recevait chez lui comme des personnes en odeur de sainteté, quelque peu inspirées de la sagesse divine; il recueillait leurs préceptes et leurs entretiens comme des oracles, et avec d'autant plus de déférence et de foi qu'il n'était pas à même d'en juger, n'ayant pas plus que n'avaient eu ses aïeux, de connaissances littéraires. Moi, je les aime beaucoup, mais cela ne va pas jusqu'à l'adoration.
Parmi ceux qu'a reçus mon père, était Pierre Bunel qui, en son temps, avait une grande réputation de savoir, et qui, s'étant arrêté quelques jours à Montaigne, avec quelques autres savants comme lui, lui fit présent, au moment de partir, d'un ouvrage intitulé: «_Théologie naturelle ou Livre des créatures, par maître Raimond Sebond._» Mon père connaissait parfaitement les langues italienne et espagnole, et cet ouvrage étant écrit en espagnol auquel venaient s'ajouter des terminaisons latines, Bunel pensait qu'avec bien peu d'aide, mon père pourrait le lire avec fruit. Il le lui recommanda comme un livre très utile et très approprié aux circonstances: c'était l'époque où la réforme de Luther commençait à se répandre et à ébranler, dans bien des pays, nos anciennes croyances. A cet égard Bunel avait vu juste en prévoyant, simplement par le raisonnement, que ce commencement de maladie dégénérerait aisément en un exécrable athéisme; et cela, parce que le vulgaire, ne pouvant juger des choses par elles-mêmes, se laisse entraîner par les apparences et selon les caprices de la fortune. Lorsque une fois on a eu la témérité de l'inciter à mépriser et à contrôler les opinions pour lesquelles il avait eu jusque-là le plus profond respect comme celles où il y va de son salut, et qu'on a jeté le doute sur certains points de la religion, qu'on les soumet à son jugement, il arrive bien rapidement à éprouver la même incertitude sur toutes ses autres croyances, ce qui en reste n'ayant pas plus d'autorité et de fondement que ce qu'on a mis en question. Il secoue alors, comme pesant sur lui d'un joug tyrannique, toutes les impressions qui ont leur source soit dans ce qu'édictent les lois, soit dans le respect qu'il a pour d'anciens usages, «_car on foule aux pieds de bon cœur ce qu'on a trop révéré_ (_Lucrèce_)»; et, dès lors, il entreprend de ne plus rien recevoir sans qu'au préalable, il n'ait eu à se prononcer et ne l'ait agréé.
Quelques jours avant sa mort, mon père ayant, par hasard, retrouvé ce livre sous un tas d'autres papiers abandonnés, me demanda de le lui traduire en français. C'est un travail facile que de traduire des auteurs comme celui-ci, chez lesquels le fond est tout; il n'en est pas de même de ceux qui sacrifient beaucoup à la grâce et à l'élégance du style, surtout quand il faut les rendre dans une langue moins expressive que celle dans laquelle ils sont écrits. C'était pour moi un travail tout nouveau et auquel j'étais complètement étranger; mais me trouvant, par un heureux hasard, avoir en ce moment des loisirs, et ne pouvant me refuser au désir du meilleur des pères qui ait jamais existé, je fis mon possible et en vins à bout. Mon père en éprouva une grande satisfaction et voulut que cette traduction fût imprimée; elle l'a été après sa mort.
=Éloge de ce livre.=--J'y trouvai de très belles idées; l'auteur est inspiré par la piété; toutes les parties de son ouvrage s'enchaînent parfaitement. Beaucoup de personnes, et, dans le nombre, des dames, auxquelles nous avons le plus d'obligations, s'amusant à le lire, j'ai souvent été à même de leur venir en aide en détruisant les deux objections principales dont ce livre est l'objet. Il y a de la hardiesse et du courage dans le but qu'il se propose; il entreprend d'établir et de prouver contre les athées, tous les articles de foi de la religion chrétienne en se basant uniquement sur des raisons humaines et naturelles; et, à dire vrai, je le trouve si ferme, réussissant si bien dans cette voie, que je ne crois pas qu'il soit possible de mieux faire dans ce sens, ni que quelqu'un ait jamais fait aussi bien.
