entrerent à main armée en son estat; et alla tousiours depuis en empirant vers la mort, et la preuoyant. Iamais homme ne se seruit de soy plus vigoureusement, et brauement. Il se trouua foible, pour soustenir la pompe ceremonieuse de l'entrée de son camp, qui est selon leur mode, pleine de magnificence, et chargée de tout plein d'action: et resigna cet honneur à son frere. Mais ce fut aussi le seul office de Capitaine qu'il resigna: touts les autres necessaires et vtiles, il les feit tres-glorieusement et exactement.
Tenant son corps couché: mais son entendement, et son courage, debout et ferme, iusques au dernier souspir: et aucunement au-delà.
Il pouuoit miner ses ennemis, indiscretement aduancez en ses terres: et luy poisa merueilleusement, qu'à faute d'vn peu de vie, et pour n'auoir qui substituer à la conduitte de cette guerre, et affaires d'vn estat troublé, il eust à chercher la victoire sanglante et hazardeuse, en ayant vne autre pure et nette entre ses mains. Toutesfois il mesnagea miraculeusement la durée de sa maladie, à faire consumer son ennemy, et l'attirer loing de son armée de mer, et des places maritimes qu'il auoit en la coste d'Affrique: iusques au dernier iour de sa vie, lequel par dessein, il employa et reserua à cette grande iournée. Il dressa sa bataille en rond, assiegeant de toutes pars l'ost des Portugais; lequel rond venant à se courber et serrer, les empescha non seulement au conflict, qui fut tres aspre par la valeur de ce ieune Roy assaillant, veu qu'ils auoient à montrer visage à tous sens: mais aussi les empescha à la fuitte apres leur routte. Et trouuants toutes les issues saisies, et closes; furent contraints de se reietter à eux mesmes: _coaceruantûrque non solùm cæde, sed etiam fuga_, et s'amonceller les vns sur les autres, fournissants aux vaincueurs vne tres-meurtriere victoire, et tres-entiere. Mourant, il se feit porter et tracasser où le besoing l'appelloit: et coulant le long des files, enhortoit ses Capitaines et soldats, les vns apres les autres. Mais vn coing de sa battaille se laissant enfoncer, on ne le peut tenir, qu'il ne montast à cheual l'espée au poing. Il s'efforçoit pour s'aller mesler, ses gents l'arrestants, qui par la bride, qui par sa robbe, et par ses estriers. Cet effort acheua d'accabler ce peu de vie, qui luy restoit. On le recoucha. Luy se resuscitant comme en sursaut de cette pasmoison, toute autre faculté luy deffaillant; pour aduertir qu'on teust sa mort (qui estoit le plus necessaire commandement, qu'il eust lors à faire, affin de n'engendrer quelque desespoir aux siens, par cette nouuelle) expira, tenant le doigt contre sa bouche close: signe ordinaire de faire silence. Qui vescut oncques si long temps, et si auant en la mort? qui mourut oncques si debout? L'extreme degré de traitter courageusement la mort, et le plus naturel, c'est la veoir, non seulement sans estonnement, mais sans soucy: continuant libre le train de la vie, iusques dedans elle. Comme Caton, qui s'amusoit à estudier et à dormir, en ayant vne violente et sanglante, presente en son cœur, et la tenant en sa main.
CHAPITRE XXII.
