SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II (French)

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choisir le dictame pour se guérir; la tortue recourir sans retard à l'origan pour se purger, quand elle a mangé de la vipère; le dragon s'éclaircir la vue et soigner ses yeux avec du fenouil; les cigognes s'administrer elles-mêmes des clystères avec de l'eau de mer; les éléphants retirer de leur propre corps et de celui de leurs congénères, et même des blessures reçues par leur maître (ainsi que nous en fournit un exemple le roi Porus que vainquit Alexandre), les javelots et les dards qui les ont atteints dans le combat, et faire cette opération si adroitement, que nous ne saurions mieux nous y prendre pour épargner la douleur au patient? Alléguer, pour déprécier les animaux, qu'en cela ils obéissent uniquement à ce que leur inspire et leur enseigne la nature, que ces notions leur sont innées, ne fait pas que, chez eux aussi, ce ne soit science et prudence; c'est simplement reconnaître qu'ils possèdent ces deux qualités à un plus haut degré que nous, pour le plus grand honneur de cette maîtresse d'école hors de pair.

=Exemple de raisonnement chez un chien.=--Chrysippe qui, en toutes autres choses, se montre aussi dédaigneux que n'importe quel autre philosophe de la condition inférieure des animaux, convient que lorsqu'il réfléchit sur les mouvements d'un chien à la recherche de son maître qu'il a perdu, ou à la poursuite d'un gibier qui lui échappe, et qui, arrivé à un carrefour où s'embranchent trois chemins, après avoir pris l'un, puis un second, et avoir reconnu que ni l'un ni l'autre n'offrent trace de ce qu'il cherche, enfile le troisième sans hésiter, il est contraint de confesser qu'il faut que l'animal se soit tenu le raisonnement suivant: «J'ai suivi les traces de mon maître jusqu'à ce carrefour; il a dû nécessairement prendre l'un de ces trois chemins; or, il n'a suivi ni celui-ci, ni celui-là; donc, infailliblement, il est passé par cet autre.» Et, fort de cette déduction, il ne se consulte plus sur le troisième chemin, ne songe même pas à s'assurer s'il y trouvera des traces confirmant sa conclusion, il le prend obéissant à la force de son raisonnement. Cet effort de dialectique, cet emploi de propositions examinées d'abord séparément, puis ensemble, pour en arriver à une déduction logique, n'a-t-il pas autant de valeur si le chien y est amené de lui-même, que s'il y avait été conduit par les leçons reçues de Trapezonce?

=Les bêtes sont capables d'être instruites.=--On ne peut même pas dire que les bêtes soient incapables de recevoir une instruction comme se donne la nôtre: aux merles, aux corbeaux, aux pies, aux perroquets, nous apprenons à parler et ils s'y prêtent si facilement, leur organe est si souple, si maniable, se plie si aisément à l'émission des sons que nous voulons lui faire produire pour les amener à prononcer un certain nombre de lettres et de syllabes, qu'il est évident qu'il se fait en eux un raisonnement grâce auquel nous les trouvons si disposés et si portés de bonne volonté à apprendre.--Chacun a probablement vu, au point d'en être rassasié, les singeries qu'en si grand nombre les bateleurs enseignent à leurs chiens; les danses exécutées en cadence par ces animaux, sans qu'ils aillent jamais à contre-temps avec la musique qui les accompagne; les tours et les sauts qu'ils leur font faire à leur commandement.--Ce que font les chiens dont se servent les aveugles pour se conduire dans les villes comme dans les campagnes, bien que ce soit chose courante, me transporte encore plus d'admiration. Je me prends à contempler comme ils s'arrêtent à certaines portes où ils ont l'habitude de recevoir l'aumône, comme ils évitent les voitures et les charrettes alors qu'ils pourraient croire avoir assez de place pour passer. J'en ai vu un qui, longeant un fossé de la ville, abandonnait un sentier plan et bien battu pour en suivre un autre plus mauvais, afin que son maître se trouvât moins près du fossé. Comment avait-on pu faire comprendre à ce chien qu'il avait pour mission de se préoccuper uniquement de la sûreté de son maître sans s'inquiéter, dans l'accomplissement de cette tâche, de ses propres commodités? Comment pouvait-il savoir que tel chemin, assez large pour lui, ne l'était pas suffisamment pour un aveugle? cela peut-il s'expliquer sans admettre de raisonnement de sa part?

