aigu et pénétrant que fait la lime quand on travaille le fer; de même entendre près de soi le bruit des mâchoires dans la mastication, ou parler quelqu'un qui a le gosier ou le nez embarrassé, agace certaines gens jusqu'à la colère et la haine. Ce joueur de flûte qui, à Rome, accompagnait Gracchus et atténuait, accentuait ou modifiait les accents de la voix de son maître haranguant le peuple, à quoi servait-il, si le rythme et les inflexions de ses sons n'avaient la propriété d'émouvoir et de modifier l'esprit de ses auditeurs? Il y a vraiment bien de quoi se féliciter si fort de cette belle faculté qu'a notre jugement de se laisser ainsi manier et transformer sous l'action et l'imprévu d'un aussi léger souffle!
=Par contre, les passions de l'âme ont également action sur les témoignages des sens et concourent à les altérer.=--Si les sens induisent en erreur notre entendement, à leur tour ils sont tout autant trompés; notre âme, parfois, prend sur eux sa revanche; elle et eux mentent et se trompent à qui mieux mieux. Ce que nous voyons et entendons, quand nous sommes sous l'effet de la colère, ne nous apparaît pas tel que c'est: «_On voit alors deux soleils et deux Thèbes_ (_Virgile_)»; ce qui est l'objet de notre affection nous semble plus beau qu'en réalité, «_souvent nous voyons la difformité et la laideur faire des caprices et recevoir des hommages_ (_Lucrèce_)»; de même, celui pour lequel nous éprouvons de l'éloignement nous paraît plus laid qu'il n'est; la clarté du jour paraît terne et obscurcie à un homme ennuyé et dans l'affliction.--Nos sens ne sont pas seulement altérés, souvent ils sont entièrement oblitérés par les passions de l'âme. Combien de choses voyons-nous que nous n'apercevons pas quand notre esprit est occupé ailleurs: «_Les choses, même les plus exposées à la vue, si nous n'y appliquons notre esprit, sont pour lui comme si elles se perdaient dans la nuit des temps_ (_Lucrèce_)»; il semble que l'âme se replie au dedans de nous et qu'elle se joue de ce que peuvent les sens. C'est ainsi que les facultés internes et externes de l'homme sont des sources continues de faiblesse et de mensonge.
=C'est avec raison que la vie de l'homme a été comparée à un songe; que nous dormions ou que nous soyons éveillés, notre état d'âme varie peu.=--Ceux qui ont comparé notre vie à un songe, ont fait plus judicieusement peut-être qu'ils ne pensaient. Dans nos songes, notre âme vit, agit, met en œuvre toutes ses facultés, ni plus ni moins que quand elle veille; admettons que ce soit plus mollement et d'une façon moins saisissable, la différence n'est certes pas aussi grande que celle de la nuit à un jour ensoleillé, tout au plus serait-ce comme de la nuit au crépuscule; si elle dort pendant notre sommeil, elle sommeille plus ou moins quand nous sommes éveillés; dans l'un et l'autre cas nous sommes dans les ténèbres, ténèbres profondes comme celles qui règnent dans les régions Cimmériennes. Nous veillons quand nous sommes endormis, nous dormons quand nous sommes éveillés. Pendant le sommeil, nous n'y voyons pas très clair; mais, quand nous sommes éveillés, la clarté n'est jamais parfaite et sans nuage; le sommeil, quand il est profond, endort parfois nos songes; éveillés, nous ne le sommes jamais assez pour être délivrés et complètement dégagés de toutes nos rêveries qui sont les songes des gens éveillés et pires que de vrais songes. Notre raison et notre âme recevant les idées et les sentiments qui naissent en nous pendant que nous dormons, et se prêtant à ce que nous entrevoyons dans nos songes, comme elles le font pour ce que nous concevons de jour, pourquoi mettre en doute que, lorsque nous pensons et agissons, nous ne faisons autre chose que songer, et qu'être éveillé n'est qu'une forme particulière du sommeil?
