SigPhi · Michel de Montaigne

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume II (French)

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dont nous ignorons qu'ils ont existé, et qui, cependant, ont déployé le même courage que ces deux héros, mais que leur mauvais sort a arrêtés court au début même de leurs entreprises? Il ne me souvient pas avoir lu qu'au travers des si nombreux et si grands dangers qu'il a courus, César ait jamais été blessé, et mille sont morts en affrontant des périls moindres que le moindre de ceux dans lesquels il s'est trouvé.--Pour une belle action qui profite à son auteur, une infinité passent inaperçues, parce que personne ne se trouve là pour en porter témoignage; on n'est pas toujours sur le sommet d'une brèche ou à la tête d'une armée, en vue de son général, comme si on était sur une estrade; on peut être surpris entre une haie et un fossé; selon les nécessités du moment, être obligé de s'escrimer contre un poulailler, de déloger d'une grange quatre chétifs arquebusiers; parfois, étant détaché de sa troupe, se trouver dans l'obligation d'agir isolément.

Et même, pour peu qu'on y prête attention, on remarquera, je crois, que, de fait, les opérations qui mettent le moins en relief sont celles qui présentent le plus de danger; et que, dans les guerres de notre époque, il s'est perdu plus de braves dans des échauffourées de peu d'importance et à se disputer la possession de quelque bicoque, que dans des actions mémorables faisant honneur à ceux qui y ont pris part.

=La vertu est à rechercher pour elle-même, indépendamment de l'approbation des hommes.=--Celui qui tient sa mort pour mal employée, s'il ne succombe en se signalant, au lieu de s'illustrer, ternit de lui-même sa vie, lorsqu'il laisse échapper les occasions de courir la chance pour une cause juste, car ce qui est juste vous vaut toujours assez d'illustration, le témoignage de sa conscience étant pour chacun une gloire suffisante: «_Notre gloire, c'est le témoignage de notre conscience_ (_saint Paul_).» Celui qui n'est homme de bien que parce qu'on le saura et parce qu'on l'en estimera davantage quand ce sera su, qui ne veut bien faire qu'à condition que sa vertu vienne à la connaissance des hommes, n'est pas quelqu'un dont on puisse obtenir beaucoup de service. «_Je crois que le reste de cet hiver, Roland fit des choses dignes de mémoire; mais elles ont été si secrètes jusqu'ici, que ce n'est pas ma faute si je ne les raconte pas, car Roland a toujours été plus prompt à faire de belles actions qu'à les publier, et jamais ses exploits n'ont été divulgués que lorsqu'ils ont eu des témoins_ (_Arioste_).»--Il faut aller à la guerre par devoir et n'en attendre que cette récompense qui ne saurait faire défaut à toute belle action, si cachée qu'elle soit, qu'obtiennent même les pensées vertueuses et qui consiste dans le contentement, qu'une bonne conscience ressent en elle-même, de bien faire. Il faut être vaillant pour soi-même et pour l'avantage qu'il y a à être doué d'un courage reposant sur une base ferme et assurée, le mettant à même de défier les assauts de la fortune: «_La vertu véritable brille d'un éclat sans mélange; elle ignore les refus honteux, elle ne prend ni ne quitte les faisceaux consulaires au gré d'un peuple volage_ (_Horace_).»--Ce n'est pas pour faire étalage que notre âme doit remplir son rôle; c'est pour nous et en nous, où nul ne la voit que nous. Là, elle nous couvre contre la crainte de la mort, contre la douleur et même contre la honte; elle nous donne de la fermeté si nous venons à perdre nos enfants, nos amis et nos biens; et, lorsque le cas se présente, elle nous fait affronter les hasards de la guerre: «_Non pour quelque récompense, mais pour la satisfaction attachée à la vertu_ (_Cicéron_).» C'est là un profit autrement grand, autrement digne d'être souhaité et espéré que l'honneur et la gloire, qui ne sont autre chose qu'une appréciation favorable qu'on porte sur nous.

