les occasions me surprenans et agitans impremeditement. Il ne faut pas tousiours dire tout, car ce seroit sottise. Mais ce qu'on dit, il faut qu'il soit tel qu'on le pense: autrement, c'est meschanceté.

Ie ne sçay quelle commodité ils attendent de se faindre et contrefaire sans cesse: si ce n'est, de n'en estre pas creus, lors mesmes qu'ils disent verité. Cela peut tromper vne fois ou deux les hommes: mais de faire profession de se tenir couuert: et se vanter, comme ont faict aucuns de nos Princes, qu'ils ietteroient leur chemise au feu, si elle estoit participante de leurs vrayes intentions, qui est vn mot de l'ancien Metellus Macedonicus: et qui ne sçait se faindre, ne sçait pas regner: c'est tenir aduertis ceux qui ont à les praticquer, que ce n'est que piperie et mensonge qu'ils disent. _Quo quis versutior et callidior est, hoc inuisior et suspectior, detracta opinione probitatis._ Ce seroit vne grande simplesse à qui se lairroit amuser ny au visage ny aux parolles de celuy, qui fait estat d'estre tousiours autre au dehors, qu'il n'est au dedans: comme faisoit Tibere. Et ne sçay quelle part telles gens peuuent auoir au commerce des hommes, ne produisans rien qui soit receu pour comptant.

Qui est desloyal enuers la verité, l'est aussi enuers le mensonge.

Ceux qui de nostre temps ont consideré en l'establissement du deuoir d'vn Prince, le bien de ses affaires seulement: et l'ont preferé au soing de sa foy et conscience, diroyent quelque chose à vn Prince, de qui la Fortune auroit rengé à tel poinct les affaires, que pour tout iamais il les peust establir par vn seul manquement et faute à sa parole. Mais il n'en va pas ainsin. On rechet souuent en pareil marché: on fait plus d'vne paix, plus d'vn traitté en sa vie. Le gain, qui les conuie à la premiere desloyauté, et quasi tousiours il s'en presente, comme à toutes autres meschancetez: les sacrileges, les meurtres, les rebellions, les trahisons, s'entreprennent pour quelque espece de fruit: mais ce premier gain apporte infinis dommages suyuants: iettant ce Prince hors de tout commerce, et de tout moyen de negotiation par l'exemple de cette infidelité. Solyman de la race des Ottomans, race peu soigneuse de l'obseruance des promesses et paches, lors que de mon enfance, il fit descendre son armée à Otrante, ayant sçeu que Mercurin de Gratinare, et les habitants de Castro, estoyent detenus prisonniers, apres auoir rendu la place, contre ce qui auoit esté capitulé par ses gents auec eux, manda qu'on les relaschast: et qu'ayant en main d'autres grandes entreprises en cette contrée là, cette desloyauté, quoy qu'elle eust apparence d'vtilité presente, luy apporteroit pour l'aduenir, vn descri et vne deffiance d'infini preiudice. Or de moy i'ayme mieux estre importun et indiscret, que flateur et dissimulé. I'aduoüe qu'il se peut mesler quelque poincte de fierté, et d'opiniastreté, à se tenir ainsin entier et ouuert comme ie suis sans consideration d'autruy. Et me semble que ie deuiens vn peu plus libre, où il le faudroit moins estre: et que ie m'eschauffe par l'opposition du respect. Il peut estre aussi, que ie me laisse aller apres ma nature à faute d'art. Presentant aux grands cette mesme licence de langue et de contenance que i'apporte de ma maison: ie sens combien elle decline vers l'indiscretion et inciuilité. Mais outre ce que ie suis ainsi faict, ie n'ay pas l'esprit assez souple pour gauchir à vne prompte demande, et pour en eschapper par quelque destour: ny pour feindre vne verité, ny assez de memoire pour la retenir ainsi feinte: ny certes assez d'asseurance pour la maintenir: et fais le braue par foiblesse.