=En général, les sens des animaux sont plus parfaits que ceux de l'homme; des différences sensibles peuvent aisément se constater.=--Si les sens sont les juges auxquels nous devons nous en rapporter en premier lieu, ce ne sont pas seulement les nôtres qu'il faut appeler au conseil. Sur ce point, les animaux ont autant et même plus de droit que nous; car il est certain qu'il en est qui ont l'ouïe plus fine que l'homme, d'autres la vue, d'autres l'odorat, d'autres le toucher ou le goût. Démocrite disait que les facultés par lesquelles nous éprouvons les sensations de toute nature, sont beaucoup plus parfaites chez les dieux et les animaux que chez l'homme. Il y a de fait une différence extrême entre les effets des sens chez ces derniers et chez nous; notre salive, par exemple, qui nettoie et assèche nos plaies, donne la mort aux serpents: «_Entre ces effets la différence est si grande, que ce qui est nourriture pour les uns, est poison mortel pour les autres; ainsi le serpent, au contact de la salive humaine, dépérit et se dévore lui-même_ (_Lucrèce_).» Quelle qualification en déduirons-nous pour la salive: sera-ce celle que nous en concevons, ou celle que peut en concevoir le serpent? laquelle de ces deux propriétés nous fixera sur son essence que nous nous proposons de déterminer?--Pline dit qu'il y a aux Indes certains lièvres marins qui pour nous sont un poison, et réciproquement; il suffit que nous les touchions pour qu'ils meurent; lequel de ces effets est, en toute vérité, à classer comme poison: est-ce l'homme, est-ce le poisson? auquel donner la prééminence: au poisson sur l'homme, ou à l'homme sur le poisson?--L'homme est empoisonné dans tel air vicié dont le bœuf n'a souci; dans tel autre, c'est le bœuf qui souffre, l'homme n'y est pas incommodé; lequel de ces deux airs est de nature véritablement pestilentielle?--Les personnes qui ont la jaunisse, voient toutes choses sous un aspect jaunâtre et plus pâle que nous les voyons: «_Tout paraît jaune à qui a la jaunisse_ (_Lucrèce_)» celles atteintes de cette maladie que les médecins nomment Hyposphagma, qui est un épanchement du sang sous la peau, voient tout en rouge et teinté de sang. Ces dispositions qui modifient ainsi ce que nous percevons par la vue, savons-nous si elles produisent ce même effet chez les bêtes et si, chez elles, il en est toujours ainsi? car il s'en trouve parmi elles qui ont les yeux jaunes comme ceux d'entre nous malades de la jaunisse, et d'autres qui les ont rouges comme s'ils étaient injectés de sang, il est vraisemblable que la couleur des objets leur apparaît autre qu'à nous; des deux jugements émis par nous et par elles, quel est le vrai? car il n'est pas dit que l'essence des choses n'importe qu'à l'homme; leur dureté, leur blancheur, leur profondeur, leur aigreur intéressent les services qu'en doivent tirer les animaux et la connaissance qu'ils en doivent avoir, tout comme elles nous touchent; la nature leur en a dévolu l'usage comme à nous. Quand nous pressons notre œil, les corps que nous regardons nous apparaissent plus longs et plus étendus; plusieurs animaux ont l'œil naturellement ainsi pressé; cette longueur que nous attribuons aux corps dans ce cas particulier, est peut-être bien leur longueur réelle, et non celle que nos yeux leur attribuent quand nous les regardons d'ordinaire. Si nous nous comprimons l'œil en appuyant par-dessous, nous voyons les choses en double: «_Les lampes ont double lumière, les hommes double corps et double visage_ (_Lucrèce_).»--Si nous avons les oreilles obstruées d'une façon quelconque, ou le passage de l'ouïe resserré, nous percevons les sons autrement que d'habitude; les animaux qui ont les oreilles velues, ou un tout petit trou leur en tenant lieu, ne doivent par conséquent pas entendre comme nous entendons, les sons qu'ils perçoivent doivent être autres.--Nous voyons dans les fêtes, dans les théâtres, des vitres de couleur interposées devant la lumière des flambeaux, et tout ce qui est dans les lieux éclairés de la sorte, nous paraître vert, jaune ou violet: «_Ainsi font ces voiles jaunes, rouges et bruns, tendus dans nos théâtres et flottant à l'air au-dessous des poutres qui les soutiennent; leur éclat mobile se réfléchit sur les spectateurs et sur la scène; les sénateurs, les femmes, les statues des dieux, tout se teint de leur lumière changeante_ (_Lucrèce_).» Il est probable que les yeux des animaux, que nous voyons de couleurs diverses, leur font voir les corps sous les mêmes couleurs que celle de leurs yeux.
