SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II (French)

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aient plus de saveur pour celui qui sait l'astrologie et la grammaire: «_Est-ce que pour être illettré, on est moins vigoureux aux combats de l'amour_ (_Horace_)?» ou que la honte et la pauvreté lui soient moins importunes: «_C'est par là, sans doute, que vous échapperez à la maladie et à la décrépitude; vous ne connaîtrez ni le chagrin, ni les soucis, vous aurez une vie plus longue et un sort meilleur_ (_Juvénal_).»

=Les ignorants sont plus sages et savent plus que bien des savants.=--J'ai vu en mon temps cent artisans, cent laboureurs plus sages et plus heureux que des rhéteurs de l'université, et j'aimerais mieux leur ressembler qu'à ces derniers.--Je suis d'avis que l'érudition doit prendre place parmi les choses nécessaires à la vie, comme la gloire, la noblesse, les grandeurs, tout au plus comme * la beauté, la richesse et telles autres qualités qui nous sont d'utilité réelle, mais à un rang éloigné et plus encore pour satisfaire à des besoins factices qu'à ceux de la nature. Les principes de morale, les règles, même les lois ne nous sont guère plus indispensables pour la vie en commun qu'elles ne le sont aux communautés en lesquelles vivent les grues et les fourmis, qui sont cependant des mieux ordonnées, bien que l'érudition leur fasse défaut.--Si l'homme était sage, il attribuerait à chaque chose un prix, selon qu'elle serait plus ou moins utile et d'un usage plus ou moins approprié à sa vie.

Qui nous estimerait selon nos actes et notre conduite, relèverait un plus grand nombre de gens parfaits chez les ignorants que parmi les savants et cela dans tous les genres de vertu. L'ancienne Rome me semble avoir été bien supérieure pendant la paix comme pendant la guerre, à la Rome savante qui s'est ruinée de ses propres mains; même en admettant qu'elles aient été de valeur égale, la probité et l'innocence prédomineraient dans la première en raison de la simplicité qui y régnait, simplicité dont ces deux qualités s'accommodent particulièrement bien.--Pour clore cette dissertation qui me mènerait plus loin que je ne veux aller, bornons-nous à constater que l'humilité et la soumission peuvent seules nous conduire à être hommes de bien, et qu'il ne faut pas abandonner à chacun la connaissance de ses devoirs; il faut les lui prescrire et ne pas s'en rapporter au choix de son jugement, sinon la faiblesse et la variété infinie de nos raisonnements et de nos idées conduiraient à nous en créer qui, finalement, feraient que nous nous dévorerions les uns les autres, comme dit Épicure.

=Dès le principe, Dieu nous a interdit la science.=--La première loi que Dieu ait jamais donnée à l'homme, a été purement d'obéir; un commandement net et simple lui épargnait d'avoir à connaître quoi que ce soit et d'en raisonner; l'obéissance est, du reste, le propre d'une âme raisonnable qui reconnaît en Dieu son supérieur et son bienfaiteur.

Obéir et se soumettre sont le principe de toutes les vertus, comme la présomption celui de tout péché. C'est en allant à l'encontre de ce principe que l'homme a éprouvé sa première tentation et que le diable a pu lui insinuer son premier poison, en lui promettant la science et le savoir: «_Vous serez comme des dieux, sachant le bien et le mal_ (_Genèse_).» Dans Homère, les Sirènes, pour tromper Ulysse et l'attirer dans leurs dangereux filets qui recélaient sa perte, lui offraient de lui faire don de la science. Le mal chez l'homme, c'est de croire qu'il sait, et c'est pourquoi notre religion nous recommande avec tant d'insistance l'ignorance comme moyen propre à déterminer en nous la foi et l'obéissance: «_Prenez garde qu'on ne vous trompe sous le masque de la philosophie et par de fausses apparences conformes aux doctrines du monde_ (_S. Paul_).» Tous les philosophes, de toutes les sectes, sont d'accord sur ce que le souverain bien réside dans la tranquillité de l'âme et du corps; mais comment réaliser cette tranquillité?

«_Le sage ne voit au-dessus de lui que Jupiter; il se trouve riche, libre, honoré, beau, enfin le roi des rois, surtout si sa santé est florissante et que la pituite ne le tourmente pas_ (_Horace_).»

