Ici, aussi bien qu'en fait de nourriture, le plaisir que nous prenons est souvent tout ce qui en résulte; ce que nous mangeons qui nous est agréable, n'est pas toujours nutritif ou sain, de même ce que notre esprit tire de la science ne laisse pas d'être voluptueux, alors même que ce n'est ni profitable, ni salutaire.
=L'étude de la nature est également une occupation où se complaît notre esprit.=--Voici comment ces philosophes s'expriment à cet égard: «La contemplation de la nature nourrit l'esprit; elle nous élève et nous grandit; elle fait que par comparaison avec les choses d'ordre supérieur et célestes, nous nous détachons de ce qui est bas et tient à la terre; la recherche des choses grandioses qui nous sont cachées, est très attachante par elle-même, même pour celui qui n'en retire d'autre fruit que des motifs de plus pour les respecter et craindre d'en porter jugement»; ce sont là les termes mêmes qu'ils emploient.--Le peu de sérieux qui est au fond de cette curiosité passée à l'état de maladie, apparaît encore mieux dans cet exemple qu'ils citent souvent comme leur faisant honneur: Eudoxe souhaitait qu'il lui fût donné, ne fût-ce qu'une seule fois, de voir le soleil de près, d'en saisir la constitution, la grandeur, la beauté; il priait les dieux de lui accorder cette faveur, dût-il, du même coup, en être brûlé; au prix de sa vie, il demandait à acquérir cette science, dont au même moment il devait perdre l'usage et la possession, et, pour cette connaissance d'un instant et éphémère, il renonçait à toutes autres qu'il possédait déjà et pouvait encore acquérir.
=A quelle fin ont été mis en avant les Atomes d'Épicure, les Idées de Platon, les Nombres de Pythagore.=--Je ne me persuade pas aisément qu'Épicure, Platon et Pythagore nous aient donné, en y ajoutant foi eux-mêmes, leurs théories des Atomes, des Idées et des Nombres; ils étaient trop sages pour croire à des choses si peu établies et si discutables. Mais, sur cette question si obscure du système du monde que nous ignorons complètement, chacun de ces grands esprits s'efforçant d'apporter sa part de lumière, s'est appliqué à imaginer des conceptions d'apparence acceptables et ingénieuses, dont la fausseté leur importait peu, pourvu qu'elles pussent faire échec aux théories contraires: «_Ces systèmes sont les fictions du génie de chaque philosophe et non le résultat de leurs découvertes_ (_Sénèque_).» Un ancien, auquel on reprochait de se targuer de philosophie, alors qu'il n'en tenait pas grand compte dans les jugements qu'il portait, répondait que «c'était précisément en cela =Quelle est la vraie philosophie; sa conduite à l'égard de la religion et des lois.=--Les philosophes ont voulu tout examiner, tout comparer, et ont trouvé là une occupation propre à alimenter la curiosité naturelle qui est en nous. Ils ont traité certaines questions afférentes aux besoins de la société, telles que celles relatives à la religion; et, par raison, ils se sont alors gardés de scruter à fond les opinions généralement admises, afin de ne pas apporter de trouble dans l'observation des lois et des coutumes de leur pays.
Platon agit à cet égard assez à découvert. Quand il écrit d'après lui-même, il n'émet aucune opinion ferme. Quand il parle en législateur, son style devient affirmatif et impérieux; il y consigne alors hardiment les idées les plus extraordinaires, qu'il juge utile d'inculquer à la foule et auxquelles il serait ridicule qu'il crût lui-même; il sait combien nous sommes disposés à recevoir toutes les impressions, et par-dessus toutes, celles qui sont les plus saugrenues et les plus inadmissibles. C'est pourquoi, dans ses Lois, il a grand soin de recommander qu'on ne chante en public que des poésies dont les données, empruntées à la fable, aient une portée utile, parce qu'il est si aisé de faire éclore dans l'esprit humain des fantômes de toutes sortes, qu'il est plus judicieux de lui donner en pâture des mensonges qui lui soient profitables, que d'autres qui lui seraient inutiles ou dommageables; ce qu'il exprime ouvertement dans sa République: «Pour être utile aux hommes, il est souvent nécessaire de les tromper.»
Certaines sectes, ainsi qu'il est aisé de s'en rendre compte, se sont surtout attachées à la vérité, d'autres à l'utilité; ces dernières ont trouvé davantage crédit. C'est une des misères de notre condition, que souvent ce qui se présente à nous comme le plus vrai, n'est pas ce qui nous apparaît comme le plus utile dans la vie; c'est le cas des sectes les plus hardies, telles celles d'Épicure, de Pyrrhon, de l'Académie après les modifications qu'elle a subies; encore ont-elles été contraintes, en fin de compte, de se plier à la loi civile.