=Même chez l'homme, nombreuses sont les circonstances qui modifient les témoignages des sens, et souvent les indications de l'un sont contradictoires avec celles fournies par un autre.=--Pour juger des opérations faites par nos sens, il faudrait donc que nous soyons d'accord, d'abord avec les bêtes, et secondement entre nous; or cet accord n'existe pas. Nous disputons sans cesse sur ce que l'un entend, voit ou ressent et qui, toujours, s'entend, se voit et se ressent autrement que fait un autre; nous ne sommes pas moins divisés sur la diversité des images que nos sens nous rapportent. Dans les conditions ordinaires de la nature, un enfant entend, voit et ressent autrement qu'un homme de trente ans, et celui-ci autrement qu'un sexagénaire; les sens chez les uns sont plus éteints et plus émoussés, chez les autres plus ouverts et plus aigus. Nous percevons les choses différemment, suivant l'état dans lequel nous sommes et ce que cela nous semble; et ce qu'il nous semble est si incertain, si discutable, que ce n'est pas miracle si on vient nous dire que nous sommes en droit de déclarer que la neige nous apparaît blanche, mais que nous ne pouvons établir que telle est sa nature; ce qui est certain, c'est que nous ne saurions en répondre. Avec si peu de certitude à son point de départ, toute la science du monde est, par le fait, réduite à néant.--Et maintenant, faut-il démontrer que nos sens vont même se contredisant l'un l'autre? Une peinture qui ressort en relief quand on la voit, semble plate quand on la touche. Le musc flatte l'odorat et blesse le goût; dans ces conditions, est-ce chose agréable ou non? Il y a des herbes et des onguents qui conviennent à certaines parties du corps et en blessent d'autres. Le miel plaît au goût et déplaît à la vue.
Ces bagues taillées en forme de plumes, qu'en termes d'armoiries on appelle «Pennes sans fin», dont l'œil ne peut discerner la largeur, ni se défendre de cette illusion que d'un côté elles vont s'élargissant et de l'autre se rétrécissant jusqu'à former pointe, illusion qui demeure même quand, mises au doigt, on les fait tourner, semblent cependant au toucher de largeur constante, et dans toutes leurs parties pareilles à elle-mêmes. Il était jadis des personnes qui, pour ajouter à leur volupté, se servaient de miroirs propres à grossir et agrandir les objets qui s'y reflètent, afin que les membres avec lesquels ils allaient se mettre en contact, leur offrissent plus d'attrait par ce grossissement apparent; lequel de leurs deux sens leur donnait le plus de satisfaction: la vue qui leur représentait ces organes gros et grands à souhait, ou l'attouchement qui les leur présentait petits et moins affriolants? Sont-ce nos sens qui communiquent aux choses ces conditions diverses, et nonobstant la condition de chacune est-elle unique?--Le pain que nous mangeons, n'est que du pain; et cependant, par l'usage que nous en faisons, il devient os, sang, chair, poils, ongles: «_Les aliments, s'infiltrant par tout le corps, périssent en changeant de nature_ (_Lucrèce_).» Les sucs qu'absorbe la racine des arbres, deviennent tronc, feuilles et fruits; l'air est un, et pourtant la trompette le rend en mille sons divers; sont-ce, dis-je, nos sens qui transforment d'une manière analogue les conditions diverses des choses, ou sont-elles telles? et, en présence de ce doute, que pouvons-nous juger de leur véritable nature?--Il y a plus, puisque dans les cas de maladie, de rêverie, de sommeil, les choses nous paraissent autrement que lorsque nous sommes en bonne santé, en pleine possession de nous-mêmes ou éveillés, n'est-il pas vraisemblable que notre état normal, nos humeurs en repos sont aussi de nature à donner aux choses une physionomie particulière, en rapport avec notre état et s'y accommodant, comme il arrive lorsque nos humeurs sont en mouvement? En santé, ne sommes-nous pas, tout autant que lorsque nous sommes malades, exposés à les envisager d'une manière particulière? Pourquoi celui qui est modéré, ne les verrait-il pas sous une forme appropriée à son état, comme il arrive à celui qui ne l'est pas; et tout comme lui, ne lui imprimerait-il pas son caractère? Celui qui est dégoûté du vin, lui attribue de la fadeur; celui qui est bien portant, de la saveur; celui qui est altéré, un goût appétissant. Les choses s'accommodant à l'état dans lequel nous