=Mais la présomption est le partage de l'homme.=--Il semble en vérité que pour nous consoler de notre condition misérable et chétive, la nature ne nous ait donné que la présomption; c'est l'opinion d'Épictète: «L'homme n'a rien qui soit proprement à lui, en dehors de l'usage qu'il fait de ses opinions»; nous n'avons en partage que du vent et de la fumée. Les dieux ont la santé, par cela même qu'ils sont dieux, dit la philosophie, et ils ne connaissent la maladie que parce que leur intelligence fait qu'ils savent tout; l'homme au contraire a en lui le principe du mal, le bien chez lui n'est que mirage; nous avons bien raison de nous vanter de la force de notre imagination, car tous nos biens ne sont qu'en songe.

Écoutez les rodomontades de ce pauvre et malheureux animal: «Il n'est rien de si doux (c'est Cicéron qui parle) que de nous adonner aux lettres; à ces lettres, veux-je dire, qui nous révèlent la connaissance de l'infinité des choses existantes, de la nature dans ce qu'elle a de plus grand; des cieux alors que nous sommes encore de ce monde, des terres et des mers. C'est par elles que nous avons été instruits dans la religion; que nous connaissons la modération, le courage dans ce qu'il a de plus relevé; que notre âme a été arrachée aux ténèbres pour être initiée à toutes choses, à celles d'ordre élevé comme à celles d'ordre inférieur, à celles qui occupent le premier rang comme le dernier, ou un rang intermédiaire. C'est grâce à elles que nous pouvons vivre heureux et dans de bonnes conditions et que nous avançons en âge sans déplaisir et sans en souffrir.» Ne semble-t-il pas que c'est de Dieu, de Dieu bien vivant et tout-puissant, que l'auteur parle? Quant à la réalité, c'est que mille femmelettes ont vécu au village, d'une vie plus égale, plus douce et plus calme que n'a été celle de ce beau parleur.

«_Ce fut un dieu, illustre Memmius, oui, ce fut un dieu qui, le premier, trouva cette manière de vivre à laquelle on donne aujourd'hui le nom de «Sagesse», grâce à laquelle l'agitation et les ténèbres ont fait place, dans la vie, au calme et à la lumière_ (_Lucrèce_).»

Voilà, n'est-ce pas, de belles et magnifiques paroles; et cependant, malgré ce dieu qui l'a instruit, malgré cette sagesse divine, un bien léger accident a suffi pour que l'entendement de celui qui les a dites en vienne à un état pire que celui du moindre berger.--Tout aussi impudents que ces propos, sont l'engagement inscrit par Démocrite en tête de son livre: «J'entreprends de parler sur toutes choses»; cette sotte qualification de «dieux mortels», que nous donne Aristote; cette appréciation émise par Chrysippe que «Dion était aussi vertueux que Dieu»; cette assertion de Sénèque, «que c'est à Dieu qu'il doit la vie, mais que c'est à lui-même qu'il doit de bien vivre»; et cette autre qui se rapproche de la précédente: «_C'est avec raison que nous nous glorifions de notre vertu; ce qui ne pourrait être, si elle nous venait d'un dieu, au lieu que nous la tenions de nous-mêmes_ (_Cicéron_)»; celle-ci enfin, également de Sénèque: «Le sage allie à la faiblesse humaine une force d'âme semblable à celle de Dieu, ce en quoi il lui est supérieur.» Il n'est rien de si ordinaire que de rencontrer des faits témoignant une pareille outrecuidance; il n'y a personne de nous qui ne s'offense autant de se voir élevé à la hauteur de Dieu, qu'il est blessé d'être rabaissé au rang des autres animaux, tant nous sommes plus jaloux de ce qui nous touche, que de la gloire de notre Créateur.

=Et pourtant la force d'âme de nos philosophes est impuissante contre la douleur physique devant laquelle souvent l'ignorant demeure impassible.=--Il faut triompher de cette sotte vanité et saper hardiment et énergiquement les fondements ridicules sur lesquels s'élèvent ces opinions erronées. Tant que l'homme s'imaginera avoir quelque moyen d'action et quelque force par lui-même, jamais il ne reconnaîtra ce qu'il doit à son maître; il fera toujours ses œufs poules, comme dit le proverbe, prenant le germe pour la réalité; aussi faut-il le réduire à l'indigence absolue, ne lui laissant que sa chemise.--Voyons quelques exemples particulièrement instructifs de ce qu'a produit sa philosophie. Posidonius, torturé par une si cruelle maladie que ses bras se tordaient et ses mâchoires se contractaient, pensait témoigner bien du mépris pour la douleur, en l'invectivant ainsi: «Tu as beau faire, je ne conviendrai pas quand même que tu es un mal.» Il éprouvait les mêmes souffrances que mon laquais et se croyait brave parce qu'il en arrivait à tenir un langage conforme aux préceptes de la secte à laquelle il appartenait: «_Il n'eût pas dû faire le brave en paroles, alors que, de fait, il succombait_ (_Cicéron_).»--Carnéades étant venu rendre visite à Arcésilas qui était malade de la goutte, se retirait très affecté de le voir en cet état; celui-ci le rappela et, lui montrant ses pieds et sa poitrine, lui dit: «Rien ne se sent ici de ce que j'éprouve là.» C'était avoir meilleure grâce que le précédent: il reconnaissait qu'il souffrait et eût voulu être débarrassé de son mal; néanmoins son courage n'en était ni abattu, ni affaibli, tandis que Posidonius, je le crains, se raidissait plus en paroles qu'en réalité contre la souffrance.--Denys d'Héraclée, souffrant cruellement des yeux, en arriva à se départir de ses résolutions stoïques.

