ne sommes-nous comme le peuple que voici. Denys l'ancien n'estimait rien tant en lui que sa poésie. Lors des jeux olympiques,en même temps que des chars surpassant tous autres en magnificence, des tentes et des pavillons tout brillants d'or et royalement tapissés, il y envoyait aussi des poètes et des musiciens pour y présenter ses vers. Quand on en vint à les juger, grâce à une excellente déclamation, ils attirèrent au début l'attention du peuple; mais quand, poursuivant, il en vint à apprécier l'ineptie de l'ouvrage, il commença à le trouver ridicule; et, son jugement s'exaspérant peu à peu, il entra en fureur et, de dépit, se portant aux pavillons de Denys, il les abattit et les mit en pièces. Ses chars ne réussirent pas mieux dans la course à laquelle ils prirent part; le navire qui ramenait ses gens ne put aborder en Sicile, la tempête le jeta sur les côtes de Tarente où il se brisa; et ce même peuple ne mit pas en doute que ce fût là un effet de la colère des dieux irrités comme lui en raison de ce mauvais poème; les mariniers échappés au naufrage partageaient eux-mêmes cette opinion.--L'oracle qui prédit la mort de ce tyran, parut même ratifier ce sentiment: il portait que «Denys serait près de sa fin, quand il aurait vaincu ceux qui vaudraient mieux que lui». Cette prédiction, Denys en fit application aux Carthaginois, dont la puissance dépassait la sienne: en guerre avec eux, souvent il ne poussait pas ses victoires à fond et contenait ses troupes, pour ne pas tomber dans le cas prédit. Mais il avait mal saisi le sens de l'oracle; le dieu avait visé le temps où, par l'intrigue, il l'emporta à Athènes sur les poètes tragiques qui lui étaient supérieurs, obtenant, contre toute justice, que fût jouée sa pièce ayant pour titre «Les Lénéens»; aussitôt après ce succès, il mourut subitement, en grande partie de la joie excessive qu'il en éprouva.
=Opinion que Montaigne a de ses ouvrages; il a grand'peine à rendre même ses idées et ne s'entend nullement à faire valoir les sujets qu'il traite.=--Quand je trouve dans ce qui vient de moi quelque chose d'excusable, ce n'est pas par la valeur que cela peut avoir; ce n'est, à dire vrai, qu'en le comparant à d'autres œuvres qui valent encore moins et que je vois appréciées.--Je suis envieux du bonheur de ceux qui savent être heureux et satisfaits de ce qu'ils font, car c'est là un moyen facile de se donner du plaisir puisqu'on le tire de soi, surtout quand on apporte de la persistance dans son obstination. Je connais un poète auquel, délicatement ou brutalement, en particulier ou en public, le ciel comme la terre crient qu'il n'y entend pas grand'chose; il ne renonce pour cela à quoi que ce soit de ce qu'il a dans l'idée, toujours il recommence, va consultant sans cesse, et toujours il persiste, tenant d'autant plus à son avis, * y étant d'autant plus attaché, qu'il est seul à penser qu'il y voit juste.
Il s'en faut tant que mes ouvrages me satisfassent, qu'autant de fois je les retouche, aussi souvent j'en éprouve du dépit: «_Quand je les relis, j'ai honte de les avoir écrits, parce que j'y vois beaucoup de choses qui, même aux yeux indulgents de leur auteur, sont indignes * mais elle ne m'apparaît pas avec netteté; sans cesse j'entrevois * comme dans un songe une forme meilleure que celle que je lui ai donnée; mais cette forme, je ne puis la saisir, ni la mettre en œuvre; et quant à l'idée elle-même, elle n'est jamais de premier ordre *. Cela me porte à conclure que les productions de ces esprits si riches, si grands des temps jadis, dépassent de beaucoup la limite extrême de mon imagination et de ce que je souhaite atteindre; leurs écrits ne font pas que me satisfaire et me captiver, ils m'étonnent, me transportent d'admiration: j'apprécie leur beauté, elle m'apparaît, non peut-être dans sa plénitude, du moins autant qu'il m'est possible de la saisir.--Pour tout travail que j'entreprends, j'invoque les Grâces, afin, comme dit Plutarque de quelqu'un, de me concilier leur faveur, «_car tout ce qui plaît, tout ce qui charme les sens des mortels, c'est aux Grâces que nous en sommes redevables_»; mais, en tout, elles m'abandonnent. Tout en moi est grossier *; la gentillesse, la beauté me font défaut; je ne sais faire valoir les choses au delà de ce qu'elles valent; ma façon de les présenter ne vient pas en aide à la matière, aussi me la faut-il consistante, intéressante et ayant de l'éclat par elle-même.