sommes, se transforment d'après lui; nous ne savons plus la vérité sur elles, rien ne nous venant que falsifié et altéré par nos sens. Quand le compas, l'équerre et la règle sont fausses, toutes les mesures qu'ils donnent, tous les bâtiments à la construction desquels ils s'emploient, sont aussi, et nécessairement, défectueux et peu solides; de même l'incertitude de nos sens rend incertain tout ce qu'ils produisent: «_Si dans la construction d'un édifice, la règle dont il a été fait usage en premier lieu est déviée, si l'équerre s'écarte de la perpendiculaire, si le niveau s'éloigne par quelque endroit de sa juste situation, il faut nécessairement que tout le bâtiment soit vicieux, penché, affaissé, sans grâce, sans aplomb, sans proportion, qu'une partie semble prête à s'écrouler et que tout s'écroule en effet pour avoir été d'abord mal conduit; de même si l'on ne peut compter sur le rapport des sens, tous les jugements seront trompeurs et illusoires_ (_Lucrèce_).»--Au surplus, qui sera apte à juger de ces différences? Nous disons, quand il s'agit de controverses sur la religion, qu'il faudrait pour les trancher, un juge qui ne soit ni d'un camp ni d'un autre, exempt de parti pris et de préférence, ce qui ne saurait se trouver chez les Chrétiens. Le même fait se reproduit ici: si notre juge est un vieillard, il est inapte à juger impartialement de ce que ressent la vieillesse, étant lui-même intéressé dans le débat; si c'est un homme jeune, le cas est le même; le même aussi, si c'est un homme en bonne santé; de même, s'il est malade, s'il dort, s'il est éveillé; il faudrait quelqu'un qui ne se soit jamais trouvé dans aucun de ces cas, de telle sorte qu'il se prononce sans prévention entre les diverses propositions en présence, auxquelles il serait indifférent; et, à ce compte, il nous faudrait un juge qui n'existe pas.
=En somme, on ne peut rien juger définitivement des choses par les apparences que nous en donnent les sens.=--Pour juger des apparences que nous recevons des choses, il nous faudrait un instrument vérificateur; pour contrôler cet instrument, il nous faudrait des épreuves, et pour vérifier ces épreuves, un instrument; et nous voilà arrivés au bout de nos inventions.--Puisque les sens ne peuvent trancher le débat, étant eux-mêmes pleins d'incertitude, il faut que ce soit la raison; mais aucune raison ne peut être admise, sans qu'une autre ne démontre sa validité, et nous voilà ramenés en arrière à tout jamais. Notre imagination ne s'exerce pas directement sur les choses qui sont en dehors de nous; elle y est initiée par l'entremise des sens; les sens eux-mêmes ne s'occupent pas de ce qui leur est étranger, mais seulement de ce qui est l'objet de leurs propres impressions; et comme l'imagination et l'apparence que nous concevons des choses ne viennent pas d'elles, mais des jouissances et des souffrances qu'en éprouvent nos sens et que jouissances et souffrances sont variables, il en résulte que celui qui juge par les apparences, juge par autre chose que par l'objet lui-même.--Dira-t-on que les impressions des sens rapportent à l'âme une image exacte de ce que sont les objets étrangers? comment l'âme et l'entendement peuvent-ils s'assurer de l'exactitude de la ressemblance, n'ayant pas été eux-mêmes en rapport avec les objets? c'est comme qui ne connaît pas Socrate et voit son portrait, il ne peut dire qu'il lui ressemble.--Celui qui cependant voudrait juger sur les apparences, ne pourrait le faire d'après toutes; cela lui est impossible, car elles se neutralisent mutuellement par les contradictions et les différences qu'elles présentent, ainsi que nous le montre l'expérience. Ce ne sera donc que d'après quelques-unes dont il aura fait choix, que son jugement pourra s'exercer; mais quand il en aura choisi une, il faudra qu'il en choisisse une autre pour vérifier la première; puis une troisième pour contrôler la seconde et ainsi de suite, ce qui n'aura jamais de fin. En somme, nous-mêmes et tout ce qui existe n'avons pas d'état défini; nous, notre jugement et toutes choses ici-bas, allons, suivant sans cesse le courant qui va nous ramenant constamment au point de départ; si bien que rien de certain ne peut s'établir entre nous-mêmes et ce qui est en dehors de nous, celui qui est juge, comme ce qui est jugé, étant continuellement en transformation et en mouvement.