=Les effets de l'ignorance sont préférables à ceux de la science.=--Alors même que la science pourrait produire les effets que ces philosophes lui attribuent, qu'elle émousserait et atténuerait la violence des maux auxquels nous sommes exposés, que ferait-elle de plus que ce que fait tout naturellement l'ignorance et d'une façon plus sensible encore? Le philosophe Pyrrhon, courant en mer les dangers d'une très forte tempête, ne trouvait rien de mieux pour raffermir le courage de ses compagnons d'infortune, que de les inviter à imiter la tranquillité d'un pourceau qui était du voyage et regardait la tempête sans en être effrayé.--Quand la philosophie est à bout d'arguments, elle nous renvoie à l'exemple que nous donnent l'athlète et le muletier qui témoignent généralement beaucoup moins de sensibilité vis-à-vis de la mort, de la douleur et des autres misères de ce monde, et font preuve de plus de fermeté que n'arrive à en procurer la science à quiconque n'est pas préparé à les affronter par les habitudes de la vie courante, ou n'est pas né avec cette disposition naturelle.--N'est-ce pas l'ignorance qui fait qu'à inciser et tailler les membres délicats d'un enfant, ceux d'un cheval, on éprouve moins de résistance que lorsqu'il s'agit de nous? Combien de gens sont devenus malades uniquement par l'effet de leur imagination? Nous en voyons tous les jours qui se font saigner, purger, médicamenter pour soigner des maux qu'ils ne ressentent que parce qu'ils se figurent les avoir. Quand les maux véritables nous font défaut, la science nous en suppose: Par la couleur de votre teint, vous paraissez sous la menace de quelque affection catarrhale; les chaleurs de la saison vous prédisposent à un accès de fièvre; la ligne de vie de votre main gauche présente une section qui vous présage une assez sérieuse et prochaine indisposition. La science s'en prend même effrontément à la santé: Vous avez une expansion, une force de jeunesse qui ne peuvent se continuer ainsi; il faut vous tirer du sang et vous affaiblir de peur que cet état si florissant ne tourne contre vous.--Comparez l'existence d'un homme asservi à ces idées imaginaires avec celle d'un laboureur qui s'abandonne au courant naturel de la vie, ne tenant compte des choses que selon l'impression qu'il en reçoit au moment où elles se produisent, sans se préoccuper de ce qu'en peut dire la science, sans s'attacher aux conjectures; qui n'a de mal que lorsque le mal survient, alors que l'autre a souvent la maladie de la pierre dans l'âme avant qu'elle ne se porte sur les reins, anticipant, par un effet de son imagination, sur les souffrances qu'il aura à endurer, courant au-devant, comme s'il n'était pas suffisamment temps de souffrir, quand le moment en vient.

Ce que je dis des effets néfastes de la médecine, les faits montrent qu'on peut le dire également de toute autre science; de là est venue cette opinion de certains philosophes du temps jadis, qui faisaient consister la félicité suprême à avoir conscience de la faiblesse de notre jugement. Quant à moi, mon ignorance me porte autant à espérer qu'à craindre; pour gouverner ma santé, je me règle sur les exemples qui me viennent d'autrui et sur ce que je vois se produire ailleurs dans les conditions où je me trouve moi-même; ces constatations sont de toutes sortes, je me détermine d'après la comparaison que j'établis entre elles, choisissant ce qui me paraît le mieux convenir. Je fais à la santé l'accueil le plus cordial, la tenant comme chose essentielle qui nous fait libre; je lui subordonne tout le reste et m'applique à en jouir d'autant, qu'à présent elle m'est moins ordinaire et se fait plus rare; aussi je me garde de troubler son repos et sa douceur par les ennuis d'un nouveau genre de vie, où je me verrai obligé de me contraindre.

