SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II (French)

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second, s'il les faut loger sous ce tiltre, dignes qu'on s'y amuse.

Quant aux Amadis, et telles sortes d'escrits, ils n'ont pas eu le credit d'arrester seulement mon enfance. Ie diray encore cecy, ou hardiment, ou temerairement, que cette vieille ame poisante, ne se laisse plus chatouiller, non seulement à l'Arioste, mais encores au bon Ouide: sa facilité, et ses inuentions, qui m'ont rauy autresfois, à peine m'entretiennent elles à cette heure. Ie dy librement mon aduis de toutes choses, voire et de celles qui surpassent à l'aduenture ma suffisance, et que ie ne tiens aucunement estre de ma iurisdiction.

Ce que i'en opine, c'est aussi pour declarer la mesure de ma veuë, non la mesure des choses. Quand ie me trouue dégousté de l'Axioche de Platon, comme d'vn ouurage sans force, eu esgard à vn tel autheur, mon iugement ne s'en croit pas. Il n'est pas si outrecuidé de s'opposer à l'authorité de tant d'autres fameux iugemens anciens: qu'il tient ses regens et ses maistres: et auecq lesquels il est plustost content de faillir. Il s'en prend à soy, et se condamne, ou de s'arrester à l'escorce, ne pouuant penetrer iusques au fonds: ou de regarder la chose par quelque faux lustre. Il se contente de se garentir seulement du trouble et du desreglement: quant à sa foiblesse, il la reconnoist, et aduoüe volontiers. Il pense donner iuste interpretation aux apparences, que sa conception luy presente: mais elles sont imbecilles et imparfaictes. La plus part des fables d'Esope ont plusieurs sens et intelligences: ceux qui les mythologisent, en choisissent quelque visage, qui quadre bien à la fable: mais pour la pluspart, ce n'est que le premier visage et superficiel: il y en a d'autres plus vifs, plus essentiels et internes, ausquels ils n'ont sçeu penetrer: voyla comme i'en fay. Mais pour suyure ma route: il m'a tousiours semblé, qu'en la poësie, Virgile, Lucrece, Catulle, et Horace, tiennent de bien loing le premier rang: et signamment Virgile en ses Georgiques, que i'estime le plus accomply ouurage de la poësie: à comparaison duquel on peut reconnoistre aysément qu'il y a des endroicts de l'Æneide, ausquels l'autheur eust donné encore quelque tour de pigne s'il en eust eu loisir. Et le cinquiesme liure en l'Æneide me semble le plus parfaict. I'ayme aussi Lucain, et le practique volontiers, non tant pour son stile, que pour sa valeur propre, et verité de ses opinions et iugemens. Quant au bon Terence, la mignardise, et les graces du langage Latin, ie le trouue admirable à representer au vif les mouuemens de l'ame, et la condition de nos mœurs: à toute heure nos actions me reiettent à luy. Ie ne le puis lire si souuent que ie n'y trouue quelque beauté et grace nouuelle. Ceux des temps voisins à Virgile se plaignoient, dequoy aucuns luy comparoient Lucrece. Ie suis d'opinion, que c'est à la verité vne comparaison inegale: mais i'ay bien à faire à me r'asseurer en cette creance, quand ie me treuue attaché à quelque beau lieu de ceux de Lucrece. S'ils se piquoient de cette comparaison, que diroient ils de la bestise et stupidité barbaresque, de ceux qui luy comparent à cette heure Arioste: et qu'en diroit Arioste luy-mesme?

_O seclum insipiens et infacetum!_ I'estime que les anciens auoient encore plus à se plaindre de ceux qui apparioient Plaute à Terence (cestuy-cy sent bien mieux son Gentil-homme) que Lucrece à Virgile. Pour l'estimation et preference de Terence, fait beaucoup, que le pere de l'eloquence Romaine l'a si souuent en la bouche, seul de son reng: et la sentence, que le premier iuge des poëtes Romains donne de son compagnon. Il m'est souuent tombé en fantasie, comme en nostre temps, ceux qui se meslent de faire des comedies, ainsi que les Italiens, qui y sont assez heureux, employent trois ou quatre argumens de celles de Terence, ou de Plaute, pour en faire vne des leurs. Ils entassent en vne seule comedie, cinq ou six contes de Boccace. Ce qui les fait ainsi se charger de matiere, c'est la deffiance qu'ils ont de se pouuoir soustenir de leurs propres graces. Il faut qu'ils trouuent vn corps où s'appuyer: et n'ayans pas du leur assez dequoy nous arrester, ils veulent que le conte nous amuse. Il en va de mon autheur tout au contraire: les perfections et beautez de sa façon de dire, nous font perdre l'appetit de son subiect. Sa gentillesse et sa mignardise nous retiennent par tout. Il est par tout si plaisant, _Liquidus, puróque simillimus amni,_ et nous remplit tant l'ame de ses graces, que nous en oublions celles de sa fable. Cette mesme consideration me tire plus auant.