_Des Postes._ IE n'ay pas esté des plus foibles en cet exercice, qui est propre à gens de ma taille, ferme et courte: mais i'en quitte le mestier: il nous essaye trop, pour y durer long temps. Ie lisois à cette heure, que le Roy Cyrus, pour receuoir plus facilement nouuelles de tous les costez de son Empire, qui estoit d'vne fort grande estenduë, fit regarder combien vn cheual pouuoit faire de chemin en vn iour, tout d'vne traicte, et à cette distance il establit des hommes, qui auoient charge de tenir des cheuaux prests, pour en fournir à ceux qui viendroient vers luy. Et disent aucuns, que cette vistesse d'aller, reuient à la mesure du vol des gruës. Cæsar dit que Lucius Vibulus Rufus, ayant haste de porter vn aduertissement à Pompeius, s'achemina vers luy iour et nuict, changeant de cheuaux, pour faire diligence. Et luy mesme, à ce que dit Suetone, faisoit cent mille par iour, sur vn coche de louage. Mais c'estoit vn furieux courrier: car où les riuieres luy tranchoient son chemin, il les franchissoit à nage: et ne se destourna iamais pour querir vn pont, ou vn gué. Tiberius Nero allant voir son frere Drusus, malade en Allemaigne, fit deux cens mille, en vingt quatre heures, ayant trois coches. En la guerre des Romains contre le Roy Antiochus, T. Sempronius Gracchus, dit Tite-Liue, _per dispositos equos propè incredibili celeritate ab Amphissa tertio die Pellam peruenit_: et appert à veoir le lieu, que c'estoient postes assises, non freschement ordonnées pour cette course. L'inuention de Cecinna à renuoyer des nouuelles à ceux de sa maison, auoit bien plus de promptitude: il emporta quand et soy des arondelles, et les relaschoit vers leurs nids, quand il vouloit r'enuoyer de ses nouuelles, en les teignant de marque de couleur propre à signifier ce qu'il vouloit, selon qu'il auoit concerté auec les siens. Au theatre à Rome, les maistres de famille, auoient des pigeons dans leur sein, ausquels ils attachoyent des lettres, qu'ils vouloient mander quelque chose à leurs gens au logis: et estoient dressez à en rapporter response. D. Brutus en vsa assiegé à Mutine, et autres ailleurs. Au Peru, ils couroyent sur les hommes, qui les chargeoient sur les espaules à tout des portoires, par telle agilité, que tout en courant, les premiers porteurs reiettoyent aux seconds leur charge, sans arrester vn pas. I'entends que les Valachi, courriers du grand Seigneur, font des extremes diligences: d'autant qu'ils ont loy de desmonter le premier passant qu'ils trouuent en leur chemin, en luy donnant leur cheual recreu. Pour se garder de lasser, ils se serrent à trauers le corps bien estroittement, d'vne bande large comme font assez d'autres. Ie n'ay trouué nul seiour à cet vsage.
CHAPITRE XXIII.
_Des mauuais moyens employez à bonne fin._ IL se trouue vne merueilleuse relation et correspondance, en cette vniuerselle police des ouurages de Nature: qui montre bien qu'elle n'est ny fortuite ny conduite par diuers maistres. Les maladies et conditions de nos corps, se voyent aussi aux estats et polices: les royaumes, les republiques naissent, fleurissent et fanissent de vieillesse, comme nous. Nous sommes subiects à vne repletion d'humeurs inutile et nuysible, soit de bonnes humeurs, (car cela mesme les medecins le craignent: et par ce qu'il n'y a rien de stable chez nous, ils disent que la perfection de santé trop allegre et vigoureuse, il nous la faut essimer et rabatre par art, de peur que nostre nature ne se pouuant rassoir en nulle certaine place, et n'ayant plus où monter pour s'ameliorer, ne se recule en arriere en desordre et trop à coup: ils ordonnent pour cela aux atletes les purgations et les saignées, pour leur soustraire cette superabondance de santé) soit repletion de mauuaises humeurs, qui est l'ordinaire cause des maladies. De semblable repletion se voyent les estats souuent malades: et a lon accoustumé d'vser de diuerses sortes de purgation. Tantost on donne congé à vne grande multitude de familles, pour en descharger le païs, lesquelles vont chercher ailleurs où s'accommoder aux despens d'autruy. De cette façon nos anciens Francons partis du fons d'Alemaigne, vindrent se saisir de la Gaule, et en deschasser les premiers habitans: ainsi se forgea cette infinie marée d'hommes, qui s'escoula en Italie soubs Brennus et autres: ainsi les Gots et Vuandales: comme aussi les peuples qui possedent à present la Grece, abandonnerent leur naturel païs pour s'aller loger ailleurs plus au large: et à peine est il deux ou trois coins au monde, qui n'ayent senty l'effect d'vn tel remuement. Les Romains bastissoient par ce moyen leurs colonies: car sentans leur ville se grossir outre mesure, ils la deschargeoient du peuple moins necessaire, et l'enuoyoient habiter et cultiuer les terres par eux conquises. Par fois aussi ils ont à escient nourry des guerres auec aucuns leurs ennemis, non seulement pour tenir leurs hommes en haleine, de peur que l'oysiueté mere de corruption, ne leur apportast quelque pire inconuenient: _Et patimur longæ pacis mala; sæuior armis, Luxuria incumbit._ Mais aussi pour seruir de saignée à leur Republique, et esuanter vn peu la chaleur trop vehemente de leur ieunesse: escourter et esclaircir le branchage de ce tige abondant en trop de gaillardise: à cet effect se sont ils autrefois seruis de la guerre contre les Carthaginois. Au traité de Bretigny, Edoüard troisiesme Roy d'Angleterre, ne voulut comprendre en cette paix generalle, qu'il fit auec nostre Roy, le different du Duché de Bretaigne, affin qu'il eust où se descharger, de ses hommes de guerre, et que cette foulle d'Anglois, dequoy il s'estoit seruy aux affaires de deça, ne se reiettast en Angleterre. Ce fut l'vne des raisons, pourquoy nostre Roy Philippe consentit d'enuoyer Iean son fils à la guerre d'outre-mer: à fin d'emmener quand et luy vn grand nombre de ieunesse bouïllante, qui estoit en sa gendarmerie. Il y en a plusieurs en ce temps, qui discourent de pareille façon, souhaitans que cette esmotion chaleureuse, qui est parmy nous, se peust deriuer à quelque guerre voisine, de peur que ces humeurs peccantes, qui dominent pour cette heure nostre corps, si on ne les escoulle ailleurs, maintiennent nostre fiebure tousiours en force, et apportent en fin nostre entiere ruine. Et de vray, vne guerre estrangere est vn mal bien plus doux que la ciuile: mais ie ne croy pas que Dieu fauorisast vne si iniuste entreprise, d'offencer et quereler autruy pour nostre commodité.