Les philosophes se sont occupés encore d'autres questions, qu'ils ont traitées, les uns dans un sens, les autres en sens contraire; chacun, qui s'y est adonné, les résolvant à sa façon, bien ou mal.
Comme il n'est rien de si caché, dont ils n'aient entrepris de parler, ils se sont souvent trouvés obligés de former des conjectures sans consistance, parfois extravagantes, qu'eux-mêmes ne considéraient pas comme ayant de la valeur ou pouvant servir à établir quelque vérité, propres seulement comme exercice d'étude: «_On dirait qu'ils ont écrit moins par conviction, que pour exercer leur esprit par la difficulté du sujet._» Si on n'admettait pas qu'il en a été ainsi, comment expliquerait-on cette si grande variété d'opinions, souvent frivoles, se modifiant sans cesse, que nous voyons émises par ces esprits éminents et admirables?
=Malgré notre impuissance à déterminer ce que c'est que Dieu, la question a été fort agitée par les anciens; opinion la mieux fondée sur ce point.=--Qu'y a-t-il par exemple de plus vain que de vouloir deviner ce que peut être Dieu, par analogie avec ce que nous sommes nous-mêmes; de le juger, lui et le monde avec lui, d'après ce dont nous sommes capables et d'après nos propres lois; de faire servir au détriment de la Divinité, l'atome de lucidité qu'il lui a plu de nous concéder; et, notre vue ne pouvant s'étendre jusqu'où elle siège dans la plénitude de sa gloire, l'en avoir fait descendre et l'avoir associée à notre corruption et à nos misères!
De toutes les opinions humaines formulées par les anciens sur la religion, celle-là me paraît avoir eu le plus de vraisemblance et avoir été la plus judicieuse, qui faisait de Dieu une puissance que nous ne pouvons comprendre, origine et conservatrice de toutes choses, essentiellement bonne, absolument parfaite, recevant et prenant en bonne part l'hommage et le respect que lui rendent les humains, sous quelque forme, de quelque nom et de quelque manière que ce soit: «_Tout-puissant Jupiter, père et mère du monde, des dieux et des rois_ (_Valérius Seranus_).» Ces hommages ont toujours été vus d'un bon œil par le Ciel: tous les gouvernements ont tiré profit de leur dévotion; et partout les événements ont été ce qu'en pouvaient attendre les hommes, quand leurs actes étaient empreints d'impiété. Les histoires païennes constatent, en ces religions qui reposaient sur des fables, de la dignité, de l'ordre, de la justice, des prodiges accomplis, des oracles rendus à l'avantage et pour l'instruction de l'humanité; Dieu, dans sa miséricorde, ayant daigné encourager quand même, par ces bénéfices temporels, les bonnes dispositions que marquait une aussi imparfaite connaissance de lui-même, à laquelle les hommes étaient arrivés par la seule raison, au travers des fausses images sous lesquelles ils se le représentaient, images non seulement fausses mais encore impies et injurieuses. Parmi tous les cultes que saint Paul vit pratiquer à Athènes, il en était un consacré à une «Divinité cachée et inconnue»; c'est celui d'entre tous qui lui parut le plus excusable.
De tous les philosophes, Pythagore fut celui qui eut le plus le sentiment de la vérité, en estimant que cette cause première de toutes choses, cet Être principe de tout ce qui est, ne peut s'exprimer et échappe à toute règle, à toute définition; que ce ne peut être que ce que notre imagination, dans son plus puissant effort, conçoit comme la perfection; chacun en ayant une idée plus ou moins grande, suivant ce qu'il en peut concevoir.
=Il faut au peuple une religion palpable.=--Si Numa a réellement entrepris de diriger dans ce même sens les idées religieuses de son peuple, de l'attacher à une religion purement spirituelle, sans objet déterminé, étrangère à tout ce qui est matériel, un tel projet n'était pas pratique; l'esprit humain ne peut se contenter du vague que présente cet infini de pensées abstraites; il lui faut les adapter à quelque chose de précis, conforme à l'idée qu'il s'en est faite.--La majesté divine s'est, pour nous, laissé en quelque sorte circonscrire sous des formes précises qui lui donnent corps; ses sacrements surnaturels et célestes se manifestent dans des conditions qui les mettent à notre portée; notre adoration s'exprime par des cérémonies et des paroles compréhensibles pour l'homme, parce que c'est lui qui croit et qui prie. Je laisse de côté tous les autres arguments que l'on peut émettre en faveur de cette thèse, mais on me fera difficilement croire que la vue de nos crucifix, la reproduction de ce supplice qui excite à un si haut degré la pitié, que les ornements et la pompe du culte dans nos églises, ces voix qui traduisent si exactement la dévotion qui nous anime, cette émotion des sens que nous éprouvons, n'échauffent pas l'âme des foules d'une passion religieuse du plus heureux effet.