Ie voy que les bons et anciens poëtes ont euité l'affectation et la recherche, non seulement des fantastiques eleuations Espagnoles et Petrarchistes, mais des pointes mesmes plus douces et plus retenues, qui sont l'ornement de tous les ouurages poëtiques des siecles suyuans. Si n'y a il bon iuge qui les trouue à dire en ces anciens, et qui n'admire plus sans comparaison, l'egale polissure et cette perpetuelle douceur et beauté fleurissante des epigrammes de Catulle, que tous les esguillons, dequoy Martial esguise la queuë des siens. C'est cette mesme raison que ie disoy tantost, comme Martial de soy, _minus illi ingenio laborandum fuit, in cuius locum materia successerat_. Ces premiers là, sans s'esmouuoir et sans se picquer se font assez sentir: ils ont dequoy rire par tout, il ne faut pas qu'ils se chatouillent: ceux-cy ont besoing de secours estranger: à mesure qu'ils ont moins d'esprit, il leur faut plus de corps: ils montent à cheual par ce qu'ils ne sont assez forts sur leurs iambes.

Tout ainsi qu'en nos bals, ces hommes de vile condition, qui en tiennent escole, pour ne pouuoir representer le port et la decence de nostre noblesse, cherchent à se recommander par des sauts perilleux, et autres mouuemens estranges et basteleresques.

Et les dames ont meilleur marché de leur contenance, aux danses où il y a diuerses descoupeures et agitation de corps, qu'en certaines autres danses de parade, où elles n'ont simplement qu'à marcher vn pas naturel, et representer vn port naïf et leur grace ordinaire. Et comme i'ay veu aussi les badins excellens, vestus en leur à tous les iours, et en vne contenance commune, nous donner tout le plaisir qui se peut tirer de leur art: les apprentifs, qui ne sont de si haute leçon, auoir besoin de s'enfariner le visage, se trauestir, se contrefaire en mouuemens de grimaces sauuages, pour nous apprester à rire. Cette mienne conception se reconnoist mieux qu'en tout autre lieu, en la comparaison de l'Æneide et du Furieux.

Celuy-là on le voit aller à tire d'aisle, d'vn vol haut et ferme, suyuant tousiours sa poincte: cestuy-cy voleter et sauteler de conte en conte, comme de branche en branche, ne se fiant à ses aisles, que pour vne bien courte trauerse: et prendre pied à chasque bout de champ, de peur que l'haleine et la force luy faille, Voyla donc quant à cette sorte de subiects, les autheurs qui me plaisent le plus. Quant à mon autre leçon, qui mesle vn peu plus de fruit au plaisir, par où i'apprens à renger mes opinions et conditions, les liures qui m'y seruent, c'est Plutarque, dépuis qu'il est François, et Seneque. Ils ont tous deux cette notable commodité pour mon humeur, que la science que i'y cherche, y est traictée à pieces décousues, qui ne demandent pas l'obligation d'vn long trauail, dequoy ie suis incapable. Ainsi sont les Opuscules de Plutarque et les Epistres de Seneque, qui sont la plus belle partie de leurs escrits, et la plus profitable. Il ne faut pas grande entreprinse pour m'y mettre, et les quitte où il me plaist. Car elles n'ont point de suite et dependance des vnes aux autres. Ces autheurs se rencontrent en la plus part des opinions vtiles et vrayes: comme aussi leur fortune les fit naistre enuiron mesme siecle: tous deux precepteurs de deux Empereurs Romains: tous deux venus de pays estranger: tous deux riches et puissans. Leur instruction est de la cresme de la philosophie, et presentée d'vne simple façon et pertinente.