_Nil mihi tam valdè placeat, Rhamnusia virgo, Quòd temerè inuitis suscipiatur heris._ Toutesfois la foiblesse de nostre condition, nous pousse souuent à cette necessité, de nous seruir de mauuais moyens pour vne bonne fin. Lycurgus, le plus vertueux et parfaict legislateur qui fut onques, inuenta cette tres-iniuste façon, pour instruire son peuple à la temperance, de faire enyurer par force les Elotes, qui estoyent leurs serfs: à fin qu'en les voyant ainsi perdus et enseuelis dans le vin, les Spartiates prinsent en horreur le desbordement de ce vice. Ceux là auoyent encore plus de tort, qui permettoyent anciennement que les criminels, à quelque sorte de mort qu'ils fussent condamnez, fussent deschirez tous vifs par les medecins, pour y voir au naturel nos parties interieures, et en establir plus de certitude en leur art: car s'il se faut desbaucher, on est plus excusable, le faisant pour la santé de l'ame, que pour celle du corps: comme les Romains dressoient le peuple à la vaillance et au mespris des dangers, et de la mort, par ces furieux spectacles de gladiateurs et escrimeurs à outrance, qui se combattoient, détailloient, et entretuoyent en leur presence: _Quid vesani aliud sibi vult ars impia ludi, Quid mortes iuuenum, quid sanguine pasta voluptas?_ Et dura cet vsage iusques à Theodosius l'Empereur.
_Arripe dilatam tua, dux, in tempora famam, Quódque patris superest, successor laudis habeto.
Nullus in vrbe cadat, cuius sit pæna voluptas.
Iam solis contenta feris, infamis arena Nulla cruentatis homicidia ludat in armis._ C'estoit à la verité vn merueilleux exemple, et de tres-grand fruict, pour l'institution du peuple, de voir tous les iours en sa presence, cent, deux cents, voire mille coupples d'hommes armez les vns contre les autres, se hacher en pieces, auec vne si extreme fermeté de courage, qu'on ne leur vist lascher vne parolle de foiblesse ou commiseration, iamais tourner le dos, ny faire seulement vn mouuemont lasche, pour gauchir au coup de leur aduersaire: ains tendre le col à son espee, et se presenter au coup. Il est aduenu à plusieurs d'entre eux, estans blessez à mort de force playes, d'enuoyer demander au peuple, s'il estoit content de leur deuoir, auant que se coucher pour rendre l'esprit sur la place. Il ne falloit pas seulement qu'ils combattissent et mourussent constamment, mais encore allegrement: en maniere qu'on les hurloit et maudissoit, si on les voyoit estriuer à receuoir la mort. Les filles mesmes les incitoient: _Consurgit ad ictus; Et, quoties victor ferrum iugulo inserit, illa Delicias ait esse suas, pectúsque iacentis Virgo modesta iubet conuerso pollice rumpi._ Les premiers Romains employoient à cet exemple les criminels.
Mais depuis on y employa des serfs innocens, et des libres mesmes, qui se vendoyent pour cet effect: iusques à des Senateurs et Cheualiers Romains: et encores des femmes: _Nunc caput in mortem vendunt, et funus arenæ, Atque hostem sibi quisque parat, cùm bella quiescunt.
Hos inter fremitus nouósque lusus, Stat sexus rudis insciúsque ferri, Et pugnas capit improbus viriles._ Ce que ie trouuerois fort estrange et incroyable, si nous n'estions accoustumez de voir tous les iours en nos guerres, plusieurs miliasses d'hommes estrangers, engageants pour de l'argent leur sang et leur vie, à des querelles, où ils n'ont aucun interest.