=En outre, rien chez l'homme n'est à l'état stable; constamment en transformation, il est insaisissable.=--Nous ne connaissons davantage rien de notre être, parce que tout ce qui tient à la nature humaine est toujours naissant ou mourant, état intermédiaire qui ne donne, de ce que nous sommes, qu'une apparence mal définie et obscure, une opinion peu accentuée et incertaine; et que si, par hasard, vous vous attachez à rechercher ce que nous sommes en réalité, c'est ni plus ni moins comme si vous vouliez empoigner de l'eau: plus on serre et presse ce qui est fluide, plus on laisse échapper ce que l'on en tient et cherche à empoigner. Aussi de ce que toute chose est sujette à transformation, la raison, en quête de ce qui subsiste réellement, est déçue, parce qu'elle ne peut rien saisir qui ait corps et fixité, parce que tout, ou naît à l'existence et n'est pas complètement formé, ou commence à mourir avant que d'être né.--Platon disait que les corps n'ont jamais d'existence, qu'ils ne font que naître; il estimait qu'Homère, en faisant de l'Océan le père des dieux et de Thétis leur mère, avait voulu nous montrer par là que toute chose est sujette à des vicissitudes, des transformations et des variations perpétuelles, opinion qui était, dit-il, celle de tous les philosophes qui l'avaient précédé, à l'exception de Parménide, qui niait le mouvement des corps, force dont au contraire Platon faisait grand cas.--Pythagore tenait que toute matière est mobile et sujette à changer; les Stoïciens, que le temps présent n'existe pas et que ce que nous qualifions tel, n'est que le point de jonction et d'assemblage du passé avec le futur.--Héraclite disait que jamais homme n'a passé deux fois une même rivière; Épicharme, que celui qui, jadis a emprunté de l'argent, n'en est pas maintenant le débiteur; et que celui qui, cette nuit, a été convié à dîner pour ce matin et qui s'y présente, vient sans être invité, attendu que ce ne sont plus eux, ils sont devenus autres; «que toute substance mortelle ne se retrouve jamais deux fois dans le même état, parce que, par des changements brusques et insaisissables, tantôt elle s'évapore, tantôt elle se condense; elle vient, puis s'en va; de façon que ce qui commence à naître, n'arrive jamais à devenir un être parfait; on peut même dire que sa naissance ne s'achève pas et ne s'arrête jamais comme arrivée à terme; dès sa conception, elle va toujours se transformant et passant d'un état à un autre. Le germe humain par exemple devient tout d'abord, dans le ventre de la mère, un fruit informe, puis un enfant nettement formé; ensuite, lorsqu'il voit le jour, un enfant à la mamelle, qui après devient garçon, puis successivement un adolescent, un homme fait, un homme d'âge et finalement un vieillard décrépit, de telle sorte que l'âge et la génération qui suit vont toujours défaisant et gâtant la génération qui précède: «_Le temps change la face entière du monde; à un ordre de choses en succède nécessairement un autre; rien n'est stable, tout se transforme et la nature est en continuelle métamorphose_ (_Lucrèce_).»--«Et nous, sots que nous sommes, nous redoutons une forme particulière de la mort, alors que déjà nous en avons subi et en subissons tant d'autres; car, ainsi que le fait ressortir Héraclite, non seulement la mort du feu engendre l'air, la mort de l'air engendre l'eau, mais comme nous pouvons le voir d'une façon encore plus manifeste par ce qui se passe en nous, la fleur de l'âge passe et meurt quand survient la vieillesse, la jeunesse se termine quand l'homme arrive à la fleur de l'âge, l'enfance quand commence la jeunesse, et le premier âge quand vient l'enfance. Aujourd'hui marque la mort d'hier, demain sera celle d'aujourd'hui, rien ne demeure immuable.
Admettons, en effet, que nous le soyons et demeurions toujours tels que nous sommes: comment se pourrait-il que nous nous réjouissions tantôt d'une chose à un moment, tantôt d'une autre à un autre instant?
comment expliquer que nous aimions des choses contraires les unes aux autres ou que nous les haïssions, que nous les louions ou que nous les blâmions? Si nous éprouvons des sentiments différents pour une même chose, c'est que notre pensée à son sujet s'est modifiée, car il n'est pas vraisemblable que sans qu'il se soit opéré de changements en nous, nos sentiments aient varié; ce que le changement affecte, n'est plus identiquement le même qu'avant; n'étant plus identiquement le même, il n'est donc plus. Cessant d'être identique à soi-même, on cesse purement et simplement d'exister puisqu'on devient un autre; par suite les sens se trompent et mentent sur la nature des choses, quand ils prennent ce qui apparaît pour ce qui est faute de bien savoir ce qui est.»