=Le jugement des foules est méprisable, le sage ne doit pas attacher de prix à l'opinion des fous.=--Pour juger du droit de propriété d'un arpent de terre, il faut trier, dans une nation entière, une douzaine d'hommes; tandis que pour juger nos intentions et nos actions, la chose la plus difficile et la plus importante qui soit, nous nous en remettons à la voix publique, à la voix de la foule si ignorante, injuste et inconstante. Est-il raisonnable de faire dépendre des fous le jugement à porter sur la vie d'un sage? «_Quoi de plus insensé que d'estimer, quand ils sont réunis, des gens que l'on méprise quand chacun d'eux est considéré à part_ (_Cicéron_).» Quiconque vise à plaire à la multitude n'y parvient jamais; elle n'offre qu'un but mal défini et qui ne donne pas prise: «_Rien n'honore moins que les jugements de la foule_ (_Tite-Live_).»--Démétrius, parlant de la voix du peuple, disait en plaisantant qu'il ne se souciait pas plus de celle qui lui sortait par en haut que de celle lui sortant par en bas. Cicéron en parle plus mal encore: «_Je dis, moi, qu'une chose, lors même qu'elle ne serait pas honteuse, semble l'être si elle est louée par la multitude._»--Nul talent, nulle souplesse d'esprit ne parviennent à diriger nos pas à la suite d'un guide aussi dévoyé et aussi déréglé: au milieu de cette confusion tumultueuse et sans consistance de bruits, de rapports, d'opinions émanant des foules qui nous pressent de tous côtés, aucune route ne peut être tracée que nous puissions suivre. Ne nous proposons donc pas un but si flottant et si indécis, et marchons constamment à la suite de la raison. Que l'approbation publique nous y suive si elle veut, et, comme elle dépend uniquement du hasard, nous n'avons pas lieu d'espérer la voir venir à nous davantage par une autre voie plutôt que par celle-ci.

=Quand on ne suivrait pas la voie droite parce qu'elle est droite, il faudrait encore la suivre parce qu'elle est d'ordinaire la plus avantageuse.=--Si je ne suivais le droit chemin en raison même de sa droiture, je le suivrais encore parce que j'ai constaté par expérience qu'au bout du compte, c'est d'ordinaire celui qui nous rend le plus heureux et nous est le plus utile: «_C'est un bienfait de la Providence, que les choses honnêtes soient aussi les plus profitables_ (_Quintilien_).» Pendant une violente tempête, un nautonier des temps anciens parlait ainsi à Neptune: «O Dieu, tu me sauveras, si tu veux; tu me perdras, si tu le préfères; mais je maintiendrai droite, quand même, la barre du gouvernail.» J'ai vu, en ces temps-ci, mille personnes souples, rusées, à double face, qui passaient incontestablement aux yeux de tous pour plus prudentes que je ne le suis quand il est question des affaires de ce monde, se perdre dans des circonstances où je me suis sauvé: «_J'ai ri de voir que la ruse pouvait échouer_ (_Ovide_).»--Paul Émile, partant pour sa glorieuse expédition de Macédoine, recommanda par-dessus tout au peuple de Rome «de contenir, pendant son absence, sa langue sur ses opérations». Quel trouble en effet, pour les affaires importantes, que la licence avec laquelle on les juge, sans compter que tout le monde n'a pas vis-à-vis des mouvements populaires, de l'opposition et des injures dont ils y sont l'objet, la fermeté de Fabius, qui préféra laisser démembrer son autorité au gré des fantaisies non motivées du peuple, que de ne pas satisfaire au mieux de ce qu'il estimait être du devoir de sa charge, alors qu'il devait y gagner en réputation et en même temps se concilier la foule.

=On fait trop de cas de la louange et de la réputation; notre juge le plus sûr, c'est nous-mêmes.=--Il y a je ne sais quelle douceur naturelle à sentir qu'on vous loue; mais nous en faisons beaucoup trop de cas: «_Je ne hais pas la louange, car j'ai la fibre sensible; mais jamais des «Très bien! bravo!» ne me paraîtront le terme et le but que l'on doive proposer à la vertu_ (_Perse_).» Je ne me soucie pas tant de ce que je puis être aux yeux des autres, que de ce que je suis à mes propres yeux; je veux être riche par moi-même et non par le fait d'emprunts. Les étrangers ne voient, en ce qui nous touche, que les choses et apparences externes, mais chacun peut présenter bonne mine à l'extérieur et, à l'intérieur, être dévoré par la fièvre et l'effroi; notre cœur ne se voit pas, notre contenance seule s'aperçoit.--On a raison de s'élever contre l'hypocrisie qui se produit à la guerre, car rien n'est plus aisé à un homme qui a de l'expérience, que de se dérober aux dangers et de faire le matamore, alors qu'il n'a que le cœur d'un lâche. Il y a tant de moyens d'éviter les occasions de s'exposer sérieusement que nous pouvons tromper mille fois le monde, avant de nous trouver dans l'impossibilité d'esquiver un mauvais pas; et lors même que nous nous y trouverions empêtrés, nous saurions bien, pour une fois, faire contre fortune bon cœur et, bien qu'ayant la frayeur dans l'âme, montrer un visage et une parole assurés. Que de gens qui posséderaient l'anneau de Gygès conté par Platon, rendant invisible celui qui l'avait au doigt quand il en tournait le chaton à l'intérieur de la main, s'en serviraient pour se cacher à certains moments où il importe le plus de se montrer, regrettant de se trouver, par la situation si honorable qu'ils occupent, dans l'obligation d'avoir une contenance ferme et assurée: «_Qui peut être sensible à de fausses louanges ou redoute la calomnie, si ce n'est un malhonnête homme ou un menteur_ (_Horace_)?» Voilà pourquoi tous les jugements reposant sur des apparences extérieures sont éminemment incertains et douteux, et que personne n'a de témoin plus fidèle de lui-même que soi-même. Quant à ce qui se passe à la guerre, combien avons-nous de gens de rien qui sont les compagnons de notre gloire; celui qui demeure bravement à découvert dans une tranchée, que fait-il autre que ne font, en avant de lui, cinquante pauvres pionniers qui vont lui ouvrant le passage et le couvrant de leur corps, pour une solde de cinq sous par jour? «_Lorsque la tumultueuse Rome déprécie quelque chose, tu n'accèdes pas à son jugement et n'entreprends pas de redresser sa balance; ne cherche donc pas ce que tu es, en dehors de toi-même_ (_Perse_).»