Parquoy ie m'abandonne à la nayfueté, et à tousiours dire ce que ie pense, et par complexion, et par dessein: laissant à la Fortune d'en conduire l'euenement. Aristippus disoit le principal fruit, qu'il eust tiré de la philosophie, estre, qu'il parloit librement et ouuertement à chacun. C'est vn outil de merueilleux seruice, que la memoire, et sans lequel le iugement fait bien à peine son office: elle me manque du tout. Ce qu'on me veut proposer, il faut que ce soit à parcelles: car de respondre à vn propos, où il y eust plusieurs diuers chefs, il n'est pas en ma puissance. Ie ne sçaurois receuoir vne charge sans tablettes. Et quand i'ay vn propos de consequence à tenir, s'il est de longue haleine, ie suis reduit à cette vile et miserable necessité, d'apprendre par cœur mot à mot ce que i'ay à dire: autrement ie n'auroy ny façon, ny asseurance, estant en crainte que ma memoire vinst à me faire vn mauuais tour. Mais ce moyen m'est non moins difficile. Pour apprendre trois vers, il m'y faut trois heures. Et puis en vn propre ouurage la liberté et authorité de remuer l'ordre, de changer vn mot, variant sans cesse la matiere, la rend plus malaisée à arrester en la memoire de son autheur. Or plus ie m'en defie, plus elle se trouble: elle me sert mieux par rencontre, il faut que ie la solicite nonchalamment: car si ie la presse, elle s'estonne: et depuis qu'ell' a commencé à chanceler, plus ie la sonde, plus elle s'empestre et embarrasse: elle me sert à son heure, non pas à la mienne. Cecy que ie sens en la memoire, ie le sens en plusieurs autres parties. Ie fuis le commandement, l'obligation, et la contrainte. Ce que ie fais aysément et naturellement, si ie m'ordonne de le faire, par vne expresse et prescrite ordonnance, ie ne sçay plus le faire. Au corps mesme, les membres qui ont quelque liberté et iurisdiction plus particuliere sur eux, me refusent par fois leur obeyssance, quand ie les destine et attache à certain poinct et heure de seruice necessaire. Cette preordonnance contraincte et tyrannique les rebute: ils se croupissent d'effroy ou de despit, et se transissent. Autresfois estant en lieu, où c'est discourtoisie barbaresque, de ne respondre à ceux qui vous conuient à boire: quoy qu'on m'y traitast auec toute liberté, i'essaiay de faire le bon compagnon, en faueur des Dames qui estoyent de la partie, selon l'vsage du pays. Mais il y eut du plaisir: car cette menasse et preparation, d'auoir à m'efforcer outre ma coustume, et mon naturel, m'estoupa de maniere le gosier, que ie ne sçeuz aualler vne seule goute: et fus priué de boire, pour le besoing mesme de mon repas. Ie me trouuay saoul et desalteré, par tant de breuuage que mon imagination auoit preoccupé. Cet effaict est plus apparent en ceux qui ont l'imagination plus vehemente et puissante: mais il est pourtant naturel: et n'est aucun qui ne s'en ressente aucunement. On offroit à vn excellent archer condamné à la mort, de luy sauuer la vie, s'il vouloit faire voir quelque notable preuue de son art: il refusa de s'en essayer, craignant que la trop grande contention de sa volonté, luy fist fouruoyer la main, et qu'au lieu de sauuer sa vie, il perdist encore la reputation qu'il auoit acquise au tirer de l'arc. Vn homme qui pense ailleurs, ne faudra point, à vn pousse pres, de refaire tousiours vn mesme nombre et mesure de pas, au lieu où il se promene: mais s'il y est auec attention de les mesurer et compter, il trouuera que ce qu'il faisoit par nature et par hazard, il ne le fera pas si exactement par dessein. Ma librairie, qui est des belles entre les librairies de village, est assise à vn coin de ma maison: s'il me tombe en fantasie chose que i'y vueille aller chercher ou escrire, de peur qu'elle ne m'eschappe en trauersant seulement ma cour, il faut que ie la donne en garde à quelqu'autre. Si ie m'enhardis en parlant, à me destourner tant soit peu, de mon fil, ie ne faux iamais de le perdre: qui fait que ie me tiens en mes discours, contrainct, sec, et resserré. Les gens, qui me seruent, il faut que ie les appelle par le nom de leurs charges, ou de leur pays: car il m'est tres-malaisé de retenir des noms. Ie diray bien qu'il y a trois syllabes, que le son en est rude, qu'il commence ou termine par telle lettre. Et si ie durois à viure long temps, ie ne croy pas que ie n'oubliasse mon nom propre, comme ont faict d'autres. Messala Coruinus fut deux ans n'ayant trace aucune de memoire. Ce qu'on dit aussi de George Trapezonce. Et pour mon interest, ie rumine souuent, quelle vie c'estoit que la leur: et si sans cette piece, il me restera assez pour me soustenir auec quelque aisance. Et y regardant de pres, ie crains que ce defaut, s'il est parfaict, perde toutes les functions de l'ame.