Plutarque est plus vniforme et constant: Seneque plus ondoyant et diuers. Cettuy-cy se peine, se roidit et se tend pour armer la vertu contre la foiblesse, la crainte, et les vitieux appetis: l'autre semble n'estimer pas tant leur effort, et desdaigner d'en haster son pas et se mettre sur sa garde. Plutarque a les opinions Platoniques, douces et accommodables à la societé ciuile: l'autre les a Stoïques et Epicuriennes, plus esloignées de l'vsage commun, mais selon moy plus commodes en particulier, et plus fermes. Il paroist en Seneque qu'il preste vn peu à la tyrannie des Empereurs de son temps: car ie tiens pour certain, que c'est d'vn iugement forcé, qu'il condamne la cause de ces genereux meurtriers de Cæsar: Plutarque est libre par tout. Seneque est plein de pointes et saillies, Plutarque de choses. Celuy là vous eschauffe plus, et vous esmeut, cestuy-cy vous contente d'auantage, et vous paye mieux: il nous guide, l'autre nous pousse. Quant à Cicero, les ouurages, qui me peuuent seruir chez luy à mon desseing, ce sont ceux qui traittent de la philosophie, specialement morale. Mais à confesser hardiment la verité (car puis qu'on a franchi les barrieres de l'impudence, il n'y a plus de bride) sa façon d'escrire me semble ennuyeuse: et toute autre pareille façon. Car ses prefaces, definitions, partitions, etymologies, consument la plus part de son ouurage. Ce qu'il y a de vif et de moüelle, est estouffé par ces longueries d'apprets.

Si i'ay employé vne heure à le lire, qui est beaucoup pour moy, et que ie r'amentoiue ce que i'en ay tiré de suc et de substance, la plus part du temps ie n'y treuue que du vent: car il n'est pas encor venu aux argumens, qui seruent à son propos, et aux raisons qui touchent proprement le neud que ie cherche. Pour moy, qui ne demande qu'à deuenir plus sage, non plus sçauant ou eloquent, ces ordonnances logiciennes et Aristoteliques ne sont pas à propos. Ie veux qu'on commence par le dernier poinct: i'entens assez que c'est que mort, et volupté, qu'on ne s'amuse pas à les anatomizer. Ie cherche des raisons bonnes et fermes, d'arriuée, qui m'instruisent à en soustenir l'effort. Ny les subtilitez grammairiennes, ny l'ingenieuse contexture de parolles et d'argumentations, n'y seruent. Ie veux des discours qui donnent la premiere charge dans le plus fort du doubte: les siens languissent autour du pot. Ils sont bons pour l'escole, pour le barreau, et pour le sermon, où nous auons loisir de sommeiller: et sommes encores vn quart d'heure apres, assez à temps, pour en retrouuer le fil. Il est besoin de parler ainsin aux iuges, qu'on veut gaigner à tort ou à droit, aux enfans, et au vulgaire, à qui il faut tout dire, et voir ce qui portera.

Ie ne veux pas qu'on s'employe à me rendre attentif, et qu'on me crie cinquante fois, Or oyez, à la mode de nos heraux. Les Romains disoyent en leur religion, _Hoc age_: que nous disons en la nostre, _Sursum corda_, ce sont autant de parolles perdues pour moy.

I'y viens tout preparé du logis: il ne me faut point d'alechement, ny de saulse: ie mange bien la viande toute crue: et au lieu de m'esguiser l'appetit par ces preparatoires et auant-ieux, on me le lasse et affadit. La licence du temps m'excusera elle de cette sacrilege audace, d'estimer aussi trainans les dialogismes de Platon mesme, estouffans par trop sa matiere? Et de pleindre le temps que met à ces longues interlocutions vaines et preparatoires, vn homme, qui auoit tant de meilleures choses à dire? Mon ignorance m'excusera mieux, sur ce que ie ne voy rien en la beauté de son langage. Ie demande en general les liures qui vsent des sciences, non ceux qui les dressent. Les deux premiers, et Pline, et leurs semblables, ils n'ont point de _Hoc age_, ils veulent auoir à faire à gens qui s'en soyent aduertis eux mesmes: ou s'ils en ont, c'est vn, _Hoc age_, substantiel et qui a son corps à part. Ie voy aussi volontiers les Epistres _ad Atticum_, non seulement par ce qu'elles contiennent vne tresample instruction de l'Histoire et affaires de son temps: mais beaucoup plus pour y descouurir ses humeurs priuées.

Car i'ay vne singuliere curiosité, comme i'ay dict ailleurs, de connoistre l'ame et les naïfs iugemens de mes autheurs. Il faut bien iuger leur suffisance, mais non pas leurs mœurs, ny eux par cette montre de leurs escris, qu'ils étalent au theatre du monde.