=Certains vont jusqu'à vouloir que leurs noms soient connus à tout prix, même par des crimes.=--Nous appelons illustrer notre nom, le répandre et faire qu'il soit dans de nombreuses bouches; nous nous efforçons d'arriver à ce qu'il soit pris en considération et que le lustre qu'il acquiert nous vaille profit: c'est du reste la meilleure excuse que nous puissions donner de cette manière de faire. Mais c'est là une maladie qui nous emporte si loin, que certains cherchent à faire parler d'eux, de n'importe quelle façon. Trogue Pompée et Tite-Live disent, le premier d'Érostrate, le second de Manlius Capitolinus, qu'ils tenaient davantage à une grande qu'à une bonne réputation. C'est là un mal fréquent; nous nous appliquons plus à faire qu'on parle de nous, qu'à nous préoccuper des termes en lesquels on en parlera; il nous suffit que notre nom coure de bouche en bouche, quelles que soient les conditions dans lesquelles il circule; il semble qu'être connu, ce soit en quelque sorte s'en remettre à autrui du soin de sa vie et de la faire durer.

=Qu'est-ce pourtant que la gloire attachée à un nom? n'est-il pas des noms communs à plusieurs familles, témoin celui de Montaigne?=--Pour moi, je tiens que je ne suis qu'en moi-même; et cette autre vie, faite de ce que mes amis savent de moi, à la considérer telle qu'elle est, dépouillée de tout artifice, je sais très bien que ce que j'en retire et la jouissance qu'elle me procure ne sont que vanité produite par un pur effet d'imagination. Quand je serai mort, je ressentirai cet effet beaucoup moins encore; alors je perdrai d'une façon absolue l'usage de choses, celles-ci vraiment utiles, qu'accidentellement parfois nous lui devons. Je n'aurai plus prise sur la réputation qui ne pourra plus s'exercer sur moi, non plus qu'arriver jusqu'à moi. Je ne puis en effet compter qu'elle s'attache à mon nom, d'abord parce que je ne suis pas le seul à le porter: sur deux que j'ai, l'un m'est commun avec tous les membres de ma race et avec d'autres familles encore; il y en a une à Paris et à Montpellier qui se nomme Montaigne, une autre en Bretagne et en Saintonge qui a nom de la Montaigne. Cette interposition d'une seule syllabe n'est pas suffisante pour empêcher que nos faits et gestes, aux uns et aux autres, se confondent, au point que je ne participe à leur gloire et que peut-être mon indignité ne rejaillisse sur eux; et cela, bien que les miens aient été autrefois surnommés Eyquem, surnom qui s'applique également à une famille connue d'Angleterre. Quant à mon autre nom, c'est un prénom qui appartient à quiconque a envie de le porter, et l'honneur dont je pourrais le rehausser, au lieu de me revenir, peut fort bien aller à un portefaix. Puis, lors même que je deviendrais un personnage de marque, que signifiera cette marque quand je ne serai plus? peut-elle désigner quelque chose qui n'est pas et lui donner de l'éclat? «_Que la postérité me loue, la pierre qui recouvrira mes ossements en sera-t-elle plus légère? mes mânes, mon tombeau, mes cendres fortunées vont-elles pour cela se couronner de fleurs_ (_Perse_)?» mais c'est là un sujet que j'ai déjà traité ailleurs.