L'ouvrage me paraissant trop riche et trop beau pour un auteur dont le nom est si peu connu, et dont nous ne savons rien autre, si ce n'est qu'il était espagnol et professait la médecine à Toulouse il y a environ deux cents ans, je m'enquis, quand je commençais à m'en occuper, de ce que ce pouvait bien être, auprès d'Adrien Tournebus qui savait tout. Celui-ci me répondit qu'il pensait que ce devait être une sorte de quintessence extraite des ouvrages de saint Thomas d'Aquin, dont l'érudition infinie et l'admirable subtilité d'esprit étaient seules à même d'avoir produit de telles idées. Toujours est-il que, quel qu'en soit l'auteur ou l'inventeur (et cette supposition de Tournebus ne suffit pas pour dépouiller Sebond de ce titre), c'est assurément un homme très capable qui a produit de très belles pages.
=Première objection contre cet ouvrage: «Il ne faut point appuyer de raisons humaines ce qui est article de foi.»=--La première objection qu'on adresse à son ouvrage, c'est que les chrétiens se font tort, en voulant appuyer de raisons purement humaines leurs croyances, qui ne peuvent se concevoir qu'autant qu'on a la foi et par une intervention particulière de la grâce divine.--Il semble que cette objection ait sa source dans une piété exagérée, aussi faut-il apporter à sa réfutation d'autant plus de délicatesse et de respect pour ceux qui la mettent en avant, et c'est dans cet esprit que je voudrais essayer de leur répondre. Ce serait mieux le fait d'un homme versé en théologie que le mien, car je n'y connais rien; toutefois, j'estime que lorsqu'il s'agit d'une question aussi haute, qui touche de si près à la divinité et excède autant l'intelligence humaine, comme est cette vérité dont il a plu à la bonté de Dieu de nous éclairer, il est bien besoin qu'il continue à nous venir en aide, et que ce ne peut être que par l'effet d'une faveur extraordinaire et privilégiée de sa part, que nous pouvons la concevoir et nous en pénétrer. Abandonnés à notre seule intelligence, nous n'en sommes pas capables; sans cela, il n'y aurait pas tant d'esprits d'une supériorité qui se rencontre rarement, réunissant toutes les qualités que l'homme tient de la nature et qui, dans les temps anciens, étaient seules à sa disposition, que leur raison a égarés quand, avec son seul secours, ils ont cherché à la connaître.
=La foi est indispensable; mais quand elle existe, la raison corrobore utilement ses enseignements.=--C'est la foi qui, seule, nous découvre les ineffables mystères de notre religion et nous confirme leur vérité; ce qui ne veut pas dire que ce ne soit pas une très belle et très louable entreprise, que de mettre au service de cette foi les moyens d'investigation que l'homme tient naturellement de Dieu. Il n'y a pas de doute que ce ne soit là l'usage le plus honorable que nous puissions faire de ces moyens, et qu'il n'y a pas d'occupation, de dessein plus dignes d'un chrétien, que d'appliquer toutes ses études et toutes ses pensées à embellir, étendre et accroître les vérités en lesquelles il croit. Ne nous contentons pas de mettre au service de Dieu notre esprit et notre âme; tout notre être matériel lui doit et lui rend hommage; tous nos organes, tous nos faits et gestes, tout ce qui sort de nos mains, concourent à sa glorification; notre raison doit faire de même et s'employer à étayer notre foi, mais toujours sous cette réserve, de ne pas s'imaginer que par elle-même, par la puissance à laquelle elle peut atteindre et la valeur des arguments qu'elle peut émettre, il lui soit possible d'acquérir cette science surnaturelle qui nous vient de Dieu.
Si, par grâce extraordinaire, cette science ne nous est infuse, si elle n'entre en nous que par la force du raisonnement et tous autres procédés humains, elle n'y occupe pas la place et n'a pas la splendeur qu'elle devrait avoir; je crains bien pourtant que ce ne soit que dans ces conditions qu'elle nous ait pénétrés. Si nous étions attachés à Dieu par une foi ardente; si nous tenions à lui parce qu'il nous y a appelés, et non parce que nous y avons été conduits de nous-mêmes; si notre foi reposait sur une base émanant de lui, les tentations auxquelles est exposée l'humanité et qui l'ébranlent si fort, ne pourraient rien contre elle. Nous serions en état de résister à d'aussi faibles attaques; l'amour de la nouveauté, la contrainte que les princes peuvent exercer sur nous, la bonne fortune d'un parti, les changements si peu fondés et si inopinés qui surviennent dans nos opinions, n'auraient pas la force de secouer et d'altérer nos croyances; nous ne nous laisserions pas troubler par des arguments nouveaux, et toute la rhétorique du monde ne pourrait nous en dissuader; fermes et inébranlables, nous soutiendrions tous ces assauts, sans nous départir de notre calme: «_Tel un vaste rocher oppose sa masse à la faveur des flots qui grondent et se brisent autour de lui_ (_vers imités de Virgile_).»