=Les maladies du corps et de l'esprit sont souvent causées par l'agitation de l'âme.=--Les bêtes qui doivent à leur quiétude une santé bien plus robuste que la nôtre, nous donnent assez la preuve combien l'agitation de notre esprit est une cause de maladie. On dit qu'au Brésil, les gens ne meurent que de vieillesse, ce qu'on attribue à la pureté et au calme de l'air qu'on y respire et qui, selon moi, est plutôt un effet de la sérénité et de la tranquillité de leur âme exempte des passions, des peines, des occupations qui surexcitent et sont une source de contrariétés; ignorants, ne connaissant rien des lettres, sans lois, sans roi, sans religion aucune, leur vie s'écoule dans une simplicité qui fait mon admiration.

D'où vient ce fait d'expérience que les gens les plus grossiers, d'esprit peu ouvert, sont les plus fermes, les plus désirables dans les exécutions amoureuses, et que l'amour d'un muletier se rende souvent plus acceptable que celui d'un galant homme? sinon que chez ce dernier, l'agitation de l'âme influe sur ses moyens physiques, les rompt, les lasse, comme elle lasse et trouble ordinairement l'âme elle-même.

Qu'est-ce qui la rend déraisonnable, l'amène le plus communément à la manie, si ce n'est sa promptitude, ses saillies, son agilité, ce qui enfin constitue sa puissance d'action? Qu'est-ce qui différencie la plus subtile folie de la plus subtile sagesse? Des grandes amitiés naissent les grandes inimitiés, les santés vigoureuses sont le point de départ de maladies mortelles; de même les plus remarquables et les plus belles intelligences peuvent conduire aux plus sublimes folies, comme aux plus extravagantes: des unes aux autres il n'y a qu'un pas. Par ce dont sont capables les fous, nous pouvons juger combien en réalité la folie tient de près aux élans les plus généreux de notre âme. Qui ne sait combien est imperceptible la ligne de démarcation entre la folie et les inspirations les plus hardies d'un esprit complètement libre de lui-même, ou les résolutions que peut prendre, dans des circonstances extraordinaires, une vertu qui est au-dessus de tout! Platon dit que les gens mélancoliques sont les plus capables de se soumettre à la discipline et les meilleurs, aussi n'y en a-t-il pas qui aient plus de propension à la folie; ce sont des esprits infinis que consument leur propre force et leur propre souplesse.--Quelle chute, par exemple, que celle dont nous venons d'être témoin, causée par la brillante surexcitation de ce poète si judicieux, si ingénieux, imprégné autant que, depuis longtemps, pas un autre d'entre les poètes italiens, des saines traditions de l'antique et pure poésie! Combien vraiment il a eu lieu d'être satisfait de cette vivacité d'esprit sous laquelle il a succombé! de cette clarté qui l'illuminait et qui l'a aveuglé! de cette exacte et si fine compréhension qu'il possédait et qui lui a fait perdre la raison! de ses recherches si curieuses et si ardues ayant la science pour objet, qui l'ont conduit à la bêtise! de cette aptitude si exceptionnelle aux travaux de l'esprit, à laquelle il doit de l'avoir perdu et de ne plus pouvoir travailler! En le voyant à Ferrare en si piteux état, se survivant à lui-même, ne reconnaissant ni lui, ni ses œuvres qu'on a publiées sans qu'il ait pu les revoir et y mettre la dernière main, bien que cette publication ait été faite de son vivant, j'éprouvais encore plus de dépit pour la fragilité de la nature humaine, que de compassion pour le malheur dont il était frappé.

=L'indolence de l'esprit produit la vigueur corporelle et la santé.=--Voulez-vous un homme qui soit sain, pondéré dans ses actes, dont vous puissiez être certain et qui offre toute garantie? faites-le vivre dans un milieu où règnent les ténèbres, qu'il demeure dans l'oisiveté et ne fasse pas travailler son intelligence. Pour nous rendre sages, il faut nous abêtir; pour nous mener, il faut nous aveugler. On me dira que cet avantage d'avoir l'appétit froid et d'offrir peu de prise à la douleur et au mal, a pour conséquence l'inconvénient de nous rendre moins friands de la jouissance des biens et des plaisirs et fait que nous les ressentons moins vivement; j'en conviens, mais la misère de notre condition fait que nous avons moins à jouir qu'à fuir, et que l'extrême volupté nous touche moins que la plus légère douleur: «_Les hommes sont moins sensibles au plaisir qu'à la douleur_ (_Tite Live_)»; nous prêtons moins attention à la santé la plus parfaite qu'à la moindre des maladies: «_Nous sommes sensibles à la moindre égratignure, et néanmoins la plénitude de la santé nous laisse indifférents. Nous nous réjouissons de n'être ni pleurétiques ni podagres, et à peine mettons-nous en compte d'être sains et vigoureux_ (_La Boétie_).» Notre bien-être consiste à ne pas avoir mal, et c'est pourquoi les philosophes qui se sont le plus attachés à exalter la volupté, l'ont fait uniquement résider dans l'insensibilité. Ne pas avoir de mal, c'est en fait de bien ce que l'homme peut espérer de mieux, comme dit Ennius.