--Quand je traite des sujets à la portée de tous et gais par eux-mêmes, c'est * par goût, n'aimant pas cette sagesse de convention, empreinte de tristesse, qui a les préférences du monde; c'est dans le but de m'égayer, bien plus que parce qu'ils rentrent dans la nature de mon style qui se prête plutôt aux sujets graves et sévères, si toutefois je puis appeler style un langage informe qui n'est soumis à aucune règle, vrai jargon populaire, uni à une rédaction sans nom, mal répartie, qui ne conclut pas, manque de clarté, à la manière d'Amafinius et de Rabirius. Je ne sais ni plaire, ni distraire, ni chatouiller; le meilleur conte du monde, s'il passe par moi, cesse de présenter de l'intérêt et perd tout son charme. Je ne sais parler que lorsque je suis plein de mon sujet et manque absolument de cette facilité que je vois chez nombre de gens que je fréquente, qui entretiennent les premiers venus, captivent l'attention de toute une société, ou amusent un prince, sans se lasser, en leur racontant toute sorte de propos; les sujets ne leur font jamais défaut, parce qu'ils ont la faculté de savoir s'emparer du premier qui se présente, et de le traiter suivant la disposition d'esprit et le degré d'intelligence de ceux auxquels ils ont affaire. Les princes n'aiment guère les entretiens sérieux, ni moi à faire des contes. Les raisons qui se présentent les premières à l'idée, qui sont les plus aisées à trouver et, d'ordinaire, les mieux acceptées, je ne sais pas les employer; je suis un mauvais orateur de plein vent, et quel que soit ce dont il s'agit, volontiers je vais dès le début au fond des choses et dis ce que j'en sais. Cicéron estime que dans les questions philosophiques, ce qu'il y a de plus difficile c'est l'entrée en matière, peut-être bien; aussi, prudemment, je passe de suite à la conclusion. Encore faut-il savoir détendre les cordes de son instrument suivant les sons à produire, afin que le plus aigu soit celui qui se produise le moins souvent. Il y a pour le moins autant de talent à relever un sujet vide de sens, qu'à en soutenir un autre qui rentre dans le genre opposé; tantôt il faut les traiter en passant légèrement, tantôt les fouiller profondément. Je sais bien que la plupart des hommes s'en tiennent au moins complexe de ces deux procédés, pour n'avoir à envisager les choses que superficiellement; mais je sais aussi qu'on voit les plus grands maîtres, tels que Xénophon, Platon, se laisser fréquemment aller à cette façon simple et commune de dire et traiter les questions, la relevant par le charme qui leur est propre et dont ils ne se départissent jamais.
=Son style est embarrassé, sa nature s'accommode mieux de parler que d'écrire; sa prononciation est altérée par le patois de son pays.=--Mon langage lui-même n'a rien de facile ni de coulant; il est âpre * et dédaigneux, aux allures libres, ne reconnaissant aucune règle; il me plaît ainsi, sinon par raison, du moins par tempérament; mais je sens bien que, parfois, je ne m'observe pas assez et qu'à force de vouloir éviter l'art et * l'affectation, je tombe dans l'excès contraire: «_Je cherche à être bref et je deviens obscur_ (_Horace_).» Platon dit que la prolixité et la brièveté sont des propriétés qui ne donnent ni n'enlèvent de mérite au langage. Lors même que je m'efforcerais de rendre le mien égal, uniforme, bien ordonné, je ne saurais y parvenir; bien que les phrases coupées et scandées de Salluste soient plus en rapport avec ma manière de m'exprimer, je trouve cependant le style de César plus noble et moins facile à imiter; et si je suis plutôt porté à me rapprocher de celui de Sénèque, cela ne m'empêche pas d'estimer davantage celui de Plutarque.--Comme dans * mes actes, quand je parle, je m'abandonne simplement à ma nature, ce qui fait que j'ai peut-être plutôt avantage à parler qu'à écrire. Le mouvement et l'action donnent de la vie aux paroles, particulièrement chez ceux qui, ainsi que cela existe chez moi, ont le geste brusque et s'échauffent; l'attitude, la physionomie, le son de voix, la robe, les circonstances, peuvent donner du prix aux choses qui, comme la loquacité, n'en ont guère par elles-mêmes. Messala, dans Tacite, se plaint de quelques vêtements trop étroits que l'on portait en son temps, et aussi de la disposition des tribunes où les orateurs prenaient la parole, qui nuisaient aux effets de leur éloquence.