=Le culte du soleil est celui qui s'explique le plus.=--A choisir entre ces divinités auxquelles, en ces temps d'aveuglement universel, la nécessité a amené à donner corps, il me semble que c'eût été à ceux qui adoraient le soleil, que je me serais le plus volontiers rallié. «_Le soleil éclaire le monde entier, il en est l'œil. Si Dieu a des yeux, les rayons du soleil en émanent. C'est à eux que tout doit de naître, de se développer et de vivre; ils sont les témoins de tout ce que l'homme accomplit. Le soleil, si beau, si grand, nous donne les saisons suivant qu'il entre dans l'une ou l'autre des douze constellations du zodiaque qui constituent sa demeure, ou qu'il en sort; il emplit l'univers de ses bienfaits que nul ne conteste; un seul de ses regards dissipe les nuages. Il est l'esprit, l'âme du monde; il échauffe et flamboie, dans sa course journalière, il parcourt le ciel dans toute son étendue; astre immense, sphérique, toujours errant, sans jamais dévier de sa route, il tient sous sa dépendance l'immensité sans limite, au travers de laquelle il se meut; toujours au repos sans jamais demeurer oisif, sans cesser d'agir, il est le fils aîné de la nature et le père du jour_ (_Ronsard_).» En outre de sa grandeur et sa beauté, c'est parmi les pièces qui entrent dans la composition du monde, celle que nous apercevons la plus éloignée de nous, par suite elle nous est peu connue; aussi ses adorateurs étaient-ils pardonnables de l'avoir en admiration et en respect.
=Opinions diverses des philosophes sur la nature de Dieu.=--Thalès qui, le premier, étudia ce sujet, estimait que Dieu est un esprit qui de l'eau a fait naître toutes choses.--Anaximandre, que les dieux meurent et naissent à certaines époques et qu'ils constituent des mondes dont le nombre est infini.--Anaximène, que c'est l'air qui est dieu, qu'il existe en quantité infinie et est toujours en mouvement.--Anaxagore émit le premier que la manière d'après laquelle chaque chose existe et se conduit, est l'effet de la force et de la raison d'un esprit que nous ne pouvons concevoir.--Alcméon range parmi les divinités: le soleil, la lune, les astres et l'âme;--Pythagore attribue cette qualité à un esprit existant naturellement en chaque chose et d'où nos âmes sont sorties.--Parménide considère comme tel, un cercle entourant le ciel et maintenant le monde par l'intensité de la lumière qu'il répand.--Empédocle place au rang des dieux les quatre éléments: l'air, l'eau, le feu et la terre, dont toutes choses sont faites.--Protagoras déclare n'être pas à même de dire s'ils sont ou ne sont pas, ni qui ils sont.--Démocrite classe comme dieux, tantôt les images mêmes sous lesquelles on les représente, tantôt les dons de la nature qu'elles symbolisent, et aussi notre science et notre intelligence.--Platon a sur ce point diverses manières de voir: dans Timée, il est d'avis que l'on ne peut dire qui a créé le monde; dans les Lois, qu'il ne sert de rien de rechercher ce qu'est Dieu; ailleurs, dans ces mêmes ouvrages, il divinise le monde, le ciel, les astres, la terre et les âmes; il reconnaît en outre comme dieux, tous ceux que les institutions anciennes ont, dans chaque état, admis comme tels.--Par Xénophon, nous constatons un trouble semblable dans la doctrine de Socrate: tantôt il ne faut pas s'enquérir de ce que Dieu peut être, tantôt il lui fait dire que le soleil est dieu, que l'âme est dieu: qu'il est unique et aussi qu'il y en a plusieurs.--D'après Speusippe, neveu de Platon, Dieu est une force qui gouverne toutes choses et cette force est animée.--Aristote, à un moment, déifie l'esprit; à un autre, le monde; plus tard, à ce monde il donne un maître; dans un passage de ses œuvres autre que les précédents, il divinise la chaleur qui vient du ciel.