Ce chatouillement, cette excitation que nous causent certains plaisirs, semblent tout à la fois excès de santé et malaise; cette volupté qui nous attire, à laquelle il nous faut céder malgré ce je ne sais quoi qu'elle a de cuisant, de mordant, n'a-t-elle pas finalement pour objet d'éteindre en nous la sensation? Le ravissement que nous recherchons dans nos accointances avec la femme, naît du besoin que nous éprouvons de nous soustraire au tourment que nous cause un désir ardent et excessif que nous cherchons à assouvir pour retrouver le calme et nous débarrasser de la fièvre qui nous agite; et de même de tous les autres plaisirs. J'en conclus que si la simplicité d'esprit restreint les maux auxquels nous sommes exposés, elle nous ménage, dans l'état où nous sommes, une amélioration très appréciable de notre sort.--Il ne faudrait cependant pas la supposer accentuée au point qu'elle soit dépourvue de toute sensibilité, et Crantor avait raison de combattre cette indifférence préconisée par Épicure, quand on venait à l'exagérer au point de ne même pas convenir des maux qui nous frappent, quand déjà nous en sommes atteints: «Je n'approuve pas une insensibilité portée à ce degré qui, de fait, n'existe pas et n'est pas à désirer. Je suis content de n'être pas malade, mais si je le suis, je veux le savoir; et si on me cautérise ou me fait une incision, je veux le sentir.» Et, en effet, qui nous enlèverait la sensation du mal, nous priverait du même coup du sentiment de la volupté; ce serait en somme l'anéantissement de l'homme: «_Cette indifférence ne s'acquiert pas sans une grande fermeté de l'esprit et un anéantissement du corps_ (_Cicéron_).» Le mal et le bien nous viennent tour à tour; la douleur ne nous poursuit pas sans cesse, et nous ne courons pas sans cesse après la volupté.

=La science nous renvoie souvent à l'ignorance pour nous adoucir les maux présents.=--C'est un très grand avantage à l'honneur de l'ignorance, que la science elle-même nous rejette dans ses bras, quand elle devient impuissante à nous endurcir contre nos maux devenus plus intenses; que celle-ci soit contrainte d'entrer en composition, de nous lâcher la bride, de nous laisser la latitude de nous réfugier au sein de sa rivale pour y chercher un abri contre les coups et les injures de la fortune. Ce n'est pas autre chose en effet que nous dit la science, quand elle nous prêche de dégager notre pensée des maux que nous endurons et de la reporter vers les voluptés qui ne sont plus; de nous consoler des maux présents par le souvenir des biens passés; d'appeler à notre secours les satisfactions que nous avons éprouvées jadis, pour les opposer à ce qui nous oppresse aujourd'hui: «_Épicure dit qu'il faut faire diversion aux pensées tristes, en se reportant aux pensées riantes_ (_Cicéron_).» Manquant de force, la science a recours à la ruse; elle cherche par la souplesse et en usant des jambes, à remédier à la vigueur et à l'action des bras qui lui font défaut. Mais rappeler les douceurs des vins de la Grèce, non pas seulement à un philosophe, mais simplement à un homme de sens rassis aux prises avec un accès de fièvre chaude qui altère son entendement, c'est là vraiment un singulier remède, plutôt capable d'empirer son état: «_Le souvenir du bien passé double le mal présent_ (_Le Tasse_).»

=La philosophie agit de même, lorsqu'elle nous incite à l'oubli des maux passés.=--Cet autre conseil que donne la philosophie est de même nature: «Il ne faut conserver que la mémoire du bonheur dont nous avons joui, et effacer le souvenir des chagrins dont nous avons souffert»; comme s'il était en notre pouvoir d'oublier!