Mon français est altéré dans sa prononciation et sur d'autres points, par la barbarie de la contrée que j'habite; je n'ai jamais vu personne de cette région au sud de la Loire, dont le parler ne dénonçât nettement l'origine et ne blessât des oreilles purement françaises.
Ce n'est pourtant pas que je sois de première force dans mon patois périgourdin, car je n'en use pas plus que de l'allemand et ne m'en soucie guère. C'est du reste un langage (comme ils sont tous autour de moi, d'un bout à l'autre de la région: Poitevin, Saintongeois, * Angoumoisin, Limousin, Auvergnat), qui est languissant, traînant, sans vigueur. Au-dessus de nous, du côté des montagnes, il y a pourtant un parler gascon que je trouve particulièrement beau, sec, bref, ayant de l'expression: langage véritablement mâle et martial plus que tout autre que je vois employer, aussi nerveux, puissant et précis que le français est gracieux, délicat et riche.--Quant au latin, qui m'a été donné comme langue maternelle, j'ai, faute d'avoir continué à le pratiquer, perdu la facilité que j'avais à le parler couramment et même c'est dire combien peu je vaux sous ce rapport.
=De quel prix est la beauté corporelle; c'est elle qui, la première, a créé de la différence entre les hommes.=--La beauté est un facteur de très haute importance dans les rapports des uns avec les autres; c'est le moyen de rapprochement qui a le plus d'effet, et il n'est homme, si barbare et si maussade, qui ne se sente en quelque sorte influencé par ce qu'elle a de doux. Le corps est une grande part de nous-mêmes, il y occupe un rang de premier ordre; aussi sa structure et son agencement méritent-ils à juste titre d'être pris en considération.
Ceux-là ont tort qui veulent le considérer séparément de l'âme et isoler l'une de l'autre ces deux parties principales de notre être; il faut au contraire les accoupler à nouveau si elles sont disjointes et resserrer le nœud qui les unit; il faut exiger de l'âme qu'elle ne tire pas de son côté, vivant à part, méprisant et délaissant le corps (ce qu'elle ne saurait faire que par suite d'une mauvaise inspiration), mais qu'elle se rapproche de lui, l'embrasse, le chérisse, lui prête assistance, le contrôle, le conseille, le redresse, le ramène, quand il se fourvoie; en somme l'épouse, lui tenant lieu de mari, de telle sorte qu'il n'y ait pas divergence apparente dans leurs actes et que, loin de se contrarier, tous deux agissent d'accord et avec uniformité.
Les chrétiens ont, à cet égard, des enseignements précieux; ils savent que la justice divine impose cette liaison et cette vie commune du corps et de l'âme, au point d'avoir rendu le corps susceptible de récompenses éternelles; que Dieu laisse à l'homme tout entier pleine liberté d'action, et veut que tout entier aussi il participe selon ses * mérites au châtiment ou aux immunités. La secte des Péripatéticiens, la plus pénétrée des besoins des sociétés, attribue à la sagesse seule le soin de pourvoir au bien de l'association des deux parties dont nous sommes formés et de le leur procurer; cette école démontre bien l'erreur en laquelle sont tombées les autres sectes en ne tenant pas suffisamment compte de cette association intime, en envisageant chacune de ces parties en son particulier et se déclarant, celle-ci pour le corps, celle-là pour l'âme, perdant de vue et le sujet dont elles s'occupent qui est l'homme, et leur guide dans leurs recherches que, pour la plupart, elles avouent être la nature.--La première distinction qui se soit produite entre les hommes, la considération qui tout d'abord détermina la prééminence des uns sur les autres, a été vraisemblablement due à l'avantage que donne la beauté: «_Le partage des terres se fit d'abord en proportion de la beauté, de la vigueur, de l'esprit de chacun; car alors la beauté et la vigueur étaient les =Montaigne était d'une taille au-dessous de la moyenne; une taille élevée est chez l'homme la condition essentielle de la beauté.=--Je suis de taille un peu au-dessous de la moyenne; c'est là un défaut qui non seulement nuit à la beauté, mais qui encore est incommode, surtout chez ceux qui exercent des commandements et des charges, parce qu'il leur manque l'autorité que donnent une belle prestance et un physique imposant. C. Marius n'acceptait pas volontiers des soldats dont la taille n'atteignait pas six pieds.--«Le Courtisan» a raison de vouloir, pour le gentilhomme qu'il rêve, une taille ordinaire de préférence à toute autre et de lui refuser toute particularité pouvant le faire montrer au doigt. S'il ne satisfait pas à cette condition de taille moyenne et qu'il soit en dessous plutôt qu'en dessus, je ne le choisirai pas pour en faire un soldat.--Les hommes petits, dit Aristote, sont bien jolis, mais ils ne sont pas beaux; à la grandeur de ses actes se reconnaît une grande âme, comme une taille élevée et bien prise dénote la beauté.--Les Éthiopiens et les Indiens, dit ce même auteur, avaient égard, quand ils élisaient leurs rois et leurs magistrats, à la beauté et à la belle stature des personnes soumises à leur choix. Ils étaient dans le vrai, parce que cela inspire du respect à ceux qui le suivent et de l'effroi aux ennemis, de voir marcher à la tête d'une troupe un chef de haute taille et de forte corpulence: «_Au premier rang marche Turnus les armes à la main, superbe et dépassant de la tête tous ceux qui l'entourent_ (_Virgile_).»