Il ne faut pas oublier ce que Plutarque conte d'un chien qu'il a vu, à Rome, au théâtre Marcellus, où se trouvait l'empereur Vespasien le père. Ce chien était employé par un bateleur dans une pièce à plusieurs tableaux et à plusieurs personnages, où il avait un rôle. Il devait, entre autres choses, pendant un temps donné, contrefaire le mort pour avoir mangé certaine drogue. Après avoir avalé le pain qui était censé la drogue en question, il se mettait d'abord à trembler et à vaciller sur ses pattes, comme s'il avait des étourdissements, et finalement il s'étendait à terre et se raidissait comme s'il était mort, se laissant traîner et tirer d'un endroit à un autre, comme le comportait le sujet de la pièce. Puis, quand il estimait le moment venu, il commençait à remuer tout doucement comme s'il sortait d'un profond sommeil, levait la tête, regardait çà et là d'une façon qui étonnait tous les assistants.

Les bœufs employés à l'arrosage dans les jardins royaux de Suse, faisaient tourner de grandes roues munies de seaux qui puisaient l'eau, système dont certains font usage dans le Languedoc. Ces bœufs devaient chacun faire faire cent tours à la roue; ils connaissaient si bien ce nombre que, lorsqu'il était atteint, il était impossible, par n'importe quel moyen, d'en obtenir davantage: leur tâche était accomplie, ils s'arrêtaient net. Nous, nous arrivons à l'adolescence avant de savoir compter jusqu'à cent, et des nations viennent d'être découvertes qui n'ont aucune notion des nombres.

=Quelques-unes instruisent les autres; il y en a qui s'instruisent elles-mêmes.=--Instruire les autres demande encore plus de raisonnement que s'instruire soi-même. Laissons de côté ce qu'en pensait Démocrite qui s'attachait à prouver que nous tenons des bêtes la plupart des arts qui sont à notre connaissance, que, par exemple, l'araignée nous a appris à tisser et à coudre, l'hirondelle à bâtir, le cygne et le rossignol la musique, et que c'est en imitant certains animaux, que nous avons été initiés à la médecine. Aristote croit que les rossignols enseignent à leurs petits à chanter et y consacrent du temps et du soin; il s'ensuivrait que ceux que nous élevons en cage, qui ne peuvent apprendre avec leurs parents, perdent beaucoup du charme de leur chant; nous en pouvons conclure que ce chant s'améliore par les efforts et l'étude. Même pour ceux qui sont en liberté, le degré de perfection qu'il leur est possible d'atteindre n'est pas le même pour tous; il varie avec l'aptitude de chacun. Ils sont jaloux de leur talent et luttent parfois à qui en montrera le plus, et apportent dans cette lutte une si grande émulation, qu'on en a vu mourir, le souffle venant à leur manquer, avant qu'ils ne se résignent à s'avouer vaincus en cessant leur chant. Les plus jeunes travaillent mentalement, s'appliquant à reproduire les airs qu'ils entendent; l'élève écoute la leçon que lui donne celui qui l'instruit, y apportant une grande attention afin de s'en bien pénétrer; tour à tour l'un se tait, l'autre chante; on voit le précepteur corriger les fautes de son élève, on sent qu'il lui adresse des reproches.

J'ai vu, dit Arrien, une troupe d'éléphants, dans laquelle l'un d'eux jouait des cymbales; il en avait une attachée à chacune de ses cuisses, une autre à sa trompe. Au son de cette musique, les autres dansaient en rond, se dressant, s'inclinant en cadence, observant la mesure marquée par l'instrument; c'était un harmonieux ensemble qui faisait plaisir.--Aux spectacles de Rome, se voyaient d'ordinaire des éléphants dressés à se mouvoir, à exécuter au son de la voix, des danses à plusieurs figures, compliquées de cadences variées très difficiles à apprendre. On en a vu qui, tout seuls, répétaient leur leçon et s'exerçaient avec soin et application, pour n'être pas réprimandés et battus par leurs maîtres.

Cette autre histoire d'une pie, que Plutarque, lui-même, garantit, est bien singulière. Cette pie était dans la boutique d'un barbier de Rome; elle contrefaisait à merveille, avec la voix, tout ce qu'elle entendait. Un jour, des trompettes s'arrêtent devant la boutique et y restent longtemps à sonner. Le reste de la journée et le lendemain, la pie demeura pensive, muette, mélancolique; tout le monde en était étonné et pensait que, surprise et étourdie du bruit des trompettes, elle en avait perdu la voix, en même temps qu'elle en avait été assourdie. On finit par s'apercevoir que c'était parce qu'elle s'était recueillie en elle-même et livrée à une profonde étude, méditant, préparant sa voix à imiter le son de ces trompettes; de telle sorte que la première fois qu'elle se reprit à se faire entendre, ce fut pour exprimer leurs airs au mieux de ce qui se pouvait, dans la même mesure et avec toutes leurs nuances; en adoptant ce nouveau répertoire, elle fut prise de dédain pour ce qu'auparavant elle savait dire et que, dès lors, elle laissa complètement de côté.