CHAPITRE XXIIII.
_De la grandeur Romaine._ IE ne veux dire qu'vn mot de cet argument infiny, pour montrer la simplesse de ceux, qui apparient à celle là, les chetiues grandeurs de ce temps. Au septiesme liure des epistres familieres de Cicero (et que les grammairiens en ostent ce surnom, de familieres, s'ils veulent, car à la verité il n'y est pas fort à propos: et ceux qui au lieu de familieres y ont substitué _ad familiares_, peuuent tirer quelque argument pour eux, de ce que dit Suetone en la vie de Cæsar, qu'il y auoit vn volume de lettres de luy _ad familiares_) il y en a vne, qui s'adresse à Cæsar estant lors en la Gaule, en laquelle Cicero redit ces mots, qui estoyent sur la fin d'vn' autre lettre, que Cæsar luy auoit escrit: Quant à Marcus Furius, que tu m'as recommandé, ie le feray Roy de Gaule, et si tu veux, que i'aduance quelque autre de tes amis, enuoye le moy. Il n'estoit pas nouueau à vn simple citoyen Romain, comme estoit lors Cæsar, de disposer des Royaumes, car il osta bien au Roy Deiotarus le sien, pour le donner à vn Gentil-homme de la ville de Pergame nommé Mithridates. Et ceux qui escriuent sa vie enregistrent plusieurs Royaumes par luy vendus: et Suetone dit qu'il tira pour vn coup, du Roy Ptolomæus, trois millions six cens mill' escus, qui fut bien pres de luy vendre le sien.
_Tot Galatæ, tot Pontus eat, tot Lydia nummis._ Marcus Antonius disoit que la grandeur du peuple Romain ne se montrait pas tant, par ce qu'il prenoit, que par ce qu'il donnoit.
Si en auoit il quelque siecle auant Antonius, osté vn entre autres, d'authorité si merueilleuse, qu'en toute son histoire, ie ne sçache marque, qui porte plus haut le nom de son credit. Antiochus possedoit toute l'Ægypte, et estoit apres à conquerir Cypre, et autres demeurants de cet empire. Sur le progrez de ses victoires, C. Popilius arriua à luy de la part du Senat: et d'abordée, refusa de luy toucher à la main, qu'il n'eust premierement leu les lettres qu'il luy apportoit. Le Roy les ayant leuës, et dict, qu'il en delibereroit: Popilius circonscrit la place où il estoit auec sa baguette, en luy disant: Ren moy responce, que ie puisse rapporter au Senat, auant que tu partes de ce cercle. Antiochus estonné de la rudesse d'vn si pressant commandement, apres y auoir vn peu songé: Ie feray, dit-il, ce que le Senat me commande. Lors le salüa Popilius, comme amy du peuple Romain. Auoir renoncé à vne si grande Monarchie, et cours d'vne si fortunée prosperité, par l'impression de trois traits d'escriture! Il eut vrayement raison, comme il fit, d'enuoyer depuis dire au Senat par ses ambassadeurs, qu'il auoit receu leur ordonnance, de mesme respect, que si elle fust venuë des Dieux immortels. Tous les Royaumes qu'Auguste gaigna par droict de guerre, il les rendit à ceux qui les auoyent perdus, ou en fit present à des estrangers. Et sur ce propos Tacitus parlant du Roy d'Angleterre Cogidunus, nous fait sentir par vn merueilleux traict cette infinie puissance. Les Romains, dit-il, auoyent accoustumé de toute ancienneté, de laisser les Roys, qu'ils auoyent surmontez, en la possession de leurs Royaumes, soubs leur authorité: à ce qu'ils eussent des Roys mesmes, vtils de la seruitude: _Vt haberent instrumenta seruitutis et reges_. Il est vray-semblable, que Solyman, à qui nous auons veu faire liberalité du Royaume d'Hongrie, et autres estats, regardoit plus à cette consideration, qu'à celle qu'il auoit accoustumé d'alleguer; Qu'il estoit saoul et chargé, de tant de Monarchies et de domination, que sa vertu, ou celle de ses ancestres, luy auoyent acquis.
CHAPITRE XXV.
_De ne contrefaire le malade._ IL y a vn epigramme en Martial qui est des bons, car il y en a chez luy de toutes sortes: où il recite plaisamment l'histoire de Cælius, qui pour fuir à faire la cour à quelques grans à Rome, se trouuer à leur leuer, les assister et les suyure, fit la mine d'auoir la goute: et pour rendre son excuse plus vray-semblable, se faisoit oindre les iambes, les auoit enueloppees, et contre-faisoit entierement le port et la contenance d'vn homme gouteux. En fin la Fortune luy fit ce plaisir de l'en rendre tout à faict.