Notre divin et souverain roi qui est au ciel et dont tout ce qu'il fait est à méditer religieusement, avec soin et respect, n'a pas dédaigné de se distinguer par la beauté physique: «_Il était le plus beau d'entre les fils des hommes_ (_Psalmiste_)»; et Platon, avec la modération et la force d'âme, désire la beauté chez ceux qu'il place à la tête de sa république.--C'est un grand froissement d'amour-propre de voir qu'on s'adresse à vous, qui êtes au milieu de vos gens, pour vous demander: «Où est Monsieur?» et que vous n'avez que le reste du salut qu'on fait à votre barbier ou à votre secrétaire, mésaventure qu'a éprouvée ce pauvre Philopœmen. Il avait devancé son monde au logis où on l'attendait; son hôtesse qui ne le connaissait pas, le voyant avec son assez mauvaise mine, le chargea d'aller un peu aider les servantes à puiser de l'eau ou attiser le feu pour le service de Philopœmen. A leur arrivée, les gentilshommes de sa suite, le trouvant livré à cette belle occupation, car il n'avait pas manqué d'obtempérer à l'invitation qui lui avait été faite, lui demandèrent ce qu'il faisait ainsi: «Je supporte, leur dit-il, la peine de ma laideur.»--Les autres genres de beauté s'appliquent à la femme; celle de la taille est l'unique beauté de l'homme. Chez celui qui est petit, ni un front large et bombé, ni la blancheur et la douceur des yeux, ni un nez de forme moyenne, ni une oreille et une bouche petites, ni des dents blanches et bien disposées, ni une barbe brune couleur d'écorce de châtaigne, abondante et bien également fournie, ni une chevelure relevée, ni une tête en rapport avec la taille, ni la fraîcheur du teint, ni des traits agréables, ni un corps n'exhalant aucune odeur, pas plus que des membres bien proportionnés, ne peuvent faire un bel homme.
J'ai en outre la taille forte et trapue, le visage plein sans être bouffi; mon humeur est intermédiaire entre joviale et mélancolique; j'ai le tempérament chaud et sanguin, mais sans excès, «_ce qui fait que j'ai les jambes et la poitrine velues_ (_Martial_)»; je suis dispos, ma santé est robuste, et rarement, jusque bien avant en âge, la maladie ne l'a troublée. Du moins c'est ainsi que j'ai été; car, à cette heure, où j'approche de la vieillesse, ayant, depuis longtemps déjà, dépassé quarante ans, il n'en est plus de même: «_Peu à peu les forces se perdent, la vigueur s'épuise et la décrépitude va toujours croissant_ (_Lucrèce_).» Ce que je serai désormais ne sera plus que la moitié de moi-même, ce ne sera plus moi; tous les jours, je me désagrège, je me dérobe quelque peu à moi-même: «_Les ans, dans leur cours, nous enlèvent sans cesse quelque portion de nous-mêmes_ (_Horace_).»