=Chez le chrétien, la foi fait généralement défaut.=--Si ce rayon divin nous touchait tant soit peu, il y paraîtrait en tout et partout; sa lueur se refléterait non seulement dans nos paroles, mais dans nos faits et gestes qui en acquerraient du lustre; tout ce qui émanerait de nous, serait illuminé de cette noble clarté. Nous devrions avoir honte; l'adepte de n'importe quelle secte de celles en lesquelles se répartit l'humanité, si difficile, si étrange que soit la doctrine de sa secte, y conforme rigoureusement sa conduite et sa vie; tandis que chez les Chrétiens leur doctrine, si divine, si céleste qu'elle soit, ne se manifeste que dans les mots. En voulez-vous la preuve? Comparez nos mœurs à celles des Mahométans et des Païens, voyez combien les nôtres leur sont toujours inférieures; tandis qu'en raison de l'excellence de notre religion nous devrions briller et, par notre perfection, laisser tous autres bien loin derrière: «Ils sont si justes, si charitables, si bons, que ce doivent être des Chrétiens!» devrait-on dire. Le reste est commun à toutes les religions: l'espérance, la confiance, les événements sur lesquels elles s'étayent, les cérémonies, la pénitence, les martyrs; ce qui devrait distinguer la nôtre entre toutes, c'est notre vertu qui, en même temps qu'elle est le signe le plus caractéristique de son origine divine, est aussi le résultat le plus beau et le plus difficile auquel elle tend, parce qu'elle est la vérité.--C'est parce que nous ne sommes pas ce que nous devrions être que notre bon saint Louis avait raison quand il détournait, avec instance, de son dessein, ce roi tartare qui s'était fait chrétien, de venir à Lyon baiser les pieds du Pape et contempler la pureté des mœurs qu'il croyait trouver en nous, de peur qu'au contraire les débordements de notre vie ne tarissent en lui son admiration pour nos croyances.--Ce fut l'impression inverse que ressentit cet autre venu à Rome dans ces mêmes sentiments et qui, voyant la vie dissolue qu'y menaient en ce temps les prélats et le peuple, s'affermit d'autant plus dans la bonne opinion qu'il avait conçue de notre religion, en considérant combien elle devait avoir de force et tenir de Dieu même, pour se maintenir si digne et en un tel degré de splendeur en des mains si vicieuses et dans un milieu si corrompu.
Si nous avions un seul atome de foi, nous déplacerions des montagnes, disent les saintes Écritures; nos actions, inspirées par la divinité qui présiderait aussi à leur exécution, ne seraient pas simplement d'entre celles que l'homme peut accomplir, elles tiendraient du miracle comme nos croyances elles-mêmes: «_Crois, et la voie qui te conduira à la vertu et au bonheur sera courte_ (_Quintilien_).» Les uns s'appliquent à faire croire au monde qu'ils croient, et ils ne croient pas; les autres, c'est le plus grand nombre, se le persuadent à eux-mêmes et ne savent pas ce que c'est que croire.
=Dans les guerres de religion, ce sont les intérêts des partis qui seuls les guident.=--Nous trouvons étrange que, dans la guerre qui, dans les temps présents, désole notre pays, les événements flottent indécis et se produisent tantôt dans un sens, tantôt dans un autre comme généralement cela arrive d'ordinaire; ils ne sont ainsi que parce que nous sommes livrés à nous-mêmes. L'un des partis a pour lui la justice, mais il en a fait simplement un drapeau et un masque; on la met en avant, mais on n'en tient pas compte; ce n'est pas elle qui fait agir, ce n'est pas sa cause que l'on a épousée; elle est là, comme dans la bouche d'un avocat; le parti qui s'en targue ne l'a ni dans le cœur, ni en affection. Dieu nous doit son aide dans les circonstances extraordinaires, mais quand sont en jeu la foi et la religion, et non nos passions; et ici, ce sont les hommes qui conduisent tout; pour eux, la religion n'est qu'un moyen, c'est le contraire qui devrait être. Réfléchissez et voyez si ce n'est pas nous qui la menons et qui, d'une règle si droite et si ferme, extrayons tant de conclusions opposées, tout comme avec de la cire se modèlent les figures les plus contraires? La situation de la France a-t-elle jamais, plus que de nos jours, présenté plus exactement ce caractère? Les uns tirent la religion à droite, les autres à gauche; ceux-là en disent blanc, ceux-ci, noir; tous la font également servir à leurs violences et à leurs vues ambitieuses. Ils en agissent d'une façon tellement identique en leurs débordements et leurs injustices, qu'on se prend à douter et qu'on a peine à croire qu'ils soient d'opinions différentes, étant donné que notre opinion est ce qui doit régler notre conduite et faire loi dans notre vie; une même école, ayant mêmes principes, ne produirait pas des mœurs se ressemblant davantage, observées d'une manière aussi invariable.