=Industrie d'un chien qui veut boire l'huile du fond d'une cruche.=--Je ne veux pas omettre cet autre exemple d'un chien, dont ce même Plutarque dit avoir été témoin, d'un bateau à bord duquel il était (je ne raconte pas ces faits dans l'ordre où il les donne; cet ordre m'importe peu, car je n'entends pas apporter plus de classement dans les exemples que je cite, que je n'en observe dans le reste de mon ouvrage). Ce chien, furetant sur la plage, était fort en peine pour laper de l'huile qui se trouvait au fond d'une cruche et à laquelle il ne pouvait parvenir avec sa langue, parce que l'orifice du vase était trop étroit. Pour y arriver, il se mit à aller chercher des cailloux et à les jeter dans la cruche, jusqu'à ce qu'il eût fait monter l'huile à hauteur des bords du vase de manière à pouvoir l'atteindre; n'est-ce pas là le fait d'un esprit bien subtil?--On dit que les corbeaux de Barbarie agissent de même quand le niveau de l'eau qu'ils veulent boire, est trop bas.

=Subtilité et pénétration des éléphants.=--Cela n'est pas sans quelque rapport avec ce que Juba, un des rois de ces contrées, rapporte des éléphants. Pour s'emparer d'eux, on prépare des fosses profondes, que l'on recouvre de menues broussailles qui les masquent à leur vue; s'ils viennent à y tomber, ils y demeurent prisonniers. Quand, à force d'adresse, ceux qui les chassent ont amené l'un d'eux à s'y prendre, ses compagnons apportent en hâte quantité de pierres et de pièces de bois pour combler la fosse et faciliter sa sortie.--Du reste, l'industrie de cet animal ressemble sous tant d'autres rapports à l'industrie humaine que, si je voulais relater en détail tout ce qui a été relevé à cet égard, j'arriverais aisément à prouver ce que j'avance d'ordinaire: qu'il y a plus de différence entre tel homme et tel autre, qu'entre tel animal et tel homme.--Le gardien d'un éléphant appartenant à un particulier de la Syrie, lui dérobait à chaque repas la moitié de la ration qui lui revenait; un jour, le maître de l'animal voulut lui-même s'occuper de lui: il versa dans sa mangeoire la quantité exacte d'orge qui lui revenait. L'éléphant, regardant d'un mauvais œil son gardien, sépara cet orge en deux avec sa trompe et, mettant à part l'une des deux moitiés, révéla par là le tort qu'on lui faisait.--Un autre avait un gardien qui mélangeait des pierres à ce qu'il lui donnait à manger, pour en accroître la mesure; l'animal, s'approchant du pot où ce gardien faisait cuire sa viande pour son repas, le lui remplit de cendres.--Ce sont là des faits particuliers, mais ce que tout le monde a vu, ce que chacun sait, c'est que jadis, dans toutes les années des peuples de l'Orient, les éléphants en constituaient l'un des éléments les plus importants et, dans les combats, produisaient des effets plus grands, sans comparaison, que ceux que nous obtenons à présent de notre artillerie qui, dans un ordre de bataille régulier, occupe à peu près la place qu'y tenaient alors les éléphants (ce dont peuvent se rendre aisément compte ceux qui connaissent l'histoire ancienne): «_Leurs ancêtres avaient été employés par le carthaginois Annibal, par nos généraux romains et par le roi d'Épire; ils transportaient sur leur dos des cohortes ou des tours que l'on voyait s'avancer au milieu de la mêlée_ (_Juvénal_).»--Il fallait bien que ce fût en connaissance de cause qu'on eût confiance en ces bêtes et en leur raisonnement, puisqu'on les faisait marcher en tête de l'armée, à une place où le moindre arrêt causé par leur grosseur et leur pesanteur, le moindre effroi qui les eût fait rétrograder sur les gens de leur parti, pouvaient tout perdre; et, de fait, il s'est vu peu d'exemples où il soit arrivé qu'ils se rejetassent sur leurs troupes, tandis qu'il nous advient de nous rejeter les uns sur les autres et de nous mettre ainsi en déroute. Ils étaient chargés d'effectuer non un simple mouvement, mais encore d'évoluer pendant le combat.--Ainsi en usaient les Espagnols lors de la récente conquête des nouvelles Indes, avec des chiens auxquels une solde était allouée et qui, en outre, participaient au butin. Ces chiens montraient autant d'adresse que d'à propos pour poursuivre ou s'arrêter après un succès, charger l'adversaire ou battre en retraite suivant les circonstances, distinguer amis et ennemis, qu'ils apportaient d'ardeur et de ténacité quand ils se trouvaient aux prises.--Nous admirons et apprécions davantage les choses qui ont un caractère de particularité que celles dont nous sommes journellement témoins, sans cela je ne me serais pas livré à cette longue énumération; car je crois que rien qu'en examinant de près ce que nous voyons chez les animaux qui vivent auprès de nous, nous y relèverions des faits aussi remarquables que ceux que l'on va chercher dans des pays et des temps autres que les nôtres. C'est toujours une même nature dont le cours va se déroulant, et celui qui connaîtrait suffisamment l'état présent, pourrait en conclure à coup sûr l'avenir et le passé.