=Maladroit aux exercices du corps, il était cependant vigoureux et résistant quand les fatigues auxquelles il se livrait provenaient de sa seule volonté.=--Physiquement je n'avais ni adresse, ni dispositions particulières, bien que fils d'un père * très allègre et d'une souplesse qu'il conserva jusque dans son extrême vieillesse. Il ne rencontra guère d'homme l'égalant dans n'importe quel exercice du corps, comme je n'en ai pas trouvé beaucoup qui ne me dépassaient, sauf à la course où cependant j'étais encore de force au-dessous de la moyenne. En musique, aussi bien vocale qu'instrumentale, j'ai été très inepte, on n'est jamais parvenu à rien m'apprendre. A la danse, au jeu de paume, à la lutte, je me montrais plutôt faible, d'une habileté des plus ordinaires; j'étais absolument nul en natation, en escrime, en voltige et au saut. Je suis si maladroit de mes mains, que je n'arrive seulement pas à écrire de manière à pouvoir me relire; si bien que je préfère refaire mes barbouillages que de me donner la peine de les déchiffrer. Je ne lis pas beaucoup mieux que je n'écris et je sens que je fatigue ceux qui m'écoutent; sauf cela, je suis bon clerc. Incapable de plier adroitement une lettre, je n'ai non plus jamais pu tailler une plume. Je ne sais pas découper à table d'une façon convenable, pas plus que harnacher un cheval, porter un oiseau de chasse sur le poing et le lancer sur sa proie, et pas davantage me faire comprendre des chiens, des oiseaux et des chevaux.--Mes qualités corporelles sont, en somme, en parfaite concordance avec celles de mon âme; il n'y a chez moi aucune vivacité, mais seulement une vigueur générale bien caractérisée.
Je résiste facilement à la peine, mais ne l'endure que si c'est moi qui me la suis imposée et si c'est pour ma propre satisfaction: «_Le plaisir que me cause le travail, m'en fait oublier la fatigue_ (_Horace_)»; sans cela, si je n'y trouve quelque plaisir, si j'y suis amené autrement que par un effet de pure et libre volonté de ma part, je ne vaux plus rien; car j'en suis là, que, sauf pour la santé et la vie, il n'est rien pour quoi je veuille me ronger les ongles ou que je veuille acheter au prix d'un effort d'esprit ou d'une contrainte: «_A ce prix-là, je ne voudrais pas tout le sable du Tage, avec l'or qu'il roule vers l'Océan_ (_Juvénal_).» Extrêmement désœuvré, absolument libre par nature et par la vie que je me suis faite, je prêterais aussi volontiers mon sang que mes efforts. J'ai une âme éprise de liberté et d'indépendance, habituée à se conduire comme il lui plaît. N'ayant eu jusqu'à présent ni chef, ni maître qui m'aient été imposés, j'ai été de l'avant autant qu'il m'a plu et à l'allure qui me convenait; cela m'a gâté, m'a rendu inutile pour le service d'autrui et a fait que je ne suis bon qu'à moi-même.
=Son état de fortune, à sa naissance, assurait son indépendance; il s'en est tenu là.=--Mais en ce qui me touche, je n'ai pas été dans l'obligation de combattre ce naturel épais, paresseux et fainéant, car dès ma naissance, je me suis trouvé dans une situation de fortune telle que j'ai pu en demeurer là (situation dont pourtant mille autres de ma connaissance auraient tiré parti pour arriver aux honneurs, s'agiter et se créer de l'inquiétude), * ce qui, joint à ma disposition d'esprit, m'a permis de ne rien rechercher et fait aussi que je n'ai rien acquis: «_L'Aquilon il est vrai n'enfle pas mes voiles, mais l'Auster ne trouble pas ma course paisible; en force, en talent, en beauté, en vertu, en naissance, en biens, je suis et des derniers de la première classe et des premiers de la dernière_ (_Horace_)»; je n'ai eu besoin que de savoir me contenter de ce que j'avais.--C'est là un état d'âme difficilement accepté en quelque condition que l'on se trouve, mais qu'en fait nous voyons se produire plus facilement encore chez ceux qui n'ont rien que chez ceux qui sont dans l'abondance; d'autant que peut-être, ainsi qu'il arrive de nos autres passions, la soif des richesses est plus excitée par leur usage que par la privation qu'on en a, et que la modération est une vertu plus rare que la patience. Moi, je n'ai eu qu'à jouir doucement des biens que, dans sa libéralité, Dieu avait mis entre mes mains. Je ne me suis livré à aucun travail ennuyeux et ne me suis guère occupé que de gérer mes propres affaires; ou, si j'en ai eu d'autres, ce n'a été que sous condition de ne m'en occuper qu'à mon heure et à ma façon; j'en étais chargé par des gens qui me connaissaient, avaient confiance en moi et ne me pressaient pas; c'est ainsi que les gens experts savent encore tirer quelque service d'un cheval rétif et poussif.