Un tel conseil, encore une fois, ne peut que diminuer en nous notre force de résistance: «_Doux est le souvenir des maux passés_ (_Euripide_).»--Comment la philosophie, qui doit nous fournir des armes pour combattre la fortune, qui doit fortifier mon courage pour me mettre à même de fouler aux pieds toutes les adversités humaines, peut-elle en venir à ce degré d'impuissance qu'elle admette que nous ayons recours à des échappatoires telles que ces détours pusillanimes et ridicules? Ce qui nous revient à la mémoire, ce n'est pas ce que nous voudrions, c'est ce qui lui plaît. Bien plus, il n'est rien qui imprime aussi profondément quelque chose dans notre souvenir, comme le désir que nous avons de l'oublier; c'est un bon moyen de le conserver, de le graver dans notre âme, que de la convier à n'en pas garder trace.

Il est faux de prétendre qu'«_il dépend de nous d'ensevelir pour jamais dans l'oubli nos malheurs passés et de ne nous rappeler que ce qui nous est arrivé d'heureux_ (_Euripide reproduit par Cicéron_)»; tandis qu'il est exact de dire: «_Je me souviens des choses que je voudrais oublier et oublie celles dont je ne voudrais pas perdre le souvenir_ (_Euripide_).» Et de qui est ce conseil d'ensevelir nos malheurs dans un éternel oubli? de celui «_qui seul entre tous a osé se dire sage_ (_Cicéron_)»; «_qui, supérieur au genre humain par son génie, a effacé tous les hommes, comme le soleil, en se levant, éteint les étoiles_ (_Lucrèce_)». Vider et démunir sa mémoire, n'est-ce pas le véritable chemin qui mène le plus directement à l'ignorance?--«_L'ignorance qui admet tout sans discussion, est un remède à nos maux_ (_Sénèque_).»

Plusieurs philosophes ont émis des aphorismes semblables, par lesquels ils nous permettent de nous contenter, comme le commun des mortels, d'apparences frivoles, dans le cas où, avec tous ses arguments plus ou moins probants, la raison ne peut plus rien, pourvu que nous y trouvions satisfaction et consolation; ne pouvant guérir la plaie, ils se contentent de l'endormir et de la calmer momentanément. Je crois que personne ne peut nier qu'il accepterait, même au prix d'un jugement affaibli ou malade, de mener une existence agréable et tranquille dont l'ordre et la constance lui seraient garantis: «_Je commencerais par boire et par répandre des fleurs, quitte à passer pour fou_ (_Horace_).»--Il se trouverait assurément bien des philosophes de l'avis de Lycas. Ce Lycas, au demeurant, de mœurs très régulières, vivait doucement et paisiblement dans sa famille, ne manquant en rien à ses devoirs à l'égard des siens et des étrangers, sachant très bien éviter ce qui pouvait lui être préjudiciable. Par quelque altération de son bon sens, il s'était mis dans la cervelle une idée fixe, s'imaginant être toujours dans les théâtres, assistant à des passe-temps, à des spectacles, aux plus belles comédies qui fussent au monde. Les médecins l'ayant guéri de cette manie, peu s'en fallut qu'il ne leur fît un procès, pour qu'ils lui rendent les douceurs qu'il goûtait ainsi en imagination: «_Ah! mes amis, qu'avez-vous fait! En me sauvant, vous m'avez tué; car c'est m'enlever toute volupté, que de m'arracher à l'erreur qui faisait le charme de ma vie_ (_Horace_).»--Thrasylas, fils de Pythodore, était atteint d'une manie analogue: il se figurait que tous les navires qui relâchaient dans le port du Pyrée et y abordaient, travaillaient pour son compte.

Il se réjouissait de ce qu'ils avaient fait une bonne traversée et accueillait leur arrivée avec joie. Son frère Criton l'ayant fait remettre dans son bon sens, il regrettait son état passé dans lequel il avait vécu heureux, exempt de tout chagrin. C'est ce que rend ce pas trop avisé_ (_Sophocle_).» L'Ecclésiaste exprime la même pensée: «Beaucoup de sagesse est la source de beaucoup de déplaisir; qui acquiert la science, acquiert en même temps et travail et tourment.»