=D'homme à homme, nous traitons de sauvages ceux qui n'ont pas nos usages; nous nous étonnons de même de tout ce que nous ne comprenons pas chez les animaux.=--J'ai vu autrefois, parmi nous, des hommes venus par mer de lointains pays; parce que nous ne comprenions pas du tout leur langage, et que leurs façons, comme leur contenance et leurs vêtements, ne ressemblaient en rien aux nôtres, tous nous les estimions des sauvages et des brutes! Nous attribuions à leur stupidité et à leur bêtise, de les voir garder le silence, de ne pas parler le français, d'ignorer nos baisements de main, nos révérences contournées, notre attitude, notre maintien sur lesquels, sous peine d'être incorrects, nous voudrions voir se modeler tout ce qui appartient à l'espèce humaine. Nous condamnons tout ce qui nous semble étrange, et aussi ce que nous ne comprenons pas; c'est ce qui arrive dans l'appréciation que nous portons sur les bêtes. Sous certains rapports, elles ont de la ressemblance avec nous, et nous pouvons alors, par comparaison, former sur ces points communs quelques conjectures; mais que savons-nous de ce qui leur est propre? Les chevaux, les chiens, les bœufs, les brebis, les oiseaux et la plupart des animaux qui vivent avec nous, reconnaissent notre voix et répondent à notre appel, ce que faisait aussi la murène de Crassus qui allait à lui quand il l'appelait; ce que font également les anguilles qui sont dans la fontaine d'Aréthuse.

Il nous est possible d'en juger par nous-mêmes, car assez souvent j'ai vu des viviers dont les poissons accouraient pour manger, à un appel formulé d'une certaine façon par ceux qui en prennent soin: «_Chacun a son nom et accourt à la voix du maître qui les appelle_ (_Martial_).»

=Il semble que, chez l'éléphant, il y ait trace de sentiment religieux.=--Nous pouvons dire aussi que les éléphants ont un certain sentiment de la religion; on les voit, en effet, après leurs ablutions et leurs purifications, élever leur trompe comme des bras vers le ciel et, les yeux fixés vers le soleil levant, demeurer ainsi en contemplation, pendant un certain temps, à certaines heures de la journée, livrés à la méditation, et cela, de leur propre mouvement, sans y avoir été instruits ni y être obligés. Pour ce qui est des autres animaux chez lesquels nous ne voyons rien de semblable, il ne nous est pas possible, nonobstant, d'en conclure qu'ils soient sans religion, ne pouvant arguer ni pour, ni contre, de ce qui nous est caché.

=Les échanges d'idées entre des animaux auxquels la voix fait défaut ne sauraient se nier.=--Le fait suivant, que cite le philosophe Cléanthe, présente quelque analogie avec ce que nous pratiquons nous-mêmes. Il a vu, raconte-t-il, des fourmis, partant de leur fourmilière, porter vers une autre le corps d'une fourmi qui était morte. De cette seconde fourmilière se détachèrent plusieurs autres fourmis qui vinrent au-devant des premières, comme pour parlementer avec elles. Après être demeurées un moment ensemble, les dernières s'en retournèrent pour aller, peut-on croire, conférer avec les autres fourmis de leur fourmilière; puis elles revinrent, et cela à deux ou trois reprises différentes, probablement en raison des difficultés de la négociation.

Enfin ces dernières apportèrent de leur tanière un ver de terre comme rançon de la morte. Les premières chargèrent ce ver sur leur dos et l'emportèrent chez elles, laissant aux autres le corps de la trépassée.