--Xénocrate compte huit dieux: les cinq planètes connues à son époque sont les cinq premiers; le sixième est constitué par l'ensemble des étoiles fixes dont chacune est une fraction de cette divinité; le soleil et la lune sont les septième et huitième.--Héraclide du Pont est hésitant entre ces diverses opinions, il en arrive à tenir Dieu pour un être privé de sentiments et passant d'une forme à une autre; finalement, il fait dieux le ciel et la terre.--Chez Théophraste, les idées à ce sujet reflètent les mêmes indécisions: tantôt, selon lui, c'est le bon sens qui dirige le monde; tantôt, c'est le ciel; tantôt, les étoiles.--Straton pense que c'est la nature qui a le pouvoir d'engendrer, de faire croître, d'anéantir, et qu'elle-même n'a ni forme définie, ni la faculté de sentir.--Zénon, que le monde relève d'une loi naturelle qui ordonne le bien, défend le mal et à laquelle il reconnaît aussi le pouvoir de donner le mouvement et la vie; et il renverse de leurs piédestaux les dieux qu'on était accoutumé à y voir: Jupiter, Junon, Vesta.--Pour Diogène Apolloniate, c'est l'air qui est le souverain créateur de toutes choses.--Xénophane se représente Dieu sous la forme d'une boule, voyant, entendant, ne respirant pas, n'ayant rien de commun avec la nature humaine.--Ariston est d'avis que Dieu échappe à notre intelligence; il se le représente dépourvu de sens, ne sait s'il a le pouvoir de créer, et ignore tout de lui.--Cléanthe le suppose tantôt la raison, tantôt le monde lui-même; tantôt l'âme de la nature, tantôt cette chaleur vivifiante au suprême degré qui entoure et enveloppe tout.--Persée, qui avait suivi les leçons de Zénon, expose qu'on a appelé dieux les hommes qui se sont particulièrement rendus utiles à l'humanité, et aussi les choses elles-mêmes qui lui ont été profitables.--Chrysippe collige en un ensemble confus toutes les opinions précédentes, et obtient ainsi un millier de dieux de tous genres, parmi lesquels il comprend les hommes qui se sont immortalisés.--Diagoras et Théodore nient d'une façon absolue qu'il y ait des dieux.--Épicure les représente resplendissants, translucides, perméables à l'air, habitant entre les deux mondes, le ciel et la terre, où, inaccessibles, ils sont à l'abri des coups; ils auraient même visage que nous, mêmes membres, mais n'en feraient pas usage: «_Quant à moi, j'ai toujours pensé qu'il existait une race de dieux; j'entends une race céleste, indifférente aux actions des hommes_ (_Ennius_).»
=Ces diversités témoignent de notre impuissance; mais d'hommes faire des dieux, est le comble de l'extravagance.=--Après cela, fiez-vous donc à la philosophie; vantez-vous d'avoir trouvé la fève dans le gâteau, d'avoir découvert la vérité dans ce conflit hasardeux de tant de conceptions philosophiques! La confusion qui règne dans la manière dont, en ce monde, chacun pense à cet égard, a pour moi cet avantage, que les mœurs et les idées différentes des miennes me déplaisent moins qu'elles ne m'instruisent, ne m'enorgueillissent pas tant qu'elles ne m'humilient, quand je les compare, et toute solution autre que celle qui nous vient de la main même de Dieu n'a, selon moi, que bien peu de supériorité sur les autres. Les institutions de ce monde ne sont, pas moins que les écoles, en opposition entre elles sur ce sujet; d'où nous pouvons conclure que le hasard n'est ni plus divers, ni plus variable que notre raison, ni plus aveugle et inconsidéré.--Les choses que nous ignorons le plus, sont les plus propres à être déifiées; aussi, faire de nous-mêmes des dieux, comme cela est arrivé dans l'antiquité, dépasse-t-il ce que peut excuser la faiblesse, si grande qu'elle soit, de notre jugement. Je me serais, sur ce point, plutôt rangé du côté de ceux qui adoraient le serpent, le chien, le bœuf, parce que la nature et l'être de ces animaux nous sont moins connus que les nôtres et que, par suite, nous sommes plus autorisés à penser ce qui nous plaît de ces bêtes et à leur accorder des facultés extraordinaires.