=Sa nonchalance est telle qu'il préfère ignorer les préjudices qu'il a été dirigée avec douceur; il m'a été laissé une grande liberté, et toute sujétion rigoureuse m'a été épargnée. Je dois à ce régime une humeur délicate, incapable de préoccupation au point que j'aime que l'on me cache les pertes que j'éprouve et toutes choses fâcheuses qui me concernent. Dans mes dépenses, je comprends ce que me coûte à nourrir et à entretenir une nonchalance qui fait que «_le superflu échappe aux yeux du maître et profite aux voleurs_ (_Horace_)».
Je préfère ne pas savoir exactement ce que j'ai, ce qui me permet d'ignorer au juste mes pertes. A défaut d'affection et de ses bons effets, je sais gré à ceux qui vivent avec moi, de me tromper en sauvant les apparences. N'ayant pas assez de fermeté pour supporter les contrariétés que je ressentirais des accidents contraires auxquels nous sommes sujets et pour n'être pas obligé à une attention constante dans la direction et le règlement de mes affaires, j'entretiens en moi, autant que je le puis, ce sentiment de m'abandonner en tout à la fortune: «mettant toutes choses au pire, et résigné à supporter ce pire avec douceur et patience»; c'est uniquement à en arriver là que je m'applique, c'est le but auquel tendent tous mes raisonnements. Si je cours un danger, je songe moins au moyen d'y échapper, que combien peu il importe que j'y échappe: si j'y restais, quel mal y aurait-il?
Ne pouvant régler les événements, je me règle moi-même; je me soumets à eux, ne pouvant les soumettre à moi. Je ne m'entends guère à détourner la mauvaise fortune, à lui échapper ou à la maîtriser; je n'ai pas davantage la prudence nécessaire pour diriger et conduire les choses comme il convient à mes intérêts, et suis encore plus incapable de la patience que réclame l'attention minutieuse et fatigante indispensable pour agir ainsi. Ce qui m'est le plus pénible c'est, quand des choses m'oppressent, de demeurer en suspens, partagé entre la crainte et l'espérance.
=Toute réflexion, toute délibération lui est pénible, bien qu'une fois sa détermination prise, la résolution ne lui fasse pas défaut.=--Délibérer, voire même sur les objets les moins importants, m'est désagréable; et mon esprit souffre davantage, lorsqu'il est aux prises avec l'agitation et les secousses diverses qu'il éprouve quand il est hésitant et se consulte, qu'à se résigner et accepter un parti quel qu'il soit, quand le sort en est jeté. Les passions ont peu troublé mon sommeil, qu'agite la moindre détermination à prendre. Je fais, en pareil cas, comme sur les chemins, où, pour plus de sûreté, j'évite volontiers les côtés inclinés et glissants, pour suivre les pistes battues, si boueuses et effondrées qu'elles soient, mais d'où l'on ne peut rouler plus bas et qui sont plus sûres; de même je préfère un malheur irrémédiable dont, du premier coup, je ressens la souffrance, et après lequel je n'ai plus à me tracasser et à travailler pour essayer, sans être certain d'y arriver, de le prévenir ou de l'atténuer: «_Les maux incertains sont ceux qui me tourmentent le plus_ (_Sénèque_).»
Viennent les événements, je me conduis en homme, après m'être conduit comme un enfant dans les circonstances qui les ont amenés; l'appréhension de la chute me fait plus d'effet que le coup qui la détermine. Le jeu n'en vaut vraiment pas la chandelle; l'avare se trouve plus mal du fait de sa passion, que le pauvre; le jaloux, que celui qui est trompé; et souvent il y a moins de dommage à perdre sa vigne, qu'à plaider pour la conserver. La conduite la moins relevée est celle qui offre le plus de sécurité, c'est celle dans laquelle il est le plus facile de persévérer; vous n'y avez besoin de personne autre que vous, elle naît et se défend d'elle-même.--L'exemple suivant d'un gentilhomme que plusieurs ont connu, ne présente-t-il pas un certain caractère de philosophie? C'était un grand parleur, très moqueur, qui, dans sa jeunesse, avait été un grand viveur et avait fini par se marier à un âge avancé. Se souvenant combien les maris trompés lui avaient donné sujet d'exercer sa verve et ses moqueries, il épousa, pour se préserver de semblables railleries, une femme qu'il prit là où chacun en trouve pour son argent et fit avec elle ses conventions salutations qu'ils échangeaient; et cet arrangement de sa part était le sujet dont il entretenait le plus souvent et ouvertement ceux qui venaient chez lui; de la sorte, il prévenait les propos moqueurs qui eussent été tenus en cachette de lui, et en arrivait à être insensible à toute allusion de ce genre.