Cléanthe voit là une preuve que, si certains animaux n'ont pas de voix, il ne s'ensuit pas qu'ils soient dépourvus de moyen de communiquer entre eux et d'échanger leurs pensées, et que c'est une infériorité de notre nature, si nous ne pouvons participer, nous aussi, à ces relations, et sottise de notre part de vouloir nous en faire juges.

=Facultés dont jouissent certains animaux et que nous ne possédons pas.=--Les animaux font d'autres choses encore qui dépassent de beaucoup ce dont nous sommes capables, que nous ne parvenons pas à imiter, que notre imagination ne nous permet même pas de concevoir.--Plusieurs historiens ont rapporté que dans la grande et dernière bataille navale qu'Antoine perdit contre Auguste, sa galère amirale fut arrêtée dans sa marche par ce petit poisson que les Latins nomment «Remora», à cause de la propriété qu'il possède d'arrêter tout navire, quel qu'il soit, auquel il s'attache.--L'empereur Caligula voguant avec une grande flotte sur la côte de Roumanie, la galère qu'il montait fut arrêtée net par ce poisson; il le fit prendre alors qu'il était encore adhérent à la coque du bateau, et se trouva fort dépité qu'un si petit animal, fixé simplement à la paroi du navire par sa bouche (car c'est un poisson à coquille), fût capable de tenir tête à la mer, aux vents et à la force que pouvaient produire tous ses avirons; s'étonnant aussi à très juste raison de ce que, dès qu'il se trouve hors de l'eau, il perde la force qu'il a quand il est dans son élément.--Un citoyen de Cyzique acquit jadis la réputation d'un très bon mathématicien, pour avoir pénétré la manière de faire du hérisson.

Cet animal creuse sa tanière en y ménageant plusieurs ouvertures diversement orientées: selon le vent qu'il prévoit, il bouche l'orifice qui correspond à cette direction; d'après cela, notre homme, qui en avait fait la remarque, prédisait, dans son entourage, le vent qui allait souffler.--Le caméléon prend la couleur du milieu dans lequel il se trouve. Le poulpe va plus loin: il se donne la couleur qu'il veut, suivant les circonstances, soit pour se dérober à la vue d'un animal qu'il craint, soit pour en atteindre un qu'il veut attraper. Dans le caméléon, c'est un effet indépendant de lui-même; chez le poulpe, c'est un effet de sa volonté. Notre visage change aussi parfois de couleur sous l'influence de la frayeur, de la colère, de la honte et d'autres passions encore; c'est le résultat d'une cause qui l'impose, comme chez le caméléon; sous l'effet de la jaunisse, notre teint jaunit, mais, alors, c'est indépendant de notre volonté.--Ces choses, que les animaux peuvent et que nous ne parvenons pas à égaler, sont une preuve que, sur certains points, ils ont des moyens plus développés que les nôtres et qui nous sont cachés; comme il se peut, et cela est vraisemblable, qu'il s'en trouve qui soient dans des conditions et aient des facultés autres que rien ne nous révèle.

=Les prédictions fondées jadis sur le vol des oiseaux, avaient peut-être leur raison d'être.=--De tous les moyens de prédiction dans les temps passés, les plus anciens et aussi ceux présentant le plus de certitude, étaient tirés du vol des oiseaux; nous n'avons rien de pareil, ni de si admirable. Il faut bien admettre que la manière dont battaient leurs ailes, d'où se déduisait la connaissance de l'avenir, devait provenir de quelque cause intimement liée à cette science de caractère si noble; car s'en tenir à la lettre, attribuer de tels effets simplement à une cause naturelle, dont l'oiseau est inconscient, sans que son intelligence y soit pour quelque chose, sans qu'il s'y prête, sans qu'il y ait raisonnement de sa part, est une supposition évidemment fausse.--Cela admis, que dire de la torpille qui a la propriété d'engourdir les membres qui la touchent et qui, au travers même de la seine et autres filets, transmet cet engourdissement aux mains de ceux qui la touchent et la manient? On dit même que si on fait couler sur elle un jet d'eau, l'engourdissement remontant le fil de l'eau, gagne la main qui la déverse et lui enlève la sensation du toucher. Cette propriété merveilleuse n'est pas inutile à la torpille, elle en a conscience et en use; on la voit, en effet, quand elle est en quête d'une proie, se tapir dans la vase de telle sorte que les autres poissons glissant dessus, saisis et paralysés à son contact glacial, tombent en son pouvoir.--Les grues, les hirondelles et autres oiseaux de passage qui émigrant selon les saisons, témoignent assez qu'ils ont conscience d'être à même de deviner le temps, faculté qu'ils mettent à profit.