_Tantum cura potest et ars doloris!
Desiit fingere Cœlius podagram._ I'ay veu en quelque lieu d'Appian, ce me semble, vne pareille histoire, d'vn qui voulant eschapper aux proscriptions des triumvirs de Rome, pour se desrober de la cognoissance de ceux qui le poursuyuoient, se tenant caché et trauesti, y adiousta encore cette inuention, de contre-faire le borgne: quand il vint à recouurer vn peu plus de liberté, et qu'il voulut deffaire l'emplatre qu'il auoit long temps porté sur son œil, il trouua que sa veuë estoit effectuellement perdue soubs ce masque. Il est possible que l'action de la veuë s'estoit hebetée, pour auoir esté si long temps sans exercice, et que la force visiue s'estoit toute reietée en l'autre œil. Car nous sentons euidemment que l'œil que nous tenons couuert, r'enuoye à son compaignon quelque partie de son effect: en maniere que celuy qui reste, s'en grossit et s'en enfle. Comme aussi l'oisiueté, auec la chaleur des liaisons et des medicamens, auoit bien peu attirer quelque humeur podagrique au gouteux de Martial. Lisant chez Froissard, le vœu d'vne troupe de ieunes Gentils-hommes Anglois, de porter l'œil gauche bandé, iusques à ce qu'ils eussent passé en France, et exploité quelque faict d'armes sur nous: ie me suis souuent chatouïllé de ce pensement, qu'il leur eust pris, comme à ces autres, et qu'ils se fussent trouuez tous éborgnez au reuoir des maistresses, pour lesquelles ils auoyent faict l'entreprise. Les meres ont raison de tancer leurs enfans, quand ils contrefont les borgnes, les boiteux et les bicles, et tels autres defauts de la personne: car outre ce que le corps ainsi tendre en peut receuoir vn mauuais ply, ie ne sçay comment il semble que la Fortune se ioüe à nous prendre au mot: et i'ay ouy reciter plusieurs exemples de gens deuenus malades ayant dessigné de feindre l'estre. De tout temps i'ay apprins de charger ma main et à cheual et à pied, d'vne baguette ou d'vn baston: iusques à y chercher de l'elegance, et m'en seiourner, d'vne contenance affettée.
Plusieurs m'ont menacé, que Fortune tourneroit vn iour cette mignardise en necessité. Ie me fonde sur ce que ie seroy le premier goutteux de ma race. Mais alongeons ce chapitre et le bigarrons d'vne autre piece, à propos de la cecité. Pline dit d'vn, qui songeant estre aueugle en dormant, se le trouua l'endemain, sans aucune maladie precedente. La force de l'imagination peut bien ayder à cela, comme i'ay dit ailleurs, et semble que Pline soit de cet aduis: mais il est plus vray-semblable, que les mouuemens que le corps sentoit au dedans, desquels les medecins trouueront, s'ils veulent, la cause, qui luy ostoient la veuë, furent occasion du songe. Adioustons encore vn' histoire voisine de ce propos, que Seneque recite en l'vne de ses lettres: Tu sçais, dit-il, escriuant à Lucilius, que Harpasté la folle de ma femme, est demeurée chez moy pour charge hereditaire: car de mon goust ie suis ennemy de ces montres, et si i'ay enuie de rire d'vn fol, il ne me le faut chercher guere loing, ie ris de moy-mesme. Cette folle, a subitement perdu la veuë. Ie te recite chose estrange, mais veritable: elle ne sent point qu'elle soit aueugle, et presse incessamment son gouuerneur de l'emmener, par ce qu'elle dit que ma maison est obscure. Ce que nous rions en elle, ie te prie croire, qu'il aduient à chacun de nous: nul ne cognoist estre auare, nul conuoiteux. Encore les aueugles demandent vn guide, nous nous fouruoions de nous mesmes. Ie ne suis pas ambitieux, disons nous, mais à Rome on ne peut viure autrement: ie ne suis pas sumptueux, mais la ville requiert vne grande despence: ce n'est pas ma faute, si ie suis cholere, si ie n'ay encore establi aucun train asseuré de vie, c'est la faute de la ieunesse. Ne cherchons pas hors de nous nostre mal, il est chez nous: il est planté en nos entrailles. Et cela mesme, que nous ne sentons pas estre malades, nous rend la guerison plus malaisée. Si nous ne commençons de bonne heure à nous penser, quand aurons nous pourueu à tant de playes et à tant de maux? Si auons nous vne tres-douce medecine, que la philosophie: car des autres, on n'en sent le plaisir, qu'apres la guerison, cette cy plaist et guerit ensemble. Voyla ce que dit Seneque, qui m'a emporté hors de mon propos: mais il y a du profit au change.