=En nous concédant le droit de mettre fin à notre vie, lorsqu'elle nous est devenue insupportable, la philosophie témoigne encore davantage de son impuissance.=--La philosophie admet assez généralement comme remède extrême aux difficultés de tous genres auxquelles nous ne pouvons échapper, que nous mettions fin à notre vie, quand nous ne pouvons les endurer: «_La vie te plaît-elle, supporte-la. En es-tu rassasié, sors en comme tu voudras_ (_Sénèque_).»--«_La douleur te pique-t-elle, ou même te déchire-t-elle? si tu es nu, tends la gorge; mais si tu es couvert des armes de Vulcain, c'est-à-dire si tu es fort, (_Cicéron_)», que les Grecs décochaient aux convives d'un festin et dont on fit application aux situations critiques par le changement de prononciation du B en V (_Vivat_ au lieu de _Bibat_: qu'il vive, au lieu de: qu'il boive), transformation plus naturelle assurément dans la bouche d'un Gascon que dans la langue de Cicéron, qu'est-ce que cela de la part de la philosophie, sinon la confession de son impuissance? Pour se mettre à couvert, non seulement elle a recours à l'ignorance, mais même à la stupidité humaine et préconise l'abandon de tout sentiment et même de l'existence: «_Si tu ne sais pas user de la vie, cède la place à ceux qui le savent. Tu as assez joué, tu as assez mangé, assez bu; il est temps de faire retraite, car tu pourrais t'enivrer et devenir la risée des jeunes gens, chez lesquels cette débauche est plus excusable que chez un homme de ton âge_ (_Horace_).»--«_Démocrite, voyant que les ans avaient affaibli ses facultés, se donna volontairement la mort_ (_Lucrèce_).»--Antisthène exprime la même idée: «Il faut faire provision de sens pour comprendre, ou se munir d'un licol pour se pendre.»--Chrysippe fait tenir au poète Tyrtée un propos analogue: «Il nous faut arriver à la vertu ou à la mort.»--Cratès disait également: «L'amour se guérit comme la faim, ou encore avec le temps; ceux auxquels ni l'un ni l'autre de ces deux moyens ne peuvent donner satisfaction n'ont qu'à se mettre la corde au cou.»--Sextius, dont Sénèque et Plutarque parlent avec tant de considération, avait tout abandonné pour se livrer à l'étude de la philosophie. Ses études ne progressant que lentement et se prolongeant, il décida de se précipiter dans la mer: ne pouvant atteindre à la science, il se donnait la mort.--Voici les termes mêmes de la loi que les Stoïciens posaient à ce sujet: «Si d'aventure survient quelque disgrâce à laquelle on ne peut apporter remède, le port est proche; l'on peut se sauver à la nage en abandonnant son corps, comme d'une barque qui fait eau. C'est la peur de mourir et non le désir de vivre, qui fait que le fou est attaché à son corps.»

=La simplicité et l'ignorance sont des conditions de vie heureuse.=--La simplicité dans l'existence la rend plus agréable, et aussi plus innocente et meilleure, ainsi que je l'ai dit plus haut. Les simples et les ignorants, dit saint Paul, s'élèvent et gagnent le ciel; nous, avec tout notre savoir, nous nous effondrons dans les abîmes infernaux.--Je ne rappellerai ni Valens, ennemi déclaré des sciences et des lettres, ni Licinius, ces deux empereurs romains qui les tenaient pour le poison et la peste de tout état politique; ni Mahomet qui, ai-je entendu dire, interdit la science à l'homme; mais j'invoquerai l'exemple de Lycurgue.

L'autorité de ce grand législateur doit être d'un grand poids, comme aussi cette législation divine qui a droit à tous nos respects, qu'il avait donnée à Lacédémone, et qui, si grande et si admirable, y fit régner si longtemps la vertu et le bonheur, sans qu'y fussent admises la connaissance et la pratique des lettres.--Ceux de retour de ce monde nouveau, que les Espagnols ont découvert au temps de la génération qui nous a précédés, peuvent témoigner combien ces nations qui n'ont ni lois, ni magistrats, vivent mieux gouvernés et ordonnés que nous chez qui les fonctionnaires sont en plus grand nombre que ceux qui ne le sont pas, et où les lois outrepassent en nombre celui des actes à juger: «_Ils ont les poches et les mains pleines d'ajournements, de requêtes, d'informations, de lettres de procuration et aussi de liasses de gloses, de consultations et de procédures. Avec de telles gens, les malheureux ne sont jamais en sûreté dans une ville; ils sont assiégés par derrière, par devant, de tous côtés, par une foule de notaires, de procureurs et d'avocats_ (_Arioste_).»