I'ay mille fois regretté, que nous ayons perdu le liure que Brutus auoit escrit de la vertu: car il fait bel apprendre la theorique de ceux qui sçauent bien la practique. Mais d'autant que c'est autre chose le presche, que le prescheur: i'ayme bien autant voir Brutus chez Plutarque, que chez luy-mesme. Ie choisiroy plustost de sçauoir au vray les deuis qu'il tenoit en sa tente, à quelqu'vn de ses priuez amis, la veille d'vne bataille, que les propos qu'il tint le lendemain à son armée: et qu'il faisoit en son cabinet et en sa chambre, que ce qu'il faisoit emmy la place et au Senat. Quant à Cicero, ie suis du iugement commun, que hors la science, il n'y auoit pas beaucoup d'excellence en son ame: il estoit bon citoyen, d'vne nature debonnaire, comme sont volontiers les hommes gras, et gosseurs, tel qu'il estoit, mais de mollesse et de vanité ambitieuse, il en auoit sans mentir beaucoup. Et si ne sçay comment l'excuser d'auoir estimé sa poësie digne d'estre mise en lumiere.

Ce n'est pas grande imperfection, que de mal faire des vers, mais c'est imperfection de n'auoir pas senty combien ils estoyent indignes de la gloire de son nom. Quant à son eloquence, elle est du tout hors de comparaison, ie croy que iamais homme ne l'egalera.

Le ieune Cicero, qui n'a ressemblé son pere que de nom, commandant en Asie, il se trouua vn iour en sa table plusieurs estrangers, et entre autres Cæstius assis au bas bout, comme on se fourre souuent aux tables ouuertes des grands: Cicero s'informa qui il estoit à l'vn de ses gents, qui luy dit son nom: mais comme celuy qui songeoit ailleurs, et qui oublioit ce qu'on luy respondoit, il le luy redemanda encore dépuis deux ou trois fois: le seruiteur pour n'estre plus en peine de luy redire si souuent mesme chose, et pour le luy faire cognoistre par quelque circonstance, C'est, dit-il, ce Cæstius de qui on vous a dict, qu'il ne fait pas grand estat de l'eloquence de vostre pere au prix de la sienne: Cicero s'estant soudain picqué de cela, commanda qu'on empoignast ce pauure Cæstius, et le fit tres-bien fouëter en sa presence: voyla vn mal courtois hoste.

Entre ceux mesmes, qui ont estimé toutes choses contées cette sienne eloquence incomparable, il y en a eu, qui n'ont pas laissé d'y remerquer des fautes. Comme ce grand Brutus son amy, disoit que c'estoit vne eloquence cassée et esrenée, _fractam et elumbem_.

Les orateurs voisins de son siecle, reprenoyent aussi en luy, ce curieux soing de certaine longue cadance, au bout de ses clauses, et notoient ces mots, _esse videatur_, qu'il y employe si souuent. Pour moy, i'ayme mieux vne cadance qui tombe plus court, coupée en yambes. Si mesle il par fois bien rudement ses nombres, mais rarement.

I'en ay remerqué ce lieu à mes aureilles. _Ego verò me minus diu senem esse mallem, quàm esse senem, antequam essem._ Les historiens sont ma droitte bale: car ils sont plaisans et aysez: et quant et quant l'homme en general, de qui ie cherche la cognoissance, y paroist plus vif et plus entier qu'en nul autre lieu: la varieté et verité de ses conditions internes, en gros et en detail, la diuersité des moyens de son assemblage, et des accidents qui le menacent. Or ceux qui escriuent les vies, d'autant qu'ils s'amusent plus aux conseils qu'aux euenemens: plus à ce qui part du dedans, qu'à ce qui arriue au dehors: ceux là me sont plus propres. Voyla pourquoy en toutes sortes, c'est mon homme que Plutarque. Ie suis bien marry que nous n'ayons vne douzaine de Laërtius, ou qu'il ne soit plus estendu, ou plus entendu. Car ie suis pareillement curieux de cognoistre les fortunes et la vie de ces grands precepteurs du monde, comme de cognoistre la diuersité de leurs dogmes et fantasies.

En ce genre d'estude des Histoires, il faut feuilleter sans distinction toutes sortes d'autheurs et vieils et nouueaux, et barragouins et François, pour y apprendre les choses, dequoy diuersement ils traictent. Mais Cæsar singulierement me semble meriter qu'on l'estudie, non pour la science de l'Histoire seulement, mais pour luy mesme: tant il a de perfection et d'excellence par dessus tous les autres: quoy que Salluste soit du nombre. Certes ie lis cet autheur auec vn peu plus de reuerence et de respect, qu'on ne lit les humains ouurages: tantost le considerant luy-mesme par ses actions, et le miracle de sa grandeur: tantost la pureté et inimitable polissure de son langage, qui a surpassé non seulement tous les historiens, comme dit Cicero, mais à l'aduenture Cicero mesme.