=D'où nous arrivons à conclure qu'il n'y a rien de réel, rien de certain, rien qui existe que Dieu.=--«Qu'y a-t-il donc qui soit vraiment tel qu'on le voit? Cela seul qui est éternel, c'est-à-dire qui jamais n'a eu de commencement et qui jamais n'aura de fin; qui jamais ne change sous l'effet du temps, car le temps est chose mobile qui nous apparaît comme une ombre, entraînant avec lui la matière qui va coulant comme un fluide, jamais stable, toujours en transformation; à lui s'appliquent bien ces mots: «Devant et après», «a été ou sera», qui par leur assemblage même montrent jusqu'à l'évidence qu'il ne s'agit pas d'une chose qui est, car ce serait une grande sottise et une erreur indéniable de dire que cela est, d'une chose qui n'est pas encore ou qui a déjà cessé d'être. L'idée que nous nous faisons du temps se traduit par ces mots: «Présent, Instant, Maintenant», qui semblent en être la base; mais que la raison s'y arrête, et sur-le-champ cet assemblage s'écroule; dès le premier instant elle le rompt, le répartit en passé et futur et, en dehors de ces deux subdivisions, se refuse à admettre toute autre répartition. Il en est de même de la nature qui se mesure, comme le temps lui-même qui lui sert de mesure: il n'y a non plus en elle rien qui demeure, ni qui subsiste; tout ce dont elle se compose ou a été, ou est en train de naître, ou est mourant. C'est pourquoi ce serait péché de dire de Dieu que «seul il est, a été, ou sera», parce que ce sont là des termes qui impliquent des changements, des transformations, des vicissitudes qui sont le propre de ce qui ne peut durer et dont l'existence n'est pas continue; d'où il faut conclure que «Dieu seul est», non suivant une mesure quelconque du temps, mais selon l'éternité immuable et fixe, qui n'est pas fonction du temps et n'est sujette à aucune variation; rien ne l'a précédé, rien ne le suivra et rien n'est ni plus nouveau, ni plus récent; il est réellement, maintenant et toujours qui pour lui ne font constamment qu'un; rien, si ce n'est lui, lui seul, n'existe véritablement, sans qu'on en puisse dire: «Il a été ou il sera», n'ayant pas eu de commencement et ne devant pas avoir de fin.»
=L'homme n'est rien, ne peut rien par lui-même; seule la foi chrétienne lui permet de s'élever au-dessus de sa misérable condition.=--A cette conclusion si religieuse d'un homme qui était païen, je n'ajouterai, pour clore ce long et ennuyeux entretien dont le sujet est inépuisable, que ce mot d'un autre philosophe païen lui aussi, et qui est dans les mêmes idées: «Oh, dit-il, quelle vile et abjecte chose que l'homme, s'il ne s'élève au-dessus de l'humanité!» C'est là une réflexion inspirée par un bon sentiment et le désir d'être utile, autant qu'une idée absurde. Il est en effet impossible et contre nature, de faire une poignée plus grande que le poing, une brassée plus grande que le bras, une enjambée plus considérable que la longueur de nos jambes; il ne peut davantage se faire que l'homme s'élève au-dessus de lui-même et de l'humanité, car il ne peut voir qu'avec ses yeux et saisir qu'avec les moyens qui lui sont propres. Il s'élèvera si Dieu, par extraordinaire, y prête la main; il s'élèvera sous condition qu'il abandonne ses propres moyens d'action, qu'il y renonce et se laisse hausser et soulever exclusivement par les moyens qui lui viennent du ciel. C'est notre foi chrétienne, et non la vertu stoïque des philosophes, qui peut prétendre opérer cette divine et miraculeuse métamorphose.
CHAPITRE XIII.