Voyez l'horrible impudence avec laquelle nous jouons à la balle avec la parole divine, et avec quelle irréligion nous l'accueillons ou la rejetons, suivant que la fortune modifie notre place dans le cours de nos orages publics. Rappelez-vous quel parti, l'année dernière, tenait pour l'affirmative dans cette proposition d'importance capitale: «Est-il permis au sujet de se révolter et de s'armer contre son roi, pour la défense de la religion?» dont il avait fait sa pierre d'assise, quel autre tenait pour la négative dont il s'était constitué l'apôtre, et voyez aujourd'hui de quel côté sont l'un et l'autre et si les armes résonnent moins depuis que la cause de l'un est devenue celle de l'autre. Nous brûlons les gens qui disent qu'il faut faire subir à la vérité les modifications qu'exige l'intérêt de notre cause; en France, on fait bien pis que de le dire! Soyons francs: si l'on triait dans l'armée, voire même dans l'armée royale, ceux qui y sont uniquement par zèle pour leur foi et même aussi ceux qui n'ont en vue que la défense des lois du pays ou le service du prince, on n'en retirerait pas de quoi former une compagnie complète de gens d'armes. D'où vient que si peu de gens demeurent fidèles à leur foi première sans varier, quelle que soit la tournure que prennent les événements, tandis que nous en voyons tant y évoluer les uns à pas lents, les autres à bride abattue, et les mêmes hommes gâter tout tantôt par leur violence et leur âpreté, tantôt par leur froideur, leur mollesse et leur inertie?
N'est-ce pas parce que la masse obéit à des considérations d'intérêt personnel, soumises à des chances variables comme les circonstances dans lesquelles elle se meut?
=Chacun fait servir la religion à ses passions; le zèle du chrétien éclate surtout pour produire le mal.=--Il est évident pour moi que nous ne nous astreignons volontiers qu'aux devoirs qui flattent nos passions. Il n'est point d'hostilité plus agissante que celle des Chrétiens quand ils invoquent l'intérêt de la religion; notre zèle fait merveille lorsqu'il s'exerce secondant notre penchant naturel à la rébellion; par contre, à moins que, par miracle, une raison quelconque ne nous y porte, rien ne nous décide, d'une façon ou d'une autre, à la bonté, à la bienveillance et à la modération. Notre religion vise à déraciner le vice; on la fait servir à le dissimuler, le nourrir, lui donner carrière. Il ne faut pas se moquer de Dieu, ou, comme on dit, payer la dîme en donnant une gerbe de paille pour une gerbe de blé.