Un sénateur romain des derniers siècles de l'empire exprimait cette même idée: «Nos prédécesseurs disait-il, exhalaient une forte odeur d'ail, mais avaient l'estomac parfumé par une bonne conscience, tandis qu'à notre époque, les gens répandent une agréable senteur, mais à l'intérieur c'est une odeur nauséabonde produite par la fermentation de tous les vices»; autrement dit, suivant ma manière de voir, avec beaucoup de savoir et de capacité, ils manquaient totalement de conscience dans leur conduite.--Le manque d'éducation, l'ignorance, la simplicité d'esprit, la rudesse accompagnent d'ordinaire l'innocence; la curiosité, la subtilité, le savoir traînent la malice à leur suite; l'humilité, la crainte, l'obéissance, la bonté poussée jusqu'à la faiblesse, qui sont les bases essentielles sur lesquelles repose la conservation de la société humaine, sont le propre d'une âme vide, docile, présumant peu d'elle-même.

=Funestes effets de la curiosité et de l'orgueil.=--Les chrétiens savent mieux que personne combien la curiosité est un mal naturel et originel chez l'homme. Son désir de croître en sagesse et en savoir fut la cause première de la ruine du genre humain; c'est là ce qui l'a précipité vers la damnation éternelle: l'orgueil l'a perdu et corrompu. C'est l'orgueil qui jette l'homme hors des voies communes, qui lui fait embrasser les nouveautés, préférer être le chef d'une troupe errante et dévoyée dans un sentier de perdition, être professeur enseignant l'erreur et le mensonge, plutôt que disciple dans une école où s'enseigne la vérité et marcher, sous la direction d'autrui, sur la grande route bien entretenue et qui mène droit au but; c'est peut-être ce que rend cette ancienne maxime grecque: «La superstition suit l'orgueil et lui obéit comme à son père.» O présomption, combien tu nous es nuisible!

=A quoi Socrate a dû le nom de sage.=--Lorsque Socrate fut avisé que le dieu de la Sagesse lui avait attribué la qualification de sage, il en fut étonné. Se sondant, s'examinant, il ne trouvait rien qui pût motiver cette déclaration de la divinité, parce qu'il connaissait nombre de justes, de tempérants, de vaillants, de savants au même degré que lui, plus éloquents, plus beaux, plus utiles à leur pays. Il finit par conclure que ce qui pouvait le distinguer des autres et faire qu'il fût un sage, c'est que lui-même ne se considérait pas comme tel; que son dieu devait tenir comme une bien singulière bêtise de la part de l'homme, l'opinion que celui-ci se fait de sa science et de sa sagesse; et que la meilleure doctrine qu'il peut avoir est l'ignorance, comme la simplicité d'âme est sa meilleure sagesse. Nos livres saints déclarent bien misérables ceux qui ont pour eux-mêmes trop d'estime: «Tu n'es que boue et cendre, y lisons-nous, y a-t-il vraiment là de quoi te glorifier?» Et cet autre passage: «Dieu a fait l'homme semblable à une s'évanouit? De fait, nous ne sommes rien.

=Les recherches sur la nature divine sont condamnables.=--Il s'en faut de tant que nous puissions atteindre les hauteurs où plane la divinité, que les œuvres du Créateur qui tiennent le plus de lui, qui portent le mieux son empreinte, sont celles que nous comprenons le moins. Se trouver en présence d'une chose incroyable, est pour le chrétien une occasion de croire; cette chose est d'autant plus rationnelle, qu'elle échappe davantage à la raison humaine; si celle-ci pouvait la comprendre, ce ne serait plus un miracle; si elle avait son similaire, elle ne serait pas unique. «_On connaît mieux Dieu, en ne cherchant pas à le comprendre,_» dit saint Augustin. «_Il est plus saint et plus respectueux de croire que d'approfondir ce que font les dieux,_» dit Tacite. Platon, lui aussi, estime que c'est en quelque sorte une impiété que de s'enquérir trop curieusement de Dieu, du monde et des causes premières des choses. Enfin, nous lisons dans Cicéron: «_Il est difficile de connaître l'auteur de cet univers; et, si on parvient à le découvrir, il est impossible de le faire comprendre au vulgaire._»--Dieu est puissance, vérité et justice, disons-nous; ces mots éveillent une idée de grandeur, mais ce qu'ils représentent exactement, nous ne le voyons pas, nous ne le concevons pas. Nous disons que Dieu éprouve de la crainte, qu'il est courroucé, qu'il aime, «_exprimant des choses divines en des termes humains_ (_Lucrèce_)»; ce sont là des agitations, des émotions dont nous sommes susceptibles, mais qui ne peuvent se produire en Dieu comme nous les éprouvons, pas plus que nous ne sommes capables de comprendre la façon dont il les ressent. Dieu seul a possibilité de se connaître et d'expliquer ses