_Du jugement à porter sur la mort d'autrui._ =Peu d'hommes témoignent à leur mort d'une réelle fermeté d'âme.=--Quand nous jugeons de la fermeté dont quelqu'un a fait preuve au moment de la mort, qui est assurément l'affaire capitale de la vie humaine, il faut tenir compte que rarement on se croit arrivé à ce point. Peu de gens meurent convaincus qu'ils sont à leur heure dernière, et il n'y a rien où l'espérance trompeuse nous illusionne davantage. Elle ne cesse de nous corner aux oreilles: «D'autres ont bien été plus malades, sans en mourir;--L'affaire n'est pas si désespérée qu'on le pense;--Au pis aller, Dieu a fait bien d'autres miracles.» Il en résulte que nous faisons trop de cas de nous-mêmes; il semble que tout souffre, de quelque façon, de notre anéantissement et compatit à notre état, d'autant que notre vue altérée nous fait voir les choses autrement qu'elles ne sont; il nous semble que ce sont elles qui se dérobent à nos yeux, quand ce sont eux qui sont en défaut, ainsi qu'il arrive à ceux qui voyagent sur mer, pour lesquels les montagnes, la campagne, les villes, le ciel, la terre se meuvent en même temps qu'eux et avec la même vitesse: «_Nous sortons du port, la terre et la mer semblent s'éloigner_ (_Virgile_).»--Qui a jamais vu la vieillesse ne pas louer le temps passé et ne pas critiquer le présent, imputant au monde et aux mœurs du moment sa misère et son chagrin? «_Secouant sa tête chauve, le vieux laboureur soupire; il compare le présent avec le passé, vante le bonheur de son père et parle sans cesse de la piété des =Nous sommes portés d'ordinaire à croire la nature entière intéressée à notre conservation.=--Nous rapportons tout à nous, ce qui fait que nous faisons de notre mort une chose d'importance, qui ne saurait passer inaperçue et sans que les astres, solennellement consultés, ne se prononcent: «_Que de dieux en mouvement pour la vie d'un seul homme_ (_Sénèque_)!» et nous le pensons d'autant plus, que nous nous estimons davantage: «Comment tant de science se perdrait, et le dommage si considérable qui en résulterait ne serait pas l'objet d'une préoccupation particulière du destin! La disparition d'une âme aussi rare, aussi exemplaire ne coûte-t-elle donc pas plus que celle du premier venu qui est sans utilité! Cette vie qui en soutient tant d'autres, dont tant d'autres dépendent, à laquelle tant de monde a intérêt, qui occupe tant de charges, est-il possible qu'elle soit écartée comme une autre qui ne tient pour ainsi dire à rien!»--Nul de nous ne songe assez qu'il n'est qu'une unité; de là ces paroles de César, plus gonflées par la vanité que n'était grosse la mer qui le menaçait, adressées au patron de la barque qui le portait: «_A défaut du ciel qui te refuse de te conduire aux rivages de l'Italie, vogues-y sous mes auspices; si tu as peur, c'est que tu ignores qui tu portes; fort de mon appui, affronte sans crainte la tempête_ (_Lucain_).»
Celles-ci dérivent de cette même idée: «_César juge enfin le péril à hauteur de son courage: Quoi, dit-il, les dieux ont besoin d'un si grand effort pour me perdre? ils assaillent de toute la fureur de la mer le frêle esquif sur lequel je suis assis_ (_Lucain_)!» De même cette folie d'un peuple voulant que durant une année entière le soleil porte le deuil de sa mort: «_Lui aussi, à sa mort, prit part au malheur de Rome et se couvrit d'un voile de deuil_ (_Virgile_)»; et mille autres semblables dont le monde se laisse si aisément leurrer, croyant que nos intérêts peuvent faire que le ciel en soit troublé et que lui, qui est infini, se préoccupe de nos moindres actions: «_L'alliance entre le ciel et nous n'est pas telle, qu'à notre mort les astres =Pour bien juger du courage de qui s'est donné la mort, il faut examiner les circonstances dans lesquelles il se trouvait.=--Ce n'est point être dans le vrai que de juger de la résolution et de la fermeté de quelqu'un, quand il n'a pas la certitude d'être en danger de mort, alors même qu'il s'y trouve, il n'y a pas à lui tenir compte de son attitude, si elle n'était en prévision même de l'événement.
La plupart règlent leur contenance et leurs propos pour se faire une réputation dont ils ont encore l'espérance de jouir de leur vivant.
Combien en ai-je vu mourir, dont l'attitude n'a pu être préparée et a été uniquement l'effet du hasard; parmi ceux mêmes qui, dans l'antiquité, se sont donné la mort, il y a encore à distinguer si elle a été soudaine, ou si elle est venue pour ainsi dire à pas comptés.--Ce cruel empereur romain qui disait, en parlant de ses victimes, qu'il voulait leur faire sentir la mort; et, de l'une d'elles qui s'était détruite dans sa prison: «Celui-là m'a échappé,» voulait prolonger leur mort en la leur faisant sentir par les tourments qu'il leur faisait endurer: «_Nous l'avons vu vivant dans un corps tout meurtri, dont on prolongeait l'agonie par un raffinement de cruauté_ (_Lucain_).»--En vérité, ce n'est pas une si grosse affaire que de se résoudre à se donner la mort, quand on se porte bien et qu'on n'a rien à redouter; il est bien aisé de faire le fanfaron avant le moment fatal, tellement qu'Héliogabale, l'homme le plus efféminé qui ait jamais été, avait, au cours de ses plus molles voluptés, projeté de se donner la mort, si l'occasion l'y obligeait, dans des conditions particulièrement fastueuses: pour que cette mort ne démentit pas le reste de sa vie, il avait fait construire dans ce but, pour se précipiter du sommet, une tour somptueuse, dont le bas et le devant étaient plaqués de planches incrustées d'or et de pierreries; il avait aussi fait confectionner des lacets tissés d'or et de soie cramoisie pour s'étrangler, forger une épée en or pour se transpercer, et conservait du poison dans des vases en émeraude et en topaze pour s'empoisonner, suivant que l'envie lui prendrait d'avoir recours, pour se tuer, à l'un de ces moyens: «_Courageux par nécessité_ (_Lucain_).» En dépit de ces dispositions, pour celui-ci en particulier, la mollesse de tels apprêts rend vraisemblable que mis en demeure de s'exécuter, il eût reculé. Mais, parmi ceux-là mêmes qui, plus courageux, ont réalisé leur résolution, il y a à examiner, dis-je, si elle l'a été par un coup tel qu'ils se sont épargné d'en sentir l'effet, ou s'il est à présumer qu'ils se soient ménagé la possibilité de sentir la vie les abandonner peu à peu, cette sensation envahissant à la fois le corps et l'âme, se donnant de la sorte le temps de revenir sur leur détermination et témoignant, en y persévérant, de leur fermeté et de leur obstination dans le dessein si désespéré qu'ils avaient conçu.