Si nous croyions en lui, je ne dis pas parce que nous aurions la foi, mais simplement parce que nous aurions la conviction qu'il existe; je dirai même, à notre extrême confusion, si nous y croyions et si nous le connaissions comme nous faisons d'autre chose, d'un de nos compagnons, par exemple, nous l'aimerions par-dessus tout, en raison de son infinie bonté et de la beauté qui resplendit en lui; tout au moins occuperait-il le même rang que tiennent les richesses, les plaisirs, la gloire, les amis. Le meilleur de nous craint de blesser son voisin, ses parents, son maître, et ne redoute pas de l'outrager, Lui. Est-il quelqu'un, si simple d'esprit qu'il soit, qui, mettant en comparaison, d'un côté, ce qui nous cause un seul de ces plaisirs que nous procurent nos vices, et de l'autre, l'espérance d'une gloire immortelle dont il a connaissance et dont il est persuadé, ne troquerait pas l'un pour l'autre? Et cependant que de fois nous renonçons à cette gloire par le mépris que nous en faisons; car qu'est-ce qui nous pousse au blasphème sinon l'envie qui, sans rime ni raison, nous prend d'offenser Dieu!--Le philosophe Antisthène se faisait initier aux mystères d'Orphée; le prêtre lui disant que ceux qui embrassaient cette religion, jouiraient éternellement à leur mort des biens les plus parfaits: «Pourquoi donc, lui fit-il, si tu le crois, ne meurs-tu pas toi-même?»--Diogène, poussant encore plus avant dans ce sens, répondait avec sa brutalité ordinaire à un autre qui lui prêchait de se faire initier à la secte dont lui-même était prêtre, afin d'obtenir la possession des biens de l'autre monde: «Tu veux que je croie que d'aussi grands hommes qu'Agésilas et Épaminondas seront misérables, tandis que toi, qui n'es qu'un veau et ne fais rien qui vaille, tu serais des bienheureux, parce que tu es prêtre?»--Si nous accueillions ces grandes promesses de béatitude éternelle en y prêtant la même attention que nous apportons à tout argument philosophique, nous n'aurions pas la mort en si grande horreur que nous l'avons: «_Loin de nous plaindre de la désagrégation de notre être, nous nous réjouirions plutôt de partir et de laisser notre dépouille mortelle, comme le serpent change de peau, comme le cerf se défait de son vieux bois_ (_Lucrèce_).» «Je veux être dissous, dirions-nous, pour être avec Jésus-Christ.» La puissance de raisonnement de Platon sur l'immortalité de l'âme ne porta-t-elle pas quelques-uns de ses disciples à se donner la mort, pour jouir plus tôt des espérances qu'il leur faisait concevoir!
=C'est ne pas croire que de croire par faiblesse ou par crainte.=--Tout cela est un signe très évident que nous ne comprenons notre religion qu'à notre façon et en usons à notre guise et pas autrement, comme il arrive de toutes les autres religions. Si elle est nôtre, c'est que le sort nous a fait naître dans un pays où elle existe, qu'elle y remonte à une haute antiquité, ou que les hommes qui l'y ont établie y ont une grande autorité, que nous craignons les peines dont elle menace ceux qui sont en dehors d'elle, ou que nous avons été séduits par les promesses qu'elle nous fait; de telles considérations sont de nature à donner du poids à nos croyances mais ne sont que secondaires, ce sont des attaches purement humaines. Dans une autre contrée, d'autres influences, des promesses et des menaces semblables pourraient tout aussi bien, par un même travail, déterminer en nous d'autres croyances; nous sommes Chrétiens, tout comme nous sommes Périgourdins ou Allemands.
=Les athées ne le sont guère que par vanité; en présence de la mort, ils reviennent aux idées religieuses.=--Platon dit qu'il est peu d'athées qui le soient au point qu'un danger pressant ne les ramène pas à reconnaître la puissance divine; cet aphorisme ne s'applique pas au vrai chrétien; ce n'est que vers les religions enfantées par l'imagination de l'homme et qui n'ont qu'un temps, que nous sommes ainsi portés uniquement par des considérations humaines. Quelle foi peut être celle que font naître et développent en nous la lâcheté et la faiblesse de notre cœur! qu'elle est plaisante en vérité, ne croyant ce qu'elle croit, que parce qu'elle n'a pas le courage de cesser d'y croire! Un sentiment aussi vicieux que l'inconstance ou la frayeur, peut-il produire en notre âme une impression judicieuse!--Il en est qui prétendent prouver, dit encore Platon, que la raison doit nous faire considérer comme de pures inventions, tout ce qui se dit des enfers et des peines futures; que l'occasion se présente d'être conséquents avec leurs dires, que la vieillesse ou les maladies les mettent aux portes du tombeau, la terreur, l'horreur de ce que leur réserve l'avenir modifient du tout au tout leurs croyances. C'est parce que ces appréhensions enlèvent à l'homme son courage, que lui-même, dans ses lois, défend d'enseigner de telles menaces et de donner à croire que du mal puisse arriver aux hommes, du fait des dieux, autrement que lorsque c'est nécessaire pour leur plus grand bien, comme traitement pour les guérir d'affections morales. On dit de Bion, qu'adepte fervent de l'athéisme de Théodore, longtemps il s'était moqué des hommes adonnés à la religion; mais que, surpris par la mort, il se livra aux pratiques les plus superstitieuses, comme si les dieux existaient ou cessaient d'être, selon que cela faisait ou non l'affaire de Bion.--Platon conclut, et ces exemples confirment cette conclusion, que, soit par raison, soit par force, nous sommes toujours ramenés à croire à l'existence de Dieu. L'athéisme est une conception monstrueuse et contre nature qu'il est difficile et malaisé de faire admettre par l'esprit humain, quelque insolent et déréglé qu'il puisse être, quoiqu'il se soit vu assez de gens affectant d'en faire profession, soit par vanité, soit pour se donner la gloriole d'émettre des idées tendant à réformer le monde et qui ne soient pas celles de tous.