CHAPITRE XXVI.
_Des pouces._ TACITVS recite que parmy certains Roys barbares, pour faire vne obligation asseurée, leur maniere estoit, de joindre estroictement leurs mains droites l'vne à l'autre, et s'entrelasser les pouces: et quand à force de les presser le sang en estoit monté au bout, ils les blessoient de quelque legere pointe, et puis se les entresuçoient. Les medecins disent, que les pouces sont les maistres doigts de la main, et que leur etymologie Latine vient de _pollere_.
Les Grecs l'appellent αντιχειρ, comme qui diroit vne autre main. Et il semble que par fois les Latins les prennent aussi en ce sens, de main entiere: _Sed nec vocibus excitata blandis, Molli pollice nec rogata, surgit._ C'estoit à Rome vne signification de faueur, de comprimer et baisser les pouces: _Fautor vtroque tuum laudabit pollice ludum:_ et de desfaueur de les hausser et contourner au dehors: _Conuerso pollice vulgi, Quemlibet occidunt populariter._ Les Romains dispensoient de la guerre, ceux qui estoient blessez au pouce, comme s'ils n'auoient plus la prise des armes assez ferme. Auguste confisqua les biens à vn Cheualier Romain, qui auoit par malice couppé les pouces à deux siens ieunes enfans, pour les excuser d'aller aux armées: et auant luy, le Senat du temps de la guerre Italique, auoit condamné Caius Vatienus à prison perpetuelle, et luy auoit confisqué tous ses biens, pour s'estre à escient couppé le pouce de la main gauche, pour s'exempter de ce voyage. Quelqu'vn, dont il ne me souuient point, ayant gaigné vne bataille nauale, fit coupper les pouces à ses ennemis vaincus pour leur oster le moyen de combattre et de tirer la rame.
Les Atheniens les firent coupper aux Æginetes, pour leur oster la preference en l'art de marine. En Lacedemone le maistre chastioit les enfans en leur mordant le pouce.
CHAPITRE XXVII.
_Coüardise mere de la cruauté._ I'AY souuent ouy dire, que la coüardise est mere de la cruauté: et si ay par experience apperçeu, que cette aigreur, et aspreté de courage malitieux et inhumain, s'accompaigne coustumierement de mollesse feminine. I'en ay veu des plus cruels, subiets à pleurer aiséement, et pour des causes friuoles. Alexandre tyran de Pheres, ne pouuoit souffrir d'ouyr au theatre le ieu des tragedies, de peur que ses cytoyens ne le vissent gemir aux malheurs d'Hecuba, et d'Andromache, luy qui sans pitié, faisoit cruellement meurtrir tant de gens tous les iours. Seroit-ce foiblesse d'ame qui les rendist ainsi ployables à toutes extremitez? La vaillance, de qui c'est l'effect de s'exercer seulement contre la resistence, _Nec nisi bellantis gaudet ceruice iuuenci,_ s'arreste à voir l'ennemy à sa mercy. Mais la pusillanimité, pour dire qu'elle est aussi de la feste, n'ayant peu se mesler à ce premier rolle, prend pour sa part le second, du massacre et du sang. Les meurtres des victoires, s'exercent ordinairement par le peuple, et par les officiers du bagage. Et ce qui fait voir tant de cruautez inouies aux guerres populaires, c'est que cette canaille de vulgaire s'aguerrit, et se gendarme, à s'ensanglanter iusques aux coudes, et deschiqueter vn corps à ses pieds, n'ayant resentiment d'autre vaillance.
_Et lupus et turpes instant morientibus vrsi, Et quæcunque minor nobilitale fera est._ Comme les chiens coüards, qui deschirent en la maison, et mordent les peaux des bestes sauuages, qu'ils n'ont osé attaquer aux champs. Qu'est-ce qui faict en ce temps, nos querelles toutes mortelles?
et que là où nos peres auoyent quelque degré de vengeance, nous commençons à cette heure par le dernier: et ne se parle d'arriuée que de tuer? Qu'est-ce, si ce n'est coüardise? Chacun sent bien, qu'il y a plus de brauerie et desdain, à battre son ennemy, qu'à l'acheuer, et de le faire bouquer, que de le faire mourir.