Mais avoir fait des dieux de notre condition, dont nous connaissons les imperfections; leur avoir attribué nos désirs, nos colères, nos vengeances; les faire se marier, avoir des enfants, une famille; connaître l'amour, la jalousie; être comme nous de chair et d'os, avec même organisation physique; les assujettir à la fièvre, au plaisir, à la mort; leur donner la sépulture comme à nous-mêmes, «_toutes choses qui sont indignes des dieux et n'ont rien de commun avec leur nature_ (_Lucrèce_)»; «_on donne le signalement de ces dieux; on dit leur âge, les ornements dont ils sont revêtus, leurs généalogies, leurs mariages, leurs alliances; on les apparie à notre bêtise humaine; on les fait sujets aux mêmes passions, amoureux, chagrins, colères_ (_Cicéron_)», c'est là le fait d'une incroyable divagation de l'esprit humain, tout comme d'avoir divinisé non seulement la foi, la vertu, l'honneur, la concorde, la liberté, la victoire, la piété, mais encore la volupté, la fraude, la mort, l'envie, la vieillesse, la misère, la peur, la fièvre, la mauvaise fortune et autres infirmités de notre vie frêle et caduque: «_A quoi sert d'introduire dans nos temples la corruption de nos mœurs, ô âmes attachées à la terre et vides de pensées célestes_ (_Cicéron_)!»
Les Égyptiens, par une prudence non exempte d'impudence, défendaient à quiconque, sous peine d'être pendu, de dire que leurs dieux Sérapis et Isis avaient jadis été hommes, ce que nul n'ignorait. Les images de ces dieux les représentaient un doigt sur les lèvres, ce qui, au dire de Varron, rappelait à leurs prêtres cette mystérieuse ordonnance qui prescrivait de taire leur origine mortelle, comme mesure nécessaire pour ne pas porter atteinte à la vénération dont ils étaient l'objet.--Puisque l'homme désirait tant se faire semblable à Dieu, il eût mieux fait, dit Cicéron, d'attirer à lui placé au bas de l'échelle les vertus divines et de se les assimiler, que d'envoyer en haut sa corruption et sa misère; cependant, à bien considérer ce qui a eu lieu, toujours sous l'empire de ce même sentiment de vanité, il a, dans plusieurs cas, fait l'un et l'autre.
=Est-ce sérieusement que les philosophes ont traité de la hiérarchie de leurs dieux, comme aussi de la condition des hommes dans une autre vie?=--Quand les philosophes discutent le rang que leurs dieux occupent entre eux, et s'évertuent à faire ressortir leurs alliances, leurs fonctions, leur puissance, je ne puis croire qu'ils parlent sérieusement. Quand Platon nous dépeint en détail le verger de Pluton, les avantages et les peines corporelles qui nous attendent encore après la ruine et l'anéantissement de nos corps, et le rapport qui existe entre ce qui nous est réservé dans l'autre monde et la vie que nous avons tenue sur cette terre: «_Là, au fond d'un bois de myrtes où conduisent des sentiers perdus, se cachent les victimes de l'amour; la mort même ne les a pas délivrées de leurs soucis_ (_Virgile_)»; quand Mahomet promet aux siens un paradis couvert de tapis, aux lambris dorés et scintillant de pierreries, peuplé de courtisanes de la plus exquise beauté, des vins et des mets délicieux, je vois bien que ce sont des gens qui se moquent; ils se plient à notre bêtise pour nous emmieller et nous captiver par ces idées et ces espérances appropriées à nos appétits, pauvres mortels que nous sommes! Quelques-uns d'entre nous, chrétiens, sont tombés en pareille erreur, se promettant, après la résurrection, une nouvelle vie terrestre et temporelle, accompagnée de tous les plaisirs, de toutes les commodités de ce monde. Pouvons-nous croire que Platon, dont les conceptions ont été si élevées, qui a approché si près de la divinité que le surnom lui en est resté, ait pu penser que l'homme, cette chétive créature, ait en lui quelque chose de cette puissance que nous ne pouvons comprendre; et qu'il ait cru, étant donné le peu dont nous sommes capables et la faiblesse qui est en nous, que nous puissions être admis à participer à la béatitude éternelle ou être frappés de peines qui n'auront pas de fin?
=Si, dans une autre vie, nous n'existons plus tels que nous étions sur la terre, ce n'est pas nous qui sentirons, qui jouirons.=--Il y aurait lieu de lui répondre, au nom de la raison humaine: Si les plaisirs que tu nous promets en l'autre vie, sont de ceux que nous avons goûtés ici-bas, ils n'ont rien de commun avec l'infini; alors que les cinq sens que nous tenons de la nature recevraient complète satisfaction, que notre âme éprouverait tout le contentement qu'elle peut désirer et espérer, et nous savons ce dont elle est capable à cet égard, tout cela ne serait encore rien. S'il demeure quelque chose de nous, il n'y a rien de divin. Si ce n'est autre que ce qui est le propre de notre condition présente, il n'y a pas à en tenir compte.