Mais si ces gens sont fous au point de faire parade de ce qu'ils ne croient pas en Dieu, ils ne sont pas assez forts pour implanter cette conviction dans leur conscience; donnez-leur un bon coup d'épée dans la poitrine, ils ne laisseront pas de joindre les mains et d'implorer le ciel; et, quand la crainte ou la maladie aura tempéré ou abattu cette licencieuse ardeur d'humeur volage, ils reviendront à eux et, bien discrètement, feront comme les autres et croiront ce que chacun croit.
Autre chose est un dogme sérieusement étudié et que tout le monde admet, et autre chose ces impressions passagères qui, nées d'esprits déséquilibrés, vont entretenant les idées les plus téméraires et les moins définies que leur fantaisie leur inspire, et combien misérables et écervelés leurs auteurs qui s'efforcent d'être pires que cela ne leur est possible!
=Ce sont les œuvres de Dieu qui nous amènent à lui et non notre erreurs du paganisme et l'ignorance où il était de notre sainte vérité, ont fait encore tomber la grande âme * de Platon, grande mais seulement autant que peut l'être l'âme de l'homme, dans cet autre abus voisin du précédent: «Que les enfants et les vieillards sont plus accessibles que les autres à la religion», comme si elle naissait et tenait sa puissance de notre faiblesse d'esprit. Le nœud qui devrait contenir notre jugement et notre volonté, étreindre notre âme et l'unir à notre Créateur, ne devrait ni être fait ni tirer sa force de nos considérations, de nos raisonnements, de nos passions; mais, d'essence divine, surnaturelle, se présenter à nous sous une forme, dans des conditions, avec un éclat uniques, n'être autre en un mot que l'autorité de Dieu et sa grâce. Notre cœur et notre âme sont régis et commandés par la foi; celle-ci doit donc pouvoir user, pour l'accomplissement de ses desseins, de toutes les autres parties de notre être suivant ce que chacune peut donner. Aussi n'est-il pas croyable que cet ensemble qui constitue le monde, que cette admirable machine ne porte pas trace dénonçant la main du grand architecte qui l'a construite; et que, dans quelques-unes de ses pièces, il ne demeure rien rappelant l'ouvrier qui les a faites et les a assemblées.
Et, de fait, ses plus importants ouvrages dénotent le caractère de sa divinité et, seule, la faiblesse de notre esprit nous empêche de nous en apercevoir; car, ainsi que Dieu le dit lui-même, «ses œuvres invisibles se manifestent par celles qui sont visibles».--Sebond s'est appliqué à cette étude digne de notre attention; et il nous montre que rien de ce qui est en ce monde, ne dément son créateur. Ce serait vraiment faire tort à la bonté divine, que l'univers ne se prêtât pas à affirmer la vérité de nos croyances; le ciel, la terre, les éléments, notre corps, notre âme, toutes choses y concourent: à nous de trouver le moyen de nous en servir; elles nous livrent leur secret, sous condition que nous serons en état de le comprendre, car le monde est le temple sacré par excellence dans lequel l'homme a accès pour y contempler des statues sorties, non des mains des mortels, mais de celles de la divine pensée qui les a faites accessibles à nos sens, comme sont le soleil, les étoiles, les eaux, la terre, pour nous en donner la compréhension et «faire, comme dit saint Paul, que nous concevions l'existence de celles qui échappent à notre vue, par ce que nous voyons de ce monde qu'il a créé, et que par ses œuvres nous nous rendions compte de sa sagesse éternelle et de sa divinité». «_En ne dérobant pas jalousement à la terre la vue du ciel, en le faisant se dérouler sans cesse sur nos têtes, Dieu se dévoile sous tous ses aspects; de lui-même il s'offre, il s'inculque à nous; voulant être clairement connu, par son œuvre il nous montre qui il est et nous convie à méditer ses lois_ (_Manilius_).»