Auec tant de syncerité en ses iugemens, parlant de ses ennemis, que sauf les fausses couleurs, dequoy il veut couurir sa mauuaise cause, et l'ordure de sa pestilente ambition, ie pense qu'en cela seul on y puisse trouuer à redire, qu'il a esté trop espargnant à parler de soy: car tant de grandes choses ne peuuent auoir esté executées par luy, qu'il n'y soit allé beaucoup plus du sien, qu'il n'y en met. I'ayme les historiens, ou fort simples, ou excellens.

Les simples, qui n'ont point dequoy y mesler quelque chose du leur, et qui n'y apportent que le soin, et la diligence de r'amasser tout ce qui vient à leur notice, et d'enregistrer à la bonne foy toutes choses, sans chois et sans triage, nous laissent le iugement entier, pour la cognoissance de la verité. Tel est entre autres pour exemple, le bon Froissard, qui a marché en son entreprise d'vne si franche naïfueté, qu'ayant faict vne faute, il ne craint aucunement de la recognoistre et corriger, en l'endroit, où il en a esté aduerty: et qui nous represente la diuersité mesme des bruits qui couroyent, et les differens rapports qu'on luy faisoit. C'est la matiere de l'Histoire nuë et informe: chacun en peut faire son profit autant qu'il a d'entendement. Les bien excellens ont la suffisance de choisir ce qui est digne d'estre sçeu, peuuent trier de deux rapports celuy qui est plus vray-semblable: de la condition des Princes et de leurs humeurs, ils en concluent les conseils, et leur attribuent les paroles conuenables: ils ont raison de prendre l'authorité de regler nostre creance à la leur: mais certes cela n'appartient à gueres de gens.

Ceux d'entre-deux, qui est la plus commune façon, ceux là nous gastent tout: ils veulent nous mascher les morceaux; ils se donnent loy de iuger et par consequent d'incliner l'Histoire à leur fantasie: car depuis que le iugement pend d'vn costé, on ne se peut garder de contourner et tordre la narration à ce biais. Ils entreprennent de choisir les choses dignes d'estre sçeuës, et nous cachent souuent telle parole, telle action priuée, qui nous instruiroit mieux: obmettent pour choses incroyables celles qu'ils n'entendent pas: et peut estre encore telle chose pour ne la sçauoir dire en bon Latin ou François.

Qu'ils estalent hardiment leur eloquence et leur discours: qu'ils iugent à leur poste, mais qu'ils nous laissent aussi dequoy iuger apres eux: et qu'ils n'alterent ny dispensent par leurs racourcimens et par leur choix, rien sur le corps de la matiere: ains qu'ils nous la r'enuoyent pure et entiere en toutes ses dimensions. Le plus souuent on trie pour cette charge, et notamment en ces siecles icy, des personnes d'entre le vulgaire, pour cette seule consideration de sçauoir bien parler: comme si nous cherchions d'y apprendre la grammaire: et eux ont raison n'ayans esté gagez que pour cela, et n'ayans mis en vente que le babil, de ne se soucier aussi principalement que de cette partie. Ainsin à force de beaux mots ils nous vont patissant vne belle contexture des bruits, qu'ils ramassent és carrefours des villes. Les seules bonnes Histoires sont celles, qui ont esté escrites par ceux mesmes qui commandoient aux affaires, ou qui estoient participans à les conduire, ou au moins qui ont eu la fortune d'en conduire d'autres de mesme sorte. Telles sont quasi toutes les Grecques et Romaines. Car plusieurs tesmoings oculaires ayans escrit de mesme subiect (comme il aduenoit en ce temps là, que la grandeur et le sçauoir se rencontroient communement) s'il y a de la faute, elle doit estre merueilleusement legere, et sur vn accident fort doubteux. Que peut on esperer d'vn medecin traictant de la guerre, ou d'vn escholier traictant les desseins des Princes?