Tout ce qui nous était sujet de contentement avant notre mort, est mortel comme nous; si dans l'autre monde, retrouvant nos parents, nos enfants, nos amis, cela peut nous toucher et nous être agréable, si alors nous y attachons encore du prix, c'est que nous n'avons cessé d'être sensibles aux satisfactions terrestres qui n'ont qu'une durée limitée. Nous ne pouvons concevoir dignement la grandeur des hautes et divines promesses qui nous ont été faites, à nous chrétiens, si nous en avons une conception quelconque; pour les imaginer ce qu'elles sont, il faut nous les imaginer inimaginables, inexprimables, incompréhensibles et essentiellement autres que celles dont nous avons fait la misérable expérience. L'œil ne peut concevoir, dit saint Paul, le cœur de l'homme ne peut comprendre le bonheur que Dieu réserve à ses élus. Si, pour nous en rendre dignes, nous amendons et transformons notre être, comme tu supposes, Platon, que cela est possible par les purifications que tu imagines, le changement opéré doit être si radical, si universel, qu'au point de vue physique nous aurons cessé d'être nous-mêmes: «_Hector était bien Hector, alors qu'il vivait et combattait: mais son cadavre traîné par les chevaux d'Achille, ce n'était plus Hector_ (_Ovide_)»; et ce sera quelque autre chose que nous qui recevra ces récompenses: «_Ce qui change est dissous et par suite périt; de fait, les parties une fois désagrégées, il n'y a plus Pensons-nous, d'après la métempsycose de Pythagore, que dans ce passage de l'âme d'un corps dans un autre qu'il imaginait, le lion en lequel est passée l'âme de César, éprouve les passions qui animaient César et que ce soit lui? Si c'était encore lui, ceux-là seraient dans le vrai, qui, combattant l'opinion de Platon sur ce point, lui objectent qu'il pourrait alors arriver qu'un fils chevauchât sur sa mère passée dans le corps d'une mule et autres semblables absurdités.
Pouvons-nous admettre, lors même que ces passages s'effectueraient de corps d'animaux d'une espèce en d'autres de même espèce, que ces derniers ne soient pas autres que leurs prédécesseurs? Des cendres d'un phénix naît, dit-on, un ver, et ce ver se transforme en un autre phénix; qui peut imaginer que ce second phénix ne soit pas autre que le premier? Les vers qui produisent la soie que nous employons, on les voit mourir et se dessécher, et, de ce corps, naître un papillon lequel produit un autre ver, qu'il serait ridicule de considérer comme étant le même que le précédent; ce qui une fois a cessé d'être, n'est plus. «_Alors même que le temps rassemblerait la matière de notre corps après qu'il a été dissous, et que, reconstituant ce corps tel qu'il est aujourd'hui, il lui rendrait la vie, cela ne s'appliquerait plus à nous du moment qu'il y a eu interruption dans le cours de notre existence_ (_Lucrèce_).»--Quand ailleurs tu dis, Platon, que ce sera à la partie spirituelle de l'homme qu'il écherra de jouir des récompenses de l'autre vie, c'est là encore une assertion tout aussi peu vraisemblable: «_De même l'œil arraché de son orbite et séparé du corps, ne peut plus voir aucun objet_ (_Lucrèce_)»; parce qu'alors ce ne sera plus l'homme, ce ne sera plus nous par conséquent qui en aurons la jouissance, puisque nous sommes constitués de deux pièces principales, essentielles, dont la séparation est la mort et la ruine de notre être: «_Dès qu'en effet la vie est interrompue, nos sens aussitôt perdent toute action_ (_Lucrèce_).» Quand les vers rongent ses membres qui pourvoyaient à son existence et que la terre les consume, est-ce que nous disons que l'homme souffre? «_Cela ne nous touche pas, parce que nous sommes un tout formé de l'union de l'âme et du corps_ (_Lucrèce_).»