=Exemples de faiblesse chez des gens qui avaient résolu de se donner la mort.=--Pendant les guerres civiles de César, Lucius Domitius fait prisonnier dans les Abruzzes, s'étant empoisonné, le regretta ensuite.--Il est arrivé de notre temps que tel, résolu à mourir et qui, du premier coup, ne s'était pas frappé assez violemment, s'y est repris et s'est blessé à nouveau très grièvement deux ou trois fois, sans parvenir, en raison des révoltes de la chair qui retenaient son bras, à prendre sur lui de se donner un coup pénétrant assez profondément.--Pendant qu'on instruisait le procès de Plautius Sylvanus, Urgulania, sa grand'mère, lui fit passer un poignard avec lequel il ne parvint pas à se tuer, et finalement il se fit ouvrir les veines par ses serviteurs.--Albucilla, du temps de Tibère, voulant se donner la mort, s'étant frappée avec trop peu de vigueur, donna à ses ennemis le temps de l'arrêter et de la faire mourir à leur guise.--C'est encore ce qui arriva au général Démosthène, après sa défaite en Sicile.--C. Fimbria, s'étant manqué par son défaut d'énergie, demanda à son valet de l'achever.--Par contre, Ostorius, ne pouvant se servir de son bras, dédaigna de demander à son serviteur autre chose que de maintenir droit et ferme le poignard, sur lequel de lui-même il se jetait, se transperçant la gorge.
=Une mort prompte et inattendue est la plus désirable.=--C'est à la vérité un morceau qui est à avaler sans mâcher, pour qui n'a pas le gosier ferré à glace; c'est pourquoi l'empereur Adrien se fit indiquer et marquer d'un cercle par son médecin, sur la poitrine, la place où, pour lui donner le coup mortel, devait frapper celui auquel il donnerait charge de le tuer. C'est aussi ce qui fit que César, auquel on demandait quel était, à son avis, la mort la plus désirable, répondit: «La moins prévue et la plus prompte.» Si César a osé le dire, ce n'est pas une lâcheté de ma part que de le croire. «Une mort courte, dit Pline, est le souverain bonheur de la vie humaine»; il déplaît cependant à certains de le reconnaître.--Nul ne peut se dire résolu à la mort, qui redoute de l'envisager et ne peut la voir venir les yeux ouverts. Les condamnés que l'on voit courir au supplice pour hâter et presser leur exécution, ne le font pas par esprit de résolution, mais parce qu'ils veulent abréger le temps durant lequel ils sont face à face avec elle: être mort ne les effraie pas; ce qu'ils redoutent, c'est le passage de la vie à la mort: «_Je ne veux pas mourir, mais il m'est indifférent d'être mort_ (_Cicéron_).» C'est là un degré de fermeté auquel, d'après l'expérience que j'en ai faite, je puis atteindre à l'exemple de ceux qui, les yeux fermés, se jettent au milieu des dangers ou dans la mer.
=Noble constance de Socrate dans l'attente de la mort.=--Il n'y a rien, suivant moi, de plus beau dans la vie de Socrate, que d'être demeuré pendant trente jours entiers sous le coup du décret qui le condamnait à mort et de l'avoir, pendant tout ce temps, envisagée tout à loisir, sans émotion, sans marquer dans sa manière d'être aucune altération,