Si nous voulons remerquer la religion, que les Romains auoient en cela, il n'en faut que cet exemple: Asinius Pollio trouuoit és histoires mesme de Cæsar quelque mesconte, en quoy il estoit tombé, pour n'auoir peu ietter les yeux en tous les endroits de son armée, et en auoir creu les particuliers, qui luy rapportoient souuent des choses non assez verifiées, ou bien pour n'auoir esté assez curieusement aduerty par ses lieutenans des choses, qu'ils auoient conduites en son absence. On peut voir par là, si cette recherche de la verité est delicate, qu'on ne se puisse pas fier d'vn combat à la science de celuy, qui y a commandé; ny aux soldats, de ce qui s'est passé pres d'eux, si à la mode d'vne information iudiciaire, on ne confronte les tesmoins, et reçoit les obiects sur la preuue des ponctilles, de chaque accident. Vrayement la connoissance que nous auons de nos affaires est bien plus lasche. Mais cecy a esté suffisamment traicté par Bodin, et selon ma conception. Pour subuenir vn peu à la trahison de ma memoire, et à son defaut, si extreme, qu'il m'est aduenu plus d'vne fois, de reprendre en main des liures, comme recents, et à moy inconnus, que i'auoy leu soigneusement quelques années au parauant, et barbouillé de mes notes: i'ay pris en coustume dépuis quelque temps, d'adiouster au bout de chasque liure, ie dis de ceux desquels ie ne me veux seruir qu'vne fois, le temps auquel i'ay acheué de le lire, et le iugement que i'en ay retiré en gros: à fin que cela me represente au moins l'air et idée generale que i'auois conceu de l'autheur en le lisant.

Ie veux icy transcrire aucunes de ces annotations. Voicy ce que ie mis il y a enuiron dix ans en mon Guicciardin: car quelque langue que parlent mes liures, ie leur parle en la mienne. Il est historiographe diligent, et duquel à mon aduis, autant exactement que de nul autre, on peut apprendre la verité des affaires de son temps: aussi en la pluspart en a-t-il esté acteur luy mesme, et en rang honnorable.

Il n'y a aucune apparence que par haine, faueur, ou vanité il ayt déguisé les choses: dequoy font foy les libres iugemens qu'il donne des grands: et notamment de ceux, par lesquels il auoit esté auancé, et employé aux charges, comme du Pape Clement septiesme.

Quant à la partie dequoy il semble se vouloir preualoir le plus, qui sont ses digressions et discours, il y en a de bons et enrichis de beaux traits, mais il s'y est trop pleu. Car pour ne vouloir rien laisser à dire, ayant vn suiect si plain et ample et à peu pres infiny, il en deuient lasche, et sentant vn peu le caquet scholastique.

I'ay aussi remerqué cecy, que de tant d'ames et effects qu'il iuge, de tant de mouuemens et conseils, il n'en rapporte iamais vn seul à la vertu, religion, et conscience: comme si ces parties là estoyent du tout esteintes au monde: et de toutes les actions, pour belles par apparence qu'elles soient d'elles mesmes, il en reiecte la cause à quelque occasion vitieuse, ou à quelque proufit. Il est impossible d'imaginer, que parmy cet infiny nombre d'actions, dequoy il iuge, il n'y en ait eu quelqu'vne produite par la voye de la raison. Nulle corruption peut auoir saisi les hommes si vniuersellement, que quelqu'vn n'eschappe de la contagion. Cela me fait craindre qu'il y aye vn peu de vice de son goust, et peut estre aduenu, qu'il ait estimé d'autruy selon soy. En mon Philippe de Comines, il y a cecy: Vous y trouuerez le langage doux et aggreable, d'vne naïfue simplicité, la narration pure, et en laquelle la bonne foy de l'autheur reluit euidemment, exempte de vanité parlant de soy, et d'affection et d'enuie parlant d'autruy: ses discours et enhortemens, accompaignez, plus de bon zele et de verité, que d'aucune exquise suffisance, et tout par tout de l'authorité et grauité, representant son homme de bon lieu, et éleué aux grans affaires.

Sur les Memoires de monsieur du Bellay: C'est toujours plaisir de voir les choses escrites par ceux, qui ont essayé comme il les faut conduire: mais il ne se peut nier qu'il ne se découure evidemment en ces deux Seigneurs icy vn grand dechet de la franchise et liberté d'escrire, qui reluit és anciens de leur sorte: comme au Sire de Iouinuille domestique de S. Loys, Eginard chancelier de Charlemaigne, et de plus fresche memoire en Philippe de Comines.

C'est icy plustost vn plaidoyer pour le Roy François, contre l'Empereur Charles cinquiesme, qu'vne Histoire. Ie ne veux pas croire, qu'ils ayent rien changé, quant au gros du faict, mais de contourner le iugement des euenemens souuent contre raison, à nostre auantage, et d'obmettre tout ce qu'il y a de chatouilleux en la vie de leur maistre, ils en font mestier: tesmoing les reculemens de Messieurs de Montmorency et de Brion, qui y sont oubliez, voire le seul nom de Madame d'Estampes, ne s'y trouue point. On peut couurir les actions secrettes, mais de taire ce que tout le monde sçait, et les choses qui ont tiré des effects publiques, et de telle consequence, c'est vn defaut inexcusable. Somme pour auoir l'entiere connoissance du Roy François, et des choses aduenuës de son temps, qu'on s'addresse ailleurs, si on m'en croit. Ce qu'on peut faire icy de profit, c'est par la deduction particuliere des batailles et exploits de guerre, où ces Gentils-hommes se sont trouuez: quelques paroles et actions priuées d'aucuns Princes de leur temps, et les pratiques et negociations conduites par le Seigneur de Langeay, où il y a tout plein de choses dignes d'estre sceues, et des discours non vulgaires.