=Ses arguments, par leur conformité avec notre foi, ont une valeur indéniable.=--Or, tous les raisonnements, tous les discours humains sont choses inertes et stériles, qui ne prennent forme qu'autant que Dieu, par le moyen de la grâce, leur en ménage la possibilité et leur donne de la valeur. Les actes de vertu de Socrate et de Caton sont demeurés vains et inutiles, parce qu'ils n'avaient pas pour fin l'amour et l'obéissance qu'en tout nous devons à Dieu, véritable créateur de toutes choses, et qu'ils ne le connaissaient pas. Il en est de même de nos raisonnements et de nos discours: ils semblent avoir du corps, mais ne sont en réalité que des masses confuses, sans forme définie, condamnés à l'impuissance si la foi et la grâce n'y sont pas jointes.
La foi venant à donner du coloris et du lustre aux arguments que fait valoir Sebond, leur communique de la fermeté et de la solidité et les rend capables d'initier un apprenti, de guider ses premiers pas sur la voie qui mène à la connaissance de la vérité en le façonnant dans une certaine mesure et le disposant à recevoir la grâce de Dieu qui affermit ses croyances et les rend parfaites. Je connais un homme faisant autorité, versé dans l'étude des lettres, qui m'a avoué avoir été ramené des erreurs de l'incrédulité par les arguments de Sebond.
Alors même qu'on les dépouillerait de l'ornement et de l'appui que leur donne la foi en les approuvant, à ne les considérer que comme des fantaisies purement humaines, imaginées pour combattre ceux qui se sont précipités dans les épouvantables et horribles ténèbres de l'irréligion, leur valeur est telle qu'ils auraient autant de puissance et de solidité que tous autres que, dans les mêmes conditions, on pourrait leur opposer; si bien que nous serions fondés à dire aux parties en présence: «_Si vous avez de meilleurs arguments, produisez-les, sinon soumettez-vous_ (_Horace_)»; reconnaissez la validité de nos preuves ou montrez-en d'autres, serait-ce même sur quelque autre sujet, qui se présentent mieux et soient plus probantes.--Mais voilà que, sans y penser, je suis déjà à demi engagé dans la discussion de la seconde des objections que l'on fait à Sebond et que, en son lieu et place, je me suis proposé de réfuter.
=Seconde objection faite à Sebond: «Ses arguments sont faibles.»=--Il y en a qui trouvent que ses arguments sont faibles, qu'ils n'arrivent pas à démontrer ce qu'il veut prouver, et ils prétendent pouvoir les réfuter aisément. Ces gens-là méritent d'être tancés un peu plus rudement que je n'ai fait des premiers, parce qu'ils sont plus dangereux et ont plus de malice. On détourne volontiers le sens des paroles d'autrui pour appuyer ses propres opinions; pour un athée, tout écrit a quelque rapport avec l'athéisme, et il infecte de son propre venin même ce qui n'en porte pas trace. Ceux-ci ont des scrupules qui leur font paraître fades les raisons de Sebond, et ils trouvent que c'est leur donner beau jeu que de les mettre à même de combattre, avec des armes purement humaines, notre religion qu'ils n'oseraient attaquer, si elle leur apparaissait majestueusement dans la plénitude de l'autorité et du commandement. Pour maîtriser leur folie, ce qu'il y a de mieux me paraît être de froisser et de fouler aux pieds l'orgueil et l'arrogance de l'homme; de leur faire sentir son inanité, sa vanité, son néant; de leur ôter des mains ces chétives armes que leur fournit leur raison; de les obliger à s'incliner et à baiser la terre devant l'autorité et le respect de la majesté divine. A elle seule appartiennent la science et la sagesse; seule, elle vaut qu'on fasse cas d'elle; c'est à elle que nous dérobons ce dont nous nous parons et ce que nous apprécions tant en nous. «_Dieu ne permet pas qu'un autre que lui s'enorgueillisse_ (_Hérodote_)», rabattons donc cette orgueilleuse prétention, point de départ de la tyrannie qu'exerce sur nous le malin esprit: «_Dieu résiste aux superbes et fait grâce aux dit Platon, les hommes n'en ont que peu ou point. Aussi est-ce une grande consolation pour le chrétien de voir nos moyens, mortels et impuissants, s'adapter si bien à ce qu'exige notre foi sainte et divine que, lorsque nous les appliquons à des sujets, mortels impuissants comme ils le sont eux-mêmes, ils ne s'y appareillent ni mieux, ni avec plus de force.