=Peu d'hommes, sur un très grand nombre, jouissent de la gloire à laquelle ils pourraient prétendre.=--Dans le cours d'une bataille où dix mille hommes sont tués ou blessés, il n'y en a pas quinze dont on parle. Il faut que la fortune nous gratifie d'un bien brillant fait d'armes ou qui ait une importance capitale, pour mettre en relief une action particulière qui soit le fait non d'un simple arquebusier, mais même d'un capitaine; car bien que tuer un homme, en tuer deux ou dix, affronter courageusement la mort, soient réellement quelque chose pour n'importe qui d'entre nous parce que nous y allons de notre tout, pour le monde c'est chose qui n'a rien d'extraordinaire; et il s'en voit tant chaque jour, il en faut tant de pareilles pour produire un résultat sensible, que nous ne pouvons espérer que cela attire sur nous l'attention d'une façon particulière: «_C'est un accident ordinaire, arrivé à beaucoup d'autres, qui rentre dans les innombrables chances de De tant de milliers de vaillants soldats qui sont morts en France depuis quinze cents ans les armes à la main, il n'y en a pas cent dont la mémoire soit parvenue jusqu'à nous; le souvenir non seulement des chefs, mais celui même des batailles et des victoires s'est éteint; les événements saillants de plus de la moitié du monde, faute de ne pas avoir été consignés, n'ont pas été connus en dehors du lieu où ils se sont passés et sont immédiatement tombés dans l'oubli. Si j'avais en ma possession le récit des faits demeurés inconnus, j'y trouverais, je crois, nombre d'exemples en tous genres qui supplanteraient très aisément ceux que nous fournissent les faits que nous connaissons; ce qui le prouve, c'est que des Grecs, et même des Romains, si riches en exploits des plus nobles, des plus rares, et qui ont eu tant de témoins pour les attester, tant d'écrivains pour les transmettre à la postérité, combien peu sont arrivés jusqu'à nous! «_A peine si un vent léger nous en a porté la renommée_ (_Virgile_).» Ce sera beaucoup si, dans cent ans, on se souvient vaguement que, de notre temps, il y a eu des guerres civiles en France.--Les Lacédémoniens, entrant en guerre, sacrifiaient aux Muses, afin que leurs hauts faits fussent bien et dignement rapportés, estimant que c'est par faveur divine, qui n'est pas communément accordée, que les belles actions trouvent des témoins qui sachent les reproduire et en conserver le souvenir.

=A quel degré ne faut-il pas atteindre pour que notre mémoire se perpétue! dans de telles conditions, est-ce la peine de sacrifier à la gloire?=--Supposons que chaque fois que nous sommes exposés au feu des arquebuses, ou que nous courons un danger, un greffier se trouve là à point pour en prendre note; cent autres greffiers en outre le reproduiraient-ils, qu'on en parlerait pendant trois jours à peine et personne après ne s'en occuperait plus. Nous ne possédons pas la millième partie des écrits anciens; c'est la fortune qui, suivant son caprice, leur donne une durée ou plus courte ou plus longue; et il nous est loisible, le reste ne nous étant pas connu, de penser que ce que nous en avons, n'est pas ce qu'il y a de moins de bon.--On ne fait pas des histoires de choses de si peu: il faut pour en être l'objet avoir conquis des empires ou des royaumes, avoir gagné cinquante-deux batailles rangées, bien qu'étant constamment inférieur en nombre, comme fit César. Dans ces diverses affaires, il a perdu dix mille braves compagnons et plusieurs grands capitaines morts vaillamment et courageusement; leurs noms n'ont duré qu'autant qu'ont vécu leurs femmes et leurs enfants, «_ensevelis dans la gloire d'un moment_ (_Virgile_)».--De ceux mêmes des belles actions desquels nous sommes témoins, le souvenir demeure trois mois, trois ans; puis, on n'en parle pas plus que s'ils n'avaient jamais existé. Quiconque considérera à quel degré de gloire ont atteint les gens et les faits pour que la mémoire s'en perpétue dans les livres, estimera qu'en toute justice et toute proportion gardée, il se trouve en notre siècle bien peu d'actes et bien peu de personnes qui aient le droit d'y prétendre. Combien avons-nous connu d'hommes vertueux survivre à leur propre réputation et qui ont eu la douleur de voir, de leur vivant, s'éteindre l'honneur et la gloire qu'ils avaient très justement acquis dans leur jeunesse?