CHAPITRE XI.

_De la cruauté._ IL me semble que la vertu est chose autre, et plus noble, que les inclinations à la bonté, qui naissent en nous. Les ames reglées d'elles mesmes et bien nées, elles suyuent mesme train, et representent en leurs actions, mesme visage que les vertueuses. Mais la vertu sonne ie ne sçay quoy de plus grand et de plus actif, que de se laisser par vne heureuse complexion, doucement et paisiblement conduire à la suite de la raison. Celuy qui d'vne douceur et facilité naturelle, mespriseroit les offences receuës, feroit chose tresbelle et digne de loüange: mais celuy qui picqué et outré iusques au vif d'vne offence, s'armeroit des armes de la raison contre ce furieux appetit de vengeance, et apres vn grand conflict, s'en rendroit en fin maistre, feroit sans doubte beaucoup plus. Celuy-là feroit bien, et cestuy-cy vertueusement: l'vne action se pourroit dire bonté, l'autre vertu. Car il semble que le nom de la vertu presuppose de la difficulté et du contraste, et qu'elle ne peut s'exercer sans partie.

C'est à l'auenture pourquoy nous nommons Dieu bon, fort, et liberal, et iuste, mais nous ne le nommons pas vertueux. Ses operations sont toutes naïfues et sans effort. Des philosophes non seulement Stoiciens, mais encore Epicuriens (et cette enchere ie l'emprunte de l'opinion commune, qui est fauce, quoy que die ce subtil rencontre d'Arcesilaüs, à celuy qui luy reprochoit, que beaucoup de gents passoient de son eschole en l'Epicurienne, et iamais au rebours: Ie croy bien. Des coqs il se fait des chappons assez, mais des chappons il ne s'en fait iamais des coqs. Car à la verité en fermeté et rigueur d'opinions et de preceptes, la secte Epicurienne ne cede aucunement à la Stoique. Et vn Stoicien reconnoissant meilleure foy, que ces disputateurs, qui pour combattre Epicurus, et se donner beau ieu, luy font dire ce à quoy il ne pensa iamais, contournans ses paroles à gauche, argumentans par la loy grammairienne, autre sens de sa façon de parler, et autre creance, que celle qu'ils sçauent qu'il auoit en l'ame, et en ses mœurs, dit qu'il a laissé d'estre Epicurien, pour cette consideration entre autres, qu'il trouue leur route trop hautaine et inaccessible: _et ij qui_ φιληδονοι _vocantur, sunt_ φιλοχαλοι _et_ φιλοδιχαιοι, _omnésque virtutes et colunt, et retinent_). Des philosophes Stoiciens et Epicuriens, dis-ie, il y en a plusieurs qui ont iugé, que ce n'estoit pas assez d'auoir l'ame en bonne assiette, bien reglée et bien disposée à la vertu: ce n'estoit pas assez d'auoir nos resolutions et nos discours, au dessus de tous les efforts de Fortune: mais qu'il falloit encore rechercher les occasions d'en venir à la preuue: ils veulent quester de la douleur, de la necessité, et du mespris, pour les combattre, et pour tenir leur ame en haleine: _multum sibi adijcit virtus lacessita_. C'est l'vne des raisons, pourquoy Epaminondas, qui estoit encore d'vne tierce secte, refuse des richesses que la Fortune luy met en main, par vne voye tres-legitime: pour auoir, dit-il, à s'escrimer contre la pauureté, en laquelle extreme il se maintint tousiours. Socrates s'essayoit, ce me semble, encor plus rudement, conseruant pour son exercice, la malignité de sa femme, qui est vn essay à fer esmoulu. Metellus ayant seul de tous les Senateurs Romains entrepris par l'effort de sa vertu, de soustenir la violence de Saturninus tribun du peuple à Rome, qui vouloit à toute force faire passer vne loy iniuste, en faueur de la commune: et ayant encouru par là, les peines capitales que Saturninus auoit establies contre les refusans, entretenoit ceux, qui en cette extremité, le conduisoient en la place de tels propos: Que c'estoit chose trop facile et trop lasche que de mal faire; et que de faire bien, où il n'y eust point de danger, c'estoit chose vulgaire: mais de faire bien, où il y eust danger, c'estoit le propre office d'vn homme de vertu. Ces paroles de Metellus nous representent bien clairement ce que ie vouloy verifier, que la vertu refuse la facilité pour compagne; et que cette aisée, douce, et panchante voie, par où se conduisent les pas reglez d'vne bonne inclination de nature, n'est pas celle de la vraye vertu. Elle demande vn chemin aspre et espineux, elle veut auoir ou des difficultez estrangeres à luicter, comme celle de Metellus, par le moyen desquelles Fortune se plaist à luy rompre la roideur de sa course: ou des difficultez internes, que luy apportent les appetits desordonnez et imperfections de nostre condition. Ie suis venu iusques icy bien à mon aise: mais au bout de ce discours, il me tombe en fantasie que l'ame de Socrates, qui est la plus parfaicte qui soit venuë à ma cognoissance, seroit à mon compte vne ame de peu de recommendation. Car ie ne puis conceuoir en ce personnage aucun effort de vitieuse concupiscence. Au train de sa vertu, ie n'y puis imaginer aucune difficulté ny aucune contrainte: ie cognoy sa raison si puissante et si maistresse chez luy, qu'elle n'eust iamais donné moyen à vn appetit vitieux, seulement de naistre. A vne vertu si esleuée que la sienne, ie ne puis rien mettre en teste. Il me semble la voir marcher d'vn victorieux pas et triomphant, en pompe et à son aise, sans empeschement, ne destourbier. Si la vertu ne peut luire que par le combat des appetits contraires, dirons nous donq qu'elle ne se puisse passer de l'assistance du vice, et qu'elle luy doiue cela, d'en estre mise en credit et en honneur? Que deuiendroit aussi cette braue et genereuse volupté Epicurienne, qui fait estat de nourrir mollement en son giron, et y faire follatrer la vertu; luy donnant pour ses iouets, la honte, les fieures, la pauureté, la mort, et les gehennes? Si ie presuppose que la vertu parfaite se cognoist à combattre et porter patiemment la douleur, à soustenir les efforts de la goutte, sans s'esbranler de son assiette: si ie luy donne pour son obiect necessaire l'aspreté et la difficulté, que deuiendra la vertu qui sera montée à tel poinct, que de non seulement mespriser la douleur, mais de s'en esiouyr; et de se faire chatouiller aux pointes d'vne forte colique, comme est celle que les Epicuriens ont establie, et de laquelle plusieurs d'entre eux nous ont laissé par leurs actions, des preuues tres-certaines? Comme ont bien d'autres, que ie trouue auoir surpassé par effect les regles mesmes de leur discipline.