=N'attribue-t-on pas aux chiennes de savoir discerner, dans une portée, le meilleur de leurs petits?=--Les chasseurs affirment que pour choisir, en vue de le conserver, le meilleur d'une portée de petits chiens, il n'y a qu'à mettre la mère à même d'effectuer elle-même ce choix: si on les emporte hors de leur gîte, le premier qu'elle y rapportera sera toujours le meilleur; si encore on fait semblant d'entourer ce gîte de feu, ce sera à son secours qu'elle courra tout d'abord, ce qui montre bien qu'elle a une faculté de pronostiquer que nous n'avons pas, un moyen de juger ce que peuvent être ses petits, autre et plus perspicace que ce qui est en nous.

=Sous bien des rapports, nous devrions prendre modèle sur les animaux.=--Les bêtes naissent, engendrent, se nourrissent, agissent, se meuvent, firent et meurent d'une façon tellement analogue à nous, que tout ce qu'à cet égard nous refusons d'admettre à leur compte dans les causes qui déterminent ces effets et que nous admettons pour nous-mêmes, parce que nous nous disons d'ordre supérieur, ne peut provenir de notre raison.--Pour nous conserver en bonne santé, les médecins nous conseillent de prendre exemple sur elles et de vivre à leur façon, et ce dicton populaire est de tous les temps: «Tenez-vous chaudement les pieds et la tête; pour le reste, vivez comme font les bêtes.»--La génération est le principal des actes auxquels nous incite la nature; pour son accomplissement, certaines positions de notre corps valent mieux que d'autres; ici encore, les médecins admettent que celle que prennent les animaux est celle qui convient le mieux et qu'il n'y a qu'à faire comme eux: «_On estime communément que, pour être féconde, l'union des époux doit se faire dans l'attitude des quadrupèdes, parce qu'alors la situation horizontale de la poitrine et l'élévation des reins favorisent la direction du fluide générateur_ (_Lucrèce_).»

Les mouvements indiscrets et provocateurs que d'elle-même la femme a imaginé d'y ajouter, passent pour nuisibles, ils sont à interdire; qu'elle prenne pour exemple ce que font les bêtes, chez lesquelles l'individu de leur sexe se comporte avec plus de modestie et de calme: «_Les mouvements lascifs par lesquels la femme excite l'ardeur de son époux, sont un obstacle à la fécondation; ils déplacent le soc du sillon et détournent les germes du but_ (_Lucrèce_).»

=Ils ont le sentiment de la justice; leur amitié est plus constante que celle de l'homme.=--Si c'est faire acte de justice que de rendre à chacun ce qui lui est dû, les bêtes qui servent, aiment et défendent ceux qui les traitent bien, qui poursuivent les étrangers, ceux qui maltraitent leurs amis et se montrent agressifs envers eux, font en cela quelque chose qui se rapproche de nos idées de justice; ce même sentiment se retrouve encore dans la parfaite égalité qu'elles apportent dans les soins qu'elles donnent à leurs petits.--Pour ce qui est de leur attachement, il est chez elles incomparablement plus vif et plus constant que chez l'homme: A la mort du roi Lysimaque, son chien Hyrcan demeura obstinément sur le lit de son maître, sans vouloir ni boire ni manger; et le jour où le corps fut brûlé, il prit sa course et alla se jeter dans le feu et y périt.--Le chien d'un nommé Pyrrhus en agit de même: il ne voulut pas bouger de son lit quand celui-ci mourut; lorsqu'on enleva le corps, il se laissa emporter en même temps et, finalement, se lança dans le bûcher sur lequel se consumaient les restes de son maître.

=Dans leurs goûts, leurs affections, en amour, ils sont délicats, extravagants, bizarres comme nous-mêmes.=--Il y a certains courants d'affection, que l'on désigne du nom de sympathie, qui naissent quelquefois en nous sans que la raison y ait part, et qui sont l'effet d'un sentiment tout fortuit; tout comme nous, les bêtes en sont capables. C'est ainsi qu'on voit des chevaux s'éprendre les uns des autres, au point qu'on a bien de la peine à les faire vivre ou voyager séparément. On en voit qui se passionnent pour ceux des leurs de telle ou telle couleur, comme nous pouvons faire pour certains genres de physionomie; quand ils en rencontrent de leur nuance favorite, aussitôt ils les approchent, leur font fête et leur manifestent la satisfaction qu'ils éprouvent; tandis qu'ils prennent en aversion ceux d'autre nuance et ne les acceptent qu'à contre-cœur.--Les animaux ont, comme nous, des préférences en amour et savent faire un choix parmi les femelles qui s'offrent à eux; ils ne sont pas exempts de jalousie, elle les rend irréconciliables et peut les porter à des actes extrêmes.