Et pour trois ans de cette vie fictive et imaginaire nous irions compromettre notre vie réelle, la seule qui nous importe, et nous exposer à une mort perpétuelle? Sur ce point de si haute importance, les sages se proposent une fin et plus belle et plus juste: «_La récompense d'une bonne action est de l'avoir faite; le fruit d'un service que nous rendons, c'est ce service même_ (_Sénèque_)».--Il peut être fort excusable pour un peintre ou tout autre artiste, ou encore pour un rhétoricien ou un grammairien de travailler pour se faire un nom par ses œuvres; mais les actes que la vertu nous inspire sont trop nobles par eux-mêmes, pour en rechercher la récompense en dehors, pour la chercher notamment dans la vanité des jugements humains.

=On peut cependant dire en sa faveur qu'elle est un stimulant qui porte quelquefois à la vertu.=--Si cependant cette idée fausse contribue chez le peuple à maintenir les hommes dans le devoir et les dispose à la vertu, si les princes sont touchés de voir bénir la mémoire de Trajan et exécrer celle de Néron, s'ils sont émus en voyant le nom de ce grand malfaiteur, qui inspirait autrefois tant de terreur et était si redouté, être aujourd'hui maudit et insulté en toute liberté par le premier écolier auquel la pensée en vient, laissons-la croître autant qu'elle voudra et entretenons-la du mieux que nous pourrons. Platon, auquel tout était bon pour amener ses concitoyens à la vertu, leur conseille, entre autres choses, de ne pas mépriser * la considération et l'estime des peuples, et dit que, par une sorte d'inspiration divine, les méchants eux-mêmes savent souvent, tant dans leurs propos que dans leurs jugements, très justement distinguer les bons des mauvais. Ce philosophe et Socrate son maître s'entendent admirablement et n'hésitent pas à faire intervenir l'action et les révélations divines, chaque fois que la force humaine est impuissante, «_à l'exemple des poètes tragiques qui ont recours à un dieu, lorsqu'ils ne savent comment trouver le dénouement de leur pièce_ (_Cicéron_)»; * c'est peut-être pour cela que Timon, l'invectivant, l'appelait grand fabricant de miracles.

=Un semblable mobile équivaut à l'emploi de fausse monnaie quand la bonne ne suffit pas; cela a été le cas de tous les législateurs.=--Puisque les hommes sont incapables de se payer complètement en bonne monnaie, employons-y aussi de la fausse. Tous les législateurs ont agi ainsi; et il n'est pas de législation où on ne retrouve quelque mélange soit de cérémonies futiles, soit de légendes mensongères qui servent à tenir le peuple en bride pour qu'il ne se détourne pas du devoir. C'est pour cela que la plupart d'entre elles ont des origines et des commencements fabuleux, enrichis de mystères surnaturels, ce qui a mis en crédit ces religions nées de l'erreur et les a fait accepter par les gens sensés. C'est pour cette cause, pour amener plus sûrement les hommes à croire davantage en eux, que Numa et Sertorius les nourrissaient de ces sottises: l'un, que la nymphe Égérie, l'autre, que sa biche blanche, leur apportaient de la part des dieux les conseils qu'ils en recevaient. La même autorité que Numa donna à ses lois par cette intervention divine, Zoroastre, le législateur de la Bactriane et de la Perse, la communiqua aux siennes en se servant du nom du dieu Oromazis; Trismégiste, par Mercure, en usa de même à l'égard des Égyptiens; Zamolxis se servit de Vesta vis-à-vis des Scythes; Charondas, de Saturne à l'égard des peuples de la Chalcédoine; Minos, de Jupiter auprès des Candiotes; Lycurgue, d'Apollon auprès des Lacédémoniens; Dracon et Solon, de Minerve auprès des Athéniens; toute législation a un dieu à sa tête; chez toutes ce sont de faux dieux, seule celle que Moïse donna au peuple de Judée à sa sortie d'Égypte émane du vrai Dieu. La religion des Bédouins, dit le Sire de Joinville, portait, entre autres choses, que l'âme de celui d'entre eux qui mourait pour son prince, passait dans un autre corps plus heureux, plus beau, plus fort que le premier, ce qui les amenait à exposer beaucoup plus volontiers leur vie: «_Ils bravaient le fer, embrassaient la mort, regardant comme une lâcheté de ménager une vie qui devait renaître_ (_Lucain_).» C'est là une très salutaire croyance, toute fausse qu'elle est; chaque nation en a un certain nombre semblables; mais ce sujet vaudrait d'être traité à part.