Tesmoing le ieune Caton. Quand ie le voy mourir et se deschirer les entrailles, ie ne me puis contenter, de croire simplement, qu'il eust lors son ame exempte totalement de trouble et d'effroy: ie ne puis croire, qu'il se maintint seulement en cette desmarche, que les regles de la secte Stoique luy ordonnoient, rassise, sans esmotion et impassible: il y auoit, ce me semble, en la vertu de cet homme, trop de gaillardise et de verdeur, pour s'en arrester là. Ie croy sans doubte qu'il sentit du plaisir et de la volupté, en vne si noble action, et qu'il s'y aggrea plus qu'en autre de celles de sa vie. _Sic abijt è vita, vt causam moriendi nactum se esse gauderet._ Ie le croy si auant, que i'entre en doubte s'il eust voulu que l'occasion d'vn si bel exploict luy fust ostée. Et si la bonté qui luy faisoit embrasser les commoditez publiques plus que les siennes, ne me tenoit en bride, ie tomberois aisément en cette opinion, qu'il sçauoit bon gré à la Fortune d'auoir mis sa vertu à vne si belle espreuue, et d'auoir fauorisé ce brigand à fouler aux pieds l'ancienne liberté de sa patrie. Il me semble lire en cette action, ie ne sçay quelle esiouyssance de son ame, et vne esmotion de plaisir extraordinaire, et d'vne volupté virile, lors qu'elle consideroit la noblesse et haulteur de son entreprise: Non pas aiguisée par quelque esperance de gloire, comme les iugements populaires et effeminez d'aucuns hommes ont iugé: car cette consideration est trop basse, pour toucher vn cœur si genereux, si haultain et si roide, mais pour la beauté de la chose mesme en soy: laquelle il voyoit bien plus clair, et en sa perfection,