=L'incertitude du succès l'a dégoûté de l'ambition, qu'il n'admet que chez ceux dans l'obligation de chercher fortune.=--Pour ce qui est de l'ambition, proche voisine de la présomption, ou plutôt sa fille, il eût fallu pour faire, que j'arrive à une haute position, que la fortune vint me prendre par la main; car de me mettre en peine pour une espérance incertaine, de me soumettre à toutes les obligations qui s'imposent à ceux qui, au début de leur carrière, cherchent à se mettre en relief, je n'aurais su le faire: «_Je n'achète pas à ce prix l'espérance_ (_Térence_)»; je m'attache à ce que je vois, à ce que je tiens, et ne m'éloigne guère du port: «_Une de mes rames bat les flots, l'autre les sables du rivage_ (_Properce_).» Et puis, on réussit peu à arriver à de hautes situations, sans commencer à aventurer ce que l'on possède; et je suis d'avis que si ce que l'on a suffit à vous maintenir en la condition dans laquelle on est né et où on a été élevé, c'est folie de lâcher ce que l'on tient, dans l'espoir incertain de l'augmenter. Celui auquel la fortune a refusé où élire domicile et mener une existence tranquille et reposée, est pardonnable d'aventurer ce qu'il a; en tous cas, la nécessité le porte à chercher fortune: «_Dans le malheur, il faut être téméraire_ (_Sénèque_)»; et j'excuse davantage un cadet de famille qui hasarde ce dont il a hérité, que celui auquel est échu de soutenir l'honneur de la maison et qui ne peut tomber dans le besoin que par sa faute. J'ai heureusement trouvé, grâce aux conseils de mes bons amis du temps passé, le moyen le plus court et le plus facile de me défaire des désirs de cette nature et de demeurer coi: «_Quelle condition plus douce que de jouir de la victoire, sans avoir combattu_ (_Horace_)?» me rendant du reste parfaitement compte que mes forces ne sont pas de celles qui permettent de grandes choses et me souvenant de ce mot de feu le chancelier Olivier: «Les Français ressemblent à des guenons qui vont grimpant de branche en branche jusqu'au haut des arbres, ne s'arrêtent que lorsqu'elles ont atteint la plus haute et, une fois arrivées là, montrent leur derrière: «_Il est honteux de se charger la tête d'un poids qu'on ne saurait porter, pour plier bientôt après et se dérober au fardeau_ (_Properce_).»
=Par sa dépravation, le siècle où il est né ne convenait nullement à son humeur.=--Les qualités mêmes qui sont en moi et dont je puis me flatter, sont sans utilité en ce siècle-ci; ma simplicité de mœurs eût été taxée de lâcheté et de faiblesse; ma foi et mes croyances, de scrupules et de superstition; ma franchise et ma liberté d'allure, trouvées importunes, inconsidérées et téméraires. A quelque chose malheur est bon; il est avantageux de naître dans un siècle de dépravation parce que, par comparaison avec d'autres, vous passez pour vertueux à bon marché; celui qui de nos jours n'est que parricide et sacrilège, est un homme de bien des plus honorables: «_Aujourd'hui, si ton ami ne nie pas le dépôt que tu lui as confié, s'il te rend ton vieux sac avec ta vieille monnaie intacte, c'est un prodige de bonne foi qu'il faut inscrire dans les livres toscans et reconnaître par le sacrifice d'une brebis_ (_Juvénal_).» Jamais temps et lieu n'ont été, où les princes se soient trouvés dans des circonstances plus propices pour, en pratiquant la bonté et la justice, en acquérir une récompense plus assurée et plus grande. Le premier d'entre eux qui s'avisera de rechercher la faveur et la puissance en suivant cette voie, ou je me trompe fort, ou il parviendra aisément à supplanter ses rivaux; la force et la violence peuvent beaucoup, mais ne peuvent pas toujours tout. Nous voyons les marchands, les magistrats de nos villages, les artisans aller de pair avec la noblesse sous le rapport de la vaillance et de la science militaire, soutenir des combats honorables soit individuellement, soit en commun; ils se battent, défendent les villes dans nos guerres actuelles, si bien qu'un prince, au milieu de cette foule, ne saurait se faire remarquer. Qu'il s'illustre par son humanité, son amour pour la vérité, sa loyauté, sa modération et surtout sa justice; ce sont là des qualités qui aujourd'hui sont rares, inconnues, exilées; c'est là ce que demandent uniquement les peuples dont il a à gérer les affaires, et nulles qualités plus que celles-ci ne peuvent lui gagner leur affection, parce que ce sont celles dont ils ont à retirer le plus d'avantages: «_Rien n'est si populaire que la Par cette comparaison de mes qualités et de mes mœurs avec celles de mon temps, je me fusse trouvé une personnalité grande et rare, tandis que je me fais l'effet d'être un pygmée et ne sors pas de la généralité, quand je me compare aux hommes de quelques-uns des siècles passés, où l'on voyait couramment, indépendamment des autres qualités très sérieuses qu'ils avaient, des gens modérés dans leur vengeance, indulgents pour les offenses qui leur étaient faites, religieux observateurs de leur parole, n'admettant ni la duplicité, ni une morale trop facile, et ne transigeant pas avec leur foi suivant la volonté d'autrui et les occasions; quant à moi, je laisserais plutôt les affaires publiques s'effondrer, que d'assujettir la mienne à leur service.