=Quant aux femmes, elles ont tort d'appeler honneur ce qui est leur devoir; celles qui ne sont retenues que par la crainte de perdre leur honneur, sont bien près de céder.=--Un mot encore sur ce qui fait l'objet de cet entretien. Je ne conseille pas davantage aux dames d'appeler honneur ce qui est leur devoir, «_tout comme dans le langage ordinaire on n'appelle honnêteté que ce qui est glorieux dans l'opinion du peuple_ (_Cicéron_)». Leur devoir c'est le fruit, l'honneur n'est que l'enveloppe; et elles se font tort à elles-mêmes en invoquant cette excuse pour justifier leur refus de se donner, parce que leur intention, leur désir, leur volonté, qui sont choses où l'honneur n'a rien à voir, d'autant que rien ne s'en manifeste au dehors, sont encore plus à considérer que l'acte lui-même: «_Celle-là succombe, qui refuse parce qu'il ne lui est pas permis de succomber_ (_Ovide_).» L'offense envers Dieu et envers la conscience est aussi grande, qu'elle résulte du désir ou du fait accompli. De plus, ces actes ayant essentiellement lieu en les cachant au vu et au su de tous, il leur serait bien facile de les dérober à la connaissance d'autrui, d'où l'honneur dépend, si seul il les retenait dans le devoir, et si elles ne pratiquaient pas la chasteté pour elle-même. Toute personne d'honneur préfère perdre l'honneur, plutôt que d'agir contre sa conscience.

CHAPITRE XVII.

=La présomption nous fait concevoir une trop haute idée de notre mérite; mais pour fuir ce défaut il ne faut pas tomber dans l'excès contraire et s'apprécier moins qu'on ne vaut.=--Il y a une autre sorte de gloire qui consiste dans la trop bonne opinion que nous concevons de notre mérite. C'est une affection inconsidérée pour nous-mêmes, qui fait que nous nous chérissons et que nous nous représentons à nos propres yeux autres que nous sommes; tel un amour passionné prête à qui nous aimons la beauté et la grâce et, troublant et altérant notre jugement, fait que ceux qui sont épris, aiment en l'objet de leur passion un être tout autre et beaucoup plus parfait qu'il n'est.

Je ne veux pourtant pas que, de peur de tomber dans cet excès, donnant dans un autre, un homme se méconnaisse et s'estime moins qu'il ne vaut; notre jugement doit en tout conserver sa rectitude, et il est juste qu'en cela, comme en toute autre chose, il distingue ce qui est la vérité; s'il est César, qu'il se reconnaisse hardiment pour le plus grand capitaine du monde.--Tout chez nous est convention; les conventions nous emportent et nous font délaisser la réalité des choses; nous nous accrochons aux branches et lâchons le tronc et la partie essentielle. Nous avons enseigné aux dames à rougir, rien qu'en entendant nommer ce qu'elles ne craignent nullement de faire; nous n'osons appeler de leur nom nos membres, que nous ne craignons pas d'employer à des débauches de toute sorte.

=Se peindre soi-même est le seul moyen de se faire connaître pour qui mène une vie obscure; c'est ce qui détermine Montaigne à parler de lui-même.=--Les conventions nous défendent d'exprimer les actes licites et naturels et nous les observons; la raison nous interdit d'en commettre qui soient illicites et mauvais et personne ne l'écoute.

Moi-même, en ce moment, je suis arrêté par ces lois que nous imposent les conventions et qui ne permettent pas de parler de soi, pas plus en bien qu'en mal; mais cette fois nous passerons outre.--Ceux que la fortune, bonne ou mauvaise comme on voudra la qualifier, a appelés à passer leur vie dans de très hautes situations, peuvent, par leurs actes publics, faire connaître ce qu'ils sont; mais ceux qu'elle a laissés perdus dans la foule, dont personne ne parlera si eux-mêmes n'en parlent, sont excusables lorsque, à l'exemple de Lucilius, ils prennent la hardiesse d'entretenir de leur propre personne ceux qui ont intérêt à les connaître: «_Il confiait ses secrets au papier comme à un ami fidèle; qu'il en arrivât bien ou mal, jamais il n'eut d'autre confident, aussi s'est-il mis tout entier dans ses ouvrages, comme dans un tableau qu'il aurait voulu consacrer aux dieux_ (_Horace_).» Son papier était le dépositaire de ses actions et de ses pensées, et il s'y peignait tel qu'il se voyait. «_Rutilius et Scaurus, pour avoir agi de même, n'ont été ni moins crus, ni moins estimés_ (_Tacite_).»