D'auantage que l'appetit de vengeance s'en assouuit et contente mieux: car elle ne vise qu'à donner ressentiment de soy. Voyla pourquoy, nous n'attaquons pas vne beste, ou vne pierre, quand elle nous blesse, d'autant qu'elles sont incapables de sentir nostre reuenche. Et de tuer vn homme, c'est le mettre à l'abry de nostre offence. Et tout ainsi comme Bias crioit à vn meschant homme, le sçay que tost ou tard tu en seras puny, mais ie crains que ie ne le voye pas: et plaignoit les Orchomeniens, de ce que la penitence que Lyciscus eut de la trahison contre eux commise, venoit en saison, qu'il n'y auoit personne de reste, de ceux qui en auoient esté interessez, et ausquels deuoit toucher le plaisir de cette penitence.
Tout ainsin est à plaindre la vengeance, quand celuy enuers lequel elle s'employe, pert le moyen de la souffrir. Car comme le vengeur y veut voir, pour en tirer du plaisir, il faut que celuy sur lequel il se venge, y voye aussi, pour en receuoir du desplaisir, et de la repentance.
Il s'en repentira, disons nous. Et pour luy auoir donné d'une pistolade en la teste, estimons nous qu'il s'en repente? Au rebours, si nous nous en prenons garde, nous trouuerons qu'il nous fait la mouë en tombant. Il ne nous en sçait pas seulement mauuais gré, c'est bien loing de s'en repentir. Et luy prestons le plus fauorable de touts les offices de la vie, qui est de le faire mourir promptement et insensiblement. Nous sommes à conniller, à trotter, et à fuir les officiers de la iustice, qui nous suyuent: et luy est en repos. Le tuer, est bon pour euiter l'offence à venir, non pour venger celle qui est faicte. C'est vne action plus de crainte, que de brauerie: de precaution, que de courage: de defense, que d'entreprinse. Il est apparent que nous quittons par là, et la vraye fin de la vengeance, et le soing de nostre reputation. Nous craignons, s'il demeure en vie, qu'il nous recharge d'vne pareille. Ce n'est pas contre luy, c'est pour toy, que tu t'en deffais. Au Royaume de Narsingue cet expedient nous demeureroit inutile. Là, non seulement les gents de guerre, mais aussi les artisans, demeslent leurs querelles à coups d'espée. Le Roy ne refuse point le camp à qui se veut battre: et assiste, quand ce sont personnes de qualité: estrenant le victorieux d'vne chaisne d'or: mais pour laquelle conquerir, le premier, à qui il en prend enuie, peut venir aux armes auec celuy qui la porte. Et pour s'estre desfaict d'vn combat, il en a plusieurs sur les bras. Si nous pensions par vertu estre tousiours maistres de nostre ennemy, et le gourmander à nostre poste, nous serions bien marris qu'il nous eschappast, comme il faict en mourant. Nous voulons vaincre plus seurement qu'honorablement.
Et cherchons plus la fin, que la gloire, en nostre querelle.
Asinius Pollio, pour vn honneste homme moins excusable, representa vne erreur pareille: qui ayant escript des inuectiues contre Plancus, attendoit qu'il fust mort, pour les publier. C'estoit faire la figue à vn aueugle et dire des pouïlles à vn sourd, et offenser vn homme sans sentiment plustost que d'encourir le hazard de son ressentiment. Aussi disoit on pour luy, que ce n'estoit qu'aux lutins de luitter les morts. Celuy qui attend à veoir trespasser l'autheur, duquel il veut combattre les escrits, que dit-il, sinon qu'il est foible et noisif? On disoit à Aristote, que quelqu'vn auoit mesdit de luy: Qu'il face plus, dit-il, qu'il me fouëtte, pourueu que ie n'y soy pas. Nos peres se contentoyent de reuencher vne iniure par vn démenti, vn démenti par vn coup, et ainsi par ordre.
Ils estoient assez valeureux pour ne craindre pas leur aduersaire, viuant, et outragé. Nous tremblons de frayeur, tant que nous le voyons en pieds. Et qu'il soit ainsi, nostre belle pratique d'auiourdhuy, porte elle pas de poursuyure à mort, aussi bien celuy que nous auons offencé, que celuy qui nous a offencez? C'est aussi vne espece de lascheté, qui a introduit en nos combats singuliers, cet vsage, de nous accompagner de seconds, et tiers, et quarts.