Les désirs des êtres animés ou sont dans la nature et répondent à des besoins réels, comme boire et manger, ou, tout en étant naturels, ne répondent pas à des nécessités absolues, tels ceux ayant trait aux rapports entre mâles et femelles; enfin il en est qui ne sont pas dans la nature et ne répondent pas davantage à des besoins. Cette dernière catégorie comprend la plupart des désirs de l'homme qui portent presque exclusivement sur des choses superflues et des besoins factices. Il est, en effet, merveilleux de voir combien la nature se contente de peu, combien elle nous laisse peu de choses à désirer; l'art de nos cuisiniers ne rentre pas dans ses prévisions: une olive par jour, au dire des stoïciens, suffit pour sustenter l'homme; ce n'est pas elle qui nous incite à avoir des vins plus ou moins délicats, non plus qu'à ce que nous ajoutions à la satisfaction pure et simple de nos besoins amoureux: «_La volupté ne lui semble pas plus vive dans les bras de la Ces désirs superflus, introduits en nous par l'ignorance de ce qui est bien et la prédominance d'idées fausses, sont en si grand nombre, que presque tous ceux que nous tenons de la nature ont dû leur céder la place; il s'est produit à cet égard ni plus ni moins que ce qui surviendrait dans une cité où les étrangers seraient en si grand nombre, qu'ils en arriveraient à mettre dehors les habitants qui en sont originaires, absorbant l'autorité et le pouvoir que ceux-ci détenaient primitivement et finissant par l'usurper complètement et être seuls à l'exercer.

Les animaux sont, beaucoup plus que nous, soumis aux règles qui les régissent, et se maintiennent avec beaucoup plus de modération dans les limites que la nature leur a posées. Leur exactitude à les observer n'est cependant pas telle qu'ils ne puissent aussi parfois être portés à se livrer aux mêmes débauches que nous. C'est ainsi que, de même qu'il y a des hommes qui, sous l'empire de désirs violents à l'excès, sont portés à l'amour des bêtes, l'on voit des bêtes rechercher celui de l'homme, et des actes monstrueux de folie amoureuse se perpétrer entre animaux d'espèces différentes.--De ce nombre est l'éléphant qui, à Alexandrie, était auprès d'une jeune bouquetière le rival d'Aristophane le grammairien, auquel il ne le cédait en rien, dans les galanteries de poursuivant des plus passionnés qu'il prodiguait à cette jeune personne. Se promenant sur le marché où se vendaient les fruits, il en prenait avec sa trompe et les lui portait; il ne la perdait de vue que le moins qu'il pouvait, lui passait quelquefois familièrement sa trompe sur la poitrine par-dessous son corsage et lui caressait les seins. On cite encore un lézard amoureux d'une jeune fille; une oie qui, dans la ville d'Asopa, l'était d'un enfant; un bélier qui éprouvait le même sentiment pour Glaucia, une chanteuse des rues. Tous les jours on voit des singes passionnément épris de la femme, comme aussi certains animaux s'adonner à des caresses amoureuses sur des individus mâles de leur espèce et de leur sexe.--Oppien et d'autres citent des faits tendant à prouver que dans leurs unions sexuelles, les bêtes respectent les liens de parenté, mais l'expérience nous fait voir que bien souvent c'est le contraire qui a lieu: «_La génisse se livre sans honte à son père; la cavale au cheval dont elle est née; le bouc s'unit aux chèvres qu'il a engendrées et l'oiseau féconde l'oiseau =Subtilité malicieuse d'un mulet.=--En fait de malice ingénieuse de la part des animaux, en est-il de plus marquante que celle du mulet de Thalès le philosophe? Chargé de sel, il traversait une rivière, quand, fortuitement, il fit un faux pas; les sacs qu'il portait furent complètement mouillés, le sel se fondit et la charge en devint plus légère. L'animal s'en aperçut et, depuis, ne manquait jamais, dès qu'il rencontrait un ruisseau, de s'y plonger lui et sa charge, jusqu'à ce que, découvrant sa malice, son maître le fit charger de laine; ce qui advint ne faisant plus son compte, l'animal cessa son manège.