=Enfant, il avait des gestes qui pouvaient dénoter en lui de la fierté; on ne saurait en inférer qu'il soit atteint de ce défaut.=--Donc, il me souvient que, dès ma plus tendre enfance, on remarquait en moi je ne sais quelle tournure, quels gestes témoignant quelque peu de vanité et une sotte fierté. Je veux, à cet égard, dire de suite qu'il n'est pas rare d'avoir des qualités et des penchants qui nous soient propres et qui s'enracinent en nous, au point que nous sommes hors d'état de nous en apercevoir et de nous en rendre compte; de ces dispositions naturelles, le corps en retient d'ordinaire quelque habitude, sans même que nous nous en doutions et que nous y soyons pour quelque chose.--Chez Alexandre, c'était une propension à tenir la tête légèrement inclinée sur un côté, ce qui allait bien à son genre de beauté; de même chez Alcibiade, sa manière de parler lente et grave.

Jules César se grattait la tête avec un doigt, ce qui est l'indice de quelqu'un qui a de graves soucis. Cicéron, si je ne me trompe, fronçait le nez, signe d'un naturel moqueur. De semblables habitudes peuvent survenir en nous, sans que nous nous en apercevions. Il y en a d'autres qui sont étudiées et dont je ne parle pas, comme les salutations et les révérences qui nous valent, le plus souvent à tort, la réputation d'être humble et courtois; l'humilité, je l'admets, mais seulement quand il s'agit de gloire. Pour moi, je suis assez prodigue de saluts, surtout en été; et n'en reçois jamais sans les rendre, quelle que soit la qualité des gens, sauf s'ils sont à mes gages. Je souhaiterais que certains princes que je connais, s'en montrent plus parcimonieux et ne les distribuent qu'à bon escient; en n'y apportant pas de discrétion, ils leur font perdre de leur valeur; donnés indifféremment, ils n'ont plus d'effet.--Au nombre de ces attitudes singulières, ne passons pas sous silence la morgue de l'empereur Constance qui, en public, conservait toujours la tête droite, ne la tournant et ne l'inclinant ni d'un côté, ni de l'autre, pas même pour regarder ceux qui, venant de côté, le saluaient; il se tenait le corps immobile, ne se laissant pas même aller au mouvement de son char, n'osant ni cracher, ni se moucher, ni s'essuyer la figure devant le monde. Je ne sais si les gestes qu'on remarquait en moi étaient de cette nature et si vraiment j'avais quelque propension à être vaniteux; cela se peut bien, je ne peux répondre de mes défauts physiques, mais pour ce qui est des mouvements de l'âme, je veux en confesser ici ce que j'en ressens.

=Il ne trouve bien rien de ce qu'il fait, et estime toujours moins les choses qu'il possède que celles qui appartiennent à autrui.=--La présomption s'exerce de deux façons: en nous estimant trop et en n'estimant pas assez les autres. Sur le premier point, il me semble tout d'abord que les considérations suivantes doivent entrer en ligne de compte: Je suis constamment en proie à un défaut de l'âme qui me désole comme contraire à l'équité et plus encore comme fâcheux; j'essaie bien de m'en corriger, mais n'arrive pas à m'en affranchir complètement. Ce défaut est que j'estime toujours au-dessous de sa valeur toute chose que je possède, et au-dessus de ce qu'elles valent celles qui ne sont pas miennes; je les prise d'autant plus, qu'elles sont à autrui et hors de ma portée, et cette disposition d'esprit s'étend fort loin.--Je fais comme ces maris et certains pères qui, parce qu'ils ont le privilège d'avoir autorité sur leurs femmes et leurs enfants, ont le défaut de les traiter avec dédain; appelé à décider entre deux ouvrages de même mérite, dont l'un serait de moi, je me prononcerai toujours contre le mien, non que mon jugement, troublé par le désir de progresser et d'améliorer sans cesse, m'empêche d'arriver à être satisfait, mais parce que d'elle-même la possession restreint le cas que nous faisons de ce qui nous appartient et influe sur notre libre arbitre. J'ai une préférence pour les constitutions et les mœurs de l'antiquité, et aussi pour les langues de ces temps reculés, et constate que, par son grand air, le latin me séduit au delà de ce qui devrait être, me produisant le même effet qu'aux enfants et au vulgaire. Le train de maison, l'habitation, le cheval de mon voisin me semblent supérieurs aux miens, bien que d'égale valeur, uniquement parce qu'ils ne m'appartiennent pas. Bien plus, je ne me rends pas compte de ce que je vaux moi-même; j'admire l'assurance que chacun a de soi et avec laquelle il compte sur lui-même, alors qu'il n'est pour ainsi dire rien que je croie savoir, rien dont j'ose me répondre que je suis à même de l'accomplir. Lorsque je me propose de faire telle ou telle chose, je n'ai point d'avance la notion exacte des moyens dont je puis user pour réussir et n'en suis instruit que par le résultat; je doute de ma force, tout autant que de celle d'un autre. Il en résulte que si j'accomplis un travail qui mérite des éloges, je l'attribue plutôt à la fortune qu'à mon savoir-faire, d'autant que je ne projette rien qu'au hasard et avec appréhension.