=Et puis, pourquoi les Dieux récompenseraient-ils ou puniraient-ils l'homme après sa mort; n'est-ce pas par leur volonté qu'il a été tel qu'il a été?=--Bien plus, sur quoi peuvent se baser les dieux pour, en bonne justice, reconnaître et récompenser chez l'homme, après sa mort, ses actions bonnes et vertueuses, puisque ce sont eux-mêmes qui les ont préparées et produites en lui; et pourquoi s'offensent-ils de celles qui sont vicieuses et les punissent-ils, puisque ce sont eux qui l'ont ainsi créé sujet à les commettre, alors que d'un clin d'œil, s'ils en ont la volonté, ils peuvent l'empêcher de faillir? Cette objection, Épicure ne l'opposerait-il pas à Platon, avec grande apparence de raison humaine, si déjà lui-même ne s'était dégagé du débat, en posant «qu'il est impossible d'établir quelque chose de certain sur la nature immortelle, en prenant pour point de départ la nature mortelle»; mais, en tout, notre raison ne fait que se fourvoyer, surtout lorsqu'elle se mêle de deviser des choses divines. Pour qui cela est-il plus évident que pour nous chrétiens, bien que nous lui ayons donné pour se conduire des principes certains et infaillibles? Quoique nous éclairions ses pas avec le flambeau sacré de la vérité qu'il a plu à Dieu de nous communiquer, ne voyons-nous pas journellement, pour peu qu'elle dévie du sentier ordinaire, qu'elle se détourne ou s'écarte de la voie tracée et battue par l'Église, que tout aussitôt, sans direction et sans but, elle se perd, s'embarrasse, s'entrave, tournoyant et flottant sur cette vaste mer troublée et ondoyante des opinions humaines? Dès qu'elle quitte ce grand chemin suivi par tous, elle va se divisant et se dissipant par mille routes diverses.
=Il est ridicule de prétendre connaître Dieu en prenant l'homme pour terme de comparaison.=--L'homme ne peut être que ce qu'il est, et son imagination ne peut s'exercer que dans les limites de sa portée. C'est une plus grande présomption, dit Plutarque, de la part de ceux qui ne sont que des hommes, d'entreprendre de parler et de raisonner sur les dieux et les demi-dieux, que de la part de quelqu'un qui, ignorant la musique, veut juger ceux qui chantent; ou de qui n'ayant jamais été dans les camps, veut discuter sur les armes et la guerre, se croyant, parce qu'il en a quelques légères notions, apte à comprendre les effets d'un art qu'il ne connaît pas.
=C'est en partant de là qu'on a cru l'apaiser par des prières, des fêtes, des présents et même par des sacrifices humains.=--L'antiquité crut, je pense, faire quelque chose propre à donner de l'importance à la grandeur divine, en l'appariant à l'homme; en la dotant de ses facultés, la parant de ses belles humeurs et de ses plus honteuses nécessités; lui offrant nos viandes à manger; nos danses, nos momeries et nos farces pour la distraire; nos vêtements pour se couvrir; nos maisons pour y loger; la caressant par l'odeur de l'encens et les sons de la musique, lui tressant des guirlandes, lui composant des bouquets; et pour satisfaire, comme nous le faisons nous-mêmes, nos vicieuses passions que nous lui prêtons, flattant sa justice par d'inhumaines vengeances; la réjouissant par la ruine et la dissipation de choses qu'elle a créées et qui lui doivent leur conservation, comme firent Tibérius Sempronius livrant au feu, en sacrifice à Vulcain, les riches dépouilles et armes qu'il avait enlevées à l'ennemi, en Sardaigne; Paul-Émile sacrifiant celles de Macédoine à Mars et à Minerve; Alexandre le Grand qui, arrivé à l'Océan Indien, jeta à la mer plusieurs vases d'or de grandes dimensions, en l'honneur de Thétis, immolant en outre sur ses autels, non seulement quantité d'animaux innocents, mais aussi d'hommes, véritable boucherie, comme il était dans les coutumes courantes de certaines nations, de la nôtre entre autres; peut-être même n'en est-il pas une qui soit exempte de s'être livrée à cette pratique: «_Énée saisit quatre jeunes guerriers, fils de Sulmone, et quatre autres nourris sur les bords de l'Ufens, pour les immoler aux mânes de Pallas_ (_Virgile_).»--Les Gètes se considéraient comme immortels et, pour eux, mourir était simplement s'acheminer vers leur dieu Zamolxis. Tous les cinq ans, ils dépêchaient vers lui l'un d'entre eux, pour lui demander les choses nécessaires à la vie.
Ce député était tiré au sort et sa mise en route s'effectuait ainsi qu'il suit: Après que ceux auxquels ce soin était dévolu, lui avaient fait connaître verbalement ce dont il avait commission, trois d'entre eux tenaient dressées la pointe en avant, autant de javelines, sur lesquelles les autres, le saisissant, le précipitaient avec force.