=On n'y connaît pas la franchise, la loyauté, et Montaigne abhorre la dissimulation.=--Pour ce qui est de cette vertu nouvelle composée d'artifice et de dissimulation qui, à cette heure, est si fort en crédit, je la hais au plus haut point; de tous les vices, je n'en connais aucun qui témoigne de tant de lâcheté et d'un cœur aussi bas.
C'est d'un caractère lâche et servile d'aller déguisé et caché sous un masque, n'osant se montrer tel que l'on est, cela dispose les gens à la perfidie; dressés à n'exprimer que des sentiments qu'ils n'éprouvent pas, ils ne se font pas un cas de conscience de mettre leurs actes en contradiction avec leurs paroles. Un cœur généreux ne doit pas parler contre sa pensée, il veut qu'on puisse lire en dedans de lui-même; tout y est bon, ou au moins tout y est humain. Aristote qualifie de magnanimité le fait de haïr et d'aimer ouvertement; de juger, de parler en toute franchise; de ne pas faire cas de l'approbation ou de la désapprobation d'autrui au détriment de la vérité. Apollonius disait que «mentir est le propre des esclaves, dire la vérité celui des hommes libres»; la vérité est la première condition, la condition fondamentale de la vertu, il faut l'aimer pour elle-même. Celui qui reste dans la vérité parce qu'il s'y trouve obligé, que cela lui est utile, et qui ne craint pas de faire un mensonge quand cela n'importe à personne, n'est pas suffisamment attaché à la vérité. Mon âme, par nature, fuit le mensonge; la pensée même lui en est odieuse; j'ai honte en moi-même et éprouve un remords cuisant si parfois il m'en échappe, comme cela m'arrive quand je suis surpris et pressé de répondre à l'improviste. Il ne faut pas toujours dire tout, ce serait sottise; mais ce que l'on dit, doit être tel qu'on le pense; autrement, c'est mal.
=La fourberie finit presque toujours par avoir de mauvais résultats, il est plus nuisible qu'utile pour les princes d'y avoir recours.=--Je ne sais quel avantage on espère en dissimulant et agissant sans cesse autrement qu'on ne parle, si ce n'est de n'être pas cru, lors même qu'on dit la vérité; de la sorte on arrive bien à tromper les gens une fois ou deux, mais faire profession de dissimuler constamment sa pensée et se vanter, comme ont fait certains de nos princes, «qu'ils jetteraient leur chemise au feu, si elle pouvait soupçonner leurs véritables intentions», ce qui a été dit par Metellus Macédonicus, un homme des temps anciens; * et dire en public «que celui qui ne sait dissimuler, ne sait régner», c'est avertir ceux qui ont à traiter avec vous, que tout ce que vous leur dites est tromperie et mensonge: «_Plus un homme est fin et adroit, plus il est odieux et suspect s'il perd sa réputation d'honnêteté_ (_Cicéron_).» Ce serait une grande simplicité que de se prendre à l'air ou aux paroles de qui, de parti pris, est, comme était Tibère, toujours autre au dehors qu'il n'est au dedans.
Je ne sais comment de telles gens, dont rien ne peut être pris comme argent comptant, peuvent avoir des relations avec les autres; qui est déloyal envers la vérité, l'est également envers le mensonge.
Ceux qui, de notre temps, ont considéré qu'il était du devoir d'un prince de ne se préoccuper que du bien de ses affaires qu'ils placent au-dessus du soin qu'il doit prendre de sa foi et de sa conscience, peuvent, à celui dont la fortune a amené la situation en tel point qu'il peut la fixer à jamais en manquant une seule fois à sa parole, conseiller avec quelque apparence de raison d'en agir ainsi; mais les choses ne se passent pas de la sorte: on est sujet à revenir souvent