=Certaines bêtes paraissent sujettes à l'avarice; d'autres sont fort ménagères.=--Il est des animaux qui présentent, dans leur manière de faire, les signes caractéristiques de l'avarice; on les voit cherchant constamment à s'emparer de tout ce qu'ils peuvent et le cacher avec grand soin, bien qu'ils ne puissent en faire usage.--En fait d'économie domestique, les animaux nous surpassent non seulement par leur prévoyance qui les fait amasser et se créer une épargne en vue de l'avenir, mais sur encore beaucoup d'autres points qui, en cette matière, sont d'importance. Les fourmis exposent à l'air, en les tirant hors de leurs souterrains, les graines de toutes sortes qu'elles y ont emmagasinées, afin de les éventer, de les rafraîchir et de les sécher rances, de crainte qu'elles ne se gâtent et pourrissent. La précaution qu'elles prennent de ronger l'une des extrémités de chaque grain de froment, dépasse tout ce que peut imaginer la prudence humaine: ce grain ne demeure pas constamment sec et intact, il s'amollit, se détrempe, devient laiteux quand approche le moment où il va germer et pousser; de peur qu'il ne subisse cette transformation, qu'il ne puisse plus se conserver en magasin et soit perdu pour leur nourriture, elles en rongent l'extrémité par laquelle le germe doit sortir.

=Quelques-unes se font la guerre à l'instar des hommes, chez lesquels cette passion dénote une si grande imbécillité.=--Pour ce qui est de la guerre, la plus grande des actions humaines, celle dont il est fait le plus d'étalage, je me demande si vraiment il faut en faire mention comme établissant notre supériorité ou si, au contraire, elle ne témoigne pas de notre imbécillité et de notre imperfection.

En vérité la science de se battre, de s'entre-tuer, de se ruiner, de concourir à la destruction de son espèce ne semble pas une prérogative à souhaiter aux bêtes qui ne l'ont pas: «_Quand un lion plus fort qu'un autre a-t-il arraché la vie à un lion plus faible que lui? Dans quel bois un sanglier a-t-il jamais expiré sous la dent d'un autre sanglier plus vigoureux_ (_Juvénal_)?»--Les animaux ne sont cependant pas tous exempts de cette rage, comme nous le voyons par les rencontres furieuses qui se produisent chez les abeilles et les combats singuliers que se livrent les chefs des deux partis opposés: «_Souvent entre deux reines, s'élèvent dans une ruche de sanglantes querelles; d'où l'on peut penser de quelle fureur guerrière le peuple est dès lors animé_ (_Virgile_).»--Je ne lis jamais la magnifique description que fait Lucrèce de ces rencontres sans que me viennent à la pensée l'ineptie et la vanité de l'homme; car ces évolutions guerrières qui nous ravissent d'horreur et d'épouvante, cette tempête de sons et de cris: «_L'acier renvoie ses éclairs au ciel, toute la campagne à l'entour brille de l'éclat de l'airain; sous le pas des soldats la terre tremble, et les monts voisins font résonner jusqu'aux voûtes du monde les clameurs dont ils sont frappés_ (_Lucrèce_)», cette effroyable mêlée de tant de milliers d'hommes en armes, combattant avec tant de fureur, d'ardeur et de courage, n'est-il pas plaisant de considérer par quelles circonstances frivoles cela est amené, et quelles circonstances insignifiantes y mettent fin! «_On raconte que l'amour de Pâris amena un duel à mort entre les Grecs et les Barbares_ (_Horace_)»; toute l'Asie se perdit, s'épuisa dans cette guerre amenée par cet amour adultère; le désir d'un seul homme, le dépit, un moment de plaisir, la jalousie d'un mari, toutes choses qui ne justifieraient pas que deux marchandes de hareng en viennent aux mains et s'égratignent, voilà la cause de tout ce branle-bas d'où résulta un si grand trouble.--Pour être mieux édifié, reportons-nous à ceux-là mêmes qui, en ces graves occurrences, en sont les auteurs et les causes. Écoutons ce qu'en dit l'empereur le plus grand, le plus puissant qui ait jamais été, celui que la victoire a le plus favorisé, s'amusant à tourner en ridicule, très plaisamment et avec beaucoup d'esprit, ces événements qui embrassèrent plusieurs batailles hasardées sur terre et sur mer, où, pour servir ses intérêts, coula le sang et fut exposée la vie de cinq cent mille hommes qui suivirent sa fortune, et où s'épuisèrent les forces et les richesses des deux parties du monde: «_Parce qu'Antoine est l'amant de Glaphyre, Fulvie veut m'en faire porter la peine et que je devienne le sien. Moi, l'amant de Fulvie! Si Manius à l'haleine