S'il venait à s'enferrer de telle sorte qu'atteint mortellement, il mourût sur-le-champ, c'était un signe certain que leur dieu était favorablement disposé; s'il en échappait, c'était que le messager était mauvais, exécrable; et ils en dépêchaient un autre en procédant de la même façon.--Amestris, mère de Xerxès, devenue vieille, fit, en une seule fois, ensevelir vivants quatorze jeunes gens des meilleures familles de Perse, suivant les coutumes religieuses du pays, pour se concilier quelque dieu habitant au sein de la terre.--Aujourd'hui encore les idoles de Themixtitan se construisent en cimentant avec le sang de jeunes enfants les matières qui entrent dans leur composition, et elles n'agréent de sacrifice que ceux où ces petits êtres sans tache servent de victimes; quelle justice altérée du sang de l'innocence!
«_Combien la superstition a pu conseiller de crimes_ (_Lucrèce_)!»--Les Carthaginois immolaient leurs propres enfants à Saturne; ceux qui n'en avaient pas, en achetaient, et le père et la mère étaient tenus d'assister à cet holocauste et d'y avoir une contenance gaie, témoignant du contentement.
C'était une idée étrange que de vouloir reconnaître les bonnes grâces des cieux en nous infligeant des souffrances, comme faisaient les Lacédémoniens qui, pour être agréables à leur Diane, martyrisaient de jeunes garçons en les faisant fouetter en son honneur, parfois jusqu'à la mort. C'était un sentiment barbare que de chercher à complaire à l'architecte en détruisant son œuvre; comme aussi, pour épargner aux coupables la peine qu'ils méritaient, de frapper des innocents, ainsi qu'il arriva dans le port d'Aulis à cette infortunée Iphigénie, immolée pour racheter par sa mort les offenses que l'armée des Grecs avait commises envers les dieux: «_Chaste et malheureuse victime qui, au moment même de son hymen, fut sacrifiée par la main criminelle d'un père_ (_Lucrèce_)!»--Et les deux Décius, père et fils, à l'âme si belle, si généreuse, allant, pour attirer la faveur divine sur les intérêts de Rome, se jeter à corps perdu au plus épais des ennemis: «_Combien grande cette iniquité des dieux, de ne consentir à être favorables au peuple romain qu'au prix du sang de tels hommes_ (_Cicéron_)!»
=Prétendre satisfaire à la justice divine en choisissant soi-même son expiation, est une dérision; ce n'est pas au criminel à fixer le châtiment qu'il doit subir.=--Ajoutons que ce n'est point au criminel à se faire fouetter, quand et dans la mesure où cela lui convient; c'est au juge d'en ordonner, en ne tenant compte dans le châtiment que de la peine que lui-même a prescrite et ne considérant pas comme telle, celle que le coupable s'est imposée de son plein gré. La vengeance divine, dans sa justice et pour notre punition, consiste dans le souverain déplaisir qu'à tous égards elle prévoit devoir nous causer.--Combien ridicule cette singulière idée qu'eut Polycrate, tyran de Samos, qui, pour rompre et compenser son bonheur persistant, jeta à la mer le plus précieux de ses joyaux, celui auquel il tenait le plus, estimant par ce malheur librement consenti, satisfaire aux vicissitudes et déjouer les alternatives de la fortune; pour se moquer de lui, le destin voulut que ce même joyau, trouvé dans le ventre d'un poisson, revînt entre ses mains.--De quelle utilité pouvait être aux Corybantes et aux Ménades de se déchirer le corps et de se mettre en pièces? Et, de notre temps, à quoi sert à certains Mahométans de se balafrer le visage, l'estomac, les membres, pensant rendre ainsi hommage à leur prophète?
L'offense réside dans la volonté et non dans la poitrine, les yeux, les parties génitales, notre embonpoint, nos épaules ou notre gosier auxquels on s'en prend: «_Tel est le trouble de leur esprit que, mis hors d'eux par le délire, ils pensent apaiser les dieux en surpassant toutes les cruautés des hommes_ (_S. Augustin_).»--L'état physique que nous tenons de la nature, importe par l'usage que nous en faisons, non seulement à nous, mais aussi au service de Dieu et à celui de notre prochain. Nous n'avons pas le droit de le compromettre sciemment, comme par exemple de nous tuer sous quelque prétexte que ce soit. Ce semble une grande lâcheté et une trahison que de profaner et dégrader les fonctions du corps, par elles-mêmes inconscientes et dépendantes de l'âme, pour épargner à celle-ci de les diriger avec toute la sollicitude que comporte la raison: «_De quoi pensent-ils que les dieux s'irritent, ceux qui pensent les apaiser ainsi?...Des hommes ont été châtrés pour servir aux plaisirs des rois, mais jamais esclave ne s'est mutilé lui-même, lorsque son maître lui commandait de ne plus être homme_ (_S. Augustin, d'après Sénèque_).» C'est ainsi que les anciens