=Il faut reconnaître que bien des choses ne peuvent s'expliquer par la raison seule.=--En conséquence, examinons si l'homme dispose de raisons plus puissantes que celles de Sebond, et s'il lui est possible d'arriver à quelque certitude par les preuves et les raisonnements qu'il est en état de produire. Saint Augustin, réfutant ces mêmes gens, leur reproche l'injustice qu'il y a à considérer comme faux tout ce que, dans nos croyances, notre raison ne parvient pas à prouver; et pour montrer que bien des choses sont et ont été, dont notre intelligence ne peut découvrir ni la nature, ni les causes, il leur cite des faits connus et indubitables que l'homme confesse ne pouvoir expliquer; en cela, du reste, comme en tout ce qu'il fait, saint Augustin déploie un soin remarquable et beaucoup d'esprit.
Nous, il nous faut faire davantage et leur montrer que pour rendre manifeste la faiblesse de leur raison, il n'est pas besoin d'avoir recours à de rares exemples longuement recherchés: elle présente tant de points faibles, est si aveugle, qu'il n'y a rien de si clair et de si facile qui lui paraisse d'une parfaite évidence; que pour elle, ce qui est aisé et malaisé ne sont qu'un; qu'enfin tout ce sur quoi elle entreprend de porter un jugement et la nature en général, se dérobent à sa juridiction et à sa compétence.
Que nous prêche la vérité, quand elle nous invite à fuir la philosophie de ce monde; quand, si souvent, elle nous inculque que notre sagesse n'est que folie devant Dieu; que, de toutes les vanités, l'homme est ce qu'il y a de plus vain; que celui qui se targue de son savoir, ne sait pas ce que c'est que savoir; que l'homme n'est rien, lorsqu'il s'imagine être quelque chose; qu'il s'exalte et se leurre lui-même?
Ces sentences qui émanent de l'Esprit saint, expriment si clairement et si nettement ce que je veux établir que toute autre preuve serait superflue avec des gens qui, soumis et obéissants, s'inclineraient devant son autorité; mais ceux-ci tiennent à faire les frais des verges qui serviront à les fouetter, et n'admettent pas que l'on combatte leur =L'homme croit avoir une grande supériorité sur toutes les autres créatures, examinons ce qui en est: Est-il fondé à prétendre que toutes les merveilles de la nature n'ont été créées que pour lui?=--Envisageons donc, pour le moment, l'homme abandonné à lui-même sans secours étranger, armé uniquement des armes qui lui sont propres et n'ayant pas l'aide de la grâce et de la connaissance de Dieu qui sont tout son honneur, toute sa force et auxquelles il doit d'être ce qu'il est, et voyons ce dont il est capable en ce bel équipage. Qu'il m'explique, par la puissance de son raisonnement, sur quoi repose la grande supériorité qu'il prétend avoir sur les autres créatures? Qui l'autorise à penser que le mouvement admirable de la voûte céleste, la lumière éternelle de ces flambeaux roulant si majestueusement au-dessus de sa tête, les fluctuations émouvantes de la mer aux horizons infinis, ont été créés et se continuent depuis tant de siècles pour sa seule commodité et son service? Est-il possible d'imaginer rien de si ridicule que cette misérable et chétive créature qui n'est seulement pas maîtresse d'elle-même, est exposée aux offenses de tant de choses et qui vient se dire la maîtresse et l'impératrice de l'univers? il n'est pas en son pouvoir d'en connaître la moindre parcelle, à plus forte raison de le commander. Qui lui a octroyé ce privilège qu'il s'arroge, d'être seul sur ce vaste bâtiment capable d'en apprécier la beauté et celle des pièces dont il se compose; de pouvoir seul en rendre grâce à l'architecte, et d'être seul en état d'en apprécier les ressources et de les mettre en valeur? Qu'il produise les lettres patentes qui lui confèrent ce bel et grand office! n'ont-elles été concédées qu'au bénéfice des sages? elles s'appliqueraient à bien peu; ou les fous et les méchants sont-ils dignes également d'une faveur aussi exceptionnelle? ils sont ce qu'il y a de pire au monde, pourquoi seraient-ils avantagés de la sorte sur tous les autres êtres de la création? Faut-il croire celui qui a dit: «_Qui donc nous enseignera pour qui le monde a été fait? C'est sans doute pour les êtres animés qui ont l'usage de la raison, c'est-à-dire pour les dieux et les hommes qui sont les plus parfaits de tous les êtres_ (_Cicéron_)!» ou plutôt pourrons-nous jamais assez bafouer son impudence, d'accoupler ainsi les dieux et les hommes? Qu'a donc alors en lui le pauvret, qui puisse lui valoir un tel avantage?
=S'il est vrai que les astres ont de l'influence sur sa destinée,