=La trop bonne opinion que l'homme a de lui-même, semble à Montaigne être la cause des plus grandes erreurs.=--J'ai aussi ceci de particulier, que d'ordinaire, de toutes les opinions que l'antiquité a émises sur l'homme en général, celles qui me captivent le plus, auxquelles je m'attache de préférence, ce sont celles qui affectent pour nous le plus de mépris, qui nous avilissent le plus et font le moins cas de nous. La philosophie ne me paraît jamais avoir si beau jeu que lorsqu'elle combat notre présomption et notre vanité, et quand elle reconnaît de bonne foi son irrésolution, sa faiblesse et son ignorance. Il me semble que l'origine des erreurs les plus grandes que nous commettons, en tant qu'individu comme en masse, et ce qui les entretient, c'est la trop bonne opinion que l'homme a de lui-même. Ces gens qui se perchent à califourchon sur l'orbite de Mercure et voient si avant ce qui se passe dans le ciel, me font hausser les épaules. On trouve en effet dans l'étude que je fais et dont l'homme est l'objet, une si extrême variété de jugements, un tel dédale de difficultés entassées les unes sur les autres, tant de diversité et d'incertitude chez ceux mêmes qui enseignent la sagesse, que vous pensez bien que puisque ces gens ne peuvent arriver à se connaître ni eux-mêmes, ni les conditions de leur existence qu'ils ont continuellement sous les yeux, qui résident en eux, puisqu'ils ne savent comment se meut ce qu'eux-mêmes font mouvoir, ni comment nous peindre et nous décrire les ressorts qu'ils tiennent et font jouer eux-mêmes, je suis de mon côté peu disposé à les croire lorsqu'ils nous exposent les causes auxquelles ils attribuent le flux et le reflux de Nil. La curiosité que nous avons de tout connaître est un fléau pour l'homme, disent les saintes Écritures.

=Il sait le peu qu'il vaut; il a toujours été peu satisfait de ce que son esprit a produit, surtout lorsqu'il s'est essayé dans la poésie.=--Pour en revenir à mon cas particulier, il est bien difficile, ce me semble, qu'un autre s'estime moins, et même qu'un autre m'estime moins, que je ne m'estime; je rentre dans la catégorie générale, sauf en ce que je m'y classe de moi-même; j'ai tous les pires défauts, ceux que l'on rencontre chez les gens du commun, mais je le reconnais, ne m'en excuse pas et me targue seulement de savoir ce que je vaux. Si j'ai de la vanité, elle est toute superficielle et tient à ce que l'apparence me trompe sur la réalité; que n'ayant point corps, ce travers échappe à mon jugement; j'en suis arrosé, mais n'en suis point imprégné. Cela est si vrai, que les productions de mon esprit, en quelque genre que ce soit, ne me satisfont jamais et que l'approbation des autres n'est pas pour moi un dédommagement. J'ai le jugement délicat et difficile, notamment à mon endroit; * je me désavoue sans cesse et me sens, en tout, flottant et fléchissant par le fait de ma faiblesse; rien de moi ne lui donne satisfaction. Je suis assez perspicace et vois juste; mais à l'œuvre, ma vue se trouble. C'est ce que j'éprouve très nettement en poésie: je l'aime beaucoup et sais assez apprécier les ouvrages des autres; mais quand je veux y mettre la main, je m'en tire vraiment comme un enfant, et, ce que je fais, je ne puis le souffrir. On peut faire le sot partout ailleurs, mais non en cet art: «_Tout défend la médiocrité aux poètes: les dieux, les hommes, les colonnes des portiques où on affiche leurs vers_ (_Horace_).» Plût à Dieu que cette sentence se trouvât à la devanture des boutiques de nos imprimeurs, pour en défendre l'entrée à bon nombre de versificateurs! «_mais nul ne croit plus en soi, qu'un mauvais =Accueil fait aux jeux olympiques à la poésie de Denys l'ancien.=--Que