C'estoit anciennement des duels, ce sont à cette heure rencontres, et batailles. La solitude faisoit peur aux premiers qui l'inuenterent: _Quum in se cuique minimum fiduciæ esset_. Car naturellement quelque compagnie que ce soit, apporte confort, et soulagement au danger. On se seruoit anciennement de personnes tierces, pour garder qu'il ne s'y fist desordre et desloyauté, et pour tesmoigner de la fortune du combat. Mais depuis qu'on a pris ce train, qu'ils s'engagent eux mesmes, quiconque y est conuié, ne peut honnestement s'y tenir comme spectateur, de peur qu'on ne luy attribue, que ce soit faute ou d'affection, ou de cœur. Outre l'iniustice d'vne telle action, et vilenie, d'engager à la protection de vostre honneur, autre valeur et force que la vostre, ie trouue du desaduantage à vn homme de bien, et qui pleinement se fie de soy, d'aller mesler sa fortune, à celle d'vn second: chacun court assez de hazard pour soy, sans le courir encore pour vn autre: et a assez à faire à s'asseurer en sa propre vertu, pour la deffence de sa vie, sans commettre chose si chere en mains tierces. Car s'il n'a esté expressement marchandé au contraire, des quatre, c'est vne partie liée. Si vostre second est à terre, vous en auez deux sus les bras, auec raison. Et de dire que c'est supercherie, elle l'est voirement: comme de charger bien armé, vn homme qui n'a qu'vn tronçon d'espée; ou tout sain, vn homme qui est desia fort blessé.
Mais si ce sont auantages, que vous ayez gaigné en combatant, vous vous en pouuez seruir sans reproche. La disparité et inegalité ne se poise et considere, que de l'estat en quoy se commence la meslée: du reste prenez vous en à la Fortune. Et quand vous en aurez tout seul, trois sur vous, vos deux compaignons s'estant laissez tuer, on ne vous fait non plus de tort, que ie ferois à la guerre, de donner vn coup d'espee à l'ennemy, que ie verrois attaché à l'vn des nostres, de pareil auantage. La nature de la societé porte, où il y a trouppe contre trouppe (comme où nostre Duc d'Orleans, deffia le Roy d'Angleterre Henry, cent contre cent, trois cents contre autant, comme les Argiens contre les Lacedemoniens: trois à trois, comme les Horatiens contre les Curiatiens) que la multitude de chasque part, n'est considerée que pour vn homme seul. Par tout où il y a compagnie, le hazard y est confus et meslé. I'ay interest domestique à ce discours. Car mon frere sieur de Matecoulom, fut conuié à Rome, à seconder vn Gentil-homme qu'il ne cognoissoit guere, lequel estoit deffendeur, et appellé par vn autre. En ce combat, il se trouua de fortune auoir en teste, vn qui luy estoit plus voisin et plus cogneu (ie voudrois qu'on me fist raison de ces loix d'honneur, qui vont si souuent choquant et troublant celles de la raison). Apres s'estre desfaict de son homme, voyant les deux maistres de la querelle, en pieds encores, et entiers, il alla descharger son compaignon. Que pouuoit il moins? deuoit-il se tenir coy, et regarder deffaire, si le sort l'eust ainsi voulu, celuy pour la deffence duquel, il estoit là venu?
Ce qu'il auoit faict iusques alors, ne seruoit rien à la besongne: la querelle estoit indecise. La courtoisie que vous pouuez, et certes deuez faire à vostre ennemy, quand vous l'auez reduict en mauuais termes, et à quelque grand desaduantage, ie ne vois pas comment vous la puissiez faire, quand il va de l'interest d'autruy, où vous n'estes que suiuant, où la dispute n'est pas vostre. Il ne pouuoit estre ny iuste, ny courtois, au hazard de celuy auquel il s'estoit presté. Aussi fut-il deliuré des prisons d'Italie, par vne bien soudaine et solemne recommandation de nostre Roy. Indiscrette nation. Nous ne nous contentons pas de faire sçauoir nos vices, et folies, au monde, par reputation: nous allons aux nations estrangeres, pour les leur faire voir en presence. Mettez trois François aux deserts de Lybie, ils ne seront pas vn mois ensemble, sans se harceler et esgratigner. Vous diriez que cette peregrination, est vne partie dressée, pour donner aux estrangers le plaisir de nos tragedies: et le plus souuent à tels, qui s'esiouyssent de nos maux, et qui s'en moquent. Nous allons apprendre en Italie à escrimer: et l'exerçons aux despends de nos vies, auant que de le sçauoir. Si faudroit-il suyuant l'ordre de la discipline, mettre la theorique auant la pratique. Nous trahissons nostre apprentissage: _Primitiæ iuuenum miseræ, bellique futuri Dura rudimenta!_ Ie sçay bien que c'est vn art vtile à sa fin (au duel des deux Princes, cousins germains, en Hespaigne, le plus vieil, dit Tite Liue, par l'addresse des armes et par ruse, surmonta facilement les forces estourdies du plus ieune) et comme i'ay cognu par experience, duquel la cognoissance a grossi le cœur à aucuns, outre