_Plenus rimarum sum, hac atque illac perfluo._ Il m'est aduenu plus d'vne fois, d'oublier le mot que i'auois trois heures au parauant donné ou receu d'vn autre: et d'oublier où i'auoy caché ma bourse, quoy qu'en die Cicero. Ie m'ayde à perdre, ce que ie serre particulierement. _Memoria certè non modò philosophiam, sed omnis vito vsum, omnésque artes, vnà maximè continet._ C'est le receptacle et l'estuy de la science, que la memoire: l'ayant si deffaillante ie n'ay pas fort à me plaindre, si ie ne sçay guere. Ie sçay en general le nom des arts, et ce dequoy ils traictent, mais rien au delà. Ie feuillete les liures, ie ne les estudie pas. Ce qui m'en demeure, c'est chose que ie ne reconnoy plus estre d'autruy. C'est cela seulement, dequoy mon iugement a faict son profit: les discours et les imaginations, dequoy il s'est imbu. L'autheur, le lieu, les mots, et autres circonstances, ie les oublie incontinent. Et suis si excellent en l'oubliance, que mes escripts mesmes et compositions, ie ne les oublie pas moins que le reste. On m'allegue tous les coups à moy-mesme, sans que ie le sente. Qui voudroit sçauoir d'où sont les vers et exemples, que i'ay icy entassez, me mettroit en peine de le luy dire: et si ne les ay mendiez qu'és portes cognuës et fameuses: ne me contentant pas qu'ils fussent riches, s'ils ne venoient encore de main riche et honorable: l'authorité y concurre quant et la raison. Ce n'est pas grande merueille si mon liure suit la fortune des autres liures: et si ma memoire desempare ce que i'escry, comme ce que ie ly: et ce que ie donne, comme ce que ie reçoy. Outre le deffaut de la memoire, i'en ay d'autres, qui aydent beaucoup à mon ignorance. I'ay l'esprit tardif, et mousse, le moindre nuage luy arreste sa poincte: en façon que, pour exemple, ie ne luy proposay iamais enigme si aisé, qu'il sçeust desuelopper. Il n'est si vaine subtilité qui ne m'empesche. Aux ieux, où l'esprit a sa part; des échets, des cartes, des dames, et autres, ie n'y comprens que les plus grossiers traicts. L'apprehension, ie l'ay lente et embrouillée: mais ce qu'elle tient vne fois, elle le tient bien, et l'embrasse bien vniuersellement, estroitement et profondement, pour le temps qu'elle le tient. I'ay la veuë longue, saine et entiere, mais qui se lasse aiséement au trauail, et se charge. A cette occasion ie ne puis auoir long commerce auec les liures, que par le moyen du seruice d'autruy. Le ieune Pline instruira ceux qui ne l'ont essayé, combien ce retardement est important à ceux qui s'adonnent à cette occupation. Il n'est point ame si chetifue et brutale, en laquelle on ne voye reluire quelque faculté particuliere: il n'y en a point de si enseuelie, qui ne face vne saillie par quelque bout. Et comment il aduienne qu'vne ame aueugle et endormie à toutes autres choses, se trouue vifue, claire, et excellente, à certain particulier effect, il s'en faut enquerir aux maistres. Mais les belles ames, ce sont les ames vniuerselles, ouuertes, et prestes à tout: si non instruites, au moins instruisables. Ce que ie dy pour accuser la mienne. Car soit par foiblesse ou nonchalance (et de mettre à nonchaloir ce qui est à nos pieds, ce que nous auons entremains, ce qui regarde de plus pres l'vsage de la vie, c'est chose bien eslongnée de mon dogme), il n'en est point vne si inepte et si ignorante que la mienne, de plusieurs telles choses vulgaires, et qui ne se peuuent sans honte ignorer. Il faut que i'en conte quelques exemples. Ie suis né et nourry aux champs, et parmy le labourage: i'ay des affaires, et du mesnage en main, depuis que ceux qui me deuançoient en la possession des biens que ie iouys, m'ont quitté leur place. Or ie ne sçay conter ny à get, ny à plume: la pluspart de nos monnoyes ie ne les connoy pas: ny ne sçay la difference de l'vn grain à l'autre, ny en la terre, ny au grenier, si elle n'est par trop apparente: ny à peine celle d'entre les choux et les laictues de mon iardin. Ie n'entens pas seulement les noms des premiers outils du mesnage, ny les plus grossiers principes de l'agriculture, et que les enfans sçauent: moins aux arts mechaniques, en la trafique, et en la cognoissance des marchandises, diuersité et nature des fruicts, de vins, de viandes: ny à dresser vn oiseau, ny à medeciner vn cheual, ou vn chien. Et puis qu'il me faut faire la honte toute entiere, il n'y a pas vn mois qu'on me surprint ignorant dequoy le leuain seruoit à faire du pain; et que c'estoit que faire cuuer du vin. On coniectura anciennement à Athenes, vne aptitude à la mathematique, en celuy à qui on voyoit ingenieusement agencer et fagotter vne charge de brossailles. Vrayement on tireroit de moy vne bien contraire conclusion: car qu'on me donne tout l'apprest d'vne cuisine, me voila à la faim. Par ces traits de ma confession, on en peut imaginer d'autres à mes despens. Mais quel que ie me face cognoistre, pourueu que ie me face cognoistre tel que ie suis, ie fay mon effect.

Et si ne m'excuse pas, d'oser mettre par escrit des propos si bas et friuoles que ceux-cy. La bassesse du suiet m'y contrainct.

Qu'on accuse si on veut mon proiect, mais mon progrez, non. Tant y a que sans l'aduertissement d'autruy, ie voy assez le peu que tout cecy vaut et poise, et la folie de mon dessein. C'est prou que mon iugement ne se deffere point, duquel ce sont icy les essais.

_Nasutus sis vsque licet, sis denique nasus, Quantum noluerit ferre rogatus Atlas: Et possis ipsum tu deridere Latinum, Non potes in nugas dicere plura meas, Ipse ego quàm dixi: quid dentem dente iuuabit Rodere? carne opus est, si satur esse velis.

Ne perdas operam: qui se mirantur, in illos Virus habe; nos hæc nouimus esse nihil._ Ie ne suis pas obligé à ne dire point de sottises, pourueu que ie ne me trompe pas à les cognoistre. Et de faillir à mon escient, cela m'est si ordinaire, que ie ne faux guere d'autre façon, ie ne faux guere fortuitement. C'est peu de chose de prester à la temerité de mes humeurs les actions ineptes, puis que ie ne me puis pas deffendre d'y prester ordinairement les vitieuses. Ie vis vn iour à Barleduc, qu'on presentoit au Roy François second, pour la recommandation de la memoire de René Roy de Sicile, vn pourtraict qu'il auoit luy-mesmes fait de soy. Pourquoy n'est-il loisible de mesme à vn chacun, de se peindre de la plume, comme il se peignoit d'vn creon? Ie ne veux donc pas oublier encor cette cicatrice, bien mal propre à produire en public. C'est l'irresolution: defaut tres-incommode à la negociation des affaires du monde. Ie ne sçay pas prendre party és entreprinses doubteuses: _Ne si, ne no, net cor mi suona intero._ Ie sçay bien soustenir vne opinion, mais non pas la choisir. Par ce qu'és choses humaines, à quelque bande qu'on panche, il se presente force apparences, qui nous y confirment: et le philosophe Chrysippus disoit, qu'il ne vouloit apprendre de Zenon et Cleanthez ses maistres, que les dogmes simplement: car quant aux preuues et raisons, il en fourniroit assez de luy mesme. De quelque costé que ie me tourne, ie me fournis tousiours assez de cause et de vray-semblance pour m'y maintenir. Ainsi i'arreste chez moy le doubte, et la liberté de choisir, iusques à ce que l'occasion me presse. Et lors, à confesser la verité, ie iette le plus souuent la plume au vent, comme on dit, et m'abandonne à la mercy de la Fortune. Vne bien legere inclination et circonstance m'emporte.

_Dum in dubio est animus, paulo momento huc atque Illuc impellitur._ L'incertitude de mon iugement, est si également balancée en la pluspart des occurrences, que ie compromettrois volontiers à la decision du sort et des dets. Et remarque auec grande consideration de nostre foiblesse humaine, les exemples que l'histoire diuine mesme nous a laissé de cet vsage, de remettre à la Fortune et au hazard, la determination des eslections és choses doubteuses: _Sors cecidit super Matthiam_. La raison humaine est vn glaiue double et dangereux. Et en la main mesme de Socrates son plus intime et plus familier amy: voyez à quants de bouts c'est vn baston.

Ainsi, ie ne suis propre qu'à suyure, et me laisse aysément emporter à la foule. Ie ne me fie pas assez en mes forces, pour entreprendre de commander, ny guider. Ie suis bien ayse de trouuer mes pas trassez par les autres. S'il faut courre le hazard d'vn choix incertain, i'ayme mieux que ce soit soubs tel, qui s'asseure plus de ses opinions, et les espouse plus, que ie ne fay les miennes, ausquelles ie trouue le fondement et le plant glissant. Et si ne suis pas trop facile pourtant au change, d'autant que i'apperçois aux opinions contraires vne pareille foiblesse. _Ipsa consuetudo assentiendi periculosa esse videtur, et lubrica._ Notamment aux affaires politiques, il y a vn beau champ ouuert au bransle et à la contestation.

_Iusta pari premitur veluti cum pondere libra Prona, nec hac plus parte sedet, nec surgit ab illa._ Les discours de Machiauel, pour exemple, estoient assez solides pour le subiect, si y a-il eu grand'aisance à les combattre; et ceux qui l'ont faict, n'ont pas laissé moins de facilité à combattre les leurs. Il s'y trouueroit tousiours à vn tel argument, dequoy y fournir responces, dupliques, repliques, tripliques, quadrupliques, et cette infinie contexture de debats, que nostre chicane a alongé tant qu'elle a peu en faueur des procez: _Cædimur, et totidem plagis consumimus hostem:_ les raisons n'y ayant guere autre fondement que l'experience, et la diuersité des euenemens humains, nous presentant infinis exemples à toutes sortes de formes. Vn sçauant personnage de nostre temps, dit qu'en nos almanacs, où ils disent chaud, qui voudra dire froid, et au lieu de sec, humide: et mettre tousiours le rebours de ce qu'ils pronostiquent, s'il deuoit entrer en gageure de l'euenement de l'vn ou l'autre, qu'il ne se soucieroit pas quel party il prinst, sauf és choses où il n'y peut escheoir incertitude: comme de promettre à Noël des chaleurs extremes, et à la sainct Iean, des rigueurs de l'hyuer. I'en pense de mesmes de ces discours politiques: à quelque rolle qu'on vous mette, vous auez aussi beau ieu que vostre compagnon, pourueu que vous ne veniez à choquer les principes trop grossiers et apparens. Et pourtant, selon mon humeur, és affaires publiques, il n'est aucun si mauuais train, pourueu qu'il aye de l'aage et de la constance, qui ne vaille mieux que le changement et le remuement. Nos mœurs sont extremement corrompuës, et panchent d'vne merueilleuse inclination vers l'empirement: de nos loix et vsances, il y en a plusieurs barbares et monstrueuses: toutesfois pour la difficulté de nous mettre en meilleur estat, et le danger de ce croullement, si ie pouuoy planter vne cheville à nostre rouë, et l'arrester en ce poinct, ie le ferois de bon cœur.

_Nunquam adeo fœdis adeóque pudendis Vtimur exemplis, vt non peiora supersint._ Le pis que ie trouue en nostre estat, c'est l'instabilité: et que nos loix, non plus que nos vestemens, ne peuuent prendre aucune forme arrestée. Il est bien aysé d'accuser d'imperfection vne police: car toutes choses mortelles en sont pleines: il est bien aysé d'engendrer à vn peuple le mespris de ses anciennes obseruances: iamais homme n'entreprint cela, qui n'en vinst à bout: mais d'y restablir vn meilleur estat en la place de celuy qu'on a ruiné, à cecy plusieurs se sont morfondus, de ceux qui l'auoient entreprins.

Ie fay peu de part à ma prudence, de ma conduite: ie me laisse volontiers mener à l'ordre public du monde. Heureux peuple, qui fait ce qu'on commande, mieux que ceux qui commandent, sans se tourmenter des causes: qui se laisse mollement rouller apres le roullement celeste. L'obeyssance n'est iamais pure ny tranquille en celuy qui raisonne et qui plaide. Somme pour reuenir à moy, ce seul, par où ie m'estime quelque chose, c'est ce, en quoy iamais homme ne s'estima deffaillant: ma recommendation est vulgaire, commune, et populaire: car qui a iamais cuidé auoir faute de sens? Ce seroit vne proposition qui impliqueroit en soy de la contradiction.

C'est vne maladie, qui n'est iamais où elle se voit: elle est bien tenace et forte, mais laquelle pourtant, le premier rayon de la veuë du patient, perce et dissipe: comme le regard du soleil vn brouïllas opaque. S'accuser, ce seroit s'excuser en ce subiect là: et se condamner, ce seroit s'absoudre. Il ne fut iamais crocheteur ny femmelette, qui ne pensast auoir assez de sens pour sa prouision. Nous recognoissons aysément és autres, l'aduantage du courage, de la force corporelle, de l'experience, de la disposition, de la beauté: mais l'aduantage du iugement, nous ne le cedons à personne. Et les raisons qui partent du simple discours naturel en autruy, il nous semble qu'il n'a tenu qu'à regarder de ce costé là, que nous ne les ayons trouuees. La science, le stile, et telles parties, que nous voyons és ouurages estrangers, nous touchons bien aysément si elles surpassent les nostres: mais les simples productions de l'entendement, chacun pense qu'il estoit en luy de les rencontrer toutes pareilles, et en apperçoit malaisement le poids et la difficulté, si ce n'est, et à peine, en vne extreme et incomparable distance. Et qui verroit bien à clair la hauteur d'vn iugement estranger, il y arriueroit et y porteroit le sien. Ainsi, c'est vne sorte d'exercitation, de laquelle on doit esperer fort peu de recommandation et de loüange, et vne maniere de composition, de peu de nom. Et puis, pour qui escriuez vous? Les sçauants, à qui appartient la iurisdiction liuresque, ne cognoissent autre prix que de la doctrine; et n'aduoüent autre proceder en noz esprits, que celuy de l'erudition, et de l'art. Si vous auez prins l'vn des Scipions pour l'autre, que vous reste il à dire, qui vaille? Qui ignore Aristote, selon eux, s'ignore quand et quand soy-mesme. Les ames grossieres et populaires ne voyent pas la grace d'vn discours delié. Or ces deux especes occupent le monde. La tierce, à qui vous tombez en partage, des ames reglées et fortes d'elles mesmes, est si rare, que iustement elle n'a ny nom, ny rang entre nous: c'est à demy temps perdu, d'aspirer, et de s'efforcer à luy plaire. On dit communément que le plus iuste partage que Nature nous aye fait de graces, c'est celuy du sens: car il n'est aucun qui ne se contente de ce qu'elle luy en a distribué, n'est-ce pas raison? qui verroit au delà, il verroit au delà de sa veuë. Ie pense auoir les opinions bonnes et saines, mais qui n'en croit autant des siennes? L'vne des meilleures preuues que i'en aye, c'est le peu d'estime que ie fay de moy, car si elles n'eussent esté bien asseurées, elles se fussent aisément laissé piper à l'affection que ie me porte, singuliere, comme celuy qui la ramene quasi toute à moy, et qui ne l'espands gueres hors de là. Tout ce que les autres en distribuent à vne infinie multitude d'amis, et de cognoissans, à leur gloire, à leur grandeur, ie le rapporte tout au repos de mon esprit, et à moy. Ce qui m'en eschappe ailleurs, ce n'est pas proprement de l'ordonnance de mon discours: _Mihi nempe valere et viuere doctus._ Or mes opinions, ie les trouue infiniement hardies et constantes à condamner mon insuffisance. De vray c'est aussi vn subiect, auquel i'exerce mon iugement autant qu'à nul autre. Le monde regarde tousiours vis à vis: moy, ie replie ma veuë au dedans, ie la plante, ie l'amuse là. Chacun regarde deuant soy, moy ie regarde dedans moy. Ie n'ay affaire qu'à moy, ie me considere sans cesse, ie me contrerolle, ie me gouste. Les autres vont tousiours ailleurs, s'ils y pensent bien: ils vont tousiours auant, _Nemo in sese tentat descendere:_ moy, ie me roulle en moy-mesme. Cette capacité de trier le vray, quelle qu'elle soit en moy, et cett'humeur libre de n'assubiectir aysément ma creance, ie la dois principalement à moy: car les plus fermes imaginations que i'aye, et generalles, sont celles qui par maniere de dire, nasquirent auec moy: elles sont naturelles, et toutes miennes. Ie les produisis crues et simples, d'vne production hardie et forte, mais vn peu trouble et imparfaicte: depuis ie les ay establies et fortifiées par l'authorité d'autruy, et par les sains exemples des anciens, ausquels ie me suis rencontré conforme en iugement. Ceux-là m'en ont asseuré de la prinse, et m'en ont donné la iouyssance et possession plus claire. La recommandation que chacun cherche, de viuacité et promptitude d'esprit, ie la pretends du reglement, d'vne action esclatante et signalée, ou de quelque particuliere suffisance: ie la pretends de l'ordre, correspondance, et tranquillité d'opinions et de mœurs. _Omnino si quidquam est decorum, nihil est profectò magis quàm æquabilitas vniuersæ vitæ, tum singularum actionum: quam conseruare non possis, si, aliorum naturam imitans, omittas tuam._ Voyla donq iusques où ie me sens coulpable de cette premiere partie, que ie disois estre au vice de la presomption. Pour la seconde, qui consiste à n'estimer point assez autruy, ie ne sçay si ie m'en puis si bien excuser: car quoy qu'il me couste, ie delibere de dire ce qui en est. A l'aduenture que le commerce continuel que i'ay auec les humeurs anciennes, et l'idée de ces riches ames du temps passé, me dégouste, et d'autruy, et de moy-mesme: ou bien qu'à la verité nous viuons en vn siecle qui ne produict les choses que bien mediocres.

Tant y a que ie ne connoy rien digne de grande admiration. Aussi ne connoy-ie guere d'hommes, auec telle priuauté, qu'il faut pour en pouuoir iuger: et ceux ausquels ma condition me mesle plus ordinairement, sont pour la pluspart, gens qui ont peu de soing de la culture de l'ame, et ausquels on ne propose pour toute beatitude que l'honneur, et pour toute perfection, que la vaillance.

Ce que ie voy de beau en autruy, ie le louë et l'estime tres-volontiers.

Voire i'enrichis souuent sur ce que i'en pense, et me permets de mentir iusques là. Car ie ne sçay point inuenter vn subiect faux. Ie tesmoigne volontiers de mes amis, par ce que i'y trouue de loüable. Et d'vn pied de valeur, i'en fay volontiers vn pied et demy. Mais de leur prester les qualitez qui n'y sont pas, ie ne puis: ny les defendre ouuertement des imperfections qu'ils ont. Voyre à mes ennemis, ie rends nettement ce que ie dois de tesmoignage d'honneur. Mon affection se change, mon iugement non. Et ne confons point ma querelle auec autres circonstances qui n'en sont pas. Et suis tant ialoux de la liberté de mon iugement, que mal-ayséement la puis-ie quitter pour passion que ce soit. Ie me fay plus d'iniure en mentant, que ie n'en fay à celuy, de qui ie mens. On remarque cette loüable et genereuse coustume de la nation Persienne, qu'ils parloient de leurs mortels ennemis, et à qui ils faisoyent la guerre à outrance, honorablement et equitablement autant que portoit le merite de leur vertu. Ie connoy des hommes assez, qui ont diuerses parties belles: qui l'esprit, qui le cœur, qui l'adresse, qui la conscience, qui le langage, qui vne science, qui vn'autre: mais de grand homme en general, et ayant tant de belles pieces ensemble, ou vne, en tel degré d'excellence, qu'on le doiue admirer, ou le comparer à ceux que nous honorons du temps passé, ma fortune ne m'en a faict voir nul. Et le plus grand que i'aye conneu au vif, ie di des parties naturelles de l'ame, et le mieux né, c'estoit Estienne de la Boitie: c'estoit vrayement vn' ame pleine, et qui montroit vn beau visage à tout sens: vn' ame à la vieille marque: et qui eust produit de grands effects, si sa fortune l'eust voulu: ayant beaucoup adiousté à ce riche naturel, par science et estude. Mais ie ne sçay comment il aduient, et si aduient sans doubte, qu'il se trouue autant de vanité et de foiblesse d'entendement, en ceux qui font profession d'auoir plus de suffisance, qui se meslent de vacations lettrées, et de charges qui despendent des liures, qu'en nulle autre sorte de gens. Ou bien par ce que lon requiert et attend plus d'eux, et qu'on ne peut excuser en eux les fautes communes: ou bien que l'opinion du sçauoir leur donne plus de hardiesse de se produire, et de se descouurir trop auant, par où ils se perdent, et se trahissent. Comme vn artisan tesmoigne bien mieux sa bestise, en vne riche matiere, qu'il ait entre mains, s'il l'accommode et mesle sottement, et contre les regles de son ouurage, qu'en vne matiere vile: et s'offence lon plus du defaut, en vne statue d'or, qu'en celle qui est de plastre.

Ceux cy en font autant, lors qu'ils mettent en auant des choses qui d'elles mesmes, et en leur lieu, seroyent bonnes: car ils s'en seruent sans discretion, faisans honneur à leur memoire, aux despens de leur entendement: et faisans honneur à Cicero, à Galien, à Vlpian, et à sainct Hierosme, pour se rendre eux ridicules. Ie retombe volontiers sur ce discours de l'ineptie de nostre institution.

Elle a eu pour sa fin, de nous faire, non bons et sages, mais sçauans: elle y est arriuée. Elle ne nous a pas appris de suyure et embrasser la vertu et la prudence: mais elle nous en a imprimé la deriuation et l'etymologie. Nous sçauons decliner vertu, si nous ne sçauons l'aymer. Si nous ne sçauons que c'est que prudence par effect, et par experience, nous le sçauons par iargon et par cœur.

De nos voisins, nous ne nous contentons pas d'en sçauoir la race, les parentelles, et les alliances, nous les voulons auoir pour amis, et dresser auec eux quelque conuersation et intelligence: elle nous a appris les definitions, les diuisions, et partitions de la vertu, comme des surnoms et branches d'vne genealogie, sans auoir autre soing de dresser entre nous et elle, quelque pratique de familiarité et priuée accointance. Elle nous a choisi pour nostre apprentissage, non les liures qui ont les opinions plus saines et plus vrayes, mais ceux qui parlent le meilleur Grec et Latin: et parmy ses beaux mots, nous a fait couler en la fantasie les plus vaines humeurs de l'antiquité. Vne bonne institution, elle change le iugement et les mœurs: comme il aduint à Polemon: ce ieune homme Grec desbauché, qui estant allé ouïr par rencontre, vne leçon de Xenocrates, ne remerqua pas seulement l'éloquence et la suffisance du lecteur, et n'en rapporta pas seulement en la maison, la science de quelque belle matiere: mais vn fruit plus apparent et plus solide: qui fut, le soudain changement et amendement de sa premiere vie. Qui a iamais senti vn tel effect de nostre discipline?

_Faciásne quod olim Mutatus Polemon? ponas insignia morbi, Fasciolas, cubital, focalia, potus vt ille Dicitur ex collo furtim carpsisse coronas, Postquam est impransi correptus voce magistri?_ La moins dedeignable condition de gents, me semble estre, celle qui par simplesse tient le dernier rang: et nous offrir vn commerce plus reglé. Les mœurs et les propos des paysans, ie les trouue communement plus ordonnez selon la prescription de la vraye philosophie, que ne sont ceux de noz philosophes. _Plus sapit vulgus, quia tantum, quantum opus est, sapit._ Les plus notables hommes que i'aye iugé, par les apparences externes, car pour les iuger à ma mode, il les faudroit esclairer de plus pres, c'ont esté, pour le faict de la guerre, et suffisance militaire, le Duc de Guyse, qui mourut à Orleans, et le feu Mareschal Strozzi. Pour gens suffisans, et de vertu non commune, Oliuier, et l'Hospital Chanceliers de France. Il me semble aussi de la poësie qu'elle a eu sa vogue en nostre siecle. Nous auons abondance de bons artisans de ce mestier-là, Aurat, Beze, Buchanan, l'Hospital, Mont-doré, Turnebus.

Quant aux François, ie pense qu'ils l'ont montée au plus haut degré où elle sera iamais: et aux parties, en quoy Ronsart et du Bellay excellent, ie ne les treuue gueres esloignez de la perfection ancienne. Adrianus Turnebus sçauoit plus, et sçauoit mieux ce qu'il sçauoit, qu'homme qui fust de son siecle, ny loing au delà. Les vies du Duc d'Albe dernier mort, et de nostre Connestable de Mommorancy, ont esté des vies nobles, et qui ont eu plusieurs rares ressemblances de fortune. Mais la beauté, et la gloire de la mort de cettuy-cy, à la veuë de Paris, et de son Roy; pour leur seruice contre ses plus proches; à la teste d'vne armée victorieuse par sa conduitte; et d'vn coup de main